CHAPITRE PREMIER
La science n'est que le souvenir ou des faits ou des idées d'autrui : Y esprit, distingué de la science, est donc un assemblage d'idées neuves quelconques.
Cette définition de l'esprit est juste ; elle est même très instructive pour un philosophe : mais elle ne peut être généralement adoptée : il faut au public une définition qui le mette à portée de com^parer les différents esprits entre eux, et de juger
de leur; force et de leur étendue. Or, si l'on admettait la définition que je viens de donner, comment le public mesurerait-il rétendue d'esprit d'un homme ? Qui donnerait au public une liste exacte des idées de cet homme ? Et comment distinguer en lui la science et l'esprit?
Supposons que je prétende à la découverte d'une idée déjà connue : il faudrait que le pubhc , pour savoir si je mérite réellement à cet égard le titre de second inventeur, sût préliminairement ce que j'ai lu, vu et entendu : connaissance qu'il ne veut ni ne peut acquérir. D'ailleurs, dans l'hypothèse impossible que le public pût avoir un dénombrement exact, et de la quantité et de l'espèce des idées d'un homme, je dis qu'en conséquence de ce dénombrement, le public serait souvent forcé de placer au rang des génies, des hommes auxquels il ne soupçonne pas même qu'on puisse accorder le titre d'hommes d'esprit : tels sont en général tous les artistes.
Quelque frivole que paraisse un art, cet art cependant est susceptible de combinaisons infinies. Lorsque Marcel, la main appuyée sur le front, l'œil fixe, le corps immobile, et dans l'attitude d'une méditation profonde, s'écrie tout à coup, en voyant danser son écolière ; Que de choses dans un menuet ! il est certain que ce danseur apercevait alors, dans la manière de plier, de relever et d'emboiter ses pas, des adresses invisibles aux yeux ordinaires, et que son exclamation n'est ridicule que par la trop grande importance mise à de petites choses. Or, si l'art de la danse renferme un très grand nombre d'idées et -de combinaisons, qui sait si l'art de la déclamation ne suppose point, dans l'actrice qui y excelle, autant d'idées qu'en emploie un politique pour former un système de gouvernement? Qui peut assurer, lorsqu'on consulte nos bons romans, que, dans les gestes, la parure et les discours étudiés d'une coquette parfaite, il n'entre pas autant de combinaisons et d'idées qu'en exige la découverte de quelque système du monde ; et qu'en des genres très différents , la Le Couvreur et Ninon de l'Enclos n'aient eu autant d'esprit qu'Aristote et Solon.
Je ne prétends pas démontrer à la rigueur la vérité de celte
proposition ; mais fairejeulement sentir que, toute ridicule qu'elle paraisse;ir n'est cependant personne qui puisse la résoudre exactement.
Tropsouvent dupes de notre ignorance, nous prenons pour les hmites d'un art celles que cette même ignorance lui donne : mais supposons qu'on pût, à cet égard, détromper le public, je dis qu'en l'éclairant on ne changerait rien à la manière de juger. Il ne mesurera jamais son estime pour un art uniquement sur le nombre plus ou moins grand de combinaisons nécessaires pour y réussir ; 1« parce que le dénombrement en est impossible à faire ; 2« .parce qu'il ne doit considérer l'esprit que du point de vue sous lequel il est important de le connaître, c'est-à-dire, par rapport à la société. Or, sous cet aspect, je dis que l'esprit n'est qu'un assemblage plus ou moins nombreux, non seulement d'idées neuves, mais encore d'idées intéressantes pour le public ; et que c'est moins au nombre et à la finesse, qu'au choix heureux de nos idées, qu'on a attaché la réputation d'homme d'esprit.
En effet, si les combinaisons du jeu des échecs sont infinies, si l'on n'y peut exceller sans en faire un grand nombre; pourquoi le public ne donne-t-il pas aux grands joueurs d'échecs le titre de grands esprits? C'est que leurs idées ne lui sont utiles ni comme agréables ni comme instructives, et qu'il n'a par conséquent nul intérêt de les estimer : or l'intérêt préside à tous nos jugements. Si le public a toujours fait peu de cas de ces erreurs dont l'invention suppose quelquefois plus de combinaisons et d'esprit que la découverte d'une vérité , et s'il estime plus Locke que Mallebranche, c'est qu'il mesure toujours son estime sur son intérêt. A quelle autre balance pèserait-il le mérite des idées des hommes? Chaque particulier juge des choses et des personnes par l'impression agréable ou désagréable qu'il en reçoit : le public n'est que l'assemblage de tous les particuliers; il ne peut donc jamais prendre que son utilité pour règle de ses jugements.
Ce point de vue, sous lequel j'examine l'esprit, est, je crois, le seul sous lequel il doive être considéré. C'est l'unique manière d'apprécier le mérite do chaque idée, de fixer, sur ce
point, l'incertitude de nos jugements, et de découvrir enfin la cause de rétonnante diversité des opinions des hommes en matière d'esprit; diversité absolument dépendante de la différence de leurs passions, de leurs idées, de leurs préjugés de leurs sentiments, et par conséquent, de leurs intérêts.
Il serait en effet bien singulier que intérêt général eût mis le prix aux différentes actions des hommes; qu'il leur eût donné les noms de vertueuses, de vicieuses ou de permises, selon qu'elles étaient utiles, nuisibles ou indifférentes au public, et que ce même intérêt n'eût pas été l'unique dispensateur de l'estime ou du mépris attaché aux idées des hommes.
On peut ranger les idées, ainsi que les actions, sous trois classes différentes.
Les idées utiles : et prenant cette expression dans le sens le plus étendu, j'entends par ce mot toute idée propre à nous instruire ou à nous amuser.
Les idées nuisibles : ce sont celles qui font sur nous une impression contraire.
Les idées indifférentes : je veux dire toutes celles qui, peu agréables en elles-mêmes ou devenues trop familières, ne font presque aucune impression sur nous. Or, de pareilles idées n'ont presque point d'existence, et ne peuvent, pour ainsi dire, porter qu'un instant le nom d'indifférentes; leur durée ou leur succession qui les rend ennuyeuses, les fait bientôt rentrer dans la classe des idées nuisibles.
Pour faire sentir combien cette manière de considérer l'esprit est féconde en vérités, je ferai successivement l'application des principes que j'étabhs aux actions et aux idées des hommes; et je prouverai qu'en tout temps, en tout lieu, lant en matière de morale qu'en matière d'esprit, c'est l'intérêt personnel qui dicte le jugement des particuliers, et l'intérêt général qui dicte celui des nations : qu'ainsi c'est toujours de la part du public comme des particuliers, l'amour ou la reconnaissance qui loue, la haine ou la vengeance qui méprise.
^ Pour démontrer celle vérité, el faire apercevoir l'exacte et
perpétuelle ressemblance de nos manières de juger, soit les actions, soit les idées des hommes, je considérerai la probité et l'esprit à différents égards, et relativement: 4« à un particulier; 2« à une petite société; 5^ à une nation; 4" aux différents siècles et aux différents pays ; 5^ à l'univers entier : et prenant toujours l'expérience pour guide dans mes recherches, je montrerai que, sous chacun de ces points de vue, l'intérêt est l'unique juge de la probité et de l'esprit.