PARTICULIÈRES
Pour découvrir la cause des jugements différents que portent sur les mêmes gens le public et les sociétés particulières, il faut observer qu'une nation n'est que l'assemblage des ci- 1 toyens qui la composent; que l'intérêt de chaque citoyen est 1 toujours , par quelque lien , attaché à Tintérêt public ; que, semblable aux astres qui , suspendus dans les déserts de l'espace , y sont mus par deux mouvements principaux, dont le premier plus lent leur est commun avec tout l'univers, et le second plus rapide leur est particulier, chaque société est^J aussi mue par deux différentes espèces d'intérêt.
Le premier , plus faible, lui est commun avec la société générale, c'est-à-dire avec la nation; et le second, plus puissant, lui est absolument particulier.
Conséquemment à ces deux sortes d'intérêt, il est deux sortes d'idées propres à plaire aux sociétés particulières.
L'une dont le rapport, plus immédiat à l'intérêt public, a pour objet le commerce, la politique, la guerre, la législation, les sciences et les arts: cette espèce d'idées, intéressantes pour chacun d'eux en particulier, est en conséquence la plus généralement, mais la plus faiblement estimée de la plupart des sociétés. Je dis de la plupart, parce qu'il est des sociétés, telles que les sociétés académiques, pour qui les idées le plus
généralement utiles , sont les idées le plus particulièrement agréables, et dont rintérêt personnel se trouve parce moyen confondu avec l'intérêt public.
L'autre espèce d'idées a des rapports immédiats à l'intérêt particulier de chaque société, c'est-à-dire à ses goûts, à ses aversions, à ses projets, à ses plaisirs. Plus intéressante et plus agréable, par cette raison, aux yeux de cette société, elle est communément assez indifférente à ceux du public.
Cette distinction admise, quiconque acquiert un très grand nombre d'idées de cette dernière espèce, c'est à-dire d'idées particulièrement intéressantes pour les sociétés où il vit y doit être en conséquence regardé comme très spirituel • mais que cet homme s'offre aux yeux du public, soit dans un ouvrage, soit dans une grande place, il ne lui paraîtra souvent qu'un homme très médiocre. C'est une voix charmante en chambre, mais trop lliible pour le théâtre.
Qu'un homme au contraire ne s'occupe que d'idées généralement intéressantes, il sera moins agréable aux sociétés dans lesquelles il vit, il y paraîtra même quelquefois et lourd et déplacé ; mais qu'il s'olïre aux yeux du public, soit dans un ouvrage, soit dans une grande place, étincelant alors de génie, il méritera le titre d'homme supérieur. C'est un colosse monstrueux et même désagréable dans l'atelier du sculpteur, qui, élevé dans la place publique, devient l'admiration des citoyens.
Mais pourquoi ne réunirait-on pas en soi les idées de l'une et de l'autre espèce, et n'obtiendrait-on pas à la fois l'estime de la nation et celle des gens du monde ? C'est, répondrai-je parce que le genre d'étude auquel il faut se livier pour acquérir des idées intéressantes pour le public ou pour les sociétés particulières, est absolument différent.
Pour plaire dans le monde il ne faut approfondir aucune matière, mais voltiger incessamment de sujets en sujets ; il faut avoir des connaissances très variées, et dès lors très superficielles ; savoir do tout sans perdre son temps à savoir parfaitement une chose, et donner par conséquent ù son esprit plus de surface que de profondeur.
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Or, le public n'a nul intérêt d'estimer des hommes superficiellement universels : peut-être même ne leur rend-il point une exacte justice, et ne se donne-t-il jamais la peine de prendre le toisé d'un esprit partagé en trop de genres différents.
Uniquement intéressé à estimer ceux qui se rendent supérieurs en un genre, et qui avancent à cet égard l'esprit humain, le public doit faire peu de cas de l'esprit du monde.
Il faut donc, pour obtenir l'estime générale, donner à son esprit plus de profondeur que de surface, et concentrer, pour ainsi dire, dans un seul point, comme dans le foyer d'un verre ardent, toute la chaleur et les rayons de son esprit. Eh! comment se partager entre ces deux genres d'étude, puisque la vie qu'il faut mener pour suivre l'un ou l'autre est entièrement différente ? L'on n'a donc Tune de ces espèces d'esprit qu'exclusivement à l'autre.
Si, pour acquérir des idées intéressantes pour le public, il faut, comme je le prouverai dans les chapitres suivants, se recueillir dans le silence et la solitude ; il faut au contraire, pour présenter aux sociétés particulières les idées les plus agréables pour elles, se jeter absolument dans le tourbillon du monde. Or, l'on ne peut y vivre sans se remplir la tête d'idées fausses et puériles : je dis fausses , parce que tout homme qui ne connaît qu'une seule façon de penser, regarde nécessairement sa société comme l'univers par excellence ; il doit imiter les nations dans le mépris réciproque qu'elles ont pour leurs mœurs, leur religion et même leurs habillements différents ; trouver ridicule tout ce qui contredit les idées de sa société, et tomber, en conséquence , dans les erreurs les plus grossières. Quiconque s'occupe fortement des petits intérêts des sociétés particulières, doit nécessairement attacher trop d'estime et d'importance à des fadaises.
Or, qui peut se flatter d'échapper à cet égard aux pièges de l'amour-propre, lorsqu'on voit qu'il n'est point de procureur dans son étude, de conseiller dans sa chambre, de marclmnd dans son comptoir, d'oîTicier dans sa garnison, qui ne croie l'univers occupé de ce qui l'intéresse?
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DE f/ESPHIT.
Chacun peut sVtppliquer ce ronle de la rnia^e Jésus, qui, témoin d'une dispute entre la discrète et la supérieure, de-^ mande au premier qu^elle trouve au parloir : « Savez-vous que la mère Cécile et la mère Thérèse viennent de se brouiller? Mais, vous êtes surpris? Quoi! tout de bon, vous ignoriez leur querelle ? et d'où venez-vous donc ?» Nous sommes tQ/js, plus ou moins, la mère Ji'sus: ce dont notre société s'occupe,' c'est ce dont tous les hommes doivent s'occuper; ce qu'elle pense, croit et dit, c'est l'univers entier qui le pense, le croit et le dit.
^ Comment un courtisan qui vit répandu dans un monde où Ton ne parle que des cabales, des intrigues de la cour, de ceux qui s'élèvent en crédit ou qui tonibent en disgrâce, et qui, dans le cercle étendu de ses sociétés, ne voit personne qui ne soit plus ou moins affecté des mômes idées ; comment, dis-je, ce courtisan ne se persuaderait-il pas que les intrigues de la cour sont, pour l'esprit humain, les objets les plus dignes de méditation et les plus généralement intéressants? peut-il s'imaginer que, dans la boutique la plus voisine de son hôtel, on ne connaît jii lui, ni tous ceux dont il parle ; qu'on n'y soupçonne pas même l'existence des choses qui l'occupent si vivement; que, dans un coin de son grenier, loge un philosophe, auquel les intrigues et les cabales que forme un ambitieux pour se faire chamarrer de tous les cordons de l'Europe paraissent aussi puériles et moins sensées qu'un complot d'écoliers pour dérober une boite de dragées, et pour qui enfin les ambitieux ne sont que de vieux enfants qui ne croient pas l'être ?
Un courtisan ne devinera jamais l'existence de pareilles idées : s'il venait à la soupçonner, il ferait comme ce roi du Pégu qui, ayant demandé à quelques Vénitiens le nom de leur souverain, et ceux-ci lui ayant répondu qu'ils n'étaient pomt gouvernés par des rois, trouva cette réponse si ridicule qu'il en pâma de rire.
11 est vrai qu'en général les grands ne sont pas sujets à de pareils soupçons : chacun d'eux croit tenir un grand espace sur la terre, et s^imagine qu'il n'y a qu'une seule façon de
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penser, qui doit faire loi parmi les hommes, et que cette façon dépenser est renfermée dans sa société. Si, de temps en temps, il entend dire qu'il est des opinions différentes des siennes, il ne les aperçoit, pour ainsi dire, que dans un lointain confus; il les croit toutes reléguées dans la tête d'un très petit nombre d'insensés. Il est, à cet égard, aussi fou que ce géographe chinois qui, plein d'un orgueilleux amour pour sa patrie, dessina une mappemonde dont la surface était presque entièrement couverte par l'empire de la Chine, sur les confins de laquelle on ne faisait qu'apercevoir l'Asie, l'Afrique, l'Europe et l'Amérique. Chacun est tout dans l'univers, les autres n'y sont rien.
On voit donc que, forcé, pour se rendre agréable aux sociétés particulières, de se répandre dans le monde, de s'occuper de petits intérêts et d'adopter mille préjugés, on doit insensiblement charger sa tête d'une infinité d'idées absurdes et ridicules aux yeux du public.
^ Au reste, je suis bien aise d'avertir que je n'entends point ici, par les gens du monde, uniquement les gens de la cour : les Turenne, les Richelieu, les Luxembourg, les La Rochefoucault, les Retz et plusieurs autres hommes de leur espèce, prouvent que la frivolité n'est pas l'apanage nécessaire d'un rang élevé ; et qu'il faut uniquement entendre par hommes du monde tous ceux qui ne vivent que dans son tourbillon. Ce sont ceux-là que le pubhc, avec tant de raison, regarde comme des gens absolument vides de sens; j'en apporterai pour preuve leurs prétentions folles et exclusives sur le bon ton et le bel usage. Je choisis ces prétentions d'autant plus volontiers pour exemple, que les jeunes gens, dupes du jargon du monde, ne prennent que trop souvent son cailietage pour esprit, et le bon sens pour sottise.