‹ De l'Esprit des loisChapitre 416 sur 935 · LIVRE XIX, CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE XIX, CHAPITRE XXVII

trop le dessus, l’efTet de la liherté reruit ([ue celui-ci scroit abaissé, tandis que les citoyens, comine les mains qui secourent le corps, viendroient relever l’autre.

Comine chaque particulier, toujours indé|»cndant, suivroit beaucoup ses caprices et ses fantaisies, on clianfreiMit souvent de parti; on en abandonneroit un où l’on laisseroit tous ses amis pour se lier à un autre dans leijuel on trouveroit tous ses ennemis; et souvent, dans cette nation, on pourroit oublier les lois de l’amitié et eelles de la haine.

Le monarque seroit dans le cas des particuliers; et, contre les maximes ordinaires de la prudence, il seroit souvent obligé de donner sa confiance à ceux qui l’auroient le plus choqué, et de disgracier ceux qui l’auroient le mieux servi, faisant par nécessité ce que les autres princes font par choix.

On craint de voir échapper un bien que l’on sent, que l’on ne connoît guère, et qu’on peut nous iléguiser; et la crainte grossit hiujours les objets. Le peuple seroit inquiet sur sa situation, et croiroit être en danger dans les moments même les plus sûrs.

D’autant mieux que ceux qui s’opposeroient le plus vivement à la puissance exécutrice, ne pouvant avouer les motifs intéressés (le leur o])position , ils augmenteroient les terreurs du peuple, ipii ne sauroit jamais an juste s’il seroit en danger OU non. Mais cela même contriluieroit ii lui faire éviter les vrais périls où il pourroit dans la suite être exposé.

Mais le corps législatif ayant la conliance du peuple, et étant plus éclairé que lui, il pourroit le faire revenir des mauvaises impressions qu’on lui auroit données , et calmer ses mouvements.

C’est le grand avantage qu’auroit ce gouvernement sur les démocraties anciennes, dans lesquelles le jieuple avoit une puissance immédiate ; câr, lorsque les orateurs l’agitoient, ces agitations avoient toujours leur effet.

Ainsi, quand les terreurs imprimées n’auroient point d’objet certain, elh* ne produiroient que de vaines clameurs et des injures, et elles auroient même ce bon effet qu’elles teiulroient tous les ressorts du gouvernement, et rendroient tous les citoyens attentifs. Mais, si elles naissoient à l’occasion du renversement dc“s lois fondamentales , elles seroient sourdes , funestes, atroces, cl iiroduiroient des catastro|)hcs.

Bientôt on verroit un calme affreux, pendant lequel tout se réuniroit contre la puissance violatrice des lois.

Si, dans le cas où les inquiétudes n’ont pas d’objet certain,

quelque puissance étranpiiro mena^joit l'Etat, et le mettoit e» danp:er de sa fortune ou de sa gloire, pour lors, lest petite- in»térèts cédant aux plus grands, tout se réuniroiten faveur de la' puissance exécutrice.

Que si les disputes étoienf formées à l'occasion de la violation des lois fondamentales , et qu’une puissance étrangé^t^ parût, il y auroit une révolution tpii ne changeroit pas la forme du gouvernement ni de sa constitution : car les révolutions queTorme la liberté ne sont qu’une conlîrination de la liberté.

Une nation libr»* peut avoir un libérateur; une nation subjuguée ne pont avoir qu’un autre oppresseur.

Uar t.)ut homme qui a assez de force pour chasser celui qui' est déjà le maître absolu dans un Etat, en a assez pour le devo.* nir lui-raème.

Comme, pour jouir de la liberté, if faut que chacun puisse dire ce qu’il pense ; et que , pour la conserver, il faut encore que chacun puisse dire ce qu'il pense, un citoyeiv, dans cet Etat, diroit et écriroit tout ce- que les lois ne lui ont pas délbndn' expressément de dire ou d'écrire.

Cette nation, toujours échauffée, pourroitipliis aisément être conduite par ses passions que par la raison, qui ne produit jamais de grands effets sur l’esprit des hommes ; et il seroit facile à ceux qui la goiiverneroient de lui faire faire des entreprises contre ses véritables intérêts.

Cette nation aimeroit prodigieusement sa liberté, |mrce quecette liberté seroit vraie; et il pourroit arriver que, pour la défendre, (jlle sacrilîeroit son' bien, son aisance, ses intérêts; qu’elle se chargeroit des impôts les plus dur^, et tels que leprince le pins absolu n’oseroit les faire supporter à ses sujets.

Mais, comme elle auixdt une connoissanee certaine dé la nécessité de s’y soumettre, qu’elle payeroit dans l’espiu’ance bien fondée'de ne |)ayer plus, les charges y scroient plus pesantes que le sentimeut de ces charges : au lieu qu’il' y a des^ Etats où le sentiment est infiniment au-dessus du mal:

Elle auroit un crédit sur, parce (ju'elle emprunteroit à ellemême, èt ,se payeivjit ellé-mème. Il pourroit arriver qu’elle entreprendroit au-dessus de scs forces naturelles, et feroit valoir contre ses ennemis d’immenses richesses de fiction, que la confiance et la nature de son gouvernement rendroient réelles.

Pour conserver sa liberté, elle emprunteroit de ses sujets, et ses sujets, qui verroient que son crédit seroit perdu si elle étoit conquise, anroient un nouveau motif de faire des efforts, pour défendre sa liberté.

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