LIVRE XIV, CHAP. II
mis de se tuer, parcequ'on se dérobe à sa patrie, il n'est pas plus permis de se vendre. La liberté de chaque citoyen est une partie de la liberté publique. Cette qualité, dans l'état populaire, est même une partie de la souveraineté. Vendre sa qualité de citoyen est un (i) acte d'une telle extravagance, qu'on ne peut pas la supposer dans un homme. Si la liberté a un prix pour celui qui l'acheté, elle est sans prix pour celui qui la vend. La loi civile qui a permis aux hommes le partage des biens n'a pu mettre au nombre des biens une partie des hommes qui dévoient faire ce partage. La loi civile qui restitue sur les contrats qui contiennent quelque lésion ne peut s'empêcher de restituer contre un accord qui contient la lésion la plus énorme de toutes.
La troisième manière , c'est la naissance. Celle-ci tombe avec les deux autres ; car si un homme n'a pu se vendre, encore moins a-t-il pu vendre son fils qui n'étoit pas né : si un prisonnier de guerre ne peut être réduit en servitude, encore moins ses enfants.
Ce qui fait que la mort d'un criminel est une chose licite, c'est que la loi qui le punit a été faite en sa faveur. Un meurtrier, par exemple , a joui de la loi qui le condamne ; elle lui a conservé la vie à tous les instants : il ne peut
(i) Je parle de l'esclavage pris à la rigaenr, tel qu'il étolt chez les Romains, et qu'il est établi dans nos colonies.
a3o DE l'esprit des lois.
donc pas réclamer contre elle. Il non est pas lie même de l'esclave : la loi de l'esclavage n'a jamais pu lui être utile; elle est dans tous les cas contre lui , sans jamais être pour lui ; ce qui est contraire auprincipe fondamental de toutes les sociétés.
On dira fpi'elle a pu lui être utile, parceque le maître lui a donné la nourriture. Il faudrolt donc réduire l'esclavage aux personnes incapables de gagner leur vie. 3Iais on ne veut pas de ces esclaves-là. Quant aux enfants, la nature, qui a donné du lait aux mères , a pourvu à leur nourriture; et le reste de leur enfance est si près de l'âge où est en eux la plus grande capacité de se rendre utiles , qu'on ne pourroit pas dire que celui qui les nourriroit, pour être leur maître, donnât rien.
L'esclavage est d'ailleurs aussi opposé au droit civil qu'au droit naturel. Quelle loi civile pourroit empêcher un esclave de fuir, lui qui n'est point dans la société, et que par conséquent aucunes lois civiles ne concernent? Il ne peut être retenu que par une loi de famille , c'est-à-dire par la loi du maître.