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CHAPITRE VI

DES MOYENS DE s'ASSURER DE LA VERTU.

Un homme est juste, lorsque toutes ses actions tendent au bien public. Ce n'est point assez de faire du bien pour mériter le titre de vertueux. Un prince a mille places à donner, il faut les remplir ; il ne peut s'empêcher de faire mille heureux. C'est donc uniquement de la justice ou de l'injustice de ses choix que dépend sa vertu. Si, lorsqu'il s'agit d'une place importante, il donne, par amitié, par faiblesse, par sollicitation ou par paresse, à un homme médiocre, la préférence sur un homme supérieur, il doit se regarder comme injuste, quelques éloges d'ailleurs que donne à sa probité la société dans laquelle il vit.

En fait de probité, c'est uniquement Tintérôt puMic qu'il faut consulter et croire, et non les hommes qui nous environnent. L'intérêt personnel leur fait trop souvent illusion.

Dans les cours, par exemple, cet intérêt ne donne-t-il pas le nom de prudence à la fausseté, et de sottise à la vérité qu'on y regarde du moins comme une folie, et qu'on y doit toujours regarder comme telle.

Elle y est dangereuse ; et les vertus nuisibles seront toujours comptées au rang des défauts. La vérité ne trouve grâce qu'auprès des princes humains et bons, tels que les Louis XII, les Louis XV. Les comédiens avaient joué le premier sur le théâtre ; les courtisans exhortaient le prince à les punir : « Non, dit-il, ils me rendent justice, ils me croient digne d'entendre la vérité. » Exemple de modération imité depuis par M. le duc d'.... Ce prince, forcé de mettre quelques impositions sur une province, et fatigué de remontrances d'un député des états de cette province, lui répondit avec vivacité : a Et quelles sont vos forces pour vous opposer à mes volontés? Que pouvez-vous faire?» — «Obéir et haïr, )) répliqua le député. Réponse noble qui fait également honneur au député et au prince. Il était presque aussi dilficile à l'un de l'entendre, qu'à l'autre de la faire. Ce même prince avait une maîtresse ; un gentilhomme la lui avait enlevée ; le prince était piqué, et ses favoris l'excitaient à la vengeance : « Punissez , disaient-ils, un insolent. » — « Je sais, leur répondit-il, que la vengeance m'est facile; un mot suffit pour me défaire d'un rival, et c'est ce qui m'empêche de le prononcer. »

Une pareille modération est trop rare ; la vérité est ordinairement trop mal accueilUe des princes et des grands pour séjourner longtemps dans les cours. Comment habiterait-elle un pays où la plupart de ceux qu'on appelle les honnêtes gens, habitués à la bassesse et à la flatterie, donnent et doivent réellement donner à ces vices le nom d'usage du monde? L'on aperçoit difficilement le crime où se trouve l'utilité. Qui doute cependant que certaines flatteries ne soient plus dangereuses, et par conséquent plus criminelles aux yeux d'un

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prince ami de la gloire, que des libelles faits contre lui? Non que je prenne ici le parti des libelles : mais enfin une flatterie peut, à son insu, détourner un bon prince du chemin de la vertu, lorsqu'un libelle peut quelquefois y ramener un tyran. Ce n'est souvent que par la bouche de la hcence que les plaintes des opprimés peuvent s'élever jusquVau trône. Mais l'intérêt cachera toujours de pareilles vérités aux sociétés particulières de la cour. Ce n'est, peut-être, qu'en vivant loin de ces sociétés qu'on peut se défendre des illusions qui les séduisent. Il est du moins certain que, dans ces mêmes sociétés, on ne peut conserver une vertu toujours forte et pure, sans avoir habituellement présent à l'esprit le principe de l'utilité pubhque, sans avoir une connaissance profonde des véritables intérêts de ce public, par conséquent de la morale et de la politique. La parfaite probité n'est jamais le partage de la stupidité ; une probité sans lumjères n'est, tout au plus, qu'une probité d'intention, pour laquelle le public n'a et ne doit effectivement avoir aucun égard; i« parce qu'il n'est point juge des intentions ; 2° parce qu'il ne prend, dans ses jugements, conseil que de son intérêt.

S'il soustrait à la mort celui qui, par malheur, tue son ami à la chasse, ce n'est pas seulement à l'innocence de ses intentions qu'il fait grâce, puisque la loi condamne au supplice la sentinelle qui s'est involontairement laissé surprendre au sommeil. Le public ne pardonne, dans le premier cas, que pour ne point ajouter à la perte d'un citoyen celle d'un autre citoyen ; il ne punit, dans le second, que pour prévenir les surprises et les malhpurs auxquels l'exposerait une pareille invigilance.

Il faut donc, pour être honnête, joindre à la noblesse de l'àme les lumières de l'esprit. Quiconque rassemble en soi ,ces différents dons de la nature, se conduit toujours sur la boussole de l'utilité publique. Cette utihté est le principe de toutes les vertus humaines, et le fondement de toutes les législations. Elle doit inspirer le législateur, forcer les peuples à se soumettre à ses lois ; c'est enfin à ce principe qu'il

faut sacrifier tous ses sentiments, jusqu'au sentiment même de l'humanité.

L'humanité publique est quelquefois impitoyable envers les particuliers. Lorsqu'un vaisseau est surpris jpar de longs calmes, et que la famine a, d'une voix impérieuse, commandé de tirer au sort la victime infortunée qui doit servir de pâture à ses compagnons, on l'égorgé sans remords : ce vaisseau est l'emblème de chaque nation; tout devient légitime et même vertueux pour le salut public.

La conclusion de ce que je viens de dire, c'est qu'en fait de probité, ce n'est point des sociétés où l'on vit dont il faut prendre conseil ; mais uniquement de l'intérêt public : qui le consulterait toujours, ne ferait jamais que des actions ou immédiatement utiles au public, ou avantageuses aux particuliers sans être nuisibles à l'état. Or, de pareilles actions lui sont toujours utiles.

L'homme qui secourt le mérite malheureux donne, sans contredit, un exemple de bienfaisance conforme à l'intérêt général ; il acquitte la taxe que la probité impose à la richesse.

L'honnête pauvreté n'a d'autre patrimoine que les trésors de la vertueuse opulence.

Qui se conduit par ce principe, peut se rendre à lui-même un témoignage avantageux de sa probité, peut se prouver qu'il mérite réellement le titre d'honnête homme : je dis mériter ; car, pour obtenir quelque réputation en ce genre, il ne suffit pas d'être vertueux ; il faut de plus se trouver comme, les Codrus et les Régulus, heureusement placé dans des temps, des circonstances et des postes où nos actions puissent beaucoup influer sur le bien public. Dans toute autre position, la probité d'un citoyen, toujours ignoré du public, n'est, pour ainsi dire, qu'une qualité de société particulière, à l'usage seulement de ceux avec lesquels il vit.

C'est uniquement par ses talents qu'un homme privé peut se rendre utile et recommandable à sa nation. Qu'importe au . public la probité d'un particulier? cette probité ne lui est de j^ presque aucune utilité. Aussi juge-t-il les vivants comme la ;■

postérité juge les morts : elle ne s'informe point si Juvénal était méchant, Ovide débauché, Annibal cruel, Lucrèce impie, Horace libertin, Auguste dissimulé, et César la femme de tous les maris : c'est uniquement leurs talents qu'elle juge.

Sur quoi je remarquerai que la plupart de ceux qui s'emportent avec fureur contre les vices domestiques d'un homme illustre, prouvent moins leur amour pour le bien public que leur envie contre les talents ; envie qui prend souvent, à leurs yeux, le masque d'une vertu, mais qui n'est le plus souvent qu'une envie déguisée, puisqu'en général ils n'ont pas la môme horreur pour les vices d'un homme sans mérite. Sans vouloir faire l'apologie du vice, que d'honnêtes gens auraient à rougir des sentiments dont ils se targuent, si on leur en découvrait le principe et la bassesse.

Peut-être le public marque-t-il trop d'indifférence pour la vertu ; peut-être nos auteurs sont-ils quelquefois plus soigneux de la correction de leurs ouvrages que de celle de leurs mœurs, et prennent-ils exemple sur Averroës, ce philosophe qui se permettait, dit-on, des friponneries qu'il regardait non seulement comme peu nuisibles, mais môme comme utiles à sa réputation : il donnait, disait-il, par là le change à ses rivaux; détournait adroitement sur ses mœurs les critiques qu'ils eussent laites de ses ouvrages ; critiques qui, sans doute, auraient porté à sa gloire de plus dangereuses atteintes.

Tai, dans ce chapitre, indiqué le moyen d'échapper aux séductions des sociétés particulières, de conserver une vertu toujours inébranlable au choc de mille intérêts particuliers et différents ; et ce moyen consiste à prendre, dans toutes ses démarches, conseil de l'intérêt public.

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