‹ De l'esprit des loixChapitre 6 sur 313 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Des lois (le la nature.

AvA N T toutes ces lois sont celles de la nature, ainsi nommées })arcequ'elles dérivent uniquement de la constitution de notre être. Pour les connoitre bien il faut considérer un homme avant l'établissement des sociétés. Les lois de la nature seront celles qu'il recevroit dans un état pareil.

Celte loi qui , en imprimant dans nous-mé-

mes riuûe d'un créateur, nous porte vers lui , est la première des lois naturelles par son importance , et non pas dans l'ordre de ces lois. L'homme, dans l'état de nature, auroit plutôt la faculté de connoître, qu'il n'auroit des connoissances. Il est clair que ses premières idées ne scroient point des idées spéculatives ; il songeroit à la conservation de son être avant de chercher l'origine de son être. Un homme pareil ne sentiroit d'abord qne sa foiblesse; sa timidité seroi t extrême ; et , si Ton avoit là-dessus besoin de l'expérience, l'on a trouvé dans les forêts des hommes sauvages (i): tout les fait trembler, tout les fait fuir.

Dans cet état, chacun se sent inférieur; à peine chacun se sent-il égal. On ne chercheroit donc point à s'attaquer, et la paix seroit la première loi naturelle.

Le désir que Hobbes donne d'abord aux hommes de se subjuguer les uns les autres n'est pas raisonnable. L'idée de l'empire et de la domination est si comi>osée, et dépend de tant d'autres idées, que ce ne seroit pas celle qu'il auroit d'abord.

Hobbes demande pourquoi . si les hommes ne sont jias naturellement en état de guerre, ils vont toujours armés; et ])ourquoi ils ont des cli'fs pour fermer leurs maisons. Mais on

( i) Témoia le sauvage qui fat trouvé dans les forêts de Hanover, et que l'on vit en Angleterre son» If; rogne de Grorge I.

LIVRKI, C:UAP. II. 71

ne sent pas que l'on attribue aux hommes avant l'établissement des sociétés ce qui ne peut leur arriver qu'après cet établissement , qui leur fait trouver des motifs pour s'attaquer et pour se défendre.

Au s.entiment de sa foiblesse l'homme joindroit le sentiment de ses besoins : ainsi une autre loi naturelle seroit celle qui lui inspireroit de chercher à se nourrir.

J'ai dit que la crainte porteroit les hommes à se fuir; mais les marques d'une crainte réciproque les engageroient bientôt à s'approcher. D'ailleui's , ils y seroient portés par le plaisir qu'un animal sent à l'approche d'un animal de son espèce. De plus , ce charme que les deux sexes s'inspirent par leur différence augmenteroit ce plaisir; et la prière naturelle qu'ils se font toujours l'un à l'autre seroit une troisième loi.

Outre le sentiment que les hommes ont d'abord, ils parviennent encore à avoir des connoissances ; ainsi ils ont un second lien que les autres animaux n'ont pas. Ils ont donc un nouveau motif de s'unir; et le désir de vivre en société est une quatrième loi naturelle.

Page 1