‹ De l'esprit [microform]Chapitre 12 sur 91 · LES AUTRES · texte numérisé non relu

LES AUTRES

^ Deux causes, également puissantes, nous y déterminent :^ Tune est la vanité, et l'autre est la paresse. Je dis la vanité, parce que le désir de l'estime est commun à tous les hommes: non que quelques-uns d'entre eux ne veuillent joindre, au plaisir d'être admiré, le mérite de mépriser l'admiration ; mais ce mépris n'est pas vrai, et jamais l'admirateur n'est stupide aux yeux de l'admiré : or, si tous les hommes sont avides d'estime, chacun d'eux, instruit par l'expérience que ses idées ne paraîtront estimables ou méprisables aux autres

qiraulant qu'elles seront conformes ou contraires à leurs opinions ; il s'ensuit qu'inspiré par sa vanité, chacun ne peut s'empêcher d'estimer dans les autres une conformité d'idées qui l'assure de leur estime ; et de haïr en eux une opposition d'idées, garant sur de leur haine ou du moins de leur mépris, qu'on doit regarder comme un calmant de la haine.

Mais dans la supposition même qu'un homme fît, à l'amour de la vérité, le sacrifice de sa vanité, si cet homme n'est point animé du désir le plus vif de s'instruire, je dis que sa paresse ne lui permet d'avoir, pour des opinions contraires aux siennes, qu'une estime sur parole. Pour expliquer ce que j*en- . tends par estime sur parole, je distinguerai deux sortes d'estime. " — ""

L'une, qu'on peut regarder *comme l'effet ou du respect qu'on a pour l'opinion publique ou de la confiance qu'on a dans le jugement de certaines personnes, et que je nomme estime sur parole. Telle est celle que certaines gens conçoivent pour des romans très médiocres, uniquement parce qu'ils les croient de quelques-uns de nos écrivains célèbres. Telle est encore l'admiration qu'on a pour les Descartes et les Newton ; admiration qui, dans la plupart des hommes, est d'autant plus enthousiaste qu'elle est moins éclairée ; soit qu'après s'être formé une idée vague du mérite de ces grands génies, leurs admirateurs respectent, en cette idée, l'ouvrage de leur imagination; soit qu'en s'établissant juges du mérite d'un homme tel que Newton, ils croient s'associer aux éloges qu'ils lui prodiguent. Cette sorte d'estime, dont notre ignorance nous force à faire souvent usage, est, par là môme, la plus commune. Rien de si rare que de juger d'après soi.

L'autre espèce d'estime est celle qui, indépendante de l'opinion d'autrui, naît uniquement de l'impression que font sur J^ nous certaines idées, et que, par cette raison, j'appelle estime sentie^ la seule véritable et celle dont il s'agit ici. Or, pour prouver que la paresse ne nous permet d'accorder cette sorte d'estime qu'aux idées analogues aux nôtres, il suffit de remarquer que c'est, comme le prouve sensiblement la géométrie par l'analogie et les rapports secrets que les idées déjà con-

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nues ont avec les idées inconnues, qu'on parvient à la connaissance de ces dernières, et que c'est en suivant la progression de ces analogies qu'on peut s'élever au dernier terme d'une science. D'où il suit que des idées, qui n'auraient nulle analogie avec les nôtres, seraient pour nous des idées ininteHigibles. Mais, dira-t-on, il n'est point d'idées qui n'aient nécessairement entr'elles quelque rapport, sans lequel elles seraient universellement inconnues. Oui, mais te rapport peut être immédiat ou éloigné : lorsqu'il est immédiat, le faible désir que chacun a de s'instruire le rend capable de l'attention que suppose l'intelligence de pareilles idées : mais s'il est éloigné, comme il l'est presque toujours lorsqu'il s'agit de ces opmions qui sont le résultat d'un grand nombre d'idées et de sentiments différents , il est évident qu'à moins qu'on ne soit animé d'un désir vif de s'instruire et qu'on ne se trouve dans une situation propre à satisfaire ce désir, la paresse ne nous permettra jamais de concevoir, ni par conséquent d'avoir d'estime sentie pour des opinions trop contraires aux nôtres.

. Peu d'hommes ont le loisir de s'instruire. Le pauvre, par exemple, ne peut ni réfléchir, ni examiner; il ne reçoit la vérité, comme l'erreur, que par préjugé : occupé d'un travail journalier, il ne peut s'élever à une certaine sphère d'idées ; aussi préfôre-t-il la Bibliothèque bleue aux écrits de St-Réal, de La Rochefoucault et du cardinal de Retz.

Aussi dans ces jours de réjouissances publiques où le spectacle s'ouvre gratis, les comédiens, ayant alors d'autres spectateurs à amuser, donneront plutôt Dom Juphet et PourceauynaCj qy\' Héraclius et le Misanthrope, Ce que je dis du peuple peut s'appliquer à toutes les différentes classes d'hommes. Les gens du monde sont distraits par mille affaires et mille plaisim; les ouvrages philosophiques ont aussi peu d'analogie avec leur esprit, que le Misanthrope avec l'esprit du peuple. Aussi préféreront-ils en général la lecture d'un roman à celle de Locke. C'est par ce même principe des analogies qu'on explique comment les savants et môme les gens d'esprit ont donné à des auteurs moins estimés la préférence sur ceux

qui lo sont davanîage. Pourquoi Malherbe préférait-il Stacc à tout autre poëte? pourquoi Ileinsius et Corneille faisaientils plus (le cas d(i Lucain que de Virgile? par quelle raison Adrien préférait-il l'éloquence de Caton à celle de Cicéron? pourquoi Scaliger regardait-il Homère et Horace comme fort JnlV'rieurs à Virgile et à Juvénal? C'est que l'estime plus ou moins grande qu'on a pour un auteur, dépend de l'analogie plus ou moins grande que ses idées ont avec celles de son lecteur.

Que, dans un ouvrage manuscrit, et sur lequel on n'a aucune prévention. Ton charge, séparément, dix hommes d'esprit de marquer les morceaux qui les auront le plus frappés; je dis que chacun d'eux soulignera des endroits différents; et que si Ton confronte ensuite les endroits approuvés avec l'esprit et le caractère de chaque approbateur, on sentira que chacun d'eux n'a loué que les idées analogues à sa manière de voir et de sentir; et que Tesprit est, si j'ose le dire, une corde qui ne frémit qu'à Funisson.

Si le savant abbé de Longuerue, comme il le disait luimême, n'avait rien retenu des ouvrages de saint Augustin, sinon que le cheval de Troie était une machine de guerre : et si, dans le roman de Cléopàtre, un avocat célèbre ne voyait rien d'intéressant que les nullités du mariage d'Élise avec Arlaban, il faut avouer que la seule différence qui se trouve à cet égard entre les savants ou les gens d'esprit, et les hommes ordinaires, c'est que les premiers, ayant un plus grand nombre d'idées, leur sphère d'analogies est beaucou]) plus étendue. S'agit-il d'un genre d'esprit très différent du sien ? pareil en tout aux autres hommes, l'homme d'esprit n'estime que les idées analogues aux siennes. Que l'on rassemble un Newton, un Quinault, un Machiavel, qu'on ne les nomme point, et qu'on ne les mette point à portée de concevoir l'un pour l'autre cette espèce d'estime que j'appelle estime sur parole^ on verra qu'après avoir réciproquement, mais inutilement, essayé de se communiquer leurs idées, Newton regardera Quinault comme un rimailleur insupportable, celui-ci prendra Newton pour un faiseur d'almanachs.

tous deux regarderont Machiavel comme un politique du Palais-Royal, et tous trois enfin, se traitant réciproquement d'esprits médiocres, se vengeront, par un mépris réciproque, de l'ennui mutuel qu'iïs se seront procuré.

Or, si les hommes supérieurs, entièrement absorbés dans leur genre d'étude, ne peuvent avoir d'estime sentie pour un genre d'esprit trop difïérent du leur; tout auteur, qui donne au public des idées nouvelles, ne peut donc espérer d'^.'Slime que de deux sortes d'hommes : ou des jeunes gens qui, n'ayant point adopté d'opinions, ont encore le désir et le loisir de s'instruire; ou de ceux dont l'esprit, ami de la vérité et analogue à celui de l'auteur, soupçonne déjà l'existence des idées qu'il lui présente. Ce nombre d'hommes est toujours très petit : voilà ce qui retarde les progrès de l'esprit humain, et pourquoi chaque vérité est toujours si lente à se dévoiler aux yeux de tous.

Il résulte de ce que je viens de dire, que la plupart des hommes, soumis à la paresse, ne conçoivent que les idées analogues aux leurs, qu'ils n'ont (Vestime sentie que pour cette espèce d'idée , et de là cette haute opinion que chacun est , pour ainsi dire, forcé d'avoir de soi-même; opinion que les moralistes n'eussent peut-être point attribuée à l'orgueil, s'ils eussent eu une connaissance plus approfondie des principes ci-dessus établis. Ils auraient alors senti que, dans la solitude, le saint respect de l'admiration profonde dont on se sent quelquefois pénétré pour soi-même, ne peut être que l'clTet de la nécessité où nous sommes de nous estimer préférablement aux autres.

Comment n'aurait-on pas de soi la plus haute idée? il n'est personne qui ne changeât d'opinions, s'il croyait ses opinions fausses. Chacun croit donc penser juste, et par conséquent beaucoup mieux que ceux dont les idées sont contraires aux siennes. Or, s'il n'est pas deux hommes dont les idées soient exactement semblables, il faut nécessairement que chacun en particulier croie mieux penser que tout autre. La duchesse de la Ferté disait un jour à madame de Staal : « Il faut l'avouer, ma chère aujie, je ne trouve que moi qui aie toujours

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DE L'ESPHIT.

raison. » Écoutons le Talapoin, le Bonze, le Bramine, lé Guèbre, le Grec, l'iman, le Marabou : lorsque, clans l'assemblée du peuple, ils prêchent les uns contre les autres, chacun d'eux ne dit-il pas comme la duchesse de la Ferté : « Peuples, je vous l'assure, moi seul j'ai toujours raison. » Chacun se croit donc un esprit supérieur, et les sots ne sont pas ceux qui s'en croient le moins : c'est ce qui a donné heu au conte des quatre marchands qui viennent, en foire, vendre de la beauté, de la naissance, des dignités et de l'esprit, et qui trouvent tous le débit de leur marchandise, à l'exception du dernier qui se retire sans étrenner.

Mais , dira-t-on, on voit quelques gens reconnaître dans les autres plus d'esprit qu'en eux. Oui, répondrai-je, ou voit des hommes en faire l'aveu ; et cet aveu est d'une belle àme : cependant ils n'ont, pour celui qu'ils avouent leur supérieur, qu'une estime sur parole, ils ne font que donner à l'opinion publique la préférence sur la leur, et convenir que ces personnes sont plus estimées, sans être intérieurement convaincus qu'elles soient plus estimables.

Un homme du monde conviendra, sans peine, qu'il est en géométrie fort inférieur aux Fontaine, auxd'Alembert, aux Clairaut, aux Euler ; que dans la poésie, il le cède aux Molière, aux Racine, aux Voltaire : mais je dis en môme temps que cet homme fera d'autant moins de cas d'un genre, qu'il reconnaîtra plus de supérieurs en ce même genre ; et que d'ailleurs il se croira tellement dédommagé de la supériorité qu'ont sur lui les hommes que je viens de citer, soit en cherchant à trouver de la frivolité dans les arts et les sciences, soit par la variété de ses connaissances, le bon sens, l'usage du monde, ou par quelque autre avantage pareil ; que tout pesé, il se croira aussi estimable que qui que ce soit.

Mais, ajoutera-t-on, comment imaginer qu'un homme qui, par exemple , remplit les petits ofïices de la magistrature, puisse se croire autant d'esprit que Corneille? Il est vrai, répondrai-je, qu'il ne mettra personne à cet égard dans sa confidence : Cependant, loi^que, par un examen scrupuleux, l'on

a découvert de combien de sentiments d'orgueil nous sommes journellement affectés, sans nous en apercevoir, et par combien d'éloges il faut être enhardi pour s'avouer à soi-même et aux autres la profonde estime qu'on a pour son esprit, on sent que le silence de l'orgueil n'en prouve point l'absence. Supposons, pour suivre l'exemple ci-dessus rapporté, qu au sortir de la comédie le hasard rassemble trois praticiens ; qu'ils viennent à parler de Corneille; tous trois, peut-otre,' s'écrieront à la fois que Corneille est le plus grand génie du monde : cependant, si, pour se décharger du poids importun de l'estime , l'un d'eux ajoutait que ce Corneille est à la vérité un grand homme, mais dans un genre frivole , il est certain, si l'on en juge par le mépris que certaines gens affectent pour la poésie, que les deux autres praticiens pourraient se ranger à l'avis du premier : puis, de confiance en confiance, s'ils venaient à comparer la chicane à la poésie : l'art de la procédure , dirait un autre, a bien ses ruses, ses finesses et ses combinaisons comme tout autre art. Vraiment, répondrait le troisième, il n'est point d'art plus difficile. Or, dans l'hypothèse très admissible que, dans cet art si difficile, chacun de ces praticiens se crût le plus habile, sans qu'aucun d'eux eût prononcé le mot, le résultat de cette conversation serait que chacun d'eux se croirait autant d'esprit que Corneille. Nous sommes, par la vanité et surtout par l'ignorance, tellement nécessités à nous estimer préférablement aux autres, que le plus grand homme dans chaque art est celui que chaque artiste regarde comme le premier après lui. Du temps de Thémistocle, où l'orgueil n'était différent de l'orgueil du siècle présent qu'en ce qu'il était plus naïf, tous les capitaines, après la bataille de Salamine, ayant été obligés de déclarer, par des billets pris sur l'autel de Neptune, ceux qui avaient eu le plus de part à la victo^e , chacun s'y donnant la première part, adjugea la seconde à Thémistocle, et le peuple crut alors devoir décerner la première récompense à celui que chacun des capitaines en avait regardé comme le plus digne après lui.

Il est donc certain que chacun a nécessairement de soi la

plus haute idée , et qu'en conséquence on n'estime jamais dans autrui que son image et sa ressemblance.

La conclusion générale de ce que j'ai dit de l'esprit, considéré par rapport à un particulier, c'est que l'esprit n'est que l'assemblage des idées intéressantes pour ce particulier, soit comme instructives, soit comme agréables : d'où il suit que l'intérêt personnel, comme je m'étais proposé de le montrer, est en ce genre le seul juge du mérite des hommes.

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