CHAPITRE XXIII
A quelles nations il est désavantageux de faire le commerce.
Les richesses consistent en fonds de terre ou en effets mobiliers : les fonds de terrt; de chaque pays sont ordinairement possédés par ses habitants. La plupart des Etats ont des lois qui dégoûtent les étrangers de l’acquisition de lenrs terres; il n’y a même que la jirésence du maître qui les fas.se valoir : ce genre de richesses appartient donc à chaque Etat en particuculicr. Mais les effets mobiliers, comme l’argent, les billets, les lettres de change, les actions sur les compagnies, les vai.sseaux, toutes les marchandises, appartiennent au monde entier, (|ui, dans ce. rapport, ne conqiosc qu’un seul Etat, dont toutes les sociétés sont les membres : le peuple qui possède le plus de ces effets mobiliers de l’univers est le plus riche. Quelques Etats en ont une immense quantité : ils les acquièrent chacun par leurs denrées, par le travail de leurs ouvriers, par buir industrie, par leurs di'couvertes, par le hasard même. L’avarice des nations se dispute les meubles de tout l’univers. Il peut se trouver un Etat si malheureux qu’il sera privé des effets des autres pays, et même encore de presque tous les siens : les propriétaires des fonds de terre n’y seront que les colons des étrangers. Cet Etat manquera de tout, et ne pourra rien acquérir; il vaudroitbien mieux qu’il n’eùt de commerce avec aucune nation du monde : c’est le commerce qui, dans les circonstances où il se trouvoit, l’a conduit à la pauvreté.
Un pays qui envoie toujours moins de marchandises ou de denrées qu’il n’en reçoit se met lui-même en éipiilibre en s’appauvrissant : il recevra toujours moins, jus([u’à ce que, dans une pauvreté extrême. Une reçoive plus rieni.
Dans les pays de commerce, l’argent cpii s’est tout à coup évanoui revient, parce que les Etats qui l’ont reçu le doivent :
dans les Etats dont nous parlons, l’arf^imt ne revient jamais, parce que ceux qui l'ont pris ne doivent rien.
La Polof^ne servira ici d'ext'inple. Elle n’a pi*esque aucune des choses que nous appelons les effets mobiliers de l'uoivers, si ce n’est le ble de ses terres. C!*'<d»pies seigneurs possèdent des provinces entières; ils pressent Ife laboureur pour avoir une plus ”-rande quantité de blé qu’ils puissent envoyer aux étranj;ers, et se procurer les choses que demande leur luxe. Si la l’olo;.Mie ne corainerçoit avec aucune nation, ses peuples seroieut plus heureux. Ses grands, qui n’auroienl que leur blé, le donneroient à leurs paysans pour vivre; de trop grands domaines leur scroient à charge , ils les partageroient à leurs paysans; tout le inonde trtiuvant des peaux ou des laines dans ses troupeaux. il n’y auroit plus une dépense immense à faire pour les habits ; les grands, qui aiment toujours le luxe, et qui ne le pourroient trouver que dans leur pays , encouragyoient les pauvres au travail. Je dis que cette nation seroit plus florissante, à moins qu’elle ne devint barbare; chose que les lois pourroient prévenir.
Considérons à présent le Japon. La quantité excessive de ce qu’il peut recevoir produit la quantit»; excessive de ce qu’il peut envoyer : les choses seront en équilibre comme si l’importation et l’exportation étoient modérées; et d’ailleurs cette espèce d’enllurc produira à l’Etat mille avantages : il y aura plus de consommation, plus de choses sur lesquelles les arts peuvent s’exercer, plus d’hommes employés, plus de moyens d’acquérir de la puissance : il peut arriver des cas où l’on ait besoin d’un secours jipompt, qu’un Etat si plein peut donner plus tôt qu’un autee. 11 est dillicile qu’un pays n’ait des choses superflues; mais c’est la nature du commerce de rendre les choses superflues utiles, et les utiles necessaires. L’Etat pourra donc donner les choses nécessaires à un plus grand nombre de sujets.
Disons donc que ce ne sont point les nations qui n’ont besoin de rien qni perdent à faire le commerce; c,e sont celles qui ont besoin de tout. Ce ne sont point les peuples qui se suffisent à eux-fflémes, mais ceux qui n’ont rien chez eux, qui trouvent de l’avantage à ne trafiquer' avec personne.
LITRE XXr, CHAPITRE I.