CHAPITRE VIII
DE l'esprit juste.
Pour porter sur les idées et les opinions différentes des hommes des jugements toujaw^s justes, il faudrait être exempt de toutes les passions qui corrompent notre jugement; il faudrait avoir habituellement présentes à la mémoire les idées dont la connaissance nous donnerait celle de toutes les vérités humaines : pour cet effet, il faudrait tout savoir. Personne ne sait tout : on n'a donc l'esprit juste qu'à certains égards.
Dans le genre dramatique, par exemple, l'un est bon juge de l'harmonie des vers, de la propriété, de la force de l'expression, et enfin de toutes les beautés de style ; mais il est mauvais juge de la justesse du plan. L'autre, au contraire, est connaisseur en cette dernière partie ; mais if n'est frappé ni de cette justesse, ni de cet à-propos, ni de cette force de sentiment d'où dépend la vérité ou la fausseté des caractères tragiques, et le premier mérite des pièces. Je dis le premier mérite, parce que l'utilité réelle, et par conséquent la principale beauté de ce genre, consiste à peindre fidèlement les effets que produisent sur nous les passions fortes.
On n'a donc proprement de justesse d'esprit que dans les genres sur lesquels on a plus ou moins médité.
On ne peut donc, sans confondre le génie et l'esprit étendu et profond avec l'esprit juste, s'empêcher d'avouer que cette dernière sorte d'esprit n'est plus qu'un esprit faux, lorsqu'il s'agit de ces propositions compliquées, où la vérité est le résultat d'un grand nombre de combinaisons, où, pour bien voir, il faut voir beaucoup; et où la justesse de l'esprit dépend de son étendue : aussi n'entend-on communément par esprit juste que la sorte d'espfit propre à tirer des consé-
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quences justes et quelquefois neuves des opinions vraies ou fausses qu'on lui présente.
Conséquemment à cette définition, l'esprit juste contribue peu à l'avancement de l'esprit humain : cependant il mérite quelque estime. Celui qui, partant des principes ou des opinions admises, en tire des conséquences toujours justes et quelquefois neuves, est un homme rare parmi le commun des hommes. Il est môme, en général, plus estimé des gens médiocres que ne le sera l'esprit supérieur, qui, rappelant trop souvent les hommes à J'examen des principes reçus, et les transportant dans des régions inconnues, doit à la fois fatiguer leur paresse et blesser leur orgueil.
Au reste, quelque justes que soient les conséquences qu'on tire, ou d'un sentiment ou d'un principe, je dis que, loin d'obtenir le nom d'esprit juste, l'on ne sera jamais cité que comme un fou, si ce sentiment ou ce principe paraît ou ridicule ou fou. Un Indien vaporeux s'était imaginé que, s'il pissait, il submergerait tout le Bisnagar. En conséquence, ce vertueux citoyen, préférant le salut de sa patrie au sien propre, retenait toujours son urine ; il était prêt à périr, lorsqu'un médecin, homme d'esprit, entre tout effrayé dans sa chambre : «Narsingue, lui-dit-il, est en feu, ce n'est bientôt qu'un monceau de cendres : hàtez-vous de lâcher votre urine. » A ces mots, le bon Indien pisse, raisonne juste et passe pour fou.
Si de pareils hommes sont généralement regardés comme fous, ce n'est pas uniquement parce qu'ils appuyent leur raisonnement sur des principes faux, mais sur des principes réputés tels. En effet, le théologien chinois, qui prouve les neuf incarnations de Wisthnou, et le musulman qui, d'après l'Alcoran, soutient que la terre est portée sur les cornes d'un taureau, se fondent certainement sur des principes aussi ridicules que ceux de mon Indien ; cependant l'un et l'autre seront, chacun en leur pays, cités comme des gens sensés. Pourquoi le seront-ils ? C'est qu'ils soutiennent des opinions qui sont généralement reçues. En fait de vérités religieuses, la raison est sans force contre deux grands missionnaires, l'exemple et la crainte. D'ailleurs, en tout pays, les préjugés des giiiuds
sont la loi des petits. Ce Chinois et ce musulman passeront donc pour sages uniquement parce qu'ils sont fous de la folie commune. Ce que je dis de la folie, je rapplique à la bêtise ; celui-là seul est cité comme bête, qui n'est pas bête de la bêtise commune.
Certains villageois, dit-on, bâtissent un pont: ils y gravent cette inscription : Le présent pont est fait ici; d'autres veulent retirer un homme d'un puits dans lequel il était tombé, ils lui passent au cou un nœud coulant, et le retirent étranglé. Si les bêtises de cette espèce doivent toujours exciter le rire, comment, dira-t-on, écouter sérieusement les dogmes des bonzes, des brachmanes et des talapoins? dogmes aussi absurdes que Tinscription du pont. Comment peut-on, sans rire, voir les rois, les peuples, les ministres, et même les grands hommes, se prosterner quelquefois aux pieds des idoles, et montrer, pour des fables ridicules, la vénération la plus profonde? Comment, en parcourant les voyages, n'eston pas étonné d'y voir l'existence des sorciers et des magiciens aussi généralement reconnue que l'existence de Dieu, et passer, chez la plupart des nations, pour aussi démontrée? Par quelle raison enfin des absurdités différentes, mais également ridicules, ne feraient-elles pas sur nous la même impression? c'est qu'on se moque volontiers d'une bêtise dont on se croit exempt; c'est que personne ne répète d'après le, villageois, le présent pont est fait ici; et qu'il n'en est pas ainsi lorsqu'il s'agit d'une pieuse absurdité. Personne ne se croyant tout à fait à l'abri de l'ignorance qui la produit, on craint de rire de soi sous le nom d'autrui.
Ce n'est donc point, en général, de l'absurdité d'un raisonnement, mais à l'absurdité d'une certaine espèce de raisonnement, qu'on donne le nom de bêtise. On ne peut donc entendre par ce mot qu'une ignorance peu commune. Aussi donne-t-on quelquefois le nom de bête à ceux même auxquels on accorde un grand génie. La science des choses communeJ>est la science des gens médiocres; et quelquefois l'homme de génie est, à cet égard, d'une ignorance grossière. Ardent à s'élancer jusqu'aux premiers principes de l'art ou
de la science qu'il cultive, et content d'y saisir quelques-unes de ces vérités neuves, premières et générales, d'où découlent une infinité de vérités secondaires, il néglige toute autre espèce de connaissance. Sort-il du sentier lumineux que lui trace le génie? il tombe dans mille erreurs; et Newton commente V Apocalypse.
Le génie éclaire quelques-uns des arpents de cette nuit immense qui environne les esprits médiocres ; mais il n'éclaire pas tout. Je compare l'homme de génie à la colonne qui marchait devant les Hébreux, et qui tantôt était obscure, et tantôt lumineuse. Le grand homme, toujours supérieur en un genre, manque nécessairement d'esprit en beaucoup d'autres, à moins qu'on n'entende ici par esprit l'aptitude à s'instruire, que, peut-être, on peut regarder comme une connaissance commencée. Le grand homme, par l'habitude de l'application, la méthode d'étudier, et la distinction qu'il est à portée de faire entre une demi-connaissance et une connaissance entière, a certainement, à cet égard, un grand avantage sur le commun des hommes. Ces derniers n'ayant point contracté Thabitude de la méditation, et n'ayant rien su profondément, se croient toujours assez instruits lorsqu'ils ont une connaissance superficielle des choses. L'ignorance et la sottise se persuadent aisément qu'elles savent tout : l'une et l'autre sont toujours orgueilleuses. Le grand homme seul peut être modeste.
Si je rétrécis l'empire du génie et montre les bornes dans lesquelles la nature le force à se renfermer, c'est pour faire plus évidemment sentir que l'esprit juste, déjà fort inférieur au génie, ne peut, comme on l'imagine, porter des jugements toujours vrais sur divers objets du raisonnement. Un tel esprit est impossible. Le propre de l'esprit juste est de tirer des conséquences exactes des opinions reçues. Or, ces opinions sont fausses pour la plupart, et l'esprit juste ne remonte jamais jusqu'à l'examen de ces opinions : l'esprit juste n'est donc, le plus souvent, que l'art de raisonner méthodiquement faux. Peut-être cette sorte d'esprit suffit pour faire un bon juge ; mais jamais elle ne fait un grand homme.
DLSCOURS IV.
Quiconque en est doué n'excelle ordinairement en aucun genre, et ne se rend recommandable par aucun talent. Il obtient, dira-t-on, souvent l'estime des gens médiocres. J'en conviens : mais leur estime, en lui faisant concevoir une trop haute idée de lui-même, devient pour lui une source d'erreurs ; erreurs auxquelles il est impossible de l'arracher. Car enfin, si le miroir, de tous les conseillers le conseiller le plus poli et le plus discret, n'apprend à personne à quel point il est difforme, qui pourrait désabuser un homme de la trop haute opinion qu'il a conçue de lui-même, surtout lorsque cette opinion est appuyée de l'estime de la plupart de ceux qui Venvironnent? C'est être encore assez modeste que de ne s'estimer que d'après l'éloge d'autrui. De là cependant cette confiance de l'esprit juste en ses propres lumières, et ce mépris pour les grands hommes, qu'il regarde souvent comme des visionnaires, comme des esprits systématiques et de mauvaises têtes. 0 esprits justes! leur dirait-on, lorsque vous traitez de mauvaises têtes ces grands hommes, qui du moins sont si supérieurs dans le genre où le public les admire ; quelle opinion pensez-vous que le public puisse avoir de vous, dont l'esprit ne s^étend pas au-delà de quelques petites conséquences tirées d'un principe vrai ou faux, et dont la découverte est peu importante? Toujours en extase devant votre petit mérite, vous n'êtes pas, direz-vous, sujets aux erreurs des hommes célèbres. Oui, sans doute ; parce qu'il faut ou courir ou du moins marcher pour tomber. Lorsque vous vantez entre vous la justesse de votre esprit, il me semble entendre des culs-de-jatte se glorifier de ne point faire de faux pas. Votre conduite, ajouterez-vous, est souvent plus sage que celle des hommes de génie. Oui, parce que vous n'avez pas en vous ce principe de vie et de passions qui produit également les grands vices, les grandes vertus et les grands talents. Mais en êtes-vous plus recommandables? Qu'importe au public la bonne ou mauvaise conduite d'un particulier ? Un homme de génie, eût-il des vices, est encore plus estimable que vous. En eff'et, on sert sa patrie, ou par l'innocence de ses mœurs et les exemples de vertus qu'on y donne, ou par
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les lumièr(^s qu'on y répand. De ces deux manières de servir sa patrie, la dernière, qui, sans contredit, appartient plus directement au génie, est en même temps celle qui procure le plus d'avantages au public. Les exemples de vertu que donne un particulier ne sont guère utiles qu'au petit nombre de ceux qui composent sa société : au contraire, les lumières nouvelles que ce même particulier répandra sur les arts et les sciences sont des bienfaits pour l'univers. Il est donc certain que rhomme de génie, fùt-il d'une probité peu exacte, aura toujours plus de droits que vous à la reconnaissance
publique.
Les déclamations des esprits justes contre les gens de génie doivent, sans doute, en imposer quelque temps à la multitude : rien de plus facile à tromper. Si l'Espagnol, à Taspect des lunettes que portent toujours sur le nez quelques-uns de ses docteurs, se persuade que ces docteurs ont perdu leurs yeux à la lecture, et qu'ils sont très savants; si Ton prend tous les jours la vivacité du geste pour celle de Fesprit, et la taciturnité pour profondeur; il faut bien qu'on prenne aussi la gravité ordinaire aux esprits justes pour un effet de leur sagesse. Mais le prestige se détruit, et l'on se rappelle bientôt que la gravité, comme le dit mademoiselle de Scudéry, n'est qu'un secret du corps pour cacher les défauts de l'esprit. Il n'y a donc proprement que ces esprits justes qui soient longtemps dupes de la gravité qu'ils affectent. Au reste, qu'ils se croient sages, parce qu'ils sont sérieux : qu'inspirés par l'orgueil et l'envie, lorsqu'ils décrient le génie, ils croient l'être par la justice; personne, à cet égard, n'échappe à l'erreur. Ces méprises de sentiment sont en tous genres si générales et si fréquentes, que je crois répondre au désir de mon lecteur en consacrant à cet examen quelques pages de cet ouvrage.
DISCOUUS IV. 3G5