CHAPITRE X
Des lois qui ont rapport à la sobriété des peuples.
JJans les pays chauds, la partie aqueuse du sang se dissipe beaucoup par la transpiration (i); il y faut donc substituer un liquide pareil. L'eau y est d'un usage admirable : les liqueurs fortes y coaguleroient les globules (2) du sang qui restent après la dissipation de la partie aqueuse.
Dans les pays froids, la partie aqueuse du sang s'exhale peu par la transpiration; elle reste en grande abondance. On y peut donc user de liqueurs spiritueuses sans que le sang se coagule. On y est plein d'humeurs ; les liqueurs fortes, qui donnent du mouvement au sang, y peuvent être convenables.
(i) M. Bernier, faisant un voyage de Lahor à Cnchemir, écrivoit : « Mon corps est un crible ; à peine « ai-je avalé une pinte d'eau que je la vois sortir « comme une rosée de tous mes membres jusqu'au « bout des doigts ; j'en bois dix pintes par jour, et Cl cela ne me fait point de mal. » "Voyage de Bernier, tome II, p. 261. — (2) Ilya dans le sang des globules rouges , des parties fibreuses , des globules blancs ^ et de l'eau dans laquelle nage tout cela.
210 DE LliSPRIT DES LOIS.
I.a loi de MaJiomet , qui défend de boire du vin , est donc une loi du climat d'Arabie ; aussi, avant Mahomet, l'eau étoit-elle la boisson commune des Arabes. La loi (i) qui détendoit aux Carthaginois de boire du vin étoil aussi une loi du climat; effectivement le climat de ces deux pays est à peu près le même.
Une pareille loi ne seroit pas bonne dans les pays froids, où le climat semble forcer à une certaine ivrognei'ie de nation , bicTi différente de celle de la personne. L'ivi'ognerie se trouve établie par toute la terre dans la proportion de la froideur et de l'humidité du climat. Passez de l'équateur jusqu'à notre pôle, vous y verrez l'ivrognerie augmenter avec les degrés de latitude. Tassez du même équateur au pôle opposé , vous y trouverez l'ivrognerie aller vers le midi (2) comme de ce côté-ci elle avoit été vers le nord.
Il est naturel que là où le vin est contraire au climat , et par conséquent à la santé , l'excès en soit plus sévèrement puni que dans les pays où l'ivrognerie a peu de mauvais effets pour la personne, où elle en a peu pour la société, où elle ne rend Doint les hommes furieux , mais
(t) Platou,liv. II, des lois. Aristote, Du soin des affaires domestiqaes. EuseLe, Prép. évang. liv. XII, chap. XVII. — (2) Cela se voit dans les Hottentots et les peuples de la pointe du Chily qui sont plus près du sud.