‹ De l'esprit [microform]Chapitre 27 sur 91 · DES AVANTAGES QUI RÉSULTENT DES PRINCIPES CI-DESSUS ÉTABLIS · texte numérisé non relu

DES AVANTAGES QUI RÉSULTENT DES PRINCIPES CI-DESSUS ÉTABLIS

Je passe rapidement sur les avantages qu'en retireraient les particuliers : ils consisteraient à leur donner des idées nettes de cette même morale, dont les préceptes, jusqu'à présent équivoques et contradictoires, ont permis aux plus insensés de justifier toujours la folie de leur conduite par quelques-unes de ces maximes.

D'ailleurs, plus instruit de ses devoirs, le particulier serait moins dépendant de l'opinion de ses amis : à l'abri des injustices que lui font souvent commettre, à son insu, les sociétés dans lesquelles il vit, il serait alors, en même temps, affranchi de la crainte puérile du ridicule; fantôme qu'anéantit la présence de la raison, mais qui est l'elîroi de ces âmes t;-

mides et peu éclairées qui sacrifient leurs goCits, leur repos, leurs plaisirs, et quelquefois même jusqu'à la vertu, à l'humeur et aux caprices de ces atrabilaires, à la critique desquels on ne peut échapper quand on a le malheur d'en être

connu.

Uniquement soumis à la raison et à la vertu, le particulier pourrait alors braver les préjugés, et s'armer de ces sentiments mâles et courageux qui forment le caractère distinctif de l'homme vertueux; sentiments qu'on désire dans chaque citoyen, et qu'on est en droit d'exiger des grands. Comment l'homme élevé aux premiers postes renversera-t-il les obstacles que certains préjugés mettent au bien général, et résistera-t-il aux menaces, aux cabales des gens puissants, souvent intéressés au malheur public, si son àme n'est inabordable à toute espèce de sollicitations, de craintes et de

préjugés?

Il parait donc que la connaissance des principes ci -dessus établis procure, du moins, cet avantage au particulier : c'est de lui donner une idée nette et sûre de Fhonnête, de l'arracher à cet égard à toute espèce d'inquiétude, d'as&urer le repos de sa conscience, et de lui procurer, en conséquence, les plaisirs intérieurs et secrets attachés à la pratique de la vertu.

Quant aux avantages qu'en retirerait le public, ils seraient, sans doute, plus considérables. Conséquemment à ces mêmes principes, on pourrait, si je Pose dire, composer un catéchisme de probité, dont les maximes simples, vraies, et à la •portée de tous les esprits, apprendraient aux peuples que la 'vertu, invariable dans l'objet qu'elle se propose, ne l'est point dans les moyens propres à remplir cet objet; qu'on doit, par conséquent, regarder les actions comme indifférentes en elles-mêmes ; sentir que c'est au besoin de l'état à déterminer celles qui sont dignes d'estime ou de mépris ; et enfin au législateur, par la connaissance qu'il doit avoir de l'intérêt public, à fixer l'instant où chaque action cesse d'être vertueuse et devient vicieuse.

Ces principes une fois reçus, avec quelle facilité le législa-

tour éteindrait-il les torches du lanalisme et de la superstition, supprimerait-il les abus, réformerai t-il les coulumes barbares,qui, peut-être utiles lors de leur établissement, sont devenues depuis si funestes à l'univers? coutumes qui ne subsistent que par la crainte où l'on est de ne pouvoir les abolir sans soulever les peuples toujours accoutumés à prendre la pratique de certaines actions pour la vertu même, sans allumer des guerres longues et cruelles, et sans occasionner enfin de ces séditions qui, toujours hasardeuses pour l'homme ordinaire, ne peuvent réellement être prévues et calmées que par des hommes d'un caractère ferme et d'un esprit vaste.

C'est donc en affaiblissant la stupide vénération des peuples pour les lois et les usages anciens, qu'on met les souverains en état de purger la terre de la plupart des maux qui la désolent, et qu'on leur fournit les moyens d'assurer la du- ^

rée des empires.

Maintenant , lorsque les intérêts d'un état sont changés , et que des lois, utiles lors de sa fondation, lui sont devenues nuisibles ; ces mômes lois, par le respect que l'on conserve toujours pour elles, doivent nécessairement entraîner l'état à sa ruine. Qui doute que la destruction de la république romaine n'ait été l'effet d'une ridicule vénération pour d'anciennes lois; et que cet aveugle respect n'ait forgé les fers dont César chargea sa patrie? Après la destruction de Carthage, lorsque Rome atteignait au faite de la grandeur, les Romains, par l'opposition qui se trouvait alors entre leurs intérêts, leurs mœurs et leurs lois , devaient aperccvofr la révolution dont l'empire était menacé, et sentir que, pour sauver l'état, la république en corps devait se presser de faire, dans les lois et le gouvernement, la réforme qu'exigeaient les temps et les circonstances, et surtout se liàter de prévenir les changements qu'y voulait apporter l'ambition personnelle, la plus dangereuse des législatrices. Aussi les Romains auraient-ils eu recours à ce remède, s'ils avaient eu des idées plus nettes sur la morale. Instruits par l'histoire de tous les peuples, ils auraient aperçu que les mêmes lois qui les avaient portés au dernier degré d'élévation ne pou-

valent les y soutenir, qu^un empire est comparable au vaisseau que certains vents ont conduit à une certaine hauteur, où, repris par d^autres vents, il est en danger i^.e périr, si, pour se parer du naufrage, le pilote habile et prudent ne change promptement de manœuvre ; vérité politique qu'avait connue M. Locke qui, lors de rétablissement de sa législation à la Caroline, voulut que ses lois n'eussent de force que pendant un siècle ; que, ce temps expiré, elles devinssent nulles, si elles n'étaient de nouveau examinées et confirmées par la nation. 11 sentait qu'un gouvernement guerrier ou commerçant supposait des lois dilïérentes ; et qu'une législation propre à favoriser le commerce et l'industrie, pouvait devenir un jour funeste à cette colonie, si ses voisins venaient à s'aguerrir et que les circonstances exigeassent que ce peuple lût alors plus militaire que commerçant.

Qu'on fasse aux fausses religions Tapplication de cette idée de M. Locke, l'on sera bientôt convaincu de la sottise et de leur inventeur et de leurs sectateurs. Quiconque, en effet, examine les religions (qui, à l'exception de la nôtre, sont toutes faites de main d'homme), sent qu'elles n'ont jamais été l'ouvrage de l'esprit vaste et profond d'un légisiateui-, mais de l'esprit étroit d'un particulier ; qu'en conséquence,' ces fausses religions n'ont jamais été fondées sur la base des lois et le principe de l'utilité publique ; principe toujcTurs invariable, mais qui, pliable dans ses applications à toutes les diverses positions où peut successivement se trouver un peuple, est le seul principe que doivent admettre ceux qui veulent, à l'exemple des Anastasc, des Ripperda, des Thamas-Kouli-Kan et des Gehan-Guir, tracer le plan d'une nouvelle religion, et la rendre utile aux hommes. Si , dans la composition des fausses rehgions, on eût toujours suivi ce plan, on aurait conservé à ces religions tout ce qu^elles ont d'utile ; on n'eût point détruit le tartare ni l'élysée; le législateur en eût toujours fait, à son gré, des tableaux plus ou moins agréables ou terribles, selon' la force plus ou moins g:ande de son imagination. Ces religions, simplement dépouillées de ce qu'elles ont de nuisible, n'eus'

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sent point courbé les esprits sous le joug honteux d'une sotte crédulité; et que de crimes et de superstitions eussent disparu de la tçrre ! On n'eût point vu l'habitant de la grande Java, persuadé à la plus légère incommodité que l'heure fatale est venue, se presser de rejoindre le dieu de ses pères, implorer la mort et consentir à la recevoir; les prêtres eus' sent vainement voulu lui extorquer un pareil consentement pour l'étrangler ensuite de leurs propres mains et se gorger de sa chair. La Perse n'eût point nourri cette secte abominable de dervis qui demande l'aumône à main armée, qui tue impunément quiconque n'admet point ses principes, qui leva une main homicide sur un sophi, et plongea le poignard dans le sein d'Amurath. Des Romains, aussi superstitieux que des nègres, n'eussent point réglé leur courage sur l'appétit des poulets sacrés. Enfin les religions n'auraient point, dans rOrient, fécondé les germes de ces guerres longues et cruelles que les Sarrasins firent d'abord aux chrétiens ; que, sous les drapeaux des Omar et des Ali, ces mêmes Sarrasins se firent entre eux ; et qui, sans doute, firent inventer la fable dont se servit un prince de l'Indoustan pour réprimer le zèle indiscret d'un iman.

Soumets-toi, lui disait l'iman, à l'ordre du très haut. La terre va recevoir sa sainte loi : la victoire marche partout devant Omar. Tu vois l'Arabie, la Perse, la Syrie, l'Asie entière subjuguée, l'aigle romaine foulée aux pieds des fidèles et le glaive de la terreur remis aux mains de Khaled. A ces signes certains, reconnais la vérité de ma religion, et plus encoreà la sublimité de l'Alcoran, à la simplicité de ses dogmes, à la douceur de notre loi. Notre dieu n'est point un dieu cruel ; il s'honore de nos plaisirs. C'est, dit Mahomet, en respirant l'odeur des parfums, en éprouvant les voluptueuses caresses de l'amour que mon àme s'allume de plus de ferveur et s'élance plus rapidement vers le ciel. Insecte couronné, lutteras-tu longtemps contre ton dieu? Ouvre les yeux , vois les superstitions et les vices dont ton peuple est infecté; le priveras-tu toujours des lumières de l'Alcoran ?

Iman, répondit le prince, il fut un temps oii, dans la n^ publique des castors, comme dans mon empire, Ton se plaignit de quelques dépôts volés, et môme de quelques assassinats; pour prévenir les crimes, il suflisait d'ouvrir quelques dépôts publics, d'élargir les grandes routes et d'établir quelques maréchaussées. Le sénat des castors était prêt à prendre ce parti, quand Tun d'eux, jetant la vue sur l'azur du firmament, s'écria tout à coup : Prenons exemple sur l'homme. Il croit ce palais des airs bâti, habité et régi par un être plus puissant que lui ; cet être porte le nom de Michapour. Publions ce dogme ; que le peuple des castors s'y soumette. Persuadons-lui qu'un génie est, par Tordre de ce dieu, mis en sentinelle sur chaque planète ; que de là, contemplant nos actions, il s'occupe à dispenser les biens aux bons, et les maux aux méchants : cette croyance reçue, le crime iuira loin de nous. Il se tait; on consulte, on délibère; l'idée plaît par sa nouveauté, on l'adopte; voilà la religion établie, et les castois vivant d'abord comme frères. Cependant, bientôt après, il s'élève une controverse. C'est la loutre, disent les uns; c'est le rat musqué, répondent les autres, qui le premier présenta à Michapour les grains de sable dont il forma la terre. La dispute s'échautiè ; le peuple se partage ; on en vient aux injures, des injures aux coups ; le fanatisme sonne la charge. Avant cette -religion, il se commettait quelques vols et quelques assassinats ; la guerre civile s'allume, et la moitié de la nation est égorgée. Instruit par cette fable, ne prétends donc pas, ô cruel Iman, ajouta ce prince indien, me prouver la vérité et l'utilité d'une religion qui désole l'univers.

Il résulte de ce chapitre, que si le législateur était autorisé, conséquemment aux principes ci-dessus établis, à faire dans les lois, les coutumes et les fausses religions, tous les changements qu'exigent les temps et les circonstances, il pourrait tarir la source d'une infinité de maux, et, sans doute, assurer le repos des peuples, en étendant la durée des empires.

D'ailleurs, que de lumières ces mf^mes principes i>e ré-

pandraient-ils pas sur la morale, en nous faisant apercevoir la dépendance nécessaire qui lie les mœurs aux lois d'un pays, et nous apprenant que la science de la morale n'est autre chose que la science même de la législation? Qui doute que, plus assidus à cette étude, les moralistes ne pussent alors porter celte science à ce haut degré de perfection que les bons esprits ne peuvent maintenant qu'entrevoir, et peut-être auquel ils n'imaginent pas qu'elle puisse jamais atteindre.

Si, dans presque tous les gouvernements, toutes les lois, incohérentes entre elles, semblent être l'ouvrage du pur hasard : c est que, guidés par des vues et des intérêts différents, ceux qui les font s'embarrassent peu du rapport de ces lois entre elles. Il en est de la formation de ce corps entier des lois, comme de la formation de certaines îles : des paysans veulent vider leurs champs des bois, des pierres, des herbes et des limons inutiles ; pour cet effet, ils les jettent dans un fleuve, où je vois ces matériaux, charriés par les courants, s'amonceler autour de quelques roseaux, s'y consolider et former enfin une terre ferme.

C'est cependant à l'uniformité des vues du législateur, à la dépendance des lois entre elles, que tient leur excellence. Mais, pour établir cette dépendance, il faut pouvoir les rapporter toutes à un principe simple, tel que celui de l'utilité du public, c'est-à-dire du plus grand nombre d'hommes soumis à la môme forme de gouvernement: principe dont personne ne connaît toute l'étendue ni la fécondité ; principe qui renferme toute la morale et la législation, que beaucoup de gens répètent sans l'entendre, et dont les législateurs mêmes n'ont encore qu'une idée superficielle, du moins si l'on en juge par le malheur de presque tous les peuples de la terre.

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