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pendante des changements survenus dans le commerce, le gouvernement, les passions, les occupations et les préjugés d'un peuple, n'est, pour ainsi dire, qu'un esprit de mode: l'autre, dont l'utilité éternelle, inaltérable, indépendante des mœurs et des gouvernements divers, tient à la nature même de Fhomme , et par conséquent toujours invariable , et peut être regardée comme le vrai esprit, c'est-à-dire l'esprit le plus désirable.
Tous les genres d'esprit réduits ainsi à ces deux espèces, je distinguerai en conséquence deux différentes sortes d'ouvrages.
Les uns pour avoir un succès brillant et rapide, les autres un succès étendu et durable. Un roman satirique où l'on peindra, par exemple, d'une manière vraie et maligne, les ridicules des grands, sera certainement couru de tous les gens d'une condition commune. La nature, qui grave dans tous les cœurs le sentiment d'une égalité primitive, a mis un germe éternel de haine entre les grands et les petits : ces derniers saisissent donc, avec tout le plaisir et la sagacité possible, les traits les plus fins des tableaux ridicules où ces grands paraissent indignes de leur supériorité. De tels ouvrages doivent donc avoir un succès rapide et brillant, mais peu étendu et peu durable: peu étendu, parce qu'il a nécessairement pour limites les pays où ces ridicules prennent naissance ; peu durabje, parce que la mode, en remphçant continuellement un ancien ridicule par un nouveau, efface bientôt du souvenir des hommes les ridicules anciens et les auteurs qui les ont peints: parce qu'enfin, ennuyée de la contemplation du môme ridicule, la malignité des petits cherche, dans de nouveaux défauts, de nouveaux motifs de justifier ses mépris pour les grands. Leur impatience, à cet égard, hâte donc encore la chute de ces sortes d'ouvrages dont la célébrité souvent n'égale pas la durée du ridicule.
Tel est le genre de réussite que doivent avoir les romans satiriques. A l'égard d'un ouvrage de morale ou de métaphysique, son succès ne peut être le même : le désir de s'instruire, toujouis plus rare et moins vif que celui de censurer, ne peut.
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fournir dans une nation, ni un si grand nombre de lecteurs, ni des lecteurs si passionnés. D'ailleurs , les principes de ces sciences, avec quelque clarté qu'on les présente, exigent toujours des lecteurs une certaine attention qui doit encore en diminuer considérablement le nombre.
Mais si le mérite de cet ouvrage de morale ou de métaphysique est moins rapidement senti que celui d'un ouvrage satirique, il est plus généralement reconnu ; parce que des traités, tels que ceux de Locke ou de Nicole, où il ne s'agit ni d'un Itahen, ni d'un Français, ni d'un Anglais, mais de l'homme en général, doivent nécessairement trouver des lecteurs chez tous les peuples du monde, et même les conserver dans chaque siècle. Tout ouvrage qui ne tire son mérite que de la finesse des observations faites sur la nature de l'homme et des choses, ne peut cesser de plaire en aucun temps.
J'en ai dit assez pour faire connaître la vraie cause des différentes espèces d^estime attachées aux différents genres d'esprit : s'il reste encore quelque doute sur ce sujet, on peut, par de nouvelles applications des principes ci-dessus établis^ acquérir de nouvelles preuves de leur vérité.
Veut-on savoir, par exemple, quels seraient les divers succès de deux écrivains, dont l'un se distinguerait uniquement par la force et la profondeur de ses pensées, et l'autre par la manière heureuse de les exprimer? Gonséquemment à ce que j'ai dit, la réussite du premier doit être plus lente; parce qu'il est beaucoup plus de juges de la finesse, des grâces, des agréments, d'un tour ou d'une expression, et enfin de toutes les beautés de style, qu'il n'est de juges de la beauté des idées. Un écrivain poh, comme Malherbe, doit donc avoir des succès plus rapides qu'étendus, et plus brillants que durables. Il en est deux causes : la première, c'est qu'un ouvrage, traduit d'une langue dans une autre, perd toujours, dans la traduction, la fraîcheur et la force de son coloris; et ne passe par conséquent aux étrangers que dépouillé des charmes du style, qui, dans ma supposition, en faisaient le principal agrément i la seconde, c'est que la langue vieillit insensiblement; c'est que les tours les plus heureux deviennent à la longue les plus
communs; et qu'un ouvrage, enfin dépourvu, dans le pays môme où il a été composé, des beautés qui Fy rendaient agréable, ne doit tout au plus conserver à son auteur qu'une estime de tradition.
Pour obtenir un succès entier, il faut, aux grâces de l'expression, joindre le choix des idées. Sans cet heureux choix, un ouvrage ne peut soutenir l'épreuve du temps, et surtout d'une traduction, qu'on doit regarder comme le creuset le plus propre à séparer l'or pur du clinquant. Aussi ne doit-on attribuer qu'à ce défaut d'idées, trop commun à nos anciens poètes, le mépris injuste que quelques gens raisonnables ont conçu pour la poésie.
Je n'ajouterai qu'un mot à ce que j'ai déjà dit : c'est qu'entre les ouvrages dont la célébrité doit s'étendre dans tous les siècles et les pays divers, il en est qui, plus vivement et plus généralement intéressants pour l'humanité, doivent avoir des succès plus prompts et plus grands. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler que, parmi les hommes, il en est peu qui n'aient éprouvé quelque passion ; que la plupart d'entre eux sont moins frappés de la profondeur d'une idée que de la beauté d'une description; qu'ils ont, comme l'expérience le prouve, presque tous plus senti que vu, mais plus vu que réfléchi ; qu'ainsi la peinture des passions doit être plus généralement agréable que la peinture des objets de la nature; et la description poétique de ces mômes objets doit trouver plus d'admirateurs que les ouvrages philosophiques. A l'égard môme de ces derniers ouvrages, les hommes étant communément moins curieux de la connaissance de la botanique, de la géographie et des beaux-arts, que de la connaissance du cœur humain, les philosophes excellant en ce dernier genre doivent être plus généralement connus et estimés que les botanistes, les géographes et les grands critiques. Aussi M. de la Motte (qu'il me soit encore permis de le citer pour exemple) eùt-il été, sans contredit, plus généralement estimé, s'il eût appliqué à des sujets plus intéressants la môme finesse, la môme élégance et la môme netteté qu'il a portées dans ses discours sur l'ode, la fable et la tragédie.
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Le public, content d'admirer les chefs-d œuvre des grands poètes, fait peu de cas des grands critiques ; leurs ouvrages ne sont lus, jugés et appréciés, que par les gens de l'art auxquels ils sont utiles. Voilà la vraie cause du peu de proportion qu'on remarque entre la réputation et le mérite de M. de la Motte.
Voyons maintenant quels sont les ouvrages qui doivent, au succès rapide et brillant, unir le succès étendu et durable.
On n'obtient à la fois ces deux espèces de succès que par des ouvrages où, conformément à mes principes, l'on a su joindre à l'utilité momentanée l'utilité durable; tels sont certains genres de poèmes, de romans, de pièces de théâtre et d'écrits moraux ou politiques : sur quoi il est bon d'observer que ces ouvrages, bientôt dépouillés des beautés dépendantes des mœurs, des préjugés, du temps et du pays où ils sont faits, ne conservent aux yeux de la postérité que les seules beautés communes à tous les siècles et à tous les pays; et qu'Homère, par cette raison, doit nous paraître moins agréable qu'il ne le parut aux Grecs de son temps. Mais cette perte, et, si je l'ose «dire, ce déchet en mérite est plus ou moins grand, selon que les beautés durables, qui entrent dans la composition d'un ouvrage, et qui y sont toujours inégalement mélangées aux beautés du jour, l'emportent plus ou moins sur ces derniers. Pourquoi les Femmes savantes de l'illustre Molière sont-elles dù]k moins estimées que son Avare, son Tartuffe et son Misanthrope? L'on n'a point calculé le nombre d'idées renfermées dans chacune de ces pièces; l'on n'a point, en conséquence, déterminé le degré d'estime qui leur est dû : mais Ton a éprouvé qu'une comédie, telle que V Avare, dont le succès est fondé sur la peinture d'un vice toujours subsistant et toujours nuisible aux hommes, renfermait nécessairement, dans ses détails, une infinité de beautés analogues au choix heureux de ce sujet, c'est-à-dire de beautés durables; qu'au contraire, une comédie telle que les Femmes savantes, dont la réussite n'est appuyée que sur un ridicule passager, ne pouvait étinceler que de ces beautés momentanées, qui, plus analogues à la nature de ce sujet, et peut-ôtre plus pro-
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près à liure des impressions vives sur le public, n'en pouvaient faire d'aussi durables. C'est pourquoi l'on ne voit guère, chez les diirérenles nations, que les pièces de caractère passer avec succès d'un théâtre à l'autre.
La conclusion de ce chapitre, c'est que l'estime accordée aux divers genres d'esprit est, dans chaque siècle, toujours proportionnée à l'intérêt qu'on a de les estimer.
DISCOLUS 11.