LIVRE AI, C H A P. XII
De nos jours la désertion fut très fréquente : ou établît la ])eine de mort contre les déserteurs, et la désertion n'est pas diminuée. La raison en est bien naturelle: un soldat accoutumé tous les jours à exposer sa vie, en méprise ou se flatte d'en mépriser le danj^i^er. 11 est tous les jours accoutumé à craindre la honte; il falloit donc laisser une peine (i) qui faisoit porter une flétrissure pendant la vie. On a prétendu augmenter la peine , et on l'a réellement diminuée.
Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on examine la cause de tous les relâchements , on verra (lu'clie vient de l'imjmnité des crimes , et non pas de la modération des peines.
Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau ; et que la plus grande partie de la peine soit l'infamie de la souffrir.
Que s'il se trouve des pays ou la honte ne soit j)as une suite du supplice, cela vient de la tyrannie, qui a infligé les mêmes peines aux scélérats et aux gens de bien.
Et , si vous en voyez d'autres où les hommes ne sont retenus que par des supplices cruels , comptez encore que cela vient en grande partie de la violence du gouvernement, qui a em-
(i) Ou fendoit le nez, on conpoit les oreilles.
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ployé ces supplices ])Our des fautes légères.
Souveut un législateur qui veut corriger un mal ne songe qu'à cette correction: ses yeux sont ouverts sur cet objet, et fermés sur les inconvénients. Lorsque le mal est une fois corrigé, on ne voit plus que la dureté du législateur : mais il reste un vice dans l'état , que cette dureté a produit; les esprits sojit corrompus, ils se sont accoutumés au despotisme.
Lysaîidre (i) ayant remporté la victoire sur les Athéniens, on jugea les prisonniers; 07i accusa les Athéniens d'avoir précipité tous les captifs de deux galères, et résolu, en pleine assemblée, de couper le poing aux prisonniers qu'ils feroient. Ils furent tous égorgés , excejité Adymante, qui s'étoit op])osé à ce décret. Lvsandre reproclia à Philoclès , avant de le faire mourir, qu'il avoit dépravé les esprits et fait des leçons de cruauté à toute la Grèce.
« Les Argiens , dit Plutarf[ue (a) , ayant fait «mourir quinze cents de leurs citoyens, les « Athéniens firent apporter les sacrifices d'ex- « piation, afin qu'il plût aux dieux de détour- « ner du cœur des Athéniens une si cruelle « pensée. »
Il y a deux genres de corruption ; l'un , lorsque le peuple n'observe point les lois ; l'autre, lorsqu'il est corrompii par les lois : mal incurable , parcequ'il est dans Je remède même.
(i) Xénophon, Ilistov'C, liv. II. — (2) OEnATcs morales. De ceux qni manient les affaires irélat.