DE L*AMOUR DE CERTAINS PEUPLES POUR LA VERTU
Ce chapitre est une conséquence si nécessaire du précédent, que je me croirais à ce sujet dispensé de tout examen, si je ne sentais combien l'exposition des moyens propres à nécessiter les hommes à la vertu peut être agréable au pubhc ; et combien les détails, sur une pareille matière, sont instructils pour ceux mêmes qui la possèdent le mieux. J'entre donc en matière. Je jette les yeux sur les répubhques les plus fécondes en hommes vertueux; je les arrête sur la Grèce, sur Rome : et j'y vois naître une multitude de héros. Leurs grandes actions, conservées avec soin dans l'histoire, y semblent recueillies pour répandre les odeurs de la vertu dans les siècles les plus corrompus et les plus reculés : il en est de ces actions comme de ces vases d'encens, qui, placés sur l'autel des dieux, suffisent pour remphr de parfums la vaste étendue de leur temple.
En considérant la continuité d'actions vertueuses que présente l'histoire de ces peuples, si je veux en découvrir la cause, je Faperçois dans l'adresse avec laquelle les législateurs de ces nations avaient lié l'intérêt particulier à l'intérêt public.
Je prends l'action de Régulus pour preuve de cette vérité. Je ne suppose en ce général aucun sentiment d'héroïsme, pas même ceux que lui devait inspirer l'éducation romaine : et je dis que, dans le siècle de ce consul, la législation, à certains égards, était tellement perfectionnée, qu'en ne consultant que son intérêt personnel, Régulus ne pouvait se refuser à l'action généreuse qu'il fit. En eff'et, lorsque instruit de la discipline des Romains, on se rappelle que la fuite, ou même la perte de leur bouclier dans le combat, était punie du supplice de la bastonnade, dans lequel le coupable expirait ordinairement, n'est-il pas évident qu'un consul vaincu, fait prisonnier et député par les Carthaginois pour traiter de l'échange des prisonniers, ne pouvait s'offrir aux yeux des Ro-
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DISCOURS m.
mains sans craindre ce mépris, toujours si humiliant de la part des républicains, et si insoutenable pour une âme élevée? qu'ainsi, le seul parti que Rcgulus eût à prendre, était d'effacer, par quelque action héroïque, la honte de la défaite ? Il devait donc s'opposer au traité d'échange que le sénat était prêt à signer. Il exposait, sans doute, sa vie par ce conseil : mais ce danger n'était pas imminent; il était assez vraisemblable, qu'étonné de son courage, le sénat n'en serait que plus empressé à conclure un traité qui devait lui rendre un citoyen si vertueux. D'ailleurs, en supposant que le sénat se rendît à son avis, il était encore très vraisemblable que, par crainte de représailles, ou par admiration pour sa vertu, les Carthaginois ne le livreraient pas au supplice dont ils l'avaient menacé. Régulus ne s'exposait donc qu'au danger auquel, je ne dis pas un héros, mais un homme prudent et sensé devait se présenter pour se soustraire au mépris, et s'offrir à l'admiration des Romains.
Il est donc un art de nécessiter les hommes aux actions héroïques; non que je prétende insinuer ici que Régulus n'ait fait qu'obéir à cette nécessité, et que je veuille donner atteinte à sa gloire; l'action de Régulus fut, sans doute, l'effet de Tenthousiasme impétueux qui le portait à la vertu : mais un pareil enthousiasme ne pouvait s'allumer qu'à Rome.
Les vices et les vertus d'un peuple sont toujours un effet nécessaire de sa législation : et c'est la connaissance de cette vérité qui, sans doute, a donné lieu à cette belle loi delà Chine : Pour y féconder les germes de la vertu, on veut que les mandarins participent à la gloire ou à la honte des actions vertueuses ou infâmes commises dans leurs gouvernements; et qu'en conséquence, ces mandarins soient élevés à des postes supérieurs, ou rabaissés à des grades inférieurs.
Comment douter que la vertu ne soit chez tous les peuples l'effet de la sagesse plus ou moins grande de l'administration? Si les Grecs et les Romains furent si longtemps animés de ces vertus mâles et courageuses, qui sont, comme dit Balzac, « des courses que l'àme fait au-delà des devoirs communs,» c'est que les vertus de cette espèce sont presque tou-
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jours le partage des peuples où chaque citoyen a part à la souveraineté.
Ce n'est qu'en ces pays qu'on trouve un Fabricius. Pressé par Pyrrhus de le suivre en Épire : « Pyrrhus , lui dit-il, vous êtes sans doute un prince illustre, un grand guerrier; mais vos peuples gémissent dans la misère. Quelle témérité de vouloir me mener en Épire? Doutez- vous que, bientôt rangés sous ma loi, vos peuples ne préférassent l'exemption de tributs aux surcharges de vos impôts, et la sûreté à l'incertitude de leurs possessions. Aujourd'hui votre favori, demain je serais votre maître. » Un tel discours ne pouvait être prononcé que par un Romain.C'est dans les républiques qu'on aperçoit, avec étonnement, jusqu'où peut être portée la hauteur du courage et l'héroïsme de la patience. Je citerai Thémistocle pour exemple en ce genre. Peu de jours avant la bataille de Salamine, ce guerrier, insulté en plein conseil par le général des Lacédémoniens, ne répond à ses menaces que ces deux mots : «Frappe, mais écoute. » A cet exemple, j'ajouterai celui de Timoléon ; il est accusé de malversation , le peuple est prêt à mettre en pièces ses délateurs ; il en arrête la fureur en disant : « 0 Syracusains , qu'allez-vous faire ? Songez que tout citoyen a le droit de m'accuser: gardez-vous, en cédant à la reconnaissance , de donner atteinte à cette même liberté, qu'il m'est si glorieux de vous avoir rendue.»
Si l'histoire grecque et romaine est pleine de ces traits héroïques, et si l'on parcourt presque inutilement toute l'histoire du despotisme pour en trouver de pareils , c'est que, dans ces gouvernements , l'intérêt particulier n'est jamais lié à l'intérêt public ; c'est qu'en ces pays , entre mille qualités, c'est la bassesse qu'on honore, la médiocrité qu'on récompense; c'est à cette médiocrité qu'on conlie presque toujours l'administration publique; on en écarte les gens d'esprit. Trop inquiets et trop remuants, ils altéreraient, dit-on, le repos de l'état : repos comparable au moment de silence, qui, dans la nature, précède de quelques instants la tempête. La tranquillité d'un état ne prouve pas toujours le bonheur des sujets. Dans les gouvernements arbitraires, les hommes sont
comme ces chevaux qui, serrés par les morailles, souffrent, sans remuer , les plus cruelles opérations : le coursier en liberté se cabre au premier coup. On prend, dans ces pays, la léthargie pour la tranquillité. La passion de la gloire, inconnue chez ces nations, peut seule entretenir, dans le corps politique, la douce fermentation qui le rend sain et robuste, et qui développe toute espèce de vertus et de talents. Les siècles les plus favorables aux lettres ont, par cette raison, toujours été les plus fertiles en grands généraux et en grands politiques : le môme soleil vivifie les cèdres et les platanes.
Au reste, cette passion de la gloire, qui, divisée chez les païens, a reçu les hommages de toutes les républiques, n'a principalement été honorée que dans les républiqnes pauvres et guerrières.