‹ De l'établissement d'une colonie pénale à KerguélenChapitre 1 sur 1 · DUNE · texte numérisé non relu

DUNE

Les criminalistes sont, en général, d'accord sur les graves inconvénients de notre système pénitentiaire, et, depuis longtemps, ils ont condamné la peine des travaux forcés. Les principaux inconvénients de ce mode d'expiation sont : la presque impossibilité d'améliorer les condamnés ; la difficulté de les garder sans déployer des rigueurs excessives; enfin, la lourde charge qu'ils imposent au Pays, tandis qu'ils devraient lui venir en aide par d'utiles travaux.

Les criminalistes, d'accord sur les inconvénients des galères, se sont divisés lorsqu'ils ont voulu les remplacer par deux doctrines principales, celle de l'emprisonnement cellulaire et celle de la déportation.

Je dois dire que l'emprisonnement cellulaire, un peu mitigé dans son application, me paraît réunir l'avantage de la juste sévérité dans le châtiment et de la pos-

sibilité de l'amélioration du condamné. Cependant, ce système a un inconvénient, c'est que, avec lui, plus de peine perpétuelle possible; la réclusion cellulaire, prolongée plus de dix ans , rendrait presque toujours l'homme fou, et, entre une détention de dix ans, quelque dure qu'elle soit, et la peine de mort , la distance est trop grande, et on doit chercher à la combler.

Quant à la déportation, il est inutile de développer ici ses avantages; ils sont depuis longtemps un lieu commun en théorie; la pratique est venue donner de rudes démentis à la théorie dans les colonies pénales de l'Angleterre.

Tous les voyageurs qui ont visité l'Australie et la Tasmanie sont unanimes sur ces points : que l'amélioration des convicts est nulle, que le mépris que les hommes d'origine honnête font peser sur eux et leurs descendants les irrite et contribue beaucoup à empêcher leur retour au bien, qu'un grand nombre parvient à échapper à la surveillance des gardiens, et épouvante la colonie par des déprédations et des massacres dont nous n'avons aucune idée en Europe, et qu'enfin la déportation n'est pas, en réalité, un châtiment , c'est plutôt une prime accordée à l'inconduite. Quelle punition est-ce pour un indigent d'être transporté des brouillards de la Tamise dans une contrée délicieuse, dont le climat rappelle celui de la Sicile et de la Morée, d'y vivre confortablement, ayant droit à une certaine quantité de viande tous les jours, ne manquant de rien, ayant même la ration de thé et de sucre, et, enfin, d'avoir une concession

en perspective, s'il ne se comporte pas trop mal dans sa nouvelle patrie ?

Le premier caractère d'une peine c'est de punir; le second, c'est d'améliorer ceux qui veulent bien, — et ce ne sont pas tous les criminels, — profiter des bonnes leçons qu'on leur donne, des bons exemples qu'ils peuvent recevoir.

Si la déportation anglaise manque de ces deux conditions., que lui reste-t-il donc ? Elle est dérisoire pour l'homme de mauvaise volonté; pour le coupable repentant, c'est un supplice affreux que le préjugé qui flétrit les condamnés, même repentants, préjugé infiniment plus dur en Australie qu'en France et en Angleterre.

La colonie de Sidney n'a pris d'importance que par l'immigration de colons honnêtes, et c'est précisément cette immigration qui a détruit principalement le bon effet de la déportation.

La déportation doit avoir pour effet : 1° pour les déportés, de les punir sévèrement, de favoriser l'amélioration morale de ceux qui veulent revenir au bien, de donner aux condamnés repentants un lieu où ils puissent vivre, par un travail énergique, à l'abri des défiances et du mépris qui poursuivent le forçat libéré, et de rendre à ceux de ces infortunés qui en sont dignes la vie de famille et de travail, inséparable de la véritable réhabilitation, par le repentir et l'influence de la religion; — 2° pour la France, de faire produire aux condamnés plus qu'ils ne consomment, de former une colonie utile au commerce et à l'industrie, de coloniser un point important du globe, que nous ne pourrions peu-

pler de colons libres, parce que l'esprit d'émigration est antipathique à la nation française; enfin, de donner un débouché à notre commerce qui en a tant besoin.

Le lieu de déportation doit donc être un pays au climat austère, mais sain; le condamné aux travaux forcés est condamné à vivre sous une rude discipline, mais non à mourir, et ce serait manquer à toutes les lois de l'humanité et à l'intention du législateur que de rendre la peine des travaux forcés à temps ou à vie une sorte de peine de mort déguisée et plus dure que la mort sur l'échafaud.

La terre d'expiation ne doit pas recevoir de colons libres dont le dédain écrase les colons libérés; enfin la terre que nous demandons, pour satisfaire aux conditions posées plus haut, doit avoir sur le globe une position importante pour le développement de notre marine et servir de débouché à notre commerce d'exportation et d'importation, c'est-à-dire quelle doit donner des productions échangeables contre les nôtres et non des produits similaires et ayant le funeste résultat de déprécier les denrées de notre territoire continental.

Je dis de plus que la terre d'expiation doit être inhabitée avant notre établissement, et c'est ici la considération qui prime toutes les autres. Un peuple a le droit de tuer les coupables qu'il veut punir; il n'a pas le droit d'en infester les autres nations. Rappelons-nous que la déportation dans la Nouvelle-Angleterre fut un des griefs des Etats-Unis. Lorsqu'on parlait à Franklin de la nécessité, pour la mère patrie, d'envoyer aux colonies ses mauvais sujets, il répondait : « Et que diriez-vous

si, d'après ce principe, nous vous envoyions nos serpents à sonnettes ? » Si les colons de la Nouvelle-Angleterre refusaient à la mère patrie le droit de transporter, sur un territoire lui appartenant, et au milieu de sujets fils de l'Angleterre, les gens condamnés pour leurs crimes, à combien plus forte raison les indigènes d'un pays qu'on prétend charger de nos impurs criminels n'ont-ils pas le droit de se plaindre ?

Toutes les améliorations possibles de coquins ne valent pas la mort d'un honnête homme.

Nous avons vu que l'amélioration des convicts de la Nouvelle-Galles du Sud était une déception; à plus forte raison elle ne vaut pas la destruction d'une race innocente.

Les hommes civilisés doivent l'intruction morale et religieuse aux sauvages. Lorsqu'un territoire a été acheté à ceux-ci et est possédé justement par des Européens, l'emploi de la force, pour défendre ces territoires, est parfaitement juste, et tout massacre commis par des barbares sur les trafiquants, les baleiniers et les naufragés doit être puni avec la plus grande rigueur. Mais n'est-il pas épouvantable d'envoyer pour missionnaires à ces peuples enfants le rebut de l'Europe, et de détruire une race innocente ou coupable seulement par ignorance, pour faire place aux escrocs, bandits, assassins repoussés justement par leur patrie ? C'est pourtant ce qui arrive dans l'Océanie anglaise.

On ne sait pas assez que les horribles cruautés commises au seizième siècle par les fanatiques Castillans dans l'Amérique centrale et méridionale ne sont rien

auprès de celles qui déshonorent la domination britannique dans la Tasmanie et la Nouvelle-Galles du Sud, malgré les bonnes intentions du Gouvernement anglais.

Lorsque les Anglais ont commencé à peupler la Tasmanie de déportés, ce pays renfermait peut-être quarante mille habitants. Les convie ts se livrèrent à de tels excès envers ces malheureux^ que ceux-ci, exaspérés, entreprirent une lutte terrible contre l'Angleterre ; cette lutte leur fut si fatale qu'en 1836, ou 37, il ne leur restait plus que quatre-vingt-deux sauvages qui furent déportés dans File Flinders. Plus tard, le nombre diminua encore, et ces malheureux furent transportés au Port-Philippe. En 1842, ils n'étaient plus que vingt-cinq. — Ainsi, il a fallu exterminer presque toute une population , en déporter le reste pour faire place aux impurs et incorrigibles déportes de la Grande-Bretagne. Le journal le Tablet, dans un de ses numéros de Tannée 1843, je crois, contient ce qui suit : « Il a été raconté par une personne digne de foi que plus de quatre cents noirs ont été détruits dans une courte période de temps entre le Darling elles côtes de la mer. » Quand les Anglais mirent le pied sur le sol australien avec leurs intentions si philanthropiques pour les criminels déportés, ils trouvèrent une nombreuse tribu occupant remplacement actuel des environs de Sidney. En 1842, il ne restait plus que six individus de cette peuplade. Nous nous arrêtons ici dans cette triste énumération ; on en pourrait faire un volume.

Quand même la déportation aurait tous les avantages possibles et n'aurait que le seul inconvénient de

démoraliser et de détruire une population indigène, cette seule considération nous en ferait rejeter le principe.

Un mot encore sur cette question. — Si les déportés fugitifs ne tuent pas les indigènes, ils leur donnent tous les. moyens possibles pour ruiner rétablissement formé par les Européens. Que deviendraient maintenant les colons du Cap si les Cafres avaient dans leurs rangs des déportés braves et intelligents , et nous-mêmes , en Algérie, que deviendrions-nous si les Arabes avaient, au milieu d'eux, un millier de ces hommes qui ont juré haine à mort à la société et qui ne reculeraient devant rien pour chasser leurs compatriotes honnêtes du sol africain?

Pour résumer notre opinion, la déportation n'est juste et ne peut produire un bon résultat que dans un pays sans population indigène, au climat dur mais sain, au milieu de mers où une station maritime soit nécessaire et où les frais d'établissement soient compensés en peu d'années. Il faut, de plus , que cette terre soit assez grande pour contenir : les forçats, leurs enfants et les condamnés dont l'esclavage serait fini, mais qui, condamnés à perpétuité, ne pourraient revenir en France; ceux qui, condamnés à temps et revenus à de meilleurs sentiments, auraient des concessions dans la colonie ; enfin, les enfants des uns et des autres auxquels le Gouvernement concéderait des terres dans notre nouvelle possession.

Il existe deux terres remplissant ces conditions : la Nouvelle-Géorgie du Sud au raidi de la Terre de Feu et

la Terre de Kerguélen par le 49 e degré de latitude sud et le 70° degré de longitude.

Dans l'édition précédente, je conseillais la prise de possession de la Nouvelle-Géorgie du Sud, j'ai renoncé à cette idée pour éviter toute querelle avec nos amis et voisins les Anglais. Si l'île n'est pas à eux, elle doit être à eux en vertu de cette règle tirée des saltimbanques, lorsque l'illustre Bilboquet prononce cette sentence avec gravité : Cette malle doit être à nous.

Us ont déjà fait valoir cette règle à propos de Périm et de la Nouvelle-Zélande.

Quel développement prendraient la pêche de la baleine et la chasse des phoques et lions marins si nos armateurs pouvaient transporter notre farine, nos vins, nos tissus à Kerguélen et de là se mettre à la poursuite des cachalos et revenir en France chargés d'huile et de peaux !

Ici , j'entends de formidables accusations s'élever contre le système que j'ai l'honneur d'exposer au lecteur : N'est-il pas cruel de déporter dans les glaces du Pôle sud des gens habitués au climat tempéré de la France ?

Raisonnons pourtant et voyons si cette objection est fondée :

La Terre de Kerguélen est par le 50° degré de latitude sud ; mais, comme dans l'hémisphère austral, la température est plus basse que dans l'hémisphère boréal, supposons-lui la chaleur moyenne d'Edimbourg et Copenhague, qui sont aussi dans de grandes îles, et nous ne nous tromperons pas beaucoup. Ajoutons que, si la

température moyenne est plus basse dans les contrées australes que dans les boréales, elle est aussi plus uniforme. L'été de la Terre de Kerguélen doit donc être moins chaud que celui d'Edimbourg et son hiver moins froid.

Cette température est dure, il est vrai ; mais, si le climat de l'île de déportation était celui de Paris, serait-ce donc une peine de travailler une douzaine d'années pour obtenir une maison et une concession de terre en toute propriété, en cas de bonne conduite?

Les Anglais n'endurent-ils pas les mômes froids aux Malouines et à la Terre des Etats, uniquement en vue d'un gain à réaliser ?

Ne vaudrait-il pas mieux réserver ses plaintes pour les soldats forcés de passer un hiver non moins rigoureux à Saint-Pierre et Miquelonpour protéger les pêcheries françaises et sans l'espoir d'ancun gain ?

Les Chiliens, beaucoup moins habitués que nous aux rigueurs de la zone glaciale, colonisent la Terre de Feu,

N'oublions pas qu'en 1837 M. du Bouzet proposait au gouvernement de fonder une colonie pénitentiaire à Port-Famine, dans une région aussi froide que Kerguélen.

Kerguélen a été surnommée la Désolation ; Désolation, Famine, cela se vaut. Pour terminer la question de Kerguélen, parlons des naufragés dans les îles Aukland, îles appartenant aux Anglais et n'étant pas encore peuplées lorsque Raynal, membre de la Société de géographie, et trois autres hommes de différentes nationalités, ont passé 19 mois dans une île située sous le

même parallèle que Kerguélen ou plutôt un peu plus au sud, sans provisions, vivant de la chair des lions marins, de poissons et de coquillages qu'ils péchaient à marée basse. Ils n'avaient d'autre nourriture végétale que certains petits fruits aigrelets et, cependant, aucun d'eux n'a été malade.

Nous terminons cet opuscule par une citation de M. Moncelon, délégué de la Nouvelle-Calédonie au Conseil supérieur des colonies :

« L'Administration de la transportation a fait des bagnes une sinécure pour les malfaiteurs. Le territoire de la Nouvelle-Calédonie est offert en prime aux plus grands scélérats. Sous prétexte de régénération, l'Etat comble de faveurs les condamnés aux travaux forcés et leur fait u^e situation que l'honnête homme malheureux peut envier sans jamais y parvenir. »

René de SEMALLÉ.

Versai lie». — Imp. V E. Aubert, G, l enue de Sceaux.

f'/'JP

Digitiz j by

Googl 1

Page 1