‹ De l'esprit [microform]Chapitre 77 sur 91 · ET DU GOUT · texte numérisé non relu

ET DU GOUT

Si Ton en croit certaines gens, le génie est une espèce d'instinct qui peut, à Tinsu même de celui qu'il anime, opérer en lui les plus grandes choses. Ils mettent cet instinct fort audessous de Tesprit de lumière, qu'ils prennent pour l'intelligence universelle. Cette opinion, soutenue par quelques hommes de beaucoup d'esprit, n'est cependant point encore adoptée du public.

Pour arriver sur ce sujet à quelques résultats, il faut, je pense, attacher des idées nettes à ces mots : esprit de lumière.

Dans le physique, la lumière est un corps dont la présence rend les objets visibles. L'esprit de lumière est donc la sorte d'esprit qui rend nos idées visibles au commun des lecteurs. Il consiste à disposer tellement toutes les idées qui concourent à prouver une vérité, qu'on puisse facilement la saisir. Le titre d'esprit de lumière est donc accordé par la reconnaissance du public à celui qui l'éclairé.

Avant M. de Fontenelle, la plupart des savants, après avoir escaladé le sommet escarpé des sciences, s'y trouvaient isolés et privés de toute communication aviec les autres hommes. Ils n'avaient point aplani la carrière des sciences, ni frayé à l'ignorance un chemin pour y marcher. M. de Fontenelle, que je ne considère point ici sous l'aspect qui le met au rang des génies, fut un des premiers qui, si je l'ose dire, établit un pont de communication entre la science et l'ignorance. II s'aperçut que l'ignerant même pouvait recevoir les semences de toutes les vérités; mais que, pour cet effet, il fallait, avec adresse, y préparer son esprit : « qu'une idée nouvelle, pour me servir de son expression, était un coin qu'on ne pouvait faire entrer par le gros bout. » Il fit donc ses efforts pour représenter ses idées avec la plus grande netteté, il y réussit : la tourbe des esprits médiocres se sentit tout-àcoup éclairée, el la reconnaissance puJjlique lui décerna le titre d'esprit de lumière.

Que fallait-il pour opérer un pareil prodige.^ Simplement observer la marche des esprits ordinaires; savoir que tout se tient et s'amène dans l'univers; qu'en fait d'idées, l'ignorance est toujours contrainte de céder à la force immense des progrès insensibles de la lumière, que je compare à ces racines déliées qui, s'insinuant dans les fentes des rochers, y grossissent et les font éclater. Il fallait enfin sentir que la nature n'est qu'un long enchaînement; et que, par le secours des idées intermédiaires, l'on pouvait élever de proche en proche les esprits médiocres jusqu'aux plus hautes idées.

L'esprit de lumière n'est donc que le talent de rapprocher les pensées les unes des autres, de her lesi dées déjà connues aux idées moins connues, et de rendre ces idées par des expressions précises et claires.

Ce talent est, à la philosophie, ce que la versification est à la poésie. Tout Tart du versificateur consiste à rendre, avec force et harmonie, les pensées des poètes ; tout l'art des esprits de lumière est de rendre, avec netteté, les idées des philosophes.

Sans exclure, ni le génie, ni FinVention, ces deux talents ne les supposent point. Si les Descartes, les Locke, lesHobbes et les Bacon ont, à l'esprit de lumière, uni le génie et l'invention, tous les hommes ne sont pas si heureux. L'esprit de lumière n'est quelquefois que le truchement du génie philosophique, et l'organe par lequel il communique, aux esprits communs, des idées trop au-dessus de leur intelligence.

Si l'on a souvent confondu l'esprit de lumière avec le génie, c'est que l'un et l'autre éclairent l'humanité, et qu'on n'a point assez fortement senti que le génie était le centre et le foyer d'où cette sorte d'esprit tirait les idées lumineuses qu'il réfléchissait ensuite sur la multitude.

Dans les sciences, le génie, semblable au navigateur hardi, cherche et découvre des régions inconnues. C'est aux esprits de lumière à traîner lentement sur ses traces et leur siècle et la lourde masse des esprits communs.

Dans les arts, le génie , moins à portée des esprits de lumière, est comparable au coursier superbe, qui, d'un pied

DE L'ESPiilT.

rapide, s'enfonce dans l'épaisseur des forêts, et franchit les haliiers et les fondrières. Occupés sans cesse à Tobserver, et trop peu agiles pour le suivre dans sa course, les esprits de lumière l'attendent, pour ainsi dire, à quelques clairières, l'y entrevoient, et marquent quelques-uns des sentiers qu'il a battus; mais ils ne peuvent jamais en déterminer que le plus petit nombre.

En effet, si dans les arts, tels que l'éloquence ou la poésie, Tesprit de lumière pouvait donner toutes les règles fines de Tobservation desquelles il dût résulter des poèmes ou des discours parfaits, Téloquence et la poésie ne seraient plus des arts de génie; on deviendrait grand poète et grand orateur, comme on devient bon arithméticien. Le génie seul saisit toutes ces règles Unes qui lui assurent des succès. L'impuissance des esprits de lumière à les découvrir toutes, est la cause de leur peu de réussite dans les arts môme sur lesquels ils ont souvent donné d'excellents préceptes. Ils remplissent bien quelques-unes des conditions nécessaires pour faire un bon ouvrage, mais ils omettent les principales.

M. de Fontenelle, que je cite pour éclaircir cette idée par un exemple, a certainement, dans sa poétique, donné des préceptes excellents. Ce grand homme cependant n'ayant, dans cet ouvrage, parlé ni de la versification, ni de Tart d'émouvoir les passions, il est vraisemblable qu'en observant les règles fines qu'il a prescrites, il n'eût composé que des tragédies froides, s'il eût écrit en ce genre.

Il suit, de la différence établie entre le génie et Tesprit de lumière, que le genre humain n'est redevable à cette dernière sorte d'esprit d'aucune espèce de découvertes, et que les esprits de lumière ne reculent point les bornes de nos idées.

Cette sorte d'esprit n'est donc qu'un talent, qu'une méthode de transmettre nettement ses idées aux autres. Sur quoi j'observerai que tout homme qui se concentrerait dans un genre, et n'exposerait avec netteté que les principes d'un art tel, par exemple, que la musique ou la peinture, ne serait cependant point compté parmi les esprits de lumière. Pour obtenir ce titre il faut, ou porter la lumière sur un

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genre extrêmement intéressant, ou la répandre sur un certain nombre de sujets différents. Ce qu'on appelle de la lumière suppose presque toujours une certaine étendue de connaissances. Cette sorte d'esprit doit, par cette raison, en imposer même aux gens éclairés, et, dans la conversation, l'emporter sur le génie. Que dans une assemblée d'hommes célèbres dans des arts ou des sciences différentes, on produise un de ces esprits de lumière ; s'il parle de peinture au poète, de philosophie au peintre, de sculpture au philosophe , il exposera ses principes avec plus de précision, et développera ses idées avec plus de netteté que ces hommes illustres ne se les développeraient les uns aux autres ; il obtiendra donc leur estime. Mais que ce même homme aille maladroitement parler de peinture au peintre, de poésie au poète, de philosophie au philosophe, il ne leur paraîtra plus qu'un esprit net, mais borné, et qu'un diseur de lieux communs. Il n'est qu'un cas où les esprits de lumière et d'étendue puissent être comptés parmi les génies; c'est lorsque certaines sciences sont fort approfondies, et qu'apercevant les rapports qu'elles ont entre elles, ces sortes d'esprits les rappellent à des principes communs, et par conséquent plus généraux.

Ce que j'ai dit établit une différence sensible entre les esprits pénétrants et les esprits de lumière et d'étendue ; ceux-ci portent une vue rapide sur une infinité d'objets; ceux-là, au contraire, s'attachent à peu d'objets, mais ils creusent; ils parcourent en profondeur l'espace que les esprits étendus parcourent en superficie. L'idée que j'attache au mot pénétrant, s'accorde avec son étymologie. Le propre de cette sorte d'esprit est de percer dans un sujet; a-t-il, dans ce sujet, fouillé jusqu'à certaine profondeur? il quitte alors le nom de pénétrant et prend celui de profond.

L'esprit profond , ou le génie des sciences , n'est , selon M. Formey, que l'art de réduire des idées encore plus simples et plus nettes, jusqu'à ce qu'on ait, en ce genre, atteint la dernière résolution possible. Qui saurait, ajoute M. Formey, à quel point chaque homme a poussé cette analyse, aurait l'échelle graduée de la profondeur de tous les esprits.

Il suit de cette idée que le court espace de la vie ne permet point à l'homme d'être profond en plusieurs genres, qu'on a d'autant moins d'étendue d'esprit qu'on l'a plus pénétrant et plus profond, et qu'il n'est point d'esprit universel.

A l'égard de l'esprit pénétrant, j'observerai que le public n'accorde ce titre qu'aux hommes illustres, qui s'occupent des sciences dans lesquelles il est plus ou moins initié; telles sont la morale, la politique, la métaphysique, etc. S'agit-il de peinture ou de géométrie? on n'est pénétrant qu'aux yeux des gens habiles dans cet art ou cette science. Le public, trop ignorant pour apprécier, en ces divers genres, la pénétration d'esprit d'un homme, juge ses ouvrages, et n'applique jamais à son esprit Tépithète de pénétrant ; il attend pour louer, que, par la solution de quelques problèmes difficiles, ou par la composition de tableaux sublimes, un homme ait mérité le titre de grand géomètre ou de grand peintre.

Je n'ajouterai qu'un mot à ce que j ai dit, c'est que la sagacité et la pénétration sont deux sortes d'esprit de môme nature. On paraît doué d'une très grande sagacité, lorsqu'ayant très longtemps médité, et ayant très habituellement présents à l'esprit les objets qu'on traite le plus communément dans les conversations, on les saisit, on les pénètre avec vivacité. La seule différence entre la pénétration et la sagacité d'esprit, c'est que cette dernière sorte d'esprit, qui suppose plus de prestesse de conception, suppose aussi des études plus fraîches des questions sur lesquelles on fait preuve de sagacité. On a d'autant plus de sagacité dans un genre, qu'on s'en est plus profondément et plus nouvellement occupé.

Passons maintenant au goût; c'est, dans ce chapitre, le dernier objet que je me suis proposé d'examiner.

Le goût, pris dans sa signification la plus étendue, est, en fait d'ouvrages, la connaissance de ce qui mérite l'estime de tous les hommes. Entre les arts et les sciences, il en est sur lesquels le public adopte le sentiment des gens instruits, et ne prononce de lui-même aucun jugement; telles sont la géométrie, la mécanique et certaines parties de physique ou de peinture. Dans ces sortes d'arts ou de sciences, les seuls

gens de goût sont les gens instruits ; et le goût n'est, en ces divers genres, que la connaissance du vraiment beau.

Il n'en est pas ainsi de ces ouvrages dont le pubhc est ou se croit juge ; tels sont les poëmes, les romans, les tragédies, les discours moraux ou politiques, etc. Dans ces divers genres, on ne doit point entendre , par le mot goût, la connaissance exacte de ce beau propre à frapper les peuples de tous les siècles et de tous les pays, mais la connaissance plus particuhère de ce qui plaît au public d'une certaine nation. Il est deux moyens de parvenir à cette connaissance, et par conséquent deux différentes espèces de goût. L'un que j'appelle goût d'habitude ; tel est celui de la plupart des comédiens, qu'une étude journalière des idées et des sentiments propres à plaire au pubhc rend très bons juges des ouvrages de théâtre, et surtout des pièces ressemblantes aux pièces déjà données. L'autre espèce de goût, est un goût raisonné ; il est fondé sur une connaissance profonde et de l'humanité et de l'esprit du siècle. C'est particulièrement aux hommes doués de cette dernière espèce de goût, qu'il appartient de juger des ouvrages originaux. Qui n'a qu'un goût d'habitude manque de goût, dès qu'il manque d'objets de comparaison. Mais ce goût raisonné, sans doute supérieur à ce que j'appelle goût d'habitude, ne s'acquiert, comme je l'ai déjà dit, que par de longues études, et du goût du public, et de l'art ou de la science dans laquelle on prétend au titre d'homme de goût. Je puis donc, en appliquant au goût ce que j'ai dit de l'esprit, en conclure qu'il n'est point de goût universel. ^ L'unique observation qu'il me resteàfaireau sujet du goût, c'est que les hommes illustres ne sont pas toujours les meilleurs j uges dans le genre même où ils on t eu le pi us de succès. Quelle est, me dira-t-on, la cause de ce phénomène littéraire? C'est, répondrai-je, qu'il en est des grands écrivains comme des grands peintres ; chacun d'eux a sa manière. M. de Crébillon, par exemple , exprimera quelquefois ses idées avec une force, une chaleur, une énergie qui lui sont propres; M. de Fontenelle les présentera avec un ordre, une netteté et un tour qui lui sont particuliers ; et M. de Voltaire les rendra

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avec une imagination , une noblesse et une élégance continues. Or, chacun de ces hommes illustres, nécessité par son goût à regarder sa manière comme la meilleure, doit en conséquence faire souvent plus de cas de Thomme médiocre qui la saisit, que de l'homme de génie qui s'en fait une. De là les jugements différents que portent souvent sur le même ouvrage, et l'écrivain célèbre, et le public qui, sans estime pour les imitateurs, veut qu'un auteui* soit lui et non un

autre.

Aussi l'homme d'esprit qui s'est perfectionné le goût dans un genre, sans avoir, dans ce même genre, ni composé, ni adopté de manière, a-t-il communément le goût plus sûr que les plus grands écrivains. Nul intérêt ne lui fait illusion, et ne l'empêche de se placer au point de vue d'où le public considère et juge un ouvrage.

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