A M. GROSLEY
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Je suis bien touché, monsieur, de l’approbation que vous donnez à mon livre, et encore plus de ce que vous l’avez lu la plume U la main. Vos doutes sont ceux d’une personne trèsintelligente. Voici en courant quelques réponses, et telles que le peu de temps que j’ai m’a permis de les faire.
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De l’esclavage, liv. XV, cliap ii; el cliap. xx , liv. XVIII. Il est du droit des gens, chez les Tartanes, de venger par le sang des vaincus celui que leur coûtent leurs expéditions. Chez les Tartanes, au moins, l’esclavage n’esUl pas du droit des gens, et ne devroit-il pas son origine à la pitié ?
Un homme libre ne peut se vendre, parce que la liberté a un prix pour celui qui l’achéle, et qu’elle n’en a point pour celui qui la vend ; mais, dans le cas du débiteur qui se vend à son créancier, n’y a-t-il pas un prix de la part du débiteur qui se vend ?
Les esclaves du chapitre vi, liv. XV, ressemblent moins aux esclaves qu’aux clients des Romains, ou aux anciens vassaux et arrière-vassaux.
Il auroit fallu examiner (liv. XV, chap. xviii) s’il n’est pas plus aisé d'entreprendre et d’exécuter de grandes constructions avec d«s esclaves qu’avec des ouvriers à la journée.
Liv. Xl.X, chap. ix. L’orgueil est un dangereux ressort pour un gouvernement. La paresse, la pauvreté, l’abandon de tout en sont les suites et les effets ; mais l’orgueil n’étoit-il pas le principal ressort du gouvernement romain? N’est-ce pas l’orgueil, la hauteur, la fierté qui a soumis l’univers aux Romains ? Il semble que l’orgueil porte aux grande» choses, et que la vanité se concentre dans les petites.
Liv. XIX, chap. xxvii. Les nations libres sont Aères et superbes, les autres peuvent plus aisément être vaincs.
1. riorre-Jean Groslcy, ré à Troyes, pour so livrer entièrement aux lettres, le 18 novembre 1718, quitta le barreau II mourut le S novembre 1783.
Liv. XnC, chap. xxn. Quand un peuple n’est pas religieux, on ne peut faire usage du serment que quand celui qui jure est sans intérêt, comme le juge et les témoins.
Ne pourroit-on pas objecter contre les effets différents que les différents climats produisent dans le système de l’auteur, que les lions, tigres, léopards, etc., sont plus vifs et plus indomptables que nos ours, nos sangliers, etc. ?
Liv. XXIlf, chap. xv. Imaginons que tous les moulins périssent en un jour, sans qu’il soit possible de les rétablir. Où prendroit-on en France des bras pour y suppléer ? Tous les bras que cela ôteroit aux arts, aux manufactures, seroient autant de bras perdus pour eux, si les moulins n’existoient pas. A l’égard des machines en général qui simplifient les manufactures en diminuant le prix,* elles indemnisent le mmiu facturier par la consommation qu’elles augmentent; et si elles ont pour objet une matière que produit le pays, elles en augmentent la consommation.
Liv. XXVI, chap. iii. La loi d’Henri II, pour obliger de déclarer les grossesses au magistrat, n’est point contre la défense naturelle. Cette déclaration est une espèce de confession. La confession est-elle contraire à la défense naturelle ? Et le magistrat obligé au secret en est un meilleur dépositaire qu’une parente dont l’auteur propose l’expédient.
Liv. XIV, chap. xiv. Il y est parlé des changements que le climat fait dans les lois des peuples. Les femmes qui avoient beaucoup de liberté parmi Jes Germains et Wislgotlis d’origine, furent resserrées étroitement par ces derniers, lorsqu’ils furent établis en Espagne. LTmagination des législateurs s’échauffa à mesure que celle du peuple s’alluma. En rapprochant cela des chap. ix et x du livre XVI, sur la nécessité de là clôture des femmes dans les pays chauds, ne sera-t-on pas étonné que ces mêmes Wisigoths, qui redoutoient les femmes, leurs intrigues, leurs Indiscrétions, leurs goûts, leurs dégoûts, leurs passions grandes et petites, n’aient point craint de leur laisser la bride, en les déclarant (liv. XVIII, chap. xxii) capables de succéder à la couronne, abandonnant l’exemple des Germains et le leur môme ? Le climat ne devoit-il pas au contraire éloigner les femmes du trône ?
Liv. XXX, chap. v, vi, vu, vin. Abandonneï aux Francs les terres des domaines; ils auront des terres, et les Gaulois ne seront point dépouillés.
RÉPONSES
L’esclavage qui seroit introduit, à Foccasion du droit des gens d’une nation qui passeroit tout au fil de l’épée , seroit peut-être moins cruel que la mort; mais il ne seroit point con-
forme à la pitié. De deux clioses contraires à rhiiinanilé, il peut V en avoir une qui y soit plus contraire que l’autre: j’ai prouvé ailleurs que le droit des gens tiré de la nature ne permet de* tuer qu'en cas de nécessité. Or, dès qu’on fait un homme esclave, il n’y a pas eu de nécessité de le tuer.
G’est une mauvaise vente que celle du débiteur insolvalde qui se vend. 11 donne une chose inestimable pour une chose de néant.
Je n’ai point cherché au chapitre vi du liv. XV l’origine de l’esclavage qui a été, mais l’origine de l’esclavage qui peut ou doit être.
Il vaut mieux des gens payés à la journée que des esclaves : quoi qu’on dise des pyramides et des ouvrages immenses que ceux-ci ont élevés, nous en avons fait d’aussi grands sans esclaves.
Pour bjen juger de l’esclavage, il ne faut pas examiner, si les esclaves seroient utiles à la petite partie riche et voluptueuse de chaque nation : sans doute (lu’ils lui seroient utiles ; mais
• il faut prendre un autre point de vue, et supposer que dans chaque nation, dans chaque ville, dans chaque village, on tirât au sort pour que la dixième partie qui auroit les billets blancs fût libre, et que les neuf dixièmes qui auntient les billets noirs fussent soumis à l’esclavage de l’autre, et lui donnassent un droit de vie et de mort, et la propriété de tous leurs biens. Ceux qui parlent le plus en faveur de l’esclavage seroient ceux qui l’auroient le plus en horreur, et les plus misé^’ables l’auroient en horreur encore. Le cri pour l’esclavage est donc le cri des richesses et de la volupté, et non pas celui du bien général des hommes ou celui des sociétés particulières.
Qui peut douter. que chaque homme ne soit bien content d’étre le maître d’un autre? Cela est ainsi dans l’état politique, par des raisons de nécessité; cela est intolérable dans l’état civil.
J’ai fait sentir que nous sommes libres dans l’état politique, par la raison que nous ne sommes point égaux : ce qui rend certains articles du livre en question obscurs et ambigus, c’est qu’ils sont souvent éloignés d’autres qui les exjdiquent, et que les chaînons de la chaîne que vous avez remarquée sont trèssouvent éloignés les uns des autres.
Quant à la contradiction du livre XIX, chap. ix, avec le livre XIX, chap. XXVII, elle ne vient que de ce que les êtres moraux ont des effets différents, selon qu’ils sont unis à d’autres. L’orgueil, joint à une vaste ambition, età lagrandeur des idées, produisit de certains effets chez les Romains; l’orgueil joint à une
• grande oisiveté avec la foiblessc de l’esprit, avec l’amour des
commodités de la vie, en produit d’autres chez d’autres nations. Celui qui a formé les doutes a beaucoup plus de lumières qu’il n’en faut pour bien sentir ces différences, et faire les rétlexions que je n’ai pas le temps de faire ici.
Il n’y a qu’à considérer les divers genres de supériorité que les hommes, suivant diverses circonstances, sont portés à se donner les uns sur les autres.
Sur le doute du chap. xxir, liv. XIX, il est très-honorahle à un magistrat qui le forme; mais il est toujours vrai qu’il y a des intérêts plus prochains et plus éloignés.
Sur le doute du liv. XXIV, chap. ii, cela dépend de la nature des espèces particulières des animaux.
A l’égard des moulins, ils sont très-utiles, surtout dans l’état présent. On ne peut entrer dans le détail ; ce qu’on en a dit dépend de ce principe qui est presque toujours vrai : plus il y a de bras employés aux arts, plus il y en a d’employés nécessairement à l’agriculture. Je parle de l’état présent de la plupart des nations ; toutss ces choses demandent beaucoup do distinctions, limitations, etc.
Quanta la loi qui oblige les filles de révéler, la défense de la pudeur naturelle dans une fille est atissi conforme à la nature que la défense de sa vie; et l’éducation a augmenté l’idée • dola défense de sa pudeur, et a diminué l’idée de la crainte de perdre la vie.
Sur les doutes du liv. XIV, chap. xiv, et du liv. XVIII, chap. XXII, l’un et l’autre sont des faits dont on ne peut douter: s’ils paroissent contraires, c’estqu’ilsticnnentàdescausespartic^lèières.
Liv. XXX, chap. v, vi, vu et viii. Cela peut être, et que le *patrimoine public ait suffi pour former les fiefs. L'histoire ne prouve autre chose, si ce n’est qu’il y a eu un partage; et les monuments prouvent que le partage ne fut pas du total.
Voilà, monsieur, les éclaircissements que vous .m’avez paru souhaiter; et comme votre lettre fait voir une personne très au fait de ces matières, et qui joint au savoir beaucoup d’intelligence, j’ai écrit tout ceci très-rapidement. Du reste, l’édition la plus exacte est la dernière édition imprimée en 3 vol. in-12, à Paris, chez Huart, libraire, rue Saint-Jacques, près la fontaine Saint-Severin.
J’ai l’honneur d’être, monsieur, avec des sentiments remplis d’estime, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
. De Montesqieu.
PatrACK. I
AVKBTISSEUENT. Page 3