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ESPRIT DE CONDUITE

L'objet commun du désir des hommes, c'est le bonheur; et l'esprit de conduite ne devrait être, en conséquence, que l'art de se rendre heureux. Peut-être s'en serait-on formé cette idée, si le bonheur n'avait presque toujours paru moins un don de l'esprit qu'un effet de la sagesse et de la modération de notre caractère et de nos désirs. Presque tous les hommes, fatigués par la tourmente des passions, ou languissants dans le calme de l'ennui, sont comparables, les^^emiers au vaisseau battu par les tempêtes du nord, et les seconds au vaisseau que le calme arrête au miheu des mers de la zone torride. A son secours, Tun appelle le calme, et l'autre les aquilons. Pour naviguer heureusement, il faut être poussé par un vent toujours égal. Mais tout ce que je pourrais dire à cet égard sur le bonheur n'aurait aucun rapport au sujet que je traite.

On n'a jusqu'à présent entendu par esprit de conduite que la sorte d'esprit propre à guider aux divers objets de fortune qu'on se propose.

Dans une république telle que la république romaine, et dans tout gouvernement où le peuple est le distributeur des grâces, où les bonneurs sont le prix du mérite, Tesprit de conduite n'est autre chose que le génie même et le grand talent. Il n'en est pas ainsi dans les gouvernements où les grâces sont dans la main de quelques hommes dont la grandeur est indépendante du bonheur public : dans ces pays, Tesprit de conduite n'est que l'art de se rendre utile ou agréable aux dispensateurs des grâces; et c'est moins à son esprit qu'à son caractère qu'on doitcommunément cet avantage. La disposition la plus favorable et le don le plus nécessaire pour réussir auprès des grands est un caractère pliable à toute sorte de caractères et de circonstances. Fût-on dépourvu d'esprit, un tel caractère, aidé d'une position favorable, suffit pour faire fortune. Mais, dira-t-on, rien de plus commun que de pareils caractères : il n'est donc personne qui ne puisse faire fortune et se concilier la bienveillance d'un grand en se faisant ou le ministre de ses plaisirs ou son espion. Aussi le hasard a-t-il grande part à la fortune des hommes. C'est le hasard qui nous fait père, époux, ami de la beauté qu'on offre et qui plaît à son protecteur ; c'est le hasard qui nous j)lace chez un grand au moment où il lui faut un espion. « Quiconque est sans honneur et sans humeur, disait M. le duc d'Orléans régent, est un courtisan parfait. » Conséquemment à cette définition, il faut convenir que le parfait en ce genre n'est rare qu'à l'égard de l'humeur.

Mais, si les grandes fortunes sont en général l'œuvre du hasard, et si l'homme n'y contribue qu'en se prêtant aux bassesses et aux friponneries presque toujours nécessaires pour y parvenir, il faut cependant avouer que l'esprit a quelquefois part à notre élévation. Le premier, par exemple, qui, par l'importunité, s'est fait un protecteur ; celui qui, profitant de l'humeur hautaine d'un homme en place, s'est attiré de ces propos brusques qui déshonorent celui qui les prononce et le forcent à devenir le protecteur de l'offensé ; celui-là, dis-je, a porté de l'invention et de l'esprit dans sa conduite. Il en est de même du premier qui s'est aperçu qu'il pouvait, dans la

maison des gens en place, se créer la charge de plastron des plaisanteries, et vendre aux grands à tel prix le droit de le mépriser et de s'en moquer.

Quiconque se sert ainsi dij^to^yanité d'autrui pouracrivi^r à ses fins e«î'doùé de l'espritileWiduite. L'homme adroit en ce genre marche constamment à son intérêt, mais toujours sous l'aïh^i de l'intérêt d'autrui. Il est très habile, s'il preml, pour arriver au but qu^l se propose, une route qui semble l'en écarter. C'est le m^g^en d'endormir la jalousie de ses rivaux, qui ne se réveillent qu'au moment qu'ils ne peuvent mettre d'obstacle à ses projets. Que de gens d'esprit, en conséquence, ont joué la folie, se sont donnés des ridicules, ont affecté la plus grande médiocrité devant des supérieurs, hélas ! trop faciles à tromper par les gens vils dont le caractère se prête à cette bassesse! Que d'hommes cependant sont, en conséquence, parvenus à la plus haute fortune, et devaient réellement y parvenir! En etfet, tous ceux que n'anime point un amour extrême pour la gloire ne peuvent, en fait de mérite, jamais aimer que leurs inférieurs. Ce goût prend sa source d^ûl*in3te,iîité commune à tous les hommes. Chacun veut êtrc^^é ; o^ de toutes les louanges, la plus flatteuse, sans contredit, est celle qui nous prouve le plus évidemment notre excellence. Quelle reconnaissance ne doit-on pas à ceux qui nous découvrent des défauts qui, sans nous être nuisibles, nous assurent de notre supériorité ! De toutes les flatteries, cette flatterie est la plus adroite. A la cour même d'Alexandre, il était dangereux de paraître trop grand homme. « Mon fils, fais-toi petit devant Alexandre, disait Parménion à Philotas : ménage-lui quelquefois le plaisir de te reprendre; et souviens-toi que c'est à ton infériorité apparente que tu devras son amitié. » Que d'Alexandre en ce monde portent une haine secrète aux talents supérieurs ! L'homme médiocre est l'homme aimé. « Monsieur, disait un père à son fils, vous réussissez dans le monde, et vous vous croyez un grand mérite. Pour humilier votre orgueil, sachez à quelles qualités vous devez ces succès : vous êtes né sans vices, sans vertus, sans caractère ; vos lumières sont courtes, votre esprit est

borne; que de droits, ô mon fils, vous avez à la bienveillance des hommes! »

Au reste, quelque avantage que procure la médiocrité, et quelque accès qu'elle ouvre à la fortune, l'esprit, comme je rai dit plus haut, a quelquefois part à notre élévation : pourquoi donc le public n'a-t-il aucune estime pour cette sorte d'esprit? C'est, répondrai-je, parce qu'il ignore le détail des manœuvres dont se sert l'intrigant, et ne peut, presque jamais, savoir si son élévation est l'effet, ou de ce qu'on appelle Fesprit de conduite, ou du pur hasard. D'ailleurs, le nombre des idées nécessaires pour faire fortune n'est point immense. Mais, dira-t-on, pour duper les hommes, quelle connaissance ne faut-il pas en avoir? L'intrigant, répondrai-je, connaît parfaitement l'homme dont il a besoin, mais ne connaît point les hommes. Entre l'homme d'intrigue et le philosophe, on trouve, à cet égard, la même différence qu'entre le courrier et le géographe. Le premier sait peut-être mieux que M. Danville le sentier le plus court pour gagner Versailles ; mais il ne connaît certainement pas la surface du globe comme ce géographe. Qu'un intrigant habile ait à parler en public, qu'on le transporte dans une assemblée de peuple, il y sera aus>i gauche, aussi déplacé, aussi silencieux, que le serait auprès des grands le génie supérieur qui, jaloux de connaître rhomme de tous les siècles et de tous les pays, dédaigne la connaissance d'un certain homme en particulier. L'intrigant ne connaît donc point les hommes; et cette connaissance lui serait inutile. Son objet n'est point de plaire au public, mais à quelques gens puissants et souvent bornés; trop d'esprit nuirait à ce dessein. Pour plaire aux gens médiocres, il faut, en général, se prêter aux erreurs communes, se conformer aux usages, et ressembler à tout le monde. L'esprit élevé ne peut s'abaisser jusque-là. Il aime mieux être la digue qui s'oppose au torrent, dût-il en être renversé, que le rameau léger qui flotte au gré des eaux. D'ailleurs, l'homme éclairé, avec quelque adresse qu'il se masque, ne ressemble jamais si exactement à un sot qu'un sot se ressemble à luimême. On est bien plus sûr de soi lorsqu'on prend que

lorsqu'on feint de prendre des erreurs pour des vérités.

Le nombre d'idées que suppose Pesprit de conduite n'a donc que peu d'étendue : mais, en exigeât-il davantage, je dis que le public n'aurait encore aucune sorte d'estime pour cette sorte d'esprit. L'intrigant se fait le centre de la nature ; c'est à son intérêt seul qu'il rapporte tout; il ne fait rien pour le bien public : s'il parvient aux grandes places, il y jouit de la considération toujours attachée au pouvoir et surtout à la crainte qu'il inspire; mais il ne peut jamais atteindre à la réputation, qu'on doit regarder comme un don de la reconnaissance générale. J'ajouterai même que l'esprit qui le fait parvenir semble tout à coup l'abandonner lorsqu'il est parvenu. Il ne s'élève aux grandes places que pour s'y déshonorer , parce qu'en effet l'esprit d'intrigue nécessaire pour y parvenir n'a rien de commun avec l'esprit d'étendue, de force et de profondeur nécessaire pour les remplir dignement. D'ailleurs, l'esprit de conduite ne s'allie qu'avec une certaine bassesse de caractère, qui rend encore l'intrigant méprisable aux yeux du public.

Ce n'est pas qu'on ne puisse à beaucoup d'intrigues unir beaucoup d'élévation d'âme. Qu'à l'exemple de Cromwell, un homme veuille monter au trône : la puissance, l'éclat de la couronne, et les plaisirs attachés à l'empire, peuvent sans doute à ses yeux ennoblir la bassesse de ses menées, puisqu'ils effacent déjà l'horreur de ses crimes aux yeux de la postérité qui le place au rang des plus grands hommes : mais que par une infinité d'intrigues un homme cherche à s'élever à ces petits postes qui ne peuvent jamais lui mériter, s'il est cité dans l'histoire, que le nom de coquin ou de friponneau, je dis qu'un pareil homme se rend méprisable, non seulement aux yeux des gens honnêtes, mais encore à ceux des gens éclairés. Il faut être un petit homme pour désirer de petites choses. Quiconque se trouve au-dessus des besoins, sans être par son état porté aux premiers postes, ne peut avoir d'autre besoin que celui de la gloire, et n'a d'autre parti à prendre s'il est homme d'esprit que de se montrer toujours vertueux.

DE L'ESPUIT.

L'intrigant doit donc renoncer à Testime publique. Mais, dira-t-on, il en est bien dédommagé par le bonheur attaché à la grande fortune. L'on se trompe, répondrai-je, si l'on le croit heureux. Le bonheur n'est point Tapanage des grandes places; il dépend uniquement de l'accord heureux de notre caractère avec l'état et les circonstances dans lesquelles la fortune nous place. Il en est des hommes comme des nations ; les plus heureuses ne sont pas toujours celles qui jouent le plus grand rôle dans l'univers. Quelle nation plus fortuné que la nation suisse ! A l'exemple de ce peuple sage, l'heureux ne bouleverse point le monde par ses intrigues ; content de lui, il s'occupe peu des autres; il ne se trouve point sur la route de l'ambitieux ; l'étude remplit une partie de ses journées; il vit peu connu, et c'est l'obscurité de son bonheur qui seul en fait la sûreté. Il n'en est pas ainsi de l'intrigant : on lui vend cher les titres dont on le décore. Que n'exige point un protecteur? Le sacrifice perpétuel de la volonté des petits est le seul hommage qui le flatte. Semblable à Saturne, à Moloch, à Tentâtes, s'il l'osait, il ne voudrait être honoré que par des sacrifices humains. La peine qu'endure le protégé est un spectacle agréable au protecteur; ce spectacle l'avertit de sa puissance; il en conçoit une plus haute idée de lui-môme. Aussi n'est-ce qu'à des attitudes gênantes que la plupart des nations ont attaché le signe du respect. Quiconque veut par rintrigue s'ouvrir le chemin de la fortune doit donc se dévouer aux humiliations. Toujours inquiet, il ne peut d'abord apercevoir le bonheur que dans la perspective d'un avenir incertain ; et c'est de l'espérance , ce rêve consolateur des hommes éveillés et malheureux, dont il peut attendre sa félicité. Lorsqu'il est parvenu, il a donc essuyé mille dégoûts. C'est pour s'en venger, qu'ordinairement dur et cruel envers les malheureux, il leur refuse son assistance, leur fait un tort de leur misère, la leur reproche, et croit par ce reproche faire regarder son inhumanité comme une justice et sa fortune comme un mérite. Il ne jouit point, à la vérité, du plaisir de persuader. Comment s'assurer que la fortune d'un homme est l'effet de cette espèce d'esprit que l'on nomme

DISCOUUS IV.

esprit de conduite, surtout dans ces pays entièrement despotiques, où, du plus vil esclave, on fait un visir ; où les fortunes dépendent de la volonté du prince et d'un caprice momentané dont lui-même n'aperçoit pas toujours la cause? Les motifs qui, dans ces cas, déterminent les sultans sont presque toujours cachés; les historiens ne rapportent que les motifs apparents, ils ignorent les véritables; et c'est, à cet égard, qu'on peut, d'après M. de Fontenelle, assurer que Vhistoire nest qu'une fable convenue.

Dans une comparaison de César et ;de Pompée, si Balzac dit, en parlant de leur fortune.

L'un en est rouviier et l'autre en est l'ouvrage.

il faut avouer qu'il est peu de Césars , et que, dans les gouvernements arbitraires, le hasard est presque l'unique dieu de la fortune. Tout y dépend du moment et des circonstances dans lesquelles on se trouve placé; et c'est, peut-être, ce qui dans l'Orient a le plus accrédité le dogme de la fatalité. Selon les musulmans, la destinée tient tout son empire : elle met les rois sur le trône, les en chasse, remplit leur règne d'événements heureux ou malheureux, et fait la félicité ou l'infortune de tous les mortels. Selon eux, la sagesse et la folie, les vices et les vertus d'un homme ne changent rien aux décrets gravés sur les tables de lumière. C'est pour prouver ce dogme et montrer qu'en conséquence le plus criminel nest pas toujours le plus malheureux, et que l'un marche au supplice par la route qui mène l'autre à la fortune , que les Indiens mahométans racontent une fable assez

isingulière :

Le besoin, disent-ils, assembla jadis un certain nombre d'hommes dans les déserts de la Tartarie. Privés de tout, dit l'un, nous avons droit à tout. La loi qui nous dépouilla du nécessaire pour augmenter le superflu de quelques rajahs est une loi injuste. Rompons avec l'injustice. Il n'est plus de traité où l'avantage cesse d'être réciproque. Il faut ravir à nos oppresseurs les biens qu'ils nous ont ravis. A ces mots, l'ora-

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teur se lait ; l'assemblée, en frémissant, applaudit à ce discours; le projet est noble, on veut l'exécuter. On se divise sur les moyens. Les plus braves se lèvent les premiers. La force, disent-ils, nous atout enlevé; c'est par la force qu'il faut tout recouvrer. Si nos rajahs ont, par leurs vexations, arraché jusqu'au nécessaire au sujet même qui leur prodigue ses biens, sa vie et ses peines, pourquoi refuser à nos besoins ce que des tyrans permettent à leur injustice? Aux confins de ces régions, les bâchas, par les présents qu'ils exigent , partagent le profit des caravanes ; ils pillent des hommes enchaînés par leur puissance et par la crainte. Moins injustes et plus braves qu'eux, attaquons des hommes armés; que la valeur en décide, et que nos richesses soient du moins le prix d'une vertu. Nous y avons droit. Le ciel, par le don de la bravoure , désigne ceux quMl veut arracher aux fers de la tyrannie. Que le laboureur sans force, sans courage, sème , laboure , recueille : c'est pour nous qu'il a moissonné.

Ravageons, pillons les nations. Nous y consentons tous , s'écrièrent ceux qui, plus spirituels et moins hardis, craignaient de s'exposer aux dangers; mais ne devons rien à la force et tout à l'imposture. Recevons sans péril des mains de la crédulité ce que peut-être en vain nous tenterons d'arracher par la force. Revêtons-nous du nom et de l'habit de bonzes ou de bramines, et parcourons la terre, nous la verrons, empressée, fournir à nos besoins et même à nos plaisirs secrets.

Ce parti parut lâche et bas aux âmes fières et courageuses. Divisée d'opinion, rassemblée se sépare. Les uns se répandent dans rinde, le Thibet et les confins de la Chine. Leur front est austère et leur corps macéré. Ils en imposent aux peuples, les enseignent, les persuadent, divisent les familles, font déshériter les enfants, s'en appliquent les biens. On leur cède des terrains, on y construit des temples, on y attache des revenus. Ils empruntent le bras du puissant pour plier l'homme éclairé au joug de la superstition. Ils soumettent enfin tous les esprits, en tenant le sceptre soigneusement

caché sous les haillons de la misère et les cendres de la pénitence.

Pendant ce temps, leurs anciens et braves compagnons, retirés dans les déserts, surprennent les caravanes, les attaquent à main armée, les pillent et partagent entre eux le butin. Un jour où, sans doute , le combat n'avait point tourné à leur avantage, on saisit un de ces brigands, on le conduit à la ville la plus prochaine, on dresse Téchafaud, on le mène au supplice. Il y marchait d'un pas assuré, lorsqu'il trouve sur son passage, et reconnaît, sous l'habit de bramine, un de ceux qui s'étaient séparés de lui dans le désert. Le peuple, avec respect , entourait le bramine et le portait dans sa pagode. Le brigand s'arrête à son asprct : dieux justes! s'écrie-l-il, égaux en crimes, quelle différence entre nos destinées î Que dis-je? égaux en crimes! en un jour, il a, sans crainte, sans danger, sans courage, plus fait gémir de veuves et d'orphelins, plus enlevé de richesses à l'empire, que je n'en ai pillé dans le cours de ma vie. Il eut toujours deux vices plus que moi : la lâcheté et l'imposture. Cependant l'on me traite de scélérat, on l'honore comme un saint; l'on me traîne à l'échafaud, on le porte dans sa pagode ; Ton m'empale, on l'adore.

C'est ainsi que les Indiens prouvent qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce monde.

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