‹ De l'esprit [microform]Chapitre 82 sur 91 · DÉTERMINENT · texte numérisé non relu

DÉTERMINENT

Une mère idolâtre son fils. Je l'aime , dira-t-elle , pour luimême. Cependant, répondra-t-on, vous ne prenez aucun soin de son éducation , et vous ne doutez pas qu'une bonne éducation ne puisse infiniment contribuer à son bonheur : pourquoi donc, sur ce sujet, ne consultez-vous point les gens d'esprit, et ne hsez-vous aucun des ouvrages faits sur cette matière ? c'est , répliquera-t-elle , parce qu'en ce genre , je crois en savoir autant que les auteurs et leurs ouvrages. Mais, d'où naît cette confiance en vos lumières? Ne serait-elle pas l'effet de votre indifférence? Uiï désir vif nous inspire toujours une salutaire méfiance de nous-mêmes. A-t-on un procès considérable? on voit des procureurs, des avocats ; on en consulte un grand nombre , on lit ses factums. Est-on attaqué de ces maladies de langueur qui sans cesse nous envi-

ronnent des ombres et des horreurs de la mort? on voit des médecins, on recueille leurs avis, on lit des livres de médecine, on devient soi - même un peu médecin. Telle est la conduite de rintérèt vif. Lorsqu'il s'agit de l'éducation des enfants, si vous n'êtes point susceptible du même intérêt, c'est que vous ne les aimez point pour eux-mêmes. Mais, ajoutera cette mère, quels seraient les motifs de ma tendresse? Parmi les pères et les mères, répondrai-je, les uns sont affectés du sentiment de la postéromanie ; dans leurs enfants ils n'aiment proprement que leur nom ; les autres sont jaloux de commander ; et dans leurs enfants ils n'aiment que leurs esclaves. L'animal se sépare de ses petits, lorsque leur faiblesse ne les tient plus sous sa dépendance ; et l'amour paternel s'éteint dans presque tous les cœurs, lorsque les enfants ont, par leur âge ou leur état, atteint l'indépendance. Alors, dit le poète Saadi, le père ne voit en eux que des héritiers avides ; et c'est la cause, ajoute ce même poëte , de l'amour extrême de l'aïeul pour ses petits-fils, il les regarde comme les ennemis

de ses ennemis.

Il est enfin des pères et des mères qui, dans leurs enfants, n'aperçoivent qu'un joujou et qu'une occupation. La perte de ce joujou leur serait insupportable ; mais leur aflliction prouverait-elle qu'ils aiment un enfant pour lui-même? Tout le monde sait ce trait de la vie de M. de Lauzun ; il était à la Bastille; là, sans livres, sans occupation, en proie à l'ennui et à l'horreur de la prison , il s'avise d'apprivoiser une araignée. C'était la seule consolation qui lui restât dans son malheur. Le gouverneur de la Bastille, par une inhumanité commune aux hommes accoutumés à voir des malheureux, écrase cette araignée. Le premier en ressent un chagrin cuisant ; il n'est point de mère que la mort de son fils affecte d'une douleur plus violente. Or, d'où vient cette conformité de sentiments pour des objets si différents? C'est que, dans la perte d'un enfant, comme dans la perte d'une araignée, l'on n'a souvent à pleurer que l'ennui et le désœuvrement où l'on tombe. Si les mères paraissent en général plus sensibles à la mort d'un enfant que ne le serait un père ,';distrait par ses aflaires, ou

livré aux soins de l'ambition, ce n'est pas que cette mère aime plus tendrement son fils, mais c'est qu'elle fait une perte plus difficile à remplacer. Les méprises de sentiment sont en ce genre très fréquentes. On chérit rarement un enfant pour lui-même. Cet amour paternel, dont tant de gens font parade et dont ils se croient vivement affectés, n'est le plus souvent en eux qu'un effet, ou du sentiment de la postéromanie , ou de l'orgueil de commander, ou d'une crainte de l'ennui et du désœuvrement.

Une pareille méprise de sentiment persuade aux dévots fanatiques que c'est à leur zèle pour la religion qu'ils doivent la haine qu'ils ont pour les philosophes, et les persécutions qu'ils excitent contre eux. Mais, leur dit - on , ou l'opinion qui vous révolte dans l'ouvrage d'un philosophe est fausse, ou elle est vraie. Dans le premier cas, vous pouvez, animés de cette vertu douce que suppose la religion, lui en prouver philosophiquement la fausseté; vous le devez même chrétiennement. «Nous n'exigeons point, dit saint Paul, une obéissance aveugle; nous enseignons, nous prouvons, nous persuadons. » Dans le second cas , c'est-à-dire si l'opinion de ce philosophe est vraie , elle n'est point contraire à la religion ; le croire serait un blasphème. Deux vérités ne peuvent être contradictoires: et la vérité, dit M. l'abbé deFleury, ne peut jamais nuire à la vérité. Mais cette opinion, dira le dévot fanatique, ne parait pas se concilier avec les principes de la religion. Vous pensez donc , lui réphquera-t-on , que tout ce qui résiste aux efforts de votre esprit , et ce que vous ne pouvez concilier avec les dogmes de votre rehgion, est réellement inconciliable avec ces mêmes dogmes ? Ne savez-vous pas que Galilée fut indignement traîné dans les prisons de l'inquisition pour avoir soutenu que le soleil était immobile au centre du monde, que son système scandalisa d'abord les imbéciles, et leur parut absolument contraire à ce texte de TÉcriture, «Arrête-toi, soleil.)) Cependant d'habiles théologiens ont depuis accordé les principes de Galilée avec ceux de la religion. Qui vous assure qu'un théologien , plus heureux ou plus éclairé que vous, ne lèvera pas la contradiction

DE L'ESPKiT.

que vous croyez apercevoir entre votre religion et l'opinion que vous condamnez? Qui vous force, par une censure précipitée, d'exposer, si ce n'est la religion, du moins ses ministres, à la haine qu'excite la persécution ? Pourquoi toujours empruntant le secours de la force et de la terreur, vouloir imposer silence aux gens de génie, et priver Thumanité des lumières utiles qu'ils peuvent lui procurer?

Vous obéissez, dites-vous, à la religion. Mais elle vous ordonne la méfiance de vous-mêmes et l'amour du prochain. Si vous n'agissez pas conformément à ces principes, ce n'est donc pas l'esprit de Dieu qui vous anime. Mais, direz-vous, quelles sont donc les divinités qui m'inspirent? La paresse et l'orgueil. C'est la paresse, ennemie de toute contention d'esprit, qui vous révolte contre des opinions que vous ne pouvez, sans étude et sans quelque fatigue d'attention, lier aux principes reçus dans les écoles, mais qui, philosophiquement démontrées, ne peuvent être théologiquement fausses.

C'est l'orgueil, ordinairement plus exalté dans le bigot que dans tout autre homme, qui lui fait détester dans l'homme de génie le bienfaiteur de l'humanité , et qui le soulève contre des vérités dont la découverte l'humilie.

C'est donc cette même paresse et ce môme orgueil qui, se déguisant à ses yeux sous l'apparence du zèle, en font le persécuteur des hommes éclairés, et qui, dans l'Italie, l'Espagne et le Portugal , ont forgé les chaînes , bâti les cachots et dressé les bûchers de l'inquisition.

Au reste, ce même orgueil si redoutable dans le dévot fanatique, et qui, dans toutes les religions, lui fait, au nom du très Haut, persécuter les hommes de génie , arme quelquefois contre eux les gens en place.

A l'exemple de ces pharisiens qui traitaient de criminels ceux qui n'adoptaient point toutes leurs décisions , que de visirs traitent d'ennemis de la nation ceux qui n'approuvent point aveuglément leur conduite ! Induits à cette erreur par une méprise de sentiment commune à presque tous les hommes, il n'est point de visir qui ne prenne son intérêt pour l'intérêt de la nation ; qui ne soutienne , sans le savoir.

qu'humilier son orgueil, c'est insulter au public ; et que blâmer sa conduite, avec quelque ménagement qu'on le fasse, c'est exciter le trouble dans l'état. Mais, lui dirait-on, vous vous trompez vous-même ; et, dans ce jugement, c'est l'intérêt de votre orgueil, et non l'intérêt général que vous consultez. Ignorez-vous qu'un citoyen, s'il est vertueux, ne verra jamais avec indifférence les maux qu'occasionne une mauvaise administration? La législation, qui, de toutes les sciences, est la plus utile, ne doit-elle pas, comme toute autre science , se perfectionner par les mêmes moyens? C'est en éclairant les erreurs des Aristote, des Averroës, des Avicenne et de tous les inventeurs dans les sciences et les arts, qu'on a perfectionné ces mêmes arts et ces mêmes sciences. Vouloir couvrir les fautes de l'administration du voile du silence, c'est donc s'opposer aux progrès de la législation, et par conséquent au bonheur de l'humanité. C'est ce même orgueil, masqué à vos propres yeux du nom de bien public, qui vous fait avancer cet axiome, qu'une faute une fois commise, le divan doit toujours la soutenir, et que l'autorité ne doit point plier. Mais , vous répondra-t-on , si le bien public est l'objet que se propose tout prince et tout gouvernement , doiventils employer l'autorité à soutenir une sottise ? L'axiome que vous établissez ne signifie donc rien autre chose, sinon : J'ai donné mon avis ; je ne veux pas qu'en montrant au prince la nécessité de changer de conduite, on lui prouve trop clairement que je l'ai mal conseillé.

Au reste, il est peu d'hommes qui échappent aux illusions de cette espèce. Que de gens faux de bonne foi, faute de s'être examinés ! S'il en est pour qui les autres ne soient , pour ainsi dire , que des corps diaphanes, et qui lisent également bien et dans leur intérieur et dans l'intérieur d'autrui , le nombre en est petit. Pour se connaître, il faut s'observer, faire une longue étude de soi-même. Les moralistes sont presque les seuls intéressés à cet examen , et la plupart des hommes s'ignorent.

Parmi ceux qui déclament avec tant d'emportement contre les singularités de quelques hojnmes d'esprit, que de gens

ne se croient uniquement animés que de l'esprit de justice et de vérité! Cependant, leur dirait-on, pourquoi se déchaîner avec tant de fureur contre un ridicule qui souvent ne nuit à personne? Un homme joue le singulier ? riez-en,- à la bonne heure : c'est même le parti que vous prendrez avec un homme sans mérite. Pourquoi n'en userez-vous pas de même avec un homme d'esprit? C'est que sa singularité attire l'attention du public : or son attention une fois fixée sur un homme de mérite, il s'en occupe , il vous oublie, et votre orgueil en est blessé.Voilà quel est en vous le principe secret et du respect que vous affectez pour l'usage, et de votre haine pour le singulier.

Vous me direz peut-être : L'extraordinaire frappe ; il ajoute à la célébrité de l'homme d'esprit; le mérite simple et'modeste en est moins estimé : et c'est une injustice dont je le venge, en décriant la singularité. Mais l'envie, répondrai-je, ne vous fait-elle pas apercevoir l'affectation où l'affectation n'est pas? En général, les hommes supérieurs y sont peu sujets ; un caractère paresseux et méditatif peut avoir de la singularité, mais jamais il ne lajouera.L'aflectation de la singularité est donc très rare.

Pour soutenir le personnage de singulier, de quelle activité faut-il être doué ? quelle connaissance du monde faut-il avoir, et pour choisir précisément un ridicule qui ne nous rende ni odieux ni méprisables aux autres hommes, et pour adapter ce ridicule à notre caractère et le proportionner à notre mérite ? Car enfin , ce n'est qu'avec une telle dose de génie qu'il est permis d'avoir un tel ridicule. A-t-on cette dose? il faut en convenir; alors, loin de nous nuire, un ridicule nous sert. Lorsque Énée descend aux enfers, pour adoucir le monstre qui veille à leurs portes , ce héros se pourvoit, par le conseil de la sibylle, d'un gâteau qu'il jette dans la gueule du cerbère. Qui sait si , pour apaiser la haine de ses contemporains, le mérite ne doit pas aussi jeter, dans la gueule de l'envie, le gâteau d'un ridicule? La prudence l'exige, et même l'humanité l'ordonne. S'il naissait un homme parfait, il devrait toujours, par quelques grandes sottises, adoucir la haine de ses concitoyens. H'est vrai qu'à cet égard on peut

s'en fier à la nature, et qu'elle a pourvu chaque homme de la dose de défauts suffisante pour le rendre supportable.

Une preuve certaine que c'est l'envie qui , sous le nom de justice, se déchauie contre les ridicules des gens d'esprit, c'est que toute singularité ne nous blesse point en eux. Une singularité grossière et qui flatte, r ar exemple, la vanité de rhomme médiocre, en lui faisant apercevoir dans les gens de mérite des ridicules dont il est exempt, en lui persuadant que tous les gens d'esprit sont fous, et que lui seul est sage , est une singularité toujours très propre à leur concilier sa bienveillance. Qu'un homme d'esprit, par exemple, s'habille d'une manière singulière : la plupart des hommes, qui ne distinguent point la sagesse delà folie, et ne la reconnaissent qu'à l'enseigne d'une perruque plus ou moins longue, prendront cet homme pour un fou ; ils en riront, mais ils l'en aimeront davantage. En échange du plaisir qu'ils trouvent à s'en moquer, quelle célébrité ne lui donneront-ils pas? On ne peut rire souvent d'un homme sans en parler beaucoup. Or ce qui perdrait un sot, accroît la réputation d'un homme de mérite. On ne s'en moque pas sans avouer, et peut-être même sans exagérer sa supériorité dans le genre où il se distingue. Par des déclamations outrées, l'envieux, à son insu, contribue lui-même à la gloire des gens de mérite. Quelle reconnaissance ne te dois-je pas? lui dirait volontiers l'homme d'esprit ; que ta haine me fait d'amis! Le public ne s'est pas longtemps mépris sur les motifs de ton aigreur : c'est l'éclat de ma réputation, et non ma singularité, qui t'offense. Si tu l'osais , tu jouerais comme moi le singulier : mais tu sais qu'une singularité affectée est une platitude dans un homme sans esprit : ton instinct t'avertit, ou que tu n'a pas , ou du moins que le public ne t'accorde pas le mérite nécessaire pour jouer le singulier. Voilà quelle est la vraie cause de ton horreur pour la singularité. Tu ressembles à ces femmes contrefaites, qui, criant sans cesse à l'indécence contre tout habillement'nouveau et propre à marquer la taille, ne s'aperçoivent point que c'est à leur difformité qu'elles doivent leur respect pour les anciennes modes.

DE L'ESPIUT..

Notre ridicule nous est toujours caché : ce n'est que dans les autres qu'on Taperçoit. Je rapporterai à ce sujet un fait assez plaisant qui, dit-on, est arrivé de nos jours. Le duc de Lorraine donnait un grand repas à toute sa cour; on avait servi le souper dans un vestibule, et ce vestibule donnait sur un parterre. Au milieu du souper, une femme croit voir une araignée : la peur la saisit, elle pousse un cri, quitte la table, fuit dans le jardin et tombe sur un gazon. Au moment de sa chute, elle entend rouler quelqu'un à ses côtés ; c'était le premier ministre du duc : « Ah î monsieur , lui dit-elle, que vous me rassurez ! et que j'ai de grâces à vous rendre ! je craignais d'avoir fait une impertinence :))—(( Eh ! madame, qui pourrait y tenir? répond le ministre : mais, dites-moi! était-elle bien grosse ? )>— « Ah ! monsieur, elle était affreuse.» — « Volait-elle, ajouta-t-il , près de moi? » — « Que voulezvous dire ? une araignée voler? » — «Eh quoi î reprit-il, c'est pour une araignée que vous faites ce train-là? Allez, madame, vous êtes une folle : je croyais que c'était une chauvesouris. » Ce fait est l'histoire de tous les hommes. On ne peut supporter son ridicule dans autrui ; on s'injurie récipro- (luement ; et, dans ce monde, ce n'est jamais qu'une vanité qui se moque de l'autre. Aussi, d'après Salomon, est-on toujours tenté de s'écrier : Tout est vanité. C'est à cette vanité que tiennent la plupart de nos méprises de sentiment. Mais, comme c'est surtout en matière de conseils que cette méprise est plus facilement aperçue , après avoir exposé quelques-unes des erreurs où nous jette la profonde ignorance de nous-mêmes, il est encore utile de montrer les erreurs où cette même ignorance de nous-mêmes précipite quelquefois les autres.

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