‹ De l'état actuel de la Grèce et des moyens d'arriver à sa restauration (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

MJ ÛTAT de la Grèce a de nouveau fixé Tattention publique de l'Europe. Son sort vient d'être décidé. Un trône royal érigé sur les débris de la terre classique, des frontières plus convenables, consenties même par l'ancien maître des Grecs, et la nation rétablie par le droit des gens, comme elle le fut déjà par le fait, un emprunt suffisant pour subvenir à ses premiers besoins, garanti par les grandes puissances, auteurs de cette oeuvre inouie, pour ne pas dire miraculeuse de la politique européenne; une régence instituée par le premier bienfaiteur royal des Grecs, pour fonder le nouvel ordre de choses, et en perspective un jeune roi, qui par les sentimens héréditaires de son auguste père et par ses propres qualités intellectuelles et morales, présente à son peuple toutes les sûretés d'un avenir heureux et illustre. Voilà bien des chances d'un succès entier et bien des raisons pour justifier les plus hardies espérances, qui s'attachent au sort d'une nation jadis si célèbre et à son apparition nouvelle sur la scène de l'activité et de la prospérité de l'Europe.

Cependant si l'on regarde de plus près l'état dans lequel on a laissé tomber la Grèce, par un provisoire I. 1

de trois ans, par les fautes d'un pouvoir devenu subversif de tout ordre public, par les passions qu'il a allumées, par la guerre civile qui en a été la suite, et par une direction donnée à ses affaires, qui a fini par jeter la Grèce dans une dissolution complète, on commencera à s'apercevoir un peu , des difficultés réelles et presqu'inombrables que la régence de la Grèce aura à surmonter.

Ces difficultés se développeront de plus en plus devant les regards de l'observateur, quand il pénétrera le caractère du peuple grec, capable de tout ce qui est grand et généreux, mais dont le moral a été altéré par une suite prolongée d'oppressions et d'adversités; quand il s'apercevra de l'acharnement implacable des partis qui déchirent la nation, jusque dans le sein des familles; quand il sera frappé par l'égoïsme et la vanité de tant d'hommes influens, soutenus par la rase et le glaive, enfin lorsqu'il verra la complication inextricable de besoins et de nécessités, qui paraissent surpasser, même les moyens les plus étendus sur lesquels on peut compter. Qu'on joigne encore à ce tableau l'incapacité du plus grand nombre des gens employés dans les différentes branches de l'administration, des finances et dans les tribunaux, suite inévitable de la situation misérable de laquelle la Grèce venait de sortir, les désordres dans les idées politiques, réunis au dérèglement des idées morales, et qu'en dernier lieu on se représente les difficultés de sa politique extérieure provenant de l'esprit et de la position des puissances protectrices de cette nation, ou des agens envoyés pour la diriger; qu'on se représente encore toutes les opinions qui divisent l'Europe, mises en conflit sur l'étroite scène de Nauplie, enfin ce froissement de passions et d'intérêts sans relâche fomentés par une intervention journalière,

et Ton finira peut-être par désespérer du salut de la Grèce, comme de l'état d'un ami, dont la maladie devenue mortelle, rend inutiles tous les moyens que l'art, l'expérience et la sollicitude la plus empressée, pourraient employer pour le sauver.

Néanmoins Timportance de la cause grecque est telle, qu'il ne faut pas perdre l'espoir, tant qu'il reste encore des chances pour son avenir. Il ne s'agit pas seulement d'établir le repos et le bonheur d'un peuple longtems malheureux et de satisfaire en même tems à l'intérêt moral et industriel de l'Europe qui y est plus intimement lié que jamais, mais encore de fonder avec le trône de la Grèce, un point d'appui à la politique européenne, rapproché des Empires chanceians de l'Asie. Le tems est venu et plus-tôt qu'on ne l'avait craint, où l'Europe, quoique embarrassée de ses propres affaires, doive se charger de celles de l'Orient et où peut-être son propre sort sera décidé sous les murs de Constantinople. Or il est d'un intérêt universel que la Grèce soit fortement constituée et préparée pour les catastrophes auxquelles l'Orient ne peut plus échapper, et tout ce que pourrait porter atteinte à cette grande oeuvre d'humanité et de politique, ou en faciliter l'accomplissement, doit également fixer l'attention des peuples et des cabinets. C'est sous ce point de vue que je désire présenter ce travail sur l'état actuel de la Grèce et sur les voies et moyens de sa restauration. Ayant été sur les lieux pendant tout le tems où la situation dont je viens de parler s'est développée, ayant eu des liaisons avec les personnes les plus influentes, liaisons que je devais à mes anciennes relations avec la Grèce, et à la part que j'ai prise aux derniers événemens, n'ayant d'ailleurs rien eu à démêler avec les partis, mais seulement à servir Ie& véritables intérêts

du pays dont le sort m'a été cher depuis mon enfance, je crois être à même de connaître et dire la vérité sur les choses et sur les hommes. En conséquence je commencerai par montrer de quelle manière la Grèce d'un gouvernement réglé est tombée dans l'état de dissolution, dans lequel la régence la trouve. Voyant dans le cours des événemens les partis se former et se combattre, on sera mis à même de pouvoir juger leur nature, leurs principes et leur but. Ensuite je désignerai les mesures qu'il faut prendre sans retard pour arriver à la pacification du pays et les institutions qu'il faut fonder pour affermir son repos.

Nous y verrons quelles sont les ressources physiques et morales de la nation, de quelle manière elles doivent être augmentées et mises en profit pour satisfaire aux besoins réels et comment des matériaux précieux qu'on y trouve de tous côtés, on pourra construire un édifice social, solide et en état de résister au choc des factions et aux dangers extérieurs dont il pourrait bientôt se trouver menacée.

En essayant de traiter des matières d'une telle importance, je dois d'avance solliciter l'indulgence du lecteur et à cause des difficultés dont cet objet est hérissé, et à cause de la langue dont je me suis servi. J'écris en Français, quoique cet idiome me soit peu familier, puisque dans l'intérêt de la chose même dont il s'agit, je désire être lu par ceux, qui sans connaître l'Allemand, s'intéressent au sort de la Grèce, ou par leur position sont appelés à s'y intéresser.

D'après le plan que nous venons de tracer, il faudra commencer par mettre à découvert le système du gouvernement, que le comte Jean Tony Capodistria avait introduit dans le pays, parce que les malheurs qui l'accablent en sont la suite naturelle et ne peuvent

être détournés, sans qu*on en connaisse la nature et l'origine.

Dans le développement de ce système fâcheux j'ai supprimé une foule de faits et de documens dont l'exactitude pourrait être révoqué en doute, j'y ai même retranché une partie de ceux dont la vérité me fut prouvée. En rapporteur consciencieux je n'admettrai rien dans mon écrit, que je ne tienne pas de sources authentiques et des hommes les plus dignes de foi, qui en furent témoins; et n'ayant à écrire l'histoire, je me suis borné à m' appuyer seulement sur les faits qui sont absolument nécessaires |)Our motiver les conclusions auxquelles ce rapport arrive.

PREMIERE SECTION

Sur le système du gouéernement du comte Jean Capodtstria.

JLiE comte Joanni Tony Maria di Capodistria, issu d'une famille Dalmatienne de la ville de Capo d'Istria^ qui depuis longlems s'est établi àCorfu, avait reçu en Italie l'éducation peu soignée d'un médecin Corfiote '). La carrière diplomatique dans laquelle il se trouva engagé depuis ne servit en rien pour suppléer au manque presqu' absolu d'instruction solide, dont il fut privé pendant sa jeunesse, mais elle lui enseigna l'art de connaître et de mettre à profit le côté faible des hommes et de faire respecter ses volontés souveraines, tandis que les honneurs et en quelques sortes les grandeurs,

1) Comme Coriiote il était élevé dans les moeurs et d'après la manière des Italiens, maîtres de son pays, il ne savait pas écrire le Grec moderne, semblable en cela aux ,, Nobili" de son pays qui se servent exclusivement de l'Italien et qui le méprisent comme l'idiome du bas peuple. C'est pourquoi il écrivait tout en Français et le faisait de suite traduire en langue grecque. Ces traductions peu soignées et fourmillant de gallicismes ont beaucoup contribué à corrompre le style grec, plus pur et plus national dans les actes des gouvernemens précédons.

auxquelles sa carrière l'élevait si rapidement, réveillèrent son ambition, sans la satisfaire, et lui inspirèrent le dédain assez commun dans sa sphère politique, pour tout ce qui ne contribue point au grand art de conduire les hommes et d'en faire des organes propres à exécuter nos plans. Invité à venir en Grèce par une société secrète d'hommes remarquables, dont A. et C. Metaxa, D. Perrhouca et Théodore Colocotroni, furent les membres les plus inffuens, puis appelé par rassemblée nationale de Troezène, où ses affidés surent vaincre les répugnances qui s'élevèrent contre lui comme Corfiote et comme diplomate russe, il se décida à s'y rendre et à se revêtir du pouvoir suprême, avec la ferme résolution de ne plus s'en désister.

Avant de partir pour sa nouvelle destination, il se rendit à Londres pour dissiper la méfiance que le cabinet de St. James nourrissait contre lui. Pendant son séjour dans cette ville, ayant entamé une conversation avec son ami le respectable Jacobacy Riso , sur les moyens de s'établir et de se maintenir en Grèce, et celui-ci lui ayant adressé des observations contre des mesures violentes qu'il projetait en cas de résistance, le comte s'échauffe et les yeux étincelans de courroux, il rompit la conversation en disant: ,jEh bien! il faut ou non entreprendre une telle affaire , ou savoir y réussir complètement; une fois entré dans le vaisseau, j'y resterai, et soyez sûr que j'échouerai plutôt mon bâtiment sur les rochers, que d'abandonner le timon, dussent périr équipage et cargaison."

A son arrivée, la Grèce était accablée par les malheurs qu'entraînent la guerre et l'anarchie. Tous les chefs militaires, les primats, les soldats et les marins, les savans, les marchands et les paysans, enfin tout le peuple l'attendaient, comme le seul homme capable

de sauver leur patrie. Ils étaient prêts à se soumettre à ses volontés et à obéir à ses ordres. Cette résolution de toute une nation aspirant à la tranquillité explique le changement presque prodigieux que son apparition produisit dans le pays. La guerre civile cesse le même jour de son arrivée et Théodore Griva lui remet les clefs de Palmidia. Sur une simple proclamation, tout l'intérieur du pays dépose les armes, et partout, où il n'y avait pas d'ennemis musulmans on voyageait en sûreté, comme aux tems d'une paix profonde. La piraterie, qui avait résisté aux efforts réunis des amiraux européens, disparut par suite des mesures proposées par A. Maurocordato, et exécutées par A. Miaulis, et les brigands du continent suivirent l'exemple des pirates.

Les autorités établies par le Président furent reconnues et respectées partout; Hydra et Spezia mêmes renoncèrent aux constitutions municipales auxquelles elles devaient leur puissance et leurs richesses, pour recevoir les préfets, les gouverneurs, les chefs de police du Président; enfin le soldat, avant même d'être payé, docile à la voix du nouveau chef, respecta la hutte et la propriété du paysan , qu'il était dans l'habitude de voler.

L'Europe étonnée, ne comprenait rien à ces événemens, elle regardait comme l'oeuvre d'une génie supérieur, ce qui n'était que l'action spontanée d'un peuple confiant, et la conséquence des mesures dictées par des hommes sages et connaissant le pays, dont le comte s'était entouré au commencement de son gouvernement.

Si le Président avait été au niveau de sa réputation et de sa situation nouvelle, il fût devenu le régénérateur de la Grèce et en serait resté le maître. Sa

famille aurait augmenté le nombre de dynasties fondées par les besoins et soutenus par l'affection des peuples.

Je tâcherai de démontrer les détours dans lesquels il s'égara, pour se perdre lui-même et pour replonger la Grèce dans l'état où il l'avait trouvée.

Avant d'aller à Londres et à Paris, le Président se rendit à Pétersbourg, pour mieux connaître les sentimens de S. M. l'Empereur Nicolas, à l'égard de la Grèce. Il y déclara qu'il ne suivrait pas sa nouvelle vocation, s'il n'était assuré du plein consentement de S. M. et de sa protection, dans le sentier difficile et périlleux qu'il allait parcourir. 11 eut occasion de se convaincre des sentimens généreux du monarque russe, pour une nation, qui en grande partie, lui dût son salut. Il reçut les assurances démandées et la mission de dompter l'esprit anarchique qui agitait la Grèce, en y établissant un ordre stable et conforme à ses besoins.

Au lieu de prendre ces avis dans un sens digne des sentimens élevés qui les avaient dictés, il se regarda comme exclusivement attaché à l'intérêt de la grande puissance du Nord et crut la servir en abusant de la confiance de sa nouvelle patrie, pour y fonder un système de gouvernement indigne de la Grèce et contraire aux vues comme aux intérêts de son puissant bienfaiteur. Pour le préparer, il tâcha d'entraîner les hommes influans dans la direction qu'il s'était proposé de prendre, et chose qui étonnera dans un personnage regardé comme diplomate accompli, il ne chercha pas même de cacher ses sentimens envers des inconnus. La première fois qu'il vit l'amiral Miaulis à bord de la frégate Hellas, il le prit sous le bras et lui dit confidentiellement: „J'ai bien attrapé ces niais de Londres et de Paris, c'est vers le Nord seul que nous devons tourner nos regards, là sont nos seuls amis, vous me

comprenez, c'est du jeune homme {àno rèv vtov) que nous devons et pouvons attendre tout ce qu'il nous faut pour être riches et honorés " Le Président fit de semblables confidences et avec encore moins de discernement à d'autres personnes, et à des promesses d'honneurs et de richesses il joignit des insinuations malveillantes, contre les projets de la France et de l'Angleterre, quelque observé qu'il fût par les agens de ces puissances. De cette manière il commença à diviser sur son mode de gouvernement l'opinion du pays et des trois puissances qui s'étaient réunies pour le ^ protéger et donna par là naissance aux ombrages de la politique de deux d'entrés elles, qui ne tardèrent pas à s'apercevoir de ses desseins et à lui préparer des embarras.

Voyons maintenant comment il s'y prît dans l'intérieur pour affermir la tranquillité, qui paraissait naître comme par miracle. On croit généralement que malgré les apparences d'une soumission entière, il rencontra bientôt des obstacles . et dès les premières semaines il se vit forcé de prendre des mesures sévères pour les surmonter. Le fait est que les fonctionnaires de l'administration, les capitaines et les primats restèrent dans une complète obéissance, malgré la répugnance qu'ils éprouvèrent contre plusieurs de ses démarches et le traitement qu'ils essuyèrent de sa part.

Dans le Panhellenion , conseil suprême déliberalif, qu'il avait établi sur les débris du corps législatif et qui réunissait presque toutes les notabilités politiques de la Grèce, il n'y eut d'abord d'opposition à ses projets mal conçus, que de la part de quelques jeunes membres, entr'autres Psyllas d'Athènes et Fr. Mauros, qui 4 crurent lui prouver leur attachement en disant librement leurs opinions au sein de ce conseil. Mr. Psyllas

iùt même censuré sur ses démarches par les membres plus âgés, ci- devant réputés chefs des partis, tels que: A. Zaimi, P. Mauromichali , „que faites -vous là?" lui dit -on, ,,ne voyez -vous pas que vous irritez le Président? Il ne veut pas de ces embarras de discussions. Suivez notre exemple, abandonnez -vous avec confiance à l'expérience supérieure que vous lui connaissez et tâchez, par une soumission franche à ses vues, lui f»> ciliter la grande oeuvre qu'il a entreprise."

Le même abandon régnait dans l'armée, malgré le traitement rude qu'il fit éprouver aux chefs Roméliotes et le mépris qu'il leur témoigna. Lorsque pour la première fois il reçut ces chefs à bord de la frégate russe, il leur adressa ces paroles: „Je vous connais, vous êtes tous des voleurs et des menteurs" (tlod-e oXoi y.Xé- (fid-aiç y.ul iptvd-aiç)j et pas un de ces chefs si fiers, qui pendant toute leur vie s'étaient battus contre les Turcs, pour ne pas être exposés à leurs affronts, ne se révolta contre une telle réception, lis se contentèrent de quelques explications doucereuses qu'on leur donna le lendemain, et tous occupèrent les postes que le Président leur assigna, sans jamais apporter d'obstacles à ses mesures, ou désobéir à ses ordres.

Le même accueil défavorable fut réservé aux officiers du corps de Mr. le général Church, qui revenaient de l'expédition de Macrinoros, par laquelle ils avaient délivré la Grèce occidentale. Sans attendre que leur général lui dit les noms des capitaines qu'il lui présenta, il s'écria: „Cela n'est pas nécessaire, je connais déjà ces Messieurs et les expéditions où ils se sont distingués depuis long-tems, vous avez comme vous dites bataillé neuf ans avec les Turcs, vous avez volé des chèvres et des brebis, voilà vos exploits."

Le général honteux de cette réception faite à des

militaires braves et expérimentés, tenta quelques représentations. Le Président rompit cet entretien, en déclarant qu'il voulait oublier le passé et les juger seulement d'après leur conduite future. S'il y avait eu le moindre esprit réfractaire dans ces hommes qui la plupart avaient été les défenseurs héroiques de Missolounghi, ils l'auraient montré dans un moment où un tel affront leur fut fait, mais ils étaient comme les autres fatiqués des désordres et des privations, et n'aspirant qu'à une existence assurée dans leur patrie, ils se soumirent tranquillement alors même qu'au lieu de rencontrer un magistrat supérieur choisi par le peuple, ils trouvèrent un maître qui dédaignait même de les connaître.

Ils avaient montré la même résignation, lorsque le comte Augustin frère cadet du Président, jeune homme élevé pour le couvent et qui n'avait aucune connaissance de l'art militaire, leur fut donné comme général en chef, et lorsque pendant l'expédition des Russes sur Andrinople, où l'Albanie et la Thessalie étaient dégarnies de troupes turques, ce général improvisé resta dans l'inaction à bord de la frégate Hellas, entouré d'un luxe oriental, jouissant sous les yeux de iVliaulis et de ses Hydriotes, les délices de sa nouvelle grandeur. Les généraux Church et Ypsilanti furent empêchés pendant quatre mois de purger au moins le sol de la Grèce des ennemis, qui étaient restés au-delà de Macrinamos et des Thermopyles. Après ces expéditions qui réussirent malgré les obstacles que le nouveau maître de la Grèce leur suscita, on réduisit la plus grande partie des chefs encore dans toute la fleur de l'âge dans la classe des invalides (ànôfiu/oi). Ils obéirent et contens de la tranquillité dont ils jouissaient, ils se marièrent et cultivèrent leurs champs.

11 n'y eut plus de politesse dans laf manière dont le Président traita les hommes marquans de l'état civil, et de leur part il n'y eut pas moins de soumission. Il afficha même un mépris souverain et général pour tout ce qui s'élevait un peu au-dessus du rang de laboureur et d'ouvrier, déclarant que tous les Grecs au-delà de quarante ans , ne valaient rien et qu'on ne pouvait rien faire de la Grèce, tant qu'un seul d'eux resterait en vie. Telle n'était cependant pas véritablement son opinion, car il y avait parmi les Grecs des hommes qu'il redoutait, et l'on ne craint pas ceux qu'on méprise, mais il y avait un dessein caché dans ce mépris factice et sur-tout vis-à-vis des étrangers et de l'Europe à laquelle il voulait faire croire, que les Grecs étaient audessous de toute condition d'ordre légal, et qu'ils ne pouvaient être gouvernés que par lui et avec le système qu'il avait adopté.

Voilà des faits et des détails suffisans pour se convaincre, que le Président ne trouva ni de la part des hommes en place, ni de celle des capitaines ou de primats, aucun obstacle à l'établissement d'un ordre légal, qu'au contraire jamais nation ne se soumit avec autant de facilité et de résignation aux volontés et même aux caprices d'un étranger qu'elle avait appelé pour diriger ses destinées; mais en même tems, on se sera aperçu des premières causes du mécontentement que sa manière de traiter les hommes ne tarda pas à exciter, et qui augmenté par d'autres raisons que nous citerons, finit par le perdre. Ces raisons devaient être fortes et générales, vu qu'aucun peuple n'abandonne point après tant de misères un état de paix, pour courir de nouveau aux armes, s'il ne s'y trouve forcé par ceux mêmes contre lesquels il dirige ses efforts. Nous allons démontrer que les Grecs en trouvèrent des bien puis-

santés dans >e système du gouvernement qu'on leur imposa, et dans les moyens employés pour le faire prévaloir.

Le Président débuta dans sa carrière par dissoudre de son autorité privée le corps législatif, qui existait sous le nom de Conseil (ro ^ovuvny.ov) , et par faire mettre en prison deux de ses membres qui avaient osé protester contre ce coup d'état.

Peu de tems après il changea le Panhellenion qu'il avait mis à la place du conseil, et comme ce changement ne le rendit pas encore assez souple et soumis, il le remplaça par le sénat, sans cependant donner à ce corps l'organisation prescrite par le congrès d'Argos et sans se conformer à ses avis dans le cas indiqués par la loi de son institution.

Prévoyant qu'un gouvernement arbitraire tel qu'il le projetait, finirait par animer contre lui les hommes influans, il tâcha de les ruiner et même de les détruire; aux uns il réclama des sommes pour le trésor, qu'ils étaient hors d'état de payer, d'autres furent troublés dans leurs possessions. On révoquait en doute leurs titres de propriétés, on en abandonnait la décision à des tribunaux influés par le gouvernement. On suscitait à d'autres des prétendans, et, chose incroyable l on alla même jusqu'à insinuer aux fils, que la mort de leur pères leur ouvrirait un avenir brillant.

Je hésite de retracer un fait, mais dans l'intérêt de la vérité, je ne dois pas le passer sous silence, le tenant d'un de ces jeunes gens, dont il persécutait les pères. '*

C'est Chrysanthos, filâ du vieux et respectable Sissini, qui fut si peu opposé au chef du gouvernement, que celui-ci consentit à le faire nommer Président de son assemblée nationale d'Argos, mais Sissini était

i'bomme le plus riche et le plus influent dans la plus belle éparchie du Péloponèse, celle de Caslounî. Plus de trente chefs militaires de son éparchie et des pays voisins, avaient servi sous lui pendant la guerre, et gardèrent pour leur ancien chef un attachement bien prononcé. Le Président crut que s'il ne lui était pas opposé, il pourrait du moins le devenir plus tard, et que son fils, jeune homme d'excellentes qualités et dans la force de Tàge, tenterait peut-être ce que la vieillesse du père l'empêchait d'exécuter. C'est pourquoi il s'adressa au fils, en tâchant de l'attirer dans son intérêt et de gagner sa confiance; croyant y avoir réussi, il finit par lui dire sèchement: &tXei ttrai i] ev- Tiyi'u Gov , iàv Gy.OT('joj]ç rov no.rtoa gov, 5,Ce sera ta bonne fortune, si tu tues ton père." Je me refusai de croire à une proposition tellement atroce qu'elle surpassait tout ce que, pendant un an, j'avais appris sur le compte du Président; mais le jeune homme, successeur de son père (mort à la suite d'une maladie, entre ses bras, en février 1832), est d'une respectabilité de caractère non contestée; et interrogé à diverses reprises en présence d'hommes justement considérés dans le pays, il revenait toujours sur le même propos, avec les mêmes mots et circonstances, de manière que je dus me rendre à la véracité de sa déposition. Une chose qui acheva de me convaincre, fut que parmi tous ceux qui nous écoutèrent, il n'y eut personne qui ne trouvât cette démarche conforme aux principes et au système du Président.

Si le forfait énorme qu'il demanda, eût été commis, il aurait été débarrassé du père, sans avoir à craindre le fils qui, par son crime, aurait été livré à la discrétion du chef de l'état.

Cela étant reconnu vrai, je ne devais plus douter

du sens des insinuations qu'il se permit envers Elias Mauromichali, nommé Cazaros, fils de Jean, dit Cacis. Il tâcha également de gagner ce jeune homme d'un caractère entreprenant et de sentimens élevés; mais | tout ce qu'il lui proposa et promit, fut accompagné de plaintes contre son père et contre son oncle Pierre, observant qu'il fallait attendre, et qu'aussi long-tems que ces vieux chefs de partis respireraient, on ne pouvait compter sur rien dans l'avenir de leurs fils.

Telles furent les mesures que le Président employa pour réduire les primats et les chefs politiques. 11 est parvenu à les ruiner presque tous. Excepté les Hydriotes et les Mainiotes, ils ne se sont pas réunis, et ce n'est qu'après sa mort, qu'ils sont tous entrés dans l'opposition, armés contre le frère de leur oppresseur.

Pour comprimer le mécontentement toujours croissant qu'un tel traitement fait à presque tous les hommes distingués, devait fomenter, il lui fallut créer dans l'administration un pouvoir exceptionnel. Non content de gouverner les éparchies par des préfets, des sous-préfets, des chefs de police, des commandans généraux et des commandans spéciaux, il y envoya des commissaires extraordinaires Q'y.ruy.Toi tnixQonoi) munis de pleins-pouvoirs, dont l'extension n'était bornée que par ses propres avis et instructions, et s'il les trouvait ou trop lents ou trop réservés en marchant dans la direction indiquée^ il les changeait contre d'autres agens qui ne lui opposaient aucun scrupule. C'est de cette manière que le vertueux Psyllas d'Athènes, commissaire extraordinaire pour la Laconie et la xMessénie, fut remplacé par un G****, l'un des plus grands scélérats de la cour d'Ali -Pacha, parce qu'il s'agissait de détruire la puissante famille des Mauromichalis dans la Maina, par des

intrigues, par des querelles intérieures, et par ces sortes de moyens sur lesquels on cesse d'être scrupuleux, quand on s'est engagé dans de pareilles voies.

Mais pour étendre une puissance irrésistible sur tous les individus et sur toutes les existences, il lui fallait encore deux instrumens , qu'il put mettre en mouvement et diriger à son gré ; c'étaient des magistrats ou des Démogeronties de son choix, et des tribunaux, organes des décisions émanées par lui en cas de besoin.

Les communes avaient joui , même sous les Turcs, du droit de choisir librement les autorités ou Démogeronties, qui étaient chargées de l'administration locale.

Chaque année la commune se réunissait dans l'église, et après l'office divin, présidé par le curé, elle examinait les actes de l'administration de l'année écoulée et reconfirmait les Démogeronties, ou les remplaçait par d'autres. Ce droit leur fut «té, et elles se trouvèrent contraintes de choisir leurs magistrats, d'après les noms contenus dans une liste présentée par le préfet, et l'on avait soin de n'y porter que des hommes dévoués au Président.

Par cette mesure il y eût partout des magistrats prêts à lui sacrifier tout ce que la commune avait à offrir. Le même procédé fut mis en usage pour faire élire les Démogeronties des éparchies. Un conseil départemental composé de magistrats choisis par les communes des districts, devait en même tems former le conseil administratif du Préfet.

Pour organiser les tribunaux d'après ses vues , le Président se crut suffisamment autorisé par la décision du congrès d'Argos , qui ne lui permettait cependant que d'introduire des modifications (jQOTwXoyla^) dans l'ordre judiciaire.

Ce fut un avocat des îles Ioniennes, Gennatas, I. 2

qu'il chargea de cette organisation. Cet homme élevé dans l'école Corfiote-Vénitienne, la plus dépravée et la plus astucieuse de toutes celles qui ont profané le sanctuaire des lois, remplit si bien sa mission, que jamais l'action judiciaire ne fut plus traînante, plus dispendieuse, plus arbitraire et plus disposée à suivre toutes les impulsions qui lui étaient données du haut. L'amovibilité des juges et les tribunaux exceptionnels n'y furent même considérés que comme des abus secondaires.

Cette institution allant au-delà du pouvoir qu'on avait voulu lui donner, excita une telle indignation, que même les amis les plus dévoués du Président, tels que Colocotroni et Perrhouca, lui déclarèrent, qu'il fallait ou sacrifier les auteurs de cette monstruosité , on se voir abandonné par le dernier de ses amis.

C'est là le secret de l'exil brusque, auquel, avec Gennatas, fut condanmé le comte Yiaro, frère aîné du Président, homme dur et opiniâtre et associé à ce ministre de la justice dans la création d'une institution, qu'il avait désignée comme le seul moyen de gouverner la Grèce; mais l'institution leurs survécut, et Mr. Sicelianos, compatriote et successeur de Gennatas dans le ministère de la justice, n'a rien fait pour diminuer les abus, de sorte que le défaut absolu de justice continua toujours d'accabler ce peuple malheureux.

Pour rendre ce fardeau encore plus pesant, on fouilla dans le Code pénal du bas empire, remis en vi gueur, et l'on en extraya ces formidables lois de lèsemajesté (jT]ç y.ad^ooiMGiioç)^ lois tellement vagues et arbitraires, que par leur moyen un simple propos tenu contre le gouvernement, contre son chef et même contre les employés, pouvait être changé en crime d'état; ce fut le glaive suspendu sur chaque tête et prêt à tom

ber à la volonté du maître. Le ministère de la justice s'était réservé le droit de décider, si le crime de lèsemajesté imputé était du premier, du second ou du troisième degré, pour prononcer en conséquence, la détention, l'exil ou la peine de mort.

Avec un tel ordre de choses, aucun mérite, aucun genre d'indépendance, aucune gloire, ni ancienne ni moderne, ne fut compatible, rien ne devait ni ne pouvait compter, qui ne contribuât pas à l'affermir. Rien ne pouvait être toléré, qui aurait pu faire désirer un meilleur avenir. C'est pourquoi le Président déclara ouvertement, qu'il ne reconnaissait d'autres services, que ceux rendus au congrès d'Argos, ou postérieurement, et que la confiance et les récompenses dues au patriotisme et à l'héroïsme, furent accordées à des hommes nouveaux, étrangers aux exploits et aux souffrances de la Grèce moderne. Même de simples guerriers estropiés, qui venaient chercher des secours, furent renvoyés durement. „J'ai servi ma patrie." „Tu as fait ton devoir." ,,J'ai tout perdu, même ma santé pour la délivrer." „Ehbien! ta patrie est libre, que veux-tu davantage?" „Je n'ai pas de quoi vivre." "Prends le violon, prends la flûte, tu pourras encore gagner ta vie." Dans cette même proscription furent enveloppés la haute civilisation et tout ce qui pouvait favoriser une direction idéale des esprits. „Vous voulez de ces hauts études, de cette gloire factice, partage des fainéants, tout cela n'est bon qu'à tourner la tête aux maîtres d'écoles et à gâter la jeunesse qui leur est confiée." Alors on ne s'étonnera plus, que le Président eut une aversion prononcée pour Misolounghi, et pour Athènes, centres de l'héroïsme moderne et de l'illustration ancienne de la Grèce. Misolounghi fut abandonnée à elle-même et dans l'état misérable où les Arabes

t'avaient plongée, aucun soulagement ne fut accordé à ses malheureux habitans.

Pendant la présence du Président dans cette ville, ses veu-ies nombreuses lui remirent des pétitions, par lesquelles elles réclamaient de lui quelques secours pour ne pas mourir de faim avec leurs enfans orphelins, déclarant, que pendant l'hiver, elles n'avaient même pas eu de paille dans leurs huttes construites sur les ruines de leurs maisons, pour se garantir de la pluie et du froid. 11 les renvoya avec des promesses et il finit par écrire sur leurs pétitions ces mots, ^ue les veuves qui se sentaient encore des forces, devaient labourer dans les campagnes, et que les autres, avec leurs filles, pouvaient blanchir le linge des soldats tactiques pour gagner leur vie.

Pour sentir et apprécier toute la portée de ce conseil, il faut savoir que le corps tactique, formé du rebut de la société et qu'on avait recueilli dans les îles et jusque sur les côtes de l'Asie, était regardé comme le centre de cette corruption morale, qui depuis quelque tems envahissait la Grèce comme une peste, et que toute femme qui entrait en relation avec ces militaires, était regardée comme une prostituée. Afin qu'on ne puLSse pas douter du sens dans lequel cet avis fut donné, je rapporterai en quels termes il s'exprima en semblable occasion, vis-à-vis de l'infortunée fille du vertueux Hadschi Michali, qui, dans la guerre de la Candie, avait perdu son immense fortune et la vie.

Lorsqu'après de longues sollicitations elle fut admise à l'audience du Président, pour implorer son assistance, il lui dit: ,,Tu n'as pas besoin de mes secours; tu es jeune, tu es jolie," continua-t-il en lui frappant doucejuent les joues: „tu pourras bien gagner ta vie. La malheureuse fille fondait en larmes en sortant du

palais; mais an moyen d'une souscription les amis de son père lui proeurèrent des secours

L'aversion que le comte Capodistria portait à Athènes éclata en Janvier 1832, lorsque, accompagné des amiraux des puissances alliées, il s'y rendit, en apparence pour faciliter sa reddition, mais plutôt pour rerapêcher.

Tout était arrangé, les amiraux anglais et français avaient même déjà reçu des cadeaux du gouverneur turc, conime cela se pratique dans l'Orient, après la conclusion d'une affaire importante; mais avant d'exécuter le traité, le chef Musulman eut encore une longue conversation avec le Président, à bord de la frégate russe. L'ayant terminé il se rétracta en déclarant, qu'il n'avait pas eu de pleins-pouvoirs suflfisans pour une telle négociation. Les présens furent renvoyés par les deux amiraux, indignés d'être joués par ce diplomate d'une manière aussi étrange, et Athènes resta aux Turcs.

Le jour suivant, le Président alla incognito voir les monumens de l'Acropolis. De retour de cette inspection il déclara, que c'étaient des monceaux de pierres comme les autres, et qu'il n'y avait que la fantaisie d'hommes exaltés, qui pouvait attacher de l'importance à ces choses-là.

Mr. Cléanthes, architecte du gouvernement, se plaignant peu après à Mr. Moustoxydes de ce délaissement et du danger que les monumens antiques de cette ville ne cessaient de courir, celui-ci, ami et confident du Président, connaissant toute sa pensée, s'indignât et finit par s'écrier: ,, Malédiction aux Turcs, qui ont laissé une seule pierre de ces monumens. Il fallait tout détruire, afin qu'il n'en fut plus question en Europe, et qu'on en finît pour toujours avec de telles choses, qui

remplissent de fantaisie les têtes perverses de ce peuple et favorisent les fausses directions des esprits."

Mais il ne suffisait pas de heurter de cette manière les prédilections des hommes faits, il fallait aussi prémunir la jeunesse contre des influences regardées comme dangereuses et l'élever dans l'esprit exclusif du système qu'on venait d'imposer leurs pères; c'est pourquoi l'éducation publique fut organisée d'après un plan de Mr. Stourdza connu, il y a vingt ans, par un écrit contre les universités de l'Allemagne et après le mauvais succès de cet ouvrage , oublié dans l'obscurité d'une carrière administrative en Bessarabie. Ce plan repose sur ces deux, principes, que l'abondance du savoir répandu en Europe (tj no).v/nâ9-eiu t^ç EvçwnrjÇ) ne convient point à la Grèce, et que la liberté de l'enseignement n'est pas non plus profitable à ses intérêts.

En conséquence, on organisa des écoles élémentaires d'instruction mutuelle pour le peuple, mais on mit obstacle à l'établissement d'écoles helléniques dans les villes, pour l'étude de la langue et de la littérature grecque ancienne, de la langue française et des mathématiques. On chicana les communes sur le plan d'instruction, on réclama le droit de nommer les professeurs; et telle était déjà la méfiance des communes contre le gouvernement, qu'à Livadia, à Syra et ailleurs, on se décida à abandonner l'établissement, plutôt qu'à confier les enfans à des hommes envoyés par le Président. Mais comme il était d'une nécessité absolue, d'établir quelque chose au-dessus de l'instruction primaire et du petit nombre d'écoles grecques érigées d'après les vues du gouvernement, le plan de Mr. Stourdza présentait l'établissement d'une école centrale à Egine, d'une école de théologie à Porros, d'une école militaire à Nauplie, d'une école des droits à Athènes et d'une école

nautique à Hydra. La médecine avec l'étude de toutes les sciences naturelles, furent entièrement exclues; l'histoire fut comprise dans ce bannissement; on conserva de la philosophie le „Criticisme" pour l'école de théologie, et des mathématiques on ne garda que le calcul avec quelques notions de l'algèbre et de la planimétrie.

De ces institutions la seule école militaire, à Nauplie, réussit en partie. Les écoles de droit et de navigation n'ont jamais été établies; l'école de théologie à Porros s'est éteinte par le manque de professeurs et de soins de îa part du gouvernement, et l'école centrale d'Egine devint, peu de tems après son institution, l'objet d'un genre de persécution, sans exemple dans les annales littéraires. C'est le seul établissement connu où l'on ait interdit de lire Platon, c'est-à-dire le dialogue Gorgias, dans lequel on enseigne, qu'il vaut mieux supporter l'injustice, que la commettre; que les seuls hommes véritablement malheureux, sont les hommes injustes, et que les âmes des malfaiteurs, paraissent après leur mort devant les juges infernaux pour y être mises à nu et vues dans toute leur difformité morale, et pour être punies comme elles le méritent. Ce fut aussi la seule école, où les élèves se soient révoltés contre l'autorité, parce qu'elle leur refusa renseignement promis dans le programme.

Mais à côté du désire de s'instruire, celui de s'enrichir par la culture du sol et par le commerce paraissant non moins préjudiciable au système adopté, les démarches et les plans des possesseurs de terres et des commercans furent également l'objet d'une surveillance rigoureuse.

Il y a un nombre de propriétaires ruinés, auxquels il ne faut que des emprunts, hypothèques sur leurs

biens, pour regagner en peu d'années leur aisance et avec le tems leurs anciennes richesses. La Grèce n'a pas assez de capitaux disponibles, mais le Prince Cantacouzène, réuni à plusieurs hommes marquans du pays, avait engagé une société de banquiers de Hollande, à établir une banque en Grèce et de prêter de l'argent aux propriétaires, à un intérêt modique, pour le pays, de 8 pour cent. 11 s'agissait d établir des hypothèques et de demander la permission au gouvernement, pour être sûr au besoin, de l'intervention légale des autorités et des tribunaux.

Le Président demanda qu'on prêta de l'argent au gouvernement même, dont le chef était plus à même d'en disposer d'après les vues des préteurs. Comme cela ne leur convenait nullement, il déclara, que s'ils voulaient eux-mêmes prêter de l'argent aux Grecs contre son gré, ce serait à leurs risques et périls, qu'il ne ferait rien pour eux et qu'au contraire il userait de son autorité, pour contrarier leur projets. Comme on se plaignait de toutes parts de ce refus, un des frères du Président, s'oublia au point de dire: „Comment pouvez -vous demander de telles choses à mon frère 1 A présent même que les Grecs sont pauvres et ignorans, il éprouve bien des difficultés pour les gouverner, que serait-ce donc s'ils devenaient riches et éclairés?"

Certes, il faut qu'au nombre des hommes, qui cherchaient ces moyens de rétablir leurs affaires, il s'en soit trouvé, qui étaient mal vus par le Président; et en leur fermant les chemins qui les auraient conduits à l'aisance et par celle-ci à une existence indépendante de son autorité, il agissait tout-à-fait d'après les principes de son système.

Cependant, avec ces précautions calculées, pour tenir éloigné de la Grèce, l'instruction, l'industrie et

]*alsance, le système ne marchait pas encore: ponr l'activer il fallait des hommes entièrement dévoués à la personne et aux vues du Président, et pour le soutenir, il fallait une surveillance qui pénétrait jusque dans le sein des familles.

Quant aux chefs du mouvement, qu'il voulait imprimer à la Grèce, il en forma un noyau dans la société secrète et presque mystérieuse du Phoenix, dont les membres, pour être reçus, devaient lui avoir donné des preuves d'un attachement sans bornes et promettre par serment de se consacrer entièrement au maintien de son autorité. En récompense, leur maître les laissait participer aux honneurs, aux bénéfices de sa puissance et aux espérances de son parti, qui n'étaient pas bornées à la Grèce seule. Tous les membres de la société secrète qui avaient coopéré et préparé l'avénement du comte à la présidence; ses deux frères Viaro I et Augustin, les ministres dont il était entouré dans i les derniers tems, les généraux Colocotroni, Nicitas i et Rangos, de capitaine au service turc devenu comi mandant général de la Grèce orientale; plusieurs sé- Inateurs, Canaris, capitaine de brûlot, promu au grade |de contre -amiral, et même un amiral étranger en faisaient partie et étaient dans le secret de l'association, destiné à être le centre et le plus puissant ressort d'un pouvoir compacte et formidable. Autour de ce cercle étroit, qui ne pouvait renfermer que les moteurs du parti, se groupaient les confidens subalternes. Pour 5 en augmenter le nombre, on n'épargnait ni promesses e ai argent, ni distinctions, et avec ces moyens on ne 1- pouvait manquer de les attirer enfouie, chez un peuple tourmenté et appauvri par le despotisme et l'anarchie. t 11 suffisait de se déclarer dévoué au Président, ou Cyt bernitique (y.v^eQVJ]Tiy.6ç) , et de faire quelques preuves;

de dévouement, pour sortir des embarras qu'on avait avec l'administration et la police, pour voir finir à bien et promptement un procès traînant, pour se soustraire à une peine déjà prononcée par le juge, pour avoir de l'emploi et pour marcher sur la tête de son adversaire. D'autres résistèrent, soit par principes, soit par calcul ou par passion. Ces derniers joints aux hommes regardés comme suspects ou dangereux, formaient la masse opposée des adversaires du gouvernement {àvri- Kv^eçvtjTixoi) et subirent des traitemens difficiles à décrire.

De là cette scission qui divisa la nation en deux parties hostiles, qui non seulement changea des villes et des villages en camps ennemis, mais même mit la discorde dans le sein des familles; sources fécondes de haine et de persécutions, qui jamais n'avaient atteint ce degré d'âpreté et de ^éhémence, que vers la fin du gouvernement du comte Jean et sous celui de son frère. Je ne dis pas que tous les employés au service du Président, fussent des individus corrompus ou compromis, il y avait parmi eux un nombre d'hommes modérés, qui le servaient avec probité et qui surent se soustraire aux instances du maître et de ses agens, quand elles étaient contraires à leur conscience; mais le nombre de ces hommes diminua promptement, et ceux qui restèrent, ne changèrent pas le caractère général d'une administration oppressive et violente.

Cependant malgré toute la souplesse avec laquelle une partie considérable des employés se soumettait aun volontés du Président, il ne put jamais se fier auj Grecs originaires, qu'il avait dépossédés de leurs droit! et de leur avenir.

C'est pourquoi il fit venir en foule des îles lo miennes des hommes qui n'avaient pas de patrie à set

vir, mais seulement un chef, et qui, élevés dans les principes de leurs anciens maîtres les „Nobili" de Venise, ou leurs successeurs, étaient prêts à exécuter promptement toutes ses volontés et pouvaient être montrés aux autres comme des modèles et comme des instituteurs. Plus ils appartenaient à la classe des hommes sans aveu dans leur pays, plus ils étaient compromis avec ses lois; plus on crut pouvoir compter sur leur attachement, et il est de notoriété publique, que dans sa propre résidence, le Président avait mis à la tête de la police un homme, échappé de Zanthe au cachot et au sort inévitable qui y attendent les assassins (jiaxiiQo^ôXovç).

La surveillance indispensable pour soutenir un tel système, devait s'étendre en même tems sur les amis et sur les adversaires, mais plus spécialement sur ces derniers. Peu après l'arrivée du Président, on commença à décacheter les lettres confiées à la poste; puis on examina aux douanes et aux préfectures, les capitaines des batimens du commerce et même jusqu'aux simples passagers, pour savoir s'il sportaient des lettres, et pour s'en emparer. De cette manière fut saisie, par le préfet de Corinth, sur la personne d'un jeune homme, la lettre de Mr. Pharmacidi, qui fut cause de sa condamnation, parce qu'il y avait exprimé à un ami, l'espoir de voir bientôt changer le gouvernement par le choix d'un prince. On détruisait, sans scrupule, toutes les lettres qui traitaient les affaires publiques, et on n'eut pas même la pudeur d'observer les ménagemens et les égards avec lesquels cette perquisition odieuse se pratique en d'autres pays.

En même tems une police secrète, largement payée, fut établie dans toute la Grèce, qui poussait ses avantpostes jusqu'à Marseille, Paris, Trieste, Vienne et

même jasqu'au milieu des Turcs à Athènes et à Constantinople.

On admit et l'on recruta comme membres de cet agence, des employés et des sollicitans, des indigènes et des étrangers, des domestiques des deux sexes, et des prêtres mêmes, afin d'apprendre et de découvrir par ces derniers les secrets de la confession; je m'étais refusé longtems à croire que des ecclésiastiques se prêtassent à d'aussi viles fonctions, mais le fait me fut confirmé par des prêtres et même par un évêque, sur le caractère duquel on s'était mépris au point de lui demander de semblables renseignemens, et on me nomma et montra à Xauplie un prêtre à barbe blanche et d'une physionomie assez vénérable, qui était connu pour être le chef des ecclésiastiques employés par la police secrète, et pour lors, aucun moyen ne fut négligé pour augmenter le nombre de ces prêtres à la disposition du gouvernement. Pendant sa dernière campagne en Romélie, le prince D. Ypsilanti, prit un prêtre parmi les Turcs, qu'on lui avait désigné comme espion. Il se refusa d'y croire et le laissa en liberté dans son camp. Peu de jours après, des lettres qu'il avait écrites au général Turc, pour lui donner des renseignemens sur les forces et les desseins de ses compatriotes, furent interceptées; alors son crime fut prouvé. Cependant pour épargner à ses soldats le spectacle de l'exécution d'un ecclésiastique, il l'envoya au Président avec les documens nécessaires pour le faire condamner et punir.

Mais de rétour des Termopyles, le prince trouva ce traître dans la bonne grâce du Président, qu'il servit très-bien dans sa „cohorte sacrée", et, le croira-t-on ? peu après il fut destiné par lui, pour occuper, comme vicaire, la place vacante de l'évêque d'Athènes. ^Vlors

on n© doutera plus, qu'on ait demandé à des précepteurs des renseîgneinens, s&r les opinions politiques de leurs élèves, obtenu par ceux-ci des renseignemens sur les principes de leurs parens, et qu'on eût engagé l^s élèves à se faire les délateurs de leurs maîtres. Le père n'était pas sûr de ne pas être dénoncé par son fils, ni l'époux par son épouse. On m'a même cité des hommes, qui, pour gagner les bonnes grâces du gouvernement, ont été les dénonciateurs de leurs enfans. 11 n'y a que les mères, qui ont résisté à la tentation quelque puissante qu'elle fût^ de trahir leurs enfans. Jamais, même sous les Turcs, un tel iléau n'avait désolé la Grèce. Les conséquences en ont été trèsdésastreuses. Le Président trouva le peuple grec disposé à recevoir toutes les formes qu'il aurait voulu lui imprimer. Il l'a profondément dépravé; l'élan qui portait les esprits vers l'ordre, l'instruction et même vers la perfection, a été remplacé par une indifférence glaciale pour les actions et les sentimens honorables, et sous sa domination les Grecs sans devenir des hommes faits, passèrent de l'enfance à la vieillesse.

Voilà les moyens qu'on jugea indispensables pour surveiller la sûreté d'un tel gouvernement; pour le défendre, il fallait des mesures arbitraires et sévères contre ceux qu'on avait reconnus pour ses adversaires. Les mettre en jugement ne fut pas toujours trouvé convenable, quelque sûr qu'on fût de les voir condamnés, parce qu'il vaut souvent mieux éviter le scandale d'une laccusation mal fondée, que d'écraser un ennemi. C'est pourquoi ou préférait ordinairement à les mettre en prison, ou à les exiler, et le Président avait dès son avènement au pouvoir débuté dans cette carrière périlleuse. Nous venons de dire, qu'il avait fait emprisonner les jeux sénateurs qiii protestèrent contre la dissolution

du corps législatif. Après un mois de détention, on leur demanda, s'ils voulaieht être mis en jugement, ou en liberté ? ils eurent la faiblesse de préférer la liberté à un jugement, et le Président, satisfait que le premier essai eût réussi, récompensa leur condescendance par des honneurs et des places. L'un d'eux, homme de bien et instruit, fut depuis préfet d'Argos, jusqu'à ce qu'il se crut obligé par sa conscience, de résigner ce poste lucratif et de se séparer entièrement d'un système politique, qu'il n'avait pas tardé de comprendre. Mais le Président après avoir appris ce qu'il pouvait se permettre contre les personnes de ses adversaires, fit usage de ce pouvoir à chaque occasion, où des ren- 1 seignemens, même de simples soupçons le réclamaient; et ces occasions se multiplièrent à chaque pas qu'il fit dans la route obscure d'une si déplorable direction. Les prisons s'ouvrirent journellement pour recevoir des capitaines, des primats, des négocians, des savans, des prêtres et des artisans, qui, par des liaisons réelles ou supposées, avec l'étranger, ou avec les ennemis du gouvernement, par des propos contre le Président, ou par un caractère altier et insoumis, ou pour avoir refusé leur vote à un candidat de l'autorité, ou leuf signature à une adresse demandée, ou enfin pour n'avoir pas accepté une fonction contraire à leurs intérêts et à leur conscience, avaient attiré sur eux, la crainte ou le courroux de leur maître. Suivant l'importance qu'on attachait aux personnages emprisonnés ou à i leurs délateurs, on leur destinait pour lieu de détention des forteresses ou les cachots humides de Bourchi, prison d'état formidable, bâtie par les Vénitiens, sur un rocher au milieu des flots de la mer, vis -à vis de Nauplie. Quand on les regardait comme suffisament domptés ou punis, on leur conseillait d'invoquer la

grâce et la miséricorde (ro llsoç) du Président, de teconnaître leur culpabilité et de promettre de se dévouer entièrement à son gouvernement. Ce conseil ne fut jamais négligé, et les effets ne s'en firent pas attendre. D'autres personnes qu'il regardait comme plus dangereuses, y restèrent jusqu'après sa mort, malgré toutes les instances qu'on fit près de l'homme qui tenait leur sort entre ses mains. 11 en fût ainsi des frères Mauromichalis , et il est bien connu que même les démarches que Mr. Riccord fit en leur faveur, furent infructueuses ; cet amiral avait promis à la mère des malheureux princes de Maina, de s'intéresser pour eux, près du Président; à son retour à Nauplie il fit venir à bord de son vaisseau le chef de cette famille illustre Pierre, vieillard aussi respectable par ses sentimens, que par ses malheurs; et après s'être convaincu qu'il accepterait sa liberté comme un bienfait, de la main du Président, il le conduisit jusqu'à la porte de son ennemi; mais celui-ci refusa de le recevoir, et après une demi -heure de pourparlers inutiles, le malhereux fut teconduit par des soldats, dans la prison. Il faisait nuit, beaucoup de monde était accouru pour voir cet illustre infortuné à son passage. Dans la foule, il distingua son frère Constantin et son fils George, tenus eux-mêmes sous la surveillance de la police. Ceux-ci lui tendaient les bras, mais ils furent repoussés par les gardes. Le vieillard leur dit: ,, demain mon fils, mon frère, après -demain je serai libre." C'était en eflfet le vain espoir dont on avait flatté sa misère, quand on lui signifia qu'il devait retourner dans sa prison. Le fils et le frère attendent le lendemain, le surlendemain et le jour suivant, le quatrième jour, le

Président tombe sous leurs coups! Plus tard il fut re- |connu que ces deux hommes persécutés, devenus les

assassins du chef de l'état, étaient réduits à la plus grande misère, et que George ne trouvait même plus de pain pour nourrir sa femme. J'ai vu la veuve de ce jeune homme neuf mois après; c'était une femme d'une heauté simple et touchante, elle avait le coeur encore navré de douleur, parce qu'on l'avait empêchée de voir son mari avant son exécution et de lui offrir avec son enfant, une consolation que la barbarie seule peut refuser à un condamné.

Je dirai peu de chose sur les exilés; les hommes regardés comme dangereux, furent relégués soit dans une île, soit hors de la Grèce, les menaçant de prison perpétuelle s'ils osaient y revenir. La police ne présentait jamais soit un ordre écrit , soit une raison ou motif quelconque. Si les exilés refusaient de s'en aller au terme fixé, ils étaient emmenés par la force armée.

Le sort d'être relégué ou exilé tombait de préférence sur les habitans de Nauplie. Ni la condition ni le sexe ne pouvaient en garantir. Le vénérable archevêque de Nauplie, fut banni à cause de deux prêtres que le Président avait fait venir de Corfou. Le prélat usant de son droit, avait refusé de les admettre aux fonctions sacerdotales avant qu'ils n'eussent justifié de leurs titres. IjB Président regardant cet acte comme un outrage fait à son autorité souveraine, envoya la police pom enjoindre à l'évêque de quitter Nauplie le jour même. Quelques heures après le prélat, accompagné d'une foule immense, qui se désolait sur son départ, fut conduit sous escorte dans une barque et envoyé à Hydra. Bientôt après on fit partager le même sort à la mère de A. Maurocordato , matrone vertueuse de soixante et dix ans, d'une santé délabrée par les souffrances, venue à Nauplie pour soigner Madame d# Reinecke, sa fille, pendant ses couches.

Un système de gouvernement si violent et si compliqué, ne pouvait être ni conçu ni exécuté dans le même instant. Dans la première année, son habile auteur, ne fait que s'essayer et préparer les chances de succès; c'est l'assemblée nationale qui doit lui fournir les armes et les moyens pour hâter son exécution, et c'est aussi vers cette assemblée que bientôt après son arrivée, ses regards et ses voeux sont tournés. Pour préparer les élections, il parcourt lui-même les provinces; partout il est reçu comme le sauveur du pays, comme le père du peuple; tous les biens, tous les avantages découlant de son gouverment lui sont attribués; même la bataille de Navarin a été livrée par ses ordres. Quelle commune aurait pu refuser de se fier à ses conseils, ou aux personnes que lui, leur père et bienfaiteur, leur avait recommandés. On tenta même à faire élire le Président partout, comme le seul représentant du peuple, et on réussit en différentes éparchies.

Cependant le mécontentement avait déjà pris racine dans les hautes classes de la société, il y avait un nombre assez considérable de personnes qui pénétrèrent ses pensées et y mettaient obstacle. Pour les maîtriser il sut s'attacher le vieux Colocotroni, qui lui-même appuyé par l'autorité et le pouvoir naissant du chef de l'état, commença à lui rendre ces services de main forte, qui ont tant contribué à paralyser et à ruiner les adversaires du gouvernement. Dès que l'assemblée fut instituée à Argos , on s'aperçut bientôt, qu'elle était son organe, comme elle avait été son oeuvre Au moins deux tiers de ces membres, étaient ses partisans les plus dévoués. Ils lui accordèrent tout ce qu'il demanda, allant même au devant de ses désirs.

Les autres se turent, soit par crainte d'offenser un chef qui venait de se changer en maître, soit par I. 3

résignation à un sort qu'ils regardaient comme inévitable. Il était même impossible d'entrer en discussion parce que Colocotroni était dans l'assemblée et sa garde l'entourait sous le prétexte de la défendre. Lui-même il avait ordre de couper toute objection qui ne fut pas convenu d'avance, et l'exécutait strictement. „Taisez-vous drôles (l3çt), le Président sait tout cela mieux que nous." Tel était l'argument banal avec lequel on rejeta sur leurs bancs de bois les députés, qui s'étaient levés pour faire quelques objections. Le Président sortit de cette assemblée revêtu de toutes les prérogatives d'un pouvoir presqu'absolu. On avait bien apporté quelques restrictions, dans les lois et dans les tribunaux, il ne devait faire que des modifications (tqonoXoyiaç), et comme on avait oublié de garantir la liberté individuelle contre son pouvoir, on s'avisa de l'introduire encore dans le décret; en y mit donc, que le gouvernement actuel étant iine continuation du gouvernement précédent, il devait par conséquent se fonder sur les mêmes bases constitutionelles, c'est-à-dire qu'il devait se conformer aux lois existantes sur les garanties personnelles; mais comme le Président était le seul juge sur ce, qu'on devait regarder comme des modifications, ou comme conforme aux décisions des congrès antérieurs, ces précautions furent de bien faibles digues contre un pouvoir qui avait déjà débordé tous les droits individuels et politiques et qui allait engloutir toutes les libertés de la nation.

Il lui restait encore à masquer la physionomie d'un tel gouvernement aux yeux de la multitude qui pouvait être trompée par les apparences, et aux yeux de' lEurope qui n'avait pas encore cessé de porter à la Grèce, cet intérêt qui l'a sauvée de sa perte.

Pour y arriver, on fît publier partout les louanges!

du maître, par ses adhérens et ses employés. Il était comme convenu entr'eux, de célébrer ses vertus, son dévouement à la patrie, sa sagesse, sa modération, et de vanter les délices du bon ordre et de la justice, dont la Grèce commençait à jouir par lui.

J'ai entendu les plus scélérats des hommes, qu'il avait placés, s'extasier sur ses vertus. Tel fut le redoutable A. Baios, père de Vasiliki, épouse d'Ali Pacha, un des agens les plus sanguinaires et les plus dépravés de sa cour, que j'ai trouvé placé à la tête de l'administration de la ferme modèle, à laquelle il n'entendit rien, et chargé de surveiller et de faire élever les jeunes garçons orphelins qui devaient d'abord y apprendre l'agriculture et puis être employé par le Président.

Cet homme était d'un aspect sinistre, d'une physionomie jaune, et avait les yeux étincelans du tigre, qu'il n'ouvrit entièrement que lorsqu'il prit ma- canne armée d'une hache en fer et la tournant convulsivement dans sa main, me fit remarquer, qu'elle était bien faite pour feindre le crâne d'un ennemi. Pendant qu'il se promenait avec moi dans le jardin négligé de l'institut et à travers d'édifices d'économie vides et délabrés, il ne cessa pas de prôner la sagesse administrative de son maître, sa probité et la pureté de ses intentions. Il l'appellait l'homme grand, l'homme saint {uyioç uvôquç) envoyé par la providence, pour rendre heureux ce peuple si peu digne d'un chef si éminent et si vertueux.

Tel était, à peu près, le thème convenu pour tous les employés, et chacun le tournait à sa manière, pour faire valoir son attachement et son zèle. On était condamné à écouter dix fois par jour le même texte, qui à l'hypocrisie des sentimens, joignait encore la monotonie de l'argument, et bien souvent l'ineptie de l'exagération.

En second lieu venaient les adresses quand quelque chose était arrivée, qui eût pu faire douter de l'attachement de la nation à son chef, ou quand il fallait monter la machine diplomatique pour porter ou seconder un grand coup.

Les modèles étaient ordinairement envoyés des bureaux de Nauplie aux autorités des provinces et roulaient sur la même phrasiologie. Ils étaient proposés aux habitans convoqués en assemblée, par les préfets et les Démongerontes ; malheur à celui, qui s'opposait ou refusait sa signature et qui par cet acte d'insubordination se rangeait du côté des ennemis du gouvernement. Telle est l'origine du concert d'adhésion aux mesures de l'autorité, de ces démonstrations unanimes de dévouement, mêlées aux louanges les plus oratoires du sauveur et du père de la patrie; et l'étranger et l'Europe entière que pouvaient -ils avoir à répondre à de telles éruptions universelles des sentimens d'un peuple entier?

Il était cependant nécessaire d'empêcher les ennemis de faire éclater des opinions opposées.

Pour arriver à ce résultat, les trois imprimeries qui existaient en Grèce, furent tenues sous la dépendance la plus complète; outre cela on anéantit toute communication avec l'Europe touchant les affaires du gouvernement, et si quelques lettres qui s'y rapportaient, arrivaient jusqu'aux frontières, elles ne pouvaient échapper aux employés étrangers que le Président y tenait à sa solde. De toutes les lettres que mes amis m'avaient écrites de ce pays -là, depuis deux ans, aucune ne m'est parvenue à Munich, et je suis arrivé en Grèce, aussi ignorant de ses affaires, que le reste du monde et aussi disposé que les amis que le Président avait laissés en Europe, à trouver en lui

le Timoléon de la Grèce moderne, calomnié par ses adversaires. Mais ces manoeuvres destinées à couper toute relation avec l'Europe et à en isoler la Grèce, comme la Chine, ne purent pas empêcher que quelques renseignemens ne passassent dans des journaux étrangers. C'est surtout le courrier de Smyrne, journal rédigé avec talent, dont l'éditeur parfaitement instruit de la marche du gouvernement grec, s'attacha à tous les pas du Président, qui, en revanche, le nommait „le meilleur avocat et le plus grand scélérat de l'Orient." Pour paralyser l'effet de toutes ces publications, il entretenait une correspondance suivie, sur son administration, avec des hommes influens en Europe, surtout avec Mr. d'Eynard, par l'entremise duquel les bienfaits et les subsides de l'Europe, ne cessaient pas encore de lui parvenir. Il y faisait ressortir et valoir la pureté de ses intentions, la convenance de ses mesures, les obstacles qu'il prétendait rencontrer à chaque pas, et qui lui étaient suscités par la dépravation dont il accusait la Grèce et par les calomnies de ses ennemis étrangers; et il avait tellement réussi à se voiler aux yeux de l'homme respectable à qui ses confidences furent adressées, que même à présent Mr. d'Eynard, le regarde comme le plus grand et le plus vertueux citoyen que la Grèce ait possédé.

SECONDE SECTION

De l'opposition contre le Président.

v^i les Grecs se soumirent, an commencement, d'un commun accord au comte Jean de Capodistria, c'était parce qu'ils se fièrent à la renommée européenne, à la capacité et à la vertu supposée à ce chef qu'ils s'étaient choisi librement. Ils attendaient de lui, l'établissement de cet ordre légal, à l'abri duquel, chacun espérait rétablir en partie ses pertes et nourrir sa famille. Ils crurent que dans ce nouvel état de choses, le dévouement à la patrie, et la vertu trouveraient lear récompense, que l'industrie se développerait et que les arts et l'es sciences reparaîtraient dans le pays qui les îivait vus naître.

Si, détrompés dans cet espoir, ils supportèrent sous des formes légales un tel état d'oppression, c'était parce qu'ils ne trouvèrent pas les moyens de la changer 11 y avait aussi beaucoup d'hommes raisonnables, qui regardaient tout état de tranquillité comme préférable aux désordres des tems passés et qui auraient même supporté et plus longtems un état pire encore, par la crainte assez fondée, d'être replongés dans une situation pire que celle à laquelle ils venaient d'échapper. Cependant l'opposition contre le Président, commença dès le même jour où il entra dans les voies de

l'arbitraire, pîirce que des hommes prévoyans s'aperçurent qu'on exposerait tous les avantages acquis par la révolution, et que, conduite de cette manière, la Grèce resterait ignorante, pauvre, opprimée, sans considération et sans avenir. Le développement de cette opposition marcha de pas égal avec celui du système contre lequel elle fut dirigée. Le Président avait commencé par frapper le corps législatif; la réclamation contre cet acte passa inaperçue, parce que le corps qui en fut atteint n'était pas considéré II frappa ensuite les sommités sociales, et le public en fut peu ému. Il s'en tint au résultat de voir opprimer des hommes, jadis oppresseurs eux-mêmes, et ne s'eftVaya pas de la portée des moyens dirigés contre eux. Bientôt la persécution descendit dans le second de la société, et la société commença à se remuer, on finit par ne pas ménager même les petites existences; aucun marchand, quelque modeste que fût son état, n'était point sûr, de n'être pas le lendemain sacrifié à la dénonciation de quelques ennemis et d'être arraché à sa famille. Alors on s'aperçut, qu'il n'y avait nulle -part ni sécurité ni garantie, et la société s'ébranla dans ses fondemens.

Depuis lors, l'opposition fut générale dans toutes les classes, qui sentaient le besoin de quelque garantie de leur avenir; elle se manifesta par une méfiance contre toutes les mesures du gouvernement, laquelle tourna bientôt en une résistance contre ses actes; elle était plus forte et plus concentrée en quelques îles, où les sentimens des droits publics pour lesquels on avait soutenu toute la lutte contre les Turcs, furent les plus prononcés, comme à Hydra et à Syra, où les restes des Chiotes et des Psariotes avaient fondé d'importans établissemens de commerce et de navigation et tout en s'occupant de leurs affaires, n'avaient pas oublié que ce

fut par une liberté pratique, reconnue même par les Turcs et par une administration jufete et honnête, que jadis leur patrie ruinée s'était élevée à un haut degré de prospérité.

Cette opposition n'avait encore rien de menaçant, même lorsque Hydra, ouvrait un asile à un journal indépendant, proscrit à Nauplie. On se tint dans les voies légales, on protesta contre l'extension arbitraire que le Président donnait, chaque jour, aux droits à lui accordés par le congrès d'Argos; contre le changement des Démogerontes en organes dépendans de l'autorité; contre les abus d'une administration oppressive, les délations, les détentions arbitraires, les élections forcées, et contre la dépendance et la servilité des tribunaux. On regarda encore la personne du Président, comme hors de responsabilité. On s'attacha aux personnes dans les affaires et l'on voulait amener le chef de l'état, à rentrer dans les voies légales, qu'il avait abandonnées. On crut pouvoir y parvenir par la réunion de l'assemblée d'Argos, prorogée pour quelque tems, et qui ne fut pas encore convoquée, quatorze mois après sa prorogation. Les opposans crurent pouvoir compter sur des chances de succès dans le sein du congrès, môme parce qu'un grand nombre de ses membres avaient ouvert les yeux sur les conséquences du système établi et sur les dangers dont il menaçait la Grèce.

Presque toutes les îles suivirent l'impulsion donnée par Hydra, et les adresses par lesquelles on réclamait la convention du congrès, arrivèrent même du fond du Péloponèse, La Maina seule était sous les armes pour venger les outrages faits à leurs chefs, qu'on retenait dans les cachots, mais elle fut contenue par des bataillons Roméliotes, établis en Messénie, ainsi qu'en Laconie, pour surveiller leurs mouvemens.

A mesure que l'opposition grandissait, le Président sentait faiblir sa puissance, laquelle n'étant secondée, ni par des forces armées considérables, ni par le bon ordre dans les finances, n'avait été en grande partie qu'une puissance morale, et, en Grèce, des réputations une fois attaquées pourrissent dans un mois. Pour mettre le comble à ces embarras, la dernière révolution française venait d'éclater, et ses résultats donnèrent partout de la force et de la consistance à toutes les oppositions contre des torts réels ou imaginaires des gouvernemens. Le Président avait cru pouvoir dompter le mouvement aussi long-tems qu'il était sûr d'être secondé par la Russie et que les ministères Wellington et Polignac, qui furent opposés à toutes démarches contre un ordre de choses établi, ne seraient pas renversés; mais, surpris par cet événement, il sentit la nécessité de sortir d'une position , qui de jour en jour devenait plus dangereuse.

Lui aussi, il crut pouvoir se garantir contre les orages qui le menaçaient en convoquant l'assemblée même, qui lui avait rendu des services si éminens. Il la convoqua donc, mais en même tems, il donna aux provinces la permission de faire de nouveaux choix. Cela équivalait à une dissolution, c'est-à-dire à un coup d'autorité, puisque l'assemblée fut prorogée par une loi et elle ne pouvait pas être dissoute sans la rompre. Elle s'était réservé, avec le consentement du Président même, des droits et des décisions pour la nouvelle réunion, et le chef du gouvernement, qui ne tint son autorité que de l'assemblée, ne pouvait pas la déposséder des prérogatives, que lui-même, avait reconnu à ce corps constitué comme il fut à Argos; mais il ne pouvait plus espérer de retrouver la même majorité, tandis qu'il était sûr de dominer les élections

par tous les moyens d'une adininistration compacte et hardie, par des promesses, des séductions et en cas de besoin, par la force et la violence. Les résultats devaient justifier les moyens, puisque l'assemblée une fois réunie, ne connaissait d'autres juges sur sa composition, qu'elle-même.

En même tems, il fallait se décider à agir ouvertement contre les Hydriotes, qui prévoyant que par suite de cette mesure arbitraire, le congrès tournerait contre eux , sortirent de leur repos et avec des bàtimens armés secondèrent les mouvemens de leurs amis et les élections dans les îles. Ils étaient même parvenus à enlever au gouvernement les riches revenus de la douane de Syra, qui furent versés dans leurs caisses, pendant que le nombre de députés indépendans, qui se réunissaient à Hydra, augmentait de jour en jour.

Ce fut alors que Mr. Bondouri, un des anciens primats Hydriotes, résidant encore à Nauplie, écrivit à son frère à Hydra, que, d'après des renseignemens positifs, qui lui étaient parvenus, le Président avait résolu d'armer son escadre à Poros. Cette lettre fut communiquée aux chefs de l'île. Us étaient persuadés que cet armement était dirigé contre eux, et dans un conseil composé des deux frères Contourioti, de Bulgaris, d'Antonio Kriésis et de quatre autres primats, ils résolurent aller au-devant. Sans que les autres habîtans de Hydra, ni les députés qui y étaient réunis, ni aucun des réfugiés et des bannis qui encombraient leur île, en fussent instruits, une escadre hydriote sortit du port de l'île, et le lendemain, la nouvelle arriva à Nauplie, que la frégate Hellas, les trois bateaux à vapeurs et les autres bàtimens, avec l'arsenal, étaient tombés au pouvoir des Hydriotes; que le fort s'était déclaré pour eux et que toute la populatioh de Poros

et du continent voisin, les avaient reçus comme des libérateurs. Le Président en fut interdit. En huit heures, les ennemis pouvaient arriver par terre devant les portes de Nauplie, et en deux jours, par mer, dans son port, et il ne pouvait même plus compter sur sa garnison qu'il avait commencé à payer en papier- monnaie. Il fut connu depuis, que déjà deux mois auparavant, le commandant de Palamidia, forteresse qui domine Itschkale, Nauplie et le port, avait offert à Miaulis de la lui livrer pour 3000 écus, qui formaient le montant de la solde arriérée de la garnison. C'est alors que le Président s'adressa aux résidens des trois puissances, et pour la première fois, réclama leurs secours. L'opposition n'avait pas été mal vue par deux d'entr'eux, ils étaient même censés l'avoir favorisée comme l'instrument par lequel on espérait détruire ce qui fut regardé comme le nouveau parti russe. Ils s'en tinrent donc aux démonstrations de bonne volonté, l'amiral russe, lui-même pris à l'improviste par la catastrophe, n'osa se séparer des deux autres amiraux, puisque ses instructions lui prescrivaient de n'agir que conjointement avec eux. Dans un entretien très -animé, l'amiral déclara au Président qu'il voulait en référer à son souverain. Le Président lui répondit: „Eh bien! faites votre rapport, moi, je ferai le mien." Cette menace l'ébranla, et la même nuit il mit à la voile pour forcer les Hydriotes à reculer. Les événemens qui s'ensuivirent, sont connus. Les Hydriotes sous la conduite de Miaulis, poussés à l'alternative, de livrer leurs vais- I seaux, ou aux ennemis ou au feu, les firent sauter et ! se retirèrent dans leur île. La ville de Poros, fut lii vrée au pillage des troupes du gouvernement, transpor- ; tées dans l'île par les batimens de l'amiral. Le même [ sort fut réservé aux bricks que les Hydriotes avaient

envoyés dans la baie de Calamata pour seconder l'expédition préparée par les Maniâtes, pendant que le Président se hâta de dresser l'acte d'accusation contre les Hydriotes et les chefs des réfugiés dans leur île, déclarant, qu'ils devaient être jugés par une commission du choix de son ministère de la justice.

Avant d'avoir donné suite à ce dernier acte de son administration judiciaire, il fut atteint lui-même de son sort et laissa la Grèce sur les bords de l'abîme où il l'avait conduite.

TROISIÈME SECTION

Sur les différentes manières de juger le Président et sur les desseins qu'il faut lui supposer.

Mlo\jk faire l'apologie du Président, des gens mal avisés ont accusé les gouverneraens qui l'ont précédé en Grèce, sans comprendre, que les vices et les fautes des autres ne justifient la conduite de personne, et qu'un homme d'état, entouré d'une grande considération et choisi pour apporter la civilisation de l'Europe dans un pays qui en manque, ne doit, ni ne peut être mis en parallèle avec des hommes qui ne possédèrent pas l'une et ne connurent pas l'autre.

D'autres, plus adroits, se sont appuyés sur le caractère grec. Depuis la lettre fameuse d'un diplomate russe, le comte Bulgari, écrite presque sous la dictée du Président et dans laquelle il est dit à l'Europe, que la Grèce ne peut être gouvernée que par un pouvoir absolu et arbitraire, on n'a cessé de répéter, que quelques furent les mesures prises par le défunt Président, il s'est vu forcé de les prendre à cause du caractère et des moeurs d'un peuple à la fois barbare et corrompu. On pourrait s'appuyer sur une telle supposition, si le Président à son arrivée en Grèce, ou avant que son système y fut connu, avait trouvé de l'opiniâtreté ou du moins de la résistance armée à vaincre,

mais comme tout se soumettait spontanément à ses or- j dres et à ceux de ses employés, et comme pendant deux ans, malgré tontes les vexations, et malgré toutes les mécontentements qui en furent excité, on persévéra dans cette obéissance, de manière que ni chefs militaires, ni primats, ni hommes politiques ne suscitèrent des troubles à son autorité, ou enchaînèrent sa marche par des empiétemens coupables, il faut bien reconnaître quelques qualités aux Grecs, qui les rendent dignes d'un système de gouvernement plus juste et plus équitable.

II reste donc à chercher d'autres motifs à sa manière d'agir envers la Grèce.

11 me semble qu'on en trouve d'assez puissans dans son dessein bien naturel, et en lui-même bien excusable dont nous avons parlé, de s'établir à jamais dans la Grèce ainsi que nous l'avons déjà dit et, de la laisser en héritage à sa famille et à ses amis.

C'est pourquoi il tâcha, dès son avènement à la présidence, de paralyser tout pouvoir, qui le cas échéant, pouvait contrarier ses plans. Aussi long-tems qu'il crut atteindre ce but sans trouver beaucoup d'obstacles d'opposans, il montrait encore des ménagemens pour les personnes et même quelques égards pour les sentimens publics; mais, contre son attente, le choix d'un prince, qui le devait remplacer, fut arrêté, et il faut le dire ce choix rompa bien brusquement, le contrat entre lui et la nation par lequel il avait été choisi^ Président pour sept ans. Le même choix mit à décou- ' vert tous ceux, qui aspiraient à un tel changemem persécutés qu'ils étaient en cas de la contrainte d'un état forcé. De tous côtés on annonça des adresses à envoyer au nouveau souverain, et malgré toutes les précautions prises par les autorités militaires et civiles, on s'empressa de les signer. Le prince Léopold avait j

accepté, et rien ne paraissait si naturel et si légitime que de lui exprimer la joie que faisait éprouver son élection et l'attachement qu'on portait à sa personne, surtout vis-à-vis d'un chef, qui ne cessait de dire et d'écrire en Europe, qu'il était satisfait et heureux de voir arriver le terme de ses travaux; mais tels ne furent pas les sentimens qui l'animèrent.

11 fit agir tous les ressorts de sa politique, pour empêcher le prince d'arriver. La Grèce lui fut dépeinte comme un pays dévoué à la désolation et au brigandage. Pour donner une apparence de réalité à ce tableau, on couvrit le Péléponèse de brigands, et si des chefs militaires non initiés dans le mystère du mouvement, comme le brave et vertueux Macryiani, se mirent à leur poursuite, ils furent avertis par les autorités, à se retirer dans d'autres positions. En même tems, le Président, dans sa lettre au prince, supposait, comme chose convenue, que S. A, entrerait dans le sein de l'église grecque, 11 lui conseilla seulement, de se convertir avant son arrivée en Grèce ; parce que spjis cela on ne pouvait compter sur rien, et pour appuyer ses assertions, le sénat dans son adresse au prince, devait considérer comme un malheur, que sa religion ne fut pas celle de son peuple. Dans sa lettre aux ministres de la conférence signée le 21 Mai 1830, le prince en déposant la couronne de la Grèce, déclara, que jamais l'idée ne lui était venue de changer de religion et qu'il n'avait rien dit, ni fait, qui aurait pu faire présumer un tel acte. Il ne comprit pas la portée de la supposition du Président, qui connaissant la probité austère de son caractère, le mettait aux prises avec sa conscience et son intérêt, bien sûr du parti qu'en pareil cas le prince prendrait.

A côté de la force et pour ainsi dire de la violence

morale que le comte employa pour écarter le prince, il déroula à ses yeux les difficultés de la position, qu'il représenta insurmontables. D'après le protocole du 9 Février 1830, qui conférait au prince la souveraineté de la Grèce, l'Achelous ou Aspropotamos étant devenu au nord la frontière du nouvel état, toute l'Acarnanie et une partie de l'Aetolie avec la population la plus guerrière et la plus dévouée à la cause nationale, devait être cédée aux Turcs, qui n'en avaient jamais été en possession tranquille. Ces frontières, laissant ouvert le pays aux invasions des barbares, et que vu le désespoir du peuple et l'exaspération des soldats de ces contrées, il était impossible d'exécuter cette décision sans refouler une population de 100,000 âmes sur les pays intérieurs et sans bouleverser le reste de la Grèce. Bientôt tout le monde en était convaincu, et il ne coûta au Président qu'une simple déclaration adressée aux résidens des trois puissances, pour rester en possession paisible de ces deux provinces; mais dans ses lettres du 6, 7 et 22 Avril 1830, écrites au prince, il regarda l'évacuation comme inévitable et imminente et en fit un instrument pour efirayer son antagoniste, lui montrant en perspective la désolation et la malédiction du peuple prêt à s'attacher à quiconque entreprendrait d'exécuter ces mesures sinistres. Pour augmenter les embarras, le Président déclara, que d'après le décret de l'assemblée d'Argos, les décisions du conseil de Londres, n'étaient pas obligatoires pour la Grèce, si elles n'étaient pas connues et approuvées par les représentans de la nation. Que faire donc? Convoquer le congrès? H n'est plus tems, vu l'urgence de l'affaire et la manière dont on hâte son accomplissement. Mais que le congrès soit convoqué, que feront les députés? Ils ne peu vent pas sanctionner un traité qui sacrifie la moitié de

la Grèce continentale, sans violer leurs sermens, et ils ne peuvent pas s'y refuser, sans blesser la reconnaissance envers leurs bienfaiteurs. Le Président ne convoquera donc pas le congrès, il prendra sur lui seul la plus grande responsabilité, d'accepter sans autorisation de la nation le traité désastreux; mais il attend au moins que le sénat s'associe à ses démarches. Tout cela est exposé dans sa lettre du 7 iV.vril , chef- d'oeuvre de dextérité diplomatique, dans laquelle il presse le prince de ne pas différer un moment son arrivée en Grèce, tout en le mettant dans l'impossibilité de suivre ce conseil. Vient ensuite le sénat qui, d'après l'apostille de la lettre du Président, déclare que les Alliés sont maîtres d'exécuter eux-mêmes leurs arrêts, et refuse toute solidarité dans ces actes. Le sénateur Aenian annonce même que le Président voulant exécuter le protocole, ne serait pas obéi: „Votre Excellence, dit-il, peut envoyer des ordres aux éparchies; mais personne ne s'y conformera, et à quoi sera bon votre consentement à des mesures qu'on est dans l'impossibilité d'exécuter?"

Dans tout cela il n'y a qu'un tissu de manoeuvres adroitement enfilées. C'est le Président qui, lui-même, a provoqué la décision de son congrès d'Argos, dont nous venons de parler, pour en faire un instrument contre tout étranger qui voudrait s'imposer à la (îrèce; c'est lui encore qui fait parler et agir le sénat, composé par lui-même des hommes les plus dévoués à sa cause; enfin c'est lui qui, tout furieux de travailler pour un étranger, se met à écrire en Europe, qu'il est près de succomber aux peines et aux angoisses de la politique, et qu'il bénira le moment où le prince touchera de sol de la Grèce, pour le délivrer de son insupportable fardeau.

Mais qu'est-ce que fera le prince, qui ne soupçonne pas même le secret de ces manoeuvres^ D'après toutes ces communications, il lui doit être clair comme le jour, que le traité qui lui donne la souveraineté de la Grèce, ne peut pas avoir le consentement de la nation, requis par la loi, que le sénat refuse de l'accepter au lieu de l'assemblée, et que le Président, s'il veut se charger seul de toute responsabilité et faire exécuter le protocole, ne sera pas obéi. Supposé même que le prince, méprisant les voeux du sénat et le conseil du Président, voulût risquer d'être mal vu et peutêtre rejeté comme hérétique, comment prétendre s'imposer à un peuple qui ne voulait pas de lui? comment tenter l'exécution de mesures regardées comme impossibles dans le pays même, et qui, fussent- elles possibles à lui seul, le chargeraient dès son avènement de la haine de la nation entière,

La faute du prince (si l'on peut parler de faute dans la situation la plus pénible dans laquelle un homme de coeur et d'honneur puisse se trouver placé par les calculs froids de l'égoïsme et de l'intrigue), sa seule faute, c'est de s'être fié sans réserve, aux renseignemens qui lui venaient de ce côté, et de ne pas mêm.e avoir conçu des soupçons, lorsque, dans sa lettre du 6 Avril, le comte refusa par des raisons frivoles, de désigner une personne capable de lui donner des renseignemens sur l'état de la Grèce, et s'offrit seul, s'empressant en même tems de lui en faire parvenir, et lorsque, tout en protestant de sa bonne foi et de la pureté de ses desseins, il lui demandait des choses incompatibles avec son caractère '), Rien n'aurait été plus naturel et plus

1) Les lettres du comte, comme toutes les autres pièces officielles concernant cette afTaire, ont été présentées au parlement d'Angleterre,

profitable à la cause grecque et au prince, que s'il eût pris la résolution de se rendre immédiatement en Grèce d'y convoquer l'assemblée nationale, de faire confirmer son choix et de s'entendre avec elle sur les moyens de remédier aux difficultés de la position, qui vues de près, ne furent ni nombreuses, ni grandes. Secondé par les grandes ressources et l'emprunt de 60 millions, par les qualités de caractère et d'esprit qu'on lui connaît, il aurait trouvé facile à contenter un peuple qui l'attendait à bras ouverts et d'y fonder un ordre de choses capable à rendre heureux la Grèce et celui à qui la possession du plus délicieux pays du nord, paraissait destinée par la providence. .Mais en prenant les renseignemens qu'on lui adressa comme exactes, et croyant les conseils qu'on lui donna de bonne foi, il devait nécessairement refuser d'entrer dans une carrière , où d'après ces avis, il ne pouvait pas faire le bien et où il devait nécessairement perdre et son honneur et son peuple. Il est vrai, que dans le cas où il aurait persisté dans l'acceptation de la couronne de la Grèce, on lui aurait préparé des entraves ; déjà on fut jusqu'à le menacer d'une résistance ouverte. Un jour Mr. J. Riso, alors ministre des affaires étrangères, sortant du cabinet du Président, trouva dans l'antichambre le colonel A*** commandant de la place. Celui-ci entama avec lui une conversation courte mais animée, sur cette affaire du jour , et croyant que le ministre partagea tout- à -fait les sentimens de son chef, il termina l'entretien en lui disant: ,,Peut-il penser ce C... de prince, que Son Excellence ait travaillé pour ses beaux yeux?

par le Lord Aberdeen le 28 Mai 1830, et en même tems imprimée» dans les feuilles anglaises et dans le moniteur de France; les lettres mêmes ont été traduites en Grèce et imprimées dans la Gazette générale grecque du 5 Juillet 1830.

S'il ose toucher le sol de la Grèce, il sera reçu à coups de fusils."

Mais des menaces semblables n'auraient pas eu de conséquences sérieuses, et les hommes qui les poussaient, auraient été les premiers à abandonner un maître abandonné par l'Europe , pour saluer l'aurore du nouveau jour, qui devait luir sur la Grèce. Le même officier me déclara plus tard pour expliquer son attachement au gouvernement du comte Augustin: „Je suis étranger ici. Je sers tout gouvernement. Qu'est-ce que c'est que ça me regarde s'il est blanc ou noir?"

Mais si tels furent les sentimens que la faction nourrissait envers le prince, on peut présumer comme on traita les signataires des adresses. „Cela va bien," disait le comte Augustin à un chef militaire, qui avait signé, „cela va bien, si le prince arrive, mais s'il n'arrive pas, quel sera le sort que vous vous êtes prépare î

Voilà l'époque de l'histoire compliquée de ce gouvernement éphémère, où son chef en se montrant à découvert avec ses voeux et ses desseins, franchit les dernières limites de la modération, parce qu'il se crut obligé d'agir contre tous ceux, que dans cette aflaire on avait reconnu, ou crut reconnaître opposés à l'établissement définitif de la maison Capodistria en Grèce.

Ils étaient nombreux, et pas un seul d'entr'eux n'est échappé aux persécutions, soit qu'on l'ait destitué, traîné devant les tribunaux, mis en prison, ou relégué.

Mais si le Président, comme on n'en peut douter, agissait dans le but de s'approprier la Grèce, que ne prit -il des mesures, capables de se concilier l'aflection de toutes les classes du peuple qu'il voulait attacher aa sort de sa famille? Je sais que souvent on lui a donné des avis et des conseils dans ce sens et je connais des

hommes respectables qui lui sont restés fidèles jusqu'aux derniers momens et qui m'ont raconté, lui avoir révélé tous les dangers de sa position et l'avoir conjuré de chercher des voies sûres, pour atteindre son but.

Il ne fut pas insensible à leurs discours, il paraissait même convaincii que la Grèce satisfaite, sous le rapport de ses véritables besoins, et se sentant heureuse, ne voudrait jamais un autre chef, et ne préférerait point un étranger, à un indigène qui avait sa langue, ses moeurs, sa religion et qui avait réussi à mériter son attachement. Dans ces momens il reconnut, du moins en partie, ce qu'il y avait de cruel et d'offensant dans ces mesures, et il en rejeta l'odieux sur le provisoire qui ne cessa de peser sur toutes les relations sociales et de déranger ses plans. 11 se montra même désireux de l'affection du peuple entier et disposé à admettre des changemens essentiels dans la marche des affaires, mais ces bonnes dispositions s'évanouirent devant les calculs de sa politique ombrageuse et les insinuations de ses confidens. Bientôt, il se convainquit de nouveau, qu'il ne pouvait changer, ni le fond, ni même les détails de son système, et continua à marcher vers les précipices. La principale raison en fit, parce qu'il sentait, que son plan reposa et devait reposer sur un principe, qui exclut toute sympathie entre lui et la nation. Pour lui c'était une nécessité, que la Grèce resta petite et sans considération, afin qu'elle fût sans attrait pour tout prince issu d'une famille illustre de l'Europe. C'est pourquoi il commença à intriguer, pour que les frontières en fussent restreintes à l'isthme de Corinth et à quelques îles, et après avoir fait son possible pour contrarier l'expédition de Candie et empêcher celles de la Thessalie et de l'Epire, il ne céda qu'à l'indignation des Ruméliotes en permettant au gé-

néral Chiirch de chasser les Turques de la Grèce occidentale, et au prince Ypsilanti d'attaquer la lioeotie et de s'avancer vers les Thermopyles. Ce fut la niéine nécessité, qui le força à déclarer aux résidens des trois puissances, qu'il ne pouvait retirer ses troupes derrière la ligne d'Asspropotainos, que contre son attente on avait donnée pour frontière au nouvel état.

Mais lors même que l'idée d'un état grec avec des frontières étendues et un gouvernement vraiment national, serait entrée dans ses conceptions, ses principes et ses opinions se seraient opposés au développement d'un système digne de l'ancienne renommée du pays et de son avenir.

Refondre l'éducation publique d'après des principes réclamés par l'état du pays et par celui des sciences et de la civilisation, afin de donner une direction salutaire à l'étonnante activité de l'esprit national, aurait été la première condition d'une marche contraire à la sienne. La gloire de la Grèce ancienne et les destinées de la Grèce moderne y étaient également intéressées. Puis fonder des institutions capables de garantir les droits publics, pour lesquels on s'était battu, et de paralyser par leur énergie même, l'esprit révolutionnaire s'il y en avait en Grèce, aurait été la seconde.

Pouvait -on raisonnablement attendre des pareilles démarches, d'un homme à qui l'état actuel des sciences était entièrement inconnu, qui, de la Grèce ancienne ne connaissait pas même la langue et qui avait un mépris souverain pour tout ce qui entrait dans le système de la haute instruction, pour qui la philosophie était une chimère et la gloire de l'ancienne Grèce une fantaisie d'école inutile et même dangereuse pour les besoins actuels de la société. — De plus, aurait -il po, de bon gré , fonder des institutions politiques et donner

des garanties aux droits acquis par tant de sang versé, lui, qui pendant toutes les chances de sa jeunesse passée à Coifu et à Venise, n'avait vu dans la société, qu'un amas d'hommes intéressés, contenus par la force et dirigé par la fraude et qui dans sa carrière diplomatique n'avait fait qu'assister aux combats des gouvernemens absolus, contre l'esprit audacieux et novateur qui ébranla l'Europe jusque dans ses fondemens? Outre cela il méprisait, non seulement les Grecs, mais les hommes en général , et il ne les crut capables d'être rniis et gouvernés que par des motifs d'intérêts personnels et par des passions. 11 partageait ce mépris avec bien des personnes de marque, qui d'après leur position sociale, ne voyaient des hommes que le faible et les vices, et de la société rien que le côté abandonné à la corruption et l'intrigue. Si donc il établit un gouvernement tel que nous l'avons vu , c'est qu'à cet égard ses vues et ses principes tombèrent d'accord avec ses projets.

11 ne fut pas d'un coeur méchant, mais perverti par la méchanceté des autres et endurci par l'expérience, de plus, emporté par la plus forte des passion, celle du pouvoir, et aveuglé par une vanité extrême. Sa conversation était à la fois animée et variée. Jamais le mot ne lui manquait, il s'en empara même exclusivement, et, préoccupé comme il le fut de sa supériorité, il n'écoutait presque que lui-ïuême, sans se soucier des opinions d'autrui. 11 désirait être aimé, de manièi^e qu'il goûta même avec délices, des démonstrations hypocrites d'admiration et d'attachement. De même, il était sobre et laborieux; sa table, son ameublement et ses habitudes, tout annonçait en lui l'homme simple et dédaignant un luxe, qui sans rehausser le mérite, nuit à la véritable considération.

Le jour ne suffisait pas à ses travaux administratifs et à la correspondance qu'il entretenait, soit avec ses employés, soit avec les étrangers. Cependant cette activité resta sans résultat salutaire parce que les détails de l'administration et de l'économie politique lui étaient entièrement inconnus; et si des hommes expérimentés, indigènes et étrangers, ce qui arriva assez souvent, lui adressaient leurs observations et leurs conseils sur ces objets, il ne voyait dans leurs démarches que des doutes exprimés contre son expérience et son aptitude aux affaires. 11 traita donc ces conseils avec indifférence et même avec dédain, croyant ainsi faire preuve d'une supériorité générale , dont l'idée le préoccupait toujours et le rendait aveugle vis-à-vis de ses intérêts et des dangers de sa situation. On comprendra alors comment tout ce qu'il a essayé dans les différentes branches de l'administration, à tourné contre lui et a augmenté le chaos d'affaires commencées et abandonnées, qu'il a léguées à ses successeurs.

Au milieu de tant d'abus de pouvoir et d'autorité et de tant de méprises administratives, il ne lui reste qu'un seul mérite, c'est celui d'avoir maintenu l'ordre et la sécurité publique dans un pays , qui y aspirait toujours, sans pouvoir jamais l'atteindre. Il est vrai, que les désordres cessèrent de la libre volonté du peuple, mais pour affermir et maintenir la tranquillité, il fallut adopter une suite de mesures, que le Président, aidé d'abord par le conseil d'hommes sages et intelligens, fit exécuter avec circonspection et fermeté. Il fallut rabattre les prétentions des chefs militaires et politiques et placer la masse des laboureurs dans une position où ils n'avaient à craindre, ni les avances des primats, ni les gaspillages des soldats, accoutumés les uns et les autres à vivre ou à s'enrichir aux dépens

du paysan; et le Président y a réussi. Sous l'égide de la sécurité publique, ce peuple sobre et laborieux, parvint en peu d'années à rétablir ses cabanes et ses maisons, détruites par la guerre; à mettre à profit les ressources qu'il s'était ménagés, ou qu'il venait de s'ouvrir, pour acheter des instrumens d'agriculture, des boeufs, des chèvres et autre bétail, et pour reprendre la culture du sol, qui dans ce pays fertile et en grande partie désert, lui rendait d'autant plus que le Président avait soin de ne pas le charger de nouveaux impôts.

Il est vrai, que là se borna tout ce qu'il fit pour les cultivateurs ; du reste, point de secours en semences, en bétail, en instrumens aratoires, à ceux, qui, par leur indigence, étaient contraints de cultiver la terre avec la hache; point de soulagement, en cas de malheur; point de changement dans le système onéreux de percevoir et faire transporter les dîmes, point de routes pour ouvrir l'intérieur du pays et faciliter les communications; point de mesures pour ouvrir les émissions des lacs, négligés pendant la guerre, et faire écouler les eaux en stagnation dans les vallées jadis florissantes; point d'encouragement pour faire rétablir les rigoles creusées dans les marais, et l'irrigation des terres, par les fleuves et les fontaines; point de mesures pour opérer un changement dans l'agriculture, qui reste encore dans toute la simplicité des tems d'Hésiode, Par suite de cette incurie léthale d'un gouvernement plongé dans les projets et les soins du plus aveugle égoisme politique, on vit des cultivateurs reprendre le chemin de la Turquie , d'où ils étaient venu pour chercher asile et travail. Bientôt ils furent rejoints dans leurs émigrations par des Grecs indigènes, descendus des montagnes ou revenus des îles vers les débris de leurs villages, puisque ceux aussi trompés dans leurs espérances,

allaient chercher en Thessalie ou sur les côtés de l'Asie mineure, des secours, qui leur furent refusé dans leur pays natale.

Par suite de ce triste délaissement, la population de la Grèce au lieu d'augmenter sous l'égide de la paix, diminua mois par mois; mais la sécurité de ceux qui restaient, était un bien si grand et si inouï pour ces hommes malheureux, il était en même tems pour eux la source de tant d'autres biens, que ce bon peuple n'eut pas même la pensée de demander à son chef, autre chose que cette base indispensable à tout ordre social, 'et qu'il l'a pleuré et le pleure encore comme son père et son bienfaiteur.

Nous nous trouvons au point où nous pourrons résumer ce qu'il fallait dire sur le gouvernement du Président, non pas pour nous appesantir sur sa renommée, qui appartient à l'histoire, mais pour peindre l'état actuel de la Grèce, qui en grande partie est la conséquence de son système.

Le Président pour s'assurer la possession de la Grèce, voulait s'appuyer sur la classe la plus passive et la plus tranquille du peuple, et il a réussi en effet à procurer aux laboureurs, la possibilité de se livrer en paix, à leurs occupations utiles. 11 ne voulait pas de compétiteurs de son autorité, et au lieu de contenir les hommes indépendans, il tâcha de les ruiner ou de les détruire. Son peuple pour être plus obéissant et moins égaré, ne devait pas être trop instruit, et il alla jusqu'à déshériter la Grèce de son ancienne gloire, en comprimant l'instruction solide et en réduisant l'étude des hautes sciences à l'acquisition de quelques connaissances nécessaires pour le service public, et cela parmi un peuple, qui déjà avant la révolution, malgré le gou vernement ombrageux de ses oppresseurs, avait su or

ganiser et faire fleurir des écoles helléniques, des lycées, et même une académie, 11 avait besoin d'une autorité forte et* il confisqua tous les droits publics et individuels. Comme chef de l'état, il devait faire respecter sa volonté et il la mit seule à la place de toutes les lois. Pour y arriver, il avait besoin d'influencer les tribunaux et il les dressa de manière, que toute justice en fut bannie, et que lui seul, resta maître des biens, de l'honneur, de la sécurité et de la vie de ses concitoyens dévenu;s ses sujets. Pour mettre ses plans à exécution, il avait besoin de collaborateurs nombreux et sûrs, et il alla jusqu'à chercher dans les rangs de la corruption, pour trouver de la fidélité, et parmi les malfaiteurs pour trouver du dévouement. Pour connaître les intentions de ses adversaires, il devait faire surveiller, et il créa un dédale d'espionnage et de délations, qui enveloppa même le sanctuaire des pénates et celui des autels. Lhomme devenu suspect ou persécuté, ne trouva plus où se sauver, l'administration, les tribunaux, l'église même étant conjurés, pour le rejeter entre le bras de fer, desquels il venait de s'échapper; et tel fut le complètement et pour ainsi dire l'énergie de cette compression, que nulle part, il n'y eut ni adoucissement ni relâche.

Un tel système ne pouvait être toléré, car la dissolution morale y était attachée à la dissolution politique, et il ne pouvait pas tenir, car dans la politique comme ailleurs, les ressorts se brisent quand ils sont trop tendus, et les roues de la machine se retournent contre celui qui l'a mal lancée.

Le Président ne s'en aperçut que trop tard, lorsque peu de jours avant sa mort, il me déclara qu'il était à la fin de ses mesures et de ses moyens. Il avait étouffé la confiance jusque dans le sein des familles et

il sentit la méfiance s'attacher à ses propres pas et contrarier toutes ses actions. II avait organisé les haines, et les haines se coalisèrent contre lui, sa famille et ses partisans. Il s'était accroché aux abus d'une civilisation décrépite, et par ces mêmes abus, il \it tomber ses affaires dans un dérangement complet. Il avait mis en mouvement les ruses d'une méchanceté raffinée, et les hommes méchans ne tardèrent pas à le perdre, lui et ses opérations, dans l'opinion publique. Il compta encore sur la jeunesse qui devait être élevée dans les principes de sa politique, et il attaqua jusque dans la racine, le développement moral et intelectuel des générations à venir. Enveloppé dun tissu d'hypocrisie, de fraude et de violence, il ne pouvait faire le bien, quand même il l'aurait voulu, et même la tranquillité qu'il procura au pays, fut sans fondement et sans avenir. Mal habile, ou mal avisé dans tout ce qui regardait l'administration, les finances et la législation, il n'a laissé aucun établissement, aucune institution, aucune loi, qui pourraient honorer sa mémoire. Même la ferme modèle, instituée pour aider l'agriculture, et désorganisée bientôt après, et l'orphanotrophée d'Egine, qu'il vit encore lui-même se changer en un lazaret et en une maison de corruption, pour les malheureux enfans qu'on y avait entassés, montraient son gouvernement comme malencontreux et pervers, alors même qu'il voulait faire le bien. Il n'y a donc dans tout l'héritage qu'il a laissé à la malheureuse Grèce, qu'un fardeau d'abus, de désordres et de misère et, avant tout, un exemple terrible mais profitable, pour ceux, qui après lui seront appelés à gouverner le pays.

II nous reste à dire quelques mots , sur sa politique extérieure. Il avait commencé par afficher l'intérêt et l'attachement qu'il portait à la Russie, et faisant croire

qu'il gouvernait la Grèce dans les vues de cette puissance, il s'était aliéné la France et l'Angleterre. Pour pallier cette conduite, il déclara et me le dit à moimême, que la France et l'Angleterre avaient toujours eu des sentimens hostiles envers la Grèce; que la France en chassant les Maniotes de Calamata, voulait s'emparer du Péloponèse, et que l'Angleterre en proposant de meilleures frontières pour la Grèce, ne désirait qu'entamer des transactions interminables avec la Porte, pour compromettre l'existence même du pays. Je ne sais s'il croyait cela même de la France, qui n'avait cessé de lui envoyer des subsides de tout genre, mais le système de son gouvernement le força à le faire croire aux autres et de prendre sa position d'après ces vues.

Cependant, cette position était fausse et même fâcheuse. On ne la pouvait défendre qu'autant que la paix durerait en Europe; on était perdu aussitôt que la guerre viendrait à éclater entre l'Angleterre et la Russie. Le Président finit par en sentir tout le danger, mais il était trop tard pour changer de direction; outre cela, il avait mal fait sa besogne envers la Russie elle même, quelques fussent ses intentions sous cet égard.

A son arrivée dans la Grèce, la Russie avait un parti puissant dans le pays. Presque toute la nation lui fut dévouée, comme on l'est encore dans les îles ioniennes et surtout à Corfou, et elle montra son attachement par des démonstrations non équivoques et même blessantes pour les Anglais et les Français, qui en furent témoins à Egine, à Syre et ailleurs. A la mort du Président ce parti fut détruit, et la Grèce, presqu'entière, fut animée par des sentimens opposés.

Ce fut bien le Président qui chargea l'odieux de son système sur ses protecteurs et qui dirigea le bras

russe à Poros et à Calamata, contre Hydra et Maina, ei- devant les plus attachés à la grande puissance du nord et les plus fermes soutiens de son influence; en cela et sans le vouloir, il a bien mérité de la Grèce, parce qu'aucun pays ne peut arriver à l'indépendance et au bien-être qui en dérive, s'il est dirigé par un intérêt extérieur, mais il a mal mérité de la Russie, qu'il a dépossédée dans ce pays renaissant, de l'influence, que ses liaisons de commerce, et la communauté du culte, que l'indépendance de la Grèce même lui semblèrent assurer à jamais.

QUATRIEME SECTION

La Grèce sous le gouvernement du comte Augustin, frère de Jean Capodistria.

JLiE premier qui aurait diî profiter de cet exemple, fut le comte Augustin Capodistria, mis par le sénat à la tête du gouvernement provisoire après la catastrophe sanglante de son frère. Jamais pays ne fut plus disposé à oublier ses griefs et à rétablir son union , que ne le fut la Grèce après cet événement déplorable. L'horhme contre lequel l'opposition avait été dirigée, n'existait plus. La manière dont il était tombé victime de la vengeance d'une famille outragée, causa des regrets, même à ses adversaires, et disposa les âmes les plus insensibles à des sentimens de réconciliation.

Jamais l'opposition n'avait voulu aller aussi loin. On s'aperçut des dangers qu'on courrait,' si les haines ne s'étegnaient pas sur le tombeau de celui qui les avait allumées. Le pays stupéfait resta tranquille et la paix publique ne fut pas troublée. En quelques lieux, comme à Argos où l'on craignit les soldats restés sans solde, les habitans s'armèrent d'un commun accord, pour défendre leurs propriétés nouvellement acquises, et on voyagea dans le Péloponèse et en Romélie avec la même sécurité qu'aux jours du Président. La Grèce par son maintien et sa tranquillité montra

encore une fois, de la manière la plus éclatante, qu'elle veut la paix et le bon ordre, et qu'elle saura le conserver, si les efforts d'une population divisée par villes et villages, sans organisation et direction commune, ne sont pas paralysés par des forces compactes et intéressés à le troubler.

Le gouvernement provisoire, composé du comte Augustin, de Colocotroni et de Coletti, ne devait garder le pouvoir que jusqu'à la réunion du congrès déjà convoqué par le Président. 11 avait été reconnu presqu'au même instant où il fut établi Syra et les autres îles renoncèrent à leur opposition. Elles reçurent les nouvelles autorités envoyées de Xauplie et Hydra, même avec les députés de l'opposition qui s'y étaient réunis ! tâchant d'entrer en accommodement. On ne demanda ! que l'oubli du passé, liberté des élections et sécurité pour , le lieu où l'assemblée devait se réunir; mais du côté opposé des sentimens d'une autre nature prévalurent. Le comte Augustin n'avait pas la réputation d'un homme méchant. On lui reconnaissait un coeur bon et sensible, mais point de capacité et de caractère. Lancé à l'improviste dans une carrière dangereuse, il y apporta les prétentions de feu son frère, sans avoir son expérience. Bientôt, il dévoila ses passions, sans savoir ni les modérer ni les cacher, et, ne trouvant ni en luimême, ni hors de lui, les moyens de s'ouvrir une route nouvelle, il commença son gouvernement par déclarer qu'il suivrait la direction et même les traces de son frère, et il resta fidèle à sa parole. Aucun des actes du dernier gouvernement ne fut adouci, aucun des prisonniers d'état ne fut mis en liberté, et bientôt on s'aperçut que l'ancien système n'était pas même plus accompagné de ces ménagemens par lesquels la prudence de son auteur avait su le tempérer. Alors tout espoii

d'accommodement reposant sur des concessions réciproques, s'évanouit et lorsque même le comte Augustin aurait voulu s'y prêter, le parti de feu son frère, qui l'avait porté au pouvoir, s'y serait opposé. Ce parti s'était plus étroitement rapproché après les violences de Poros et les atrocités avec lesquelles on avait forcé les élections pour le congrès. Le meurtre de leur chef, les frappa un moment de stupeur, mais en hommes habiles et déterminés les chefs de la faction s'entendirent bientôt sur les mesures à prendre. Presque tous étaient des hommes compromis. Les uns avaient des comptes à rendre, qui ne supportaient aucun examen, d'autres avaient participé aux arrestations et aux persécutions d'hommes innocens, qui après la pacification devaient reparaître sur la scène. Presque tous étaient des gens sans aveu et sans avenir, qui se croyaient perdus si le pouvoir leur échappait, ou du moins s'ils étaient forcés de le partager avec leurs adversaires. Pour eux il ne s'agissait pas seulement de garder ou de perdre les honneurs et les avantages de leur situation, mais encore de se sauver ou de se perdre eux-mêmes. Ils résolurent donc de retenir par la force, le pays qui bientôt menaçait à leur échapper, et s'il le fallait, de pousser les affaires jusqu'à des nouveaux bouleversemens pour couvrir tout, comptes, actes et responsabilité du manteau sanglant de la guerre civile. La société du Phoenix subsistait dans toute sa vigueur. Pour elle et pour toute sa légion disséminée par cohortes sur le continent et sur les îles, le comte Augustin, quelqu'incapable et méprisable qu'il fut, était l'étendard de ralliement; ils le placèrent à leur tête et le portèrent dans la direction que leur intérêt, leurs passions et finalement leur désespoir les détermina à prendre.

L'esprit de ce parti se fit sentir par Temportement avec lequel on procéda dans le jugement de George Mauroinicliali, traduit devant un tribunal militaire, quoiqu'il appartenait à l'état civil, par l'acharnement avec lequel on poussa à la calomnie et à la vengeance. Ce ne fut pas seulement l'opposition, mais encore deux des puissances alliées qu'on tâcha envelopper dans la complicité de l'assassinat du chef d'état, et le comte Augustin, que je vis quelques jours après cet événement fatal, s'écria: ,,Oui, Monsieur, c'est la France, c'est l'Angleterre qui ont assassiné mon frère." Comme je lui déclarais que je ne comprenais rien à ce propos étonnant, et que peut-être il voulait dire que son frère avait péri par suite de la réaction qu'on supposa fomentée par ces deux puissances, il protesta contre cette explication de circonstance, articula de nouveau son accusation dans les mêmes termes et osa même me proposer de l'écrire à la cour de Bavière. En même tems le capitaine R***, passé du service russe au service du Président, parcourait les rues en forcené, et dans le corps -de -garde, il criait, qu'il brûlait de se rassasier du sang des assassins et de ce , , scélérat Miaulis" qui après un tel forfait, osait encore venir dans le port de Nauplie pour négocier, sur quoi le commandant de place, Italien et antérieurement compromis dans les troubles de son pays, lui dit, en ma présence et entouré d'officiers supérieurs de la garnison: „Tranquillisez-vous, Monsieur le capitaine, vous verrez encore pendre tous ces coquins -là." Le même jour les capitaines de la garde nationale, organisée à la liàte à Nauplie comme à Argos, furent avertis, que la police distribuait de l'argent à la populace pour la faire crier vengeance. On ne doit quau calme de la garnison et à la sagesse de la population de la capitale, que des scènes san-

glantes aient été empêchées. Le sénat composé, en grande partie, des membres les plus dévoués à la faction, était dans la mênie exaspération et trouva bientôt occasion de la prouver.

Une députation composée de ]Mohsieùr Tricoupis, de Zaimis et Miaulis, arriva de Hydra, sous la sauvegarde de l'alliance, pour traiter. Ses lettres ne furent pas adressées à la commission du gouvernement, mais au sénat qui l'avait instituée. En même tems quelques réfugiés de Hydra débarquèrent près de Nauplie croyant, que après la mort du Président ils n'avaient plus besoin d'en rester éloigné. Cela suffit pour les jeter dans les prisons et pour renvoyer avec dédain les députés. On refusa même d'entendre leurs propositions. Après la séance dans laquelle le sénat avait pris celte résolution sinistre, je vis Monsieur Tatzi-Manghina, membre de ce corps, homme de bien et de sentimens modérés. Profondement ému et prévoyant les conséquences terribles de telles mesures, il s'écria: „Toute la nation ne désire que rester en paix; c'est avec des barres de fer que ces malheureux poussent le peuple à la révolte et les partis au désespoir. Ils veulent la guerre; et la guerre arrivée, ils n'auront les moyeiià de la soutenir,- ils perdront la Grèce et seront euxmêmes perdus."

En même tems qu'on insultait la députation de Hydra, une escadre passa dans l'Archipel pour faire changer les élections des îles , pendant que les Hydriotes menacés d'être anéantis par des bâtimens russes, restèrent bloqués dahs leur port.

Malgré toutes les réclamations, on înisisfà, pour que le congrès se réunît à Argos, au milieu des forces armées du parti. On arrêta les députés de Maina à Astros, oil réfuta des passe -ports à d'autres, ou on les

jeta en prison, quand ils avaient pénétré jusqu'à Nanplie ou Argos. On empêcha les députés réunis à Hydra de débarquer aux Moulins, et pour faire reconnaître les élections les plus arbitraires et voiler les indignités qui y furent commises, on donna au sénat le droit délire une commission parmi les députés, laquelle aurait le droit de vérifier les pleins -pouvoirs de tous les autres; bien sûr quavec cette mesure chaque député contraire au parti, serait écarté

Mais telle fut la force et la détermination avec laquelle l'opinion publique, dans les derniers tems du Président, avait lutté contre la violence des élections et résisté aux passions et aux projets sinistres du parti désespéré, que même dans le congrès mutilé et comprimé d'une manière aussi inouïe , une puissante opposition commença à se développer, et qu'on rencontra des adversaires et même des ennemis là, où l'on avait cru trouver des alliés.

Cette opposition trouva un centre d'union et de force dans les capitaines Roméliotes choisis pour représenter les armes dans le congrès. Les Grivas, les Servas, les Chrysiotis reparurent sur la scène, tous disposés à se rallier contre le frère de celui qui les avait repoussés et relégués dans la classe des invalides. Outre cela ils avaient à faire valoir des réclamations déjà reconnues par les congrès d'Astros et de Troezène, mais jamais admis par le pouvoir exécutif. Alors leurs amis politiques leur faisaient comprendre, que la nation seule, librement représentée, pourrait satisfaire à leurs demandes légitimes, et leur donner des garanties.

A la tête de ses confidens se trouva J. Coletti, Roméliote lui-même et depuis long -tems lié avec ces capitaines de sentimens et d'intérêts.

Comme membre du gouvernement provisoire placé

entre le comte Augustin et Colocotroni, il avait été contraint par sa position isolée de suivre la direction des deux autres; mais en homme de grands moyens et connaissant bien les choses et les hommes, il prévit que bientôt le moment arriverait où il pouvait se séparer des collègues dont il blâmait les mesures funestes, et prendre une position indépendante où il dominerait le mouvement politique de son pays C'est lui qui réuni à Tatzi-Manghina, rallia les capitaines, et les réunit avec les députés résolus ou indécis des îles de la Romélie et de la Morée même, les primats surtout, qui relevèrent leur front, courbé sous la domination précédente.

De cette manière, toute l'opposition qu'avait soulevée le Président, reparut retrempée, plus compacte même et mieux organisée que jamais. Elle avait son centre dans le congrès et au milieu du camp ennemi, ses appuis dans les deux peuplades les plus déterminées de la Grèce, les Mainiates et les Hydriotes, et ses membres partout, puisqu'il était bien clair qu'elle exprimait et représentait les sentimens nationaux. Elle commença par protester contre la commission choisie par le sénat: aucun député indépendant du pouvoir, ne voulut lui soumettre ses mandats, et comme sur cette commission reposait tout le plan d'opération de leurs adversaires, la question qui la concernait, devint la question vitale. Le parti Capodistria, quoique troublé et même confondu par l'apparition et l'accroissement subit du parti opposé, n'en fut cependant pas ébranlé. La commission choisie par le sénat, continua à examiner et reconnaître les nmndats des députés attachés au parti dominant; aucune irrégularité, aucune réclamation, aucune complication des élections, qui en quelques éparchies avaient été faites jusqu'à trois reprises, n'arrêta

ni son zèle ni sa résolution. Elle voulait et elle devait arriver au complètement des deux tiers du nombre entier des députés, nécessaires pour ouvrir le congrès. Lorsqu'on eut ce nombre de „députés du pouvoir" (nXr}~ çiÇoîoioi ToT y.çârovç) comme les appellait Th. Colocotroni dans une lettre écrite au préfet de Corinthe, on ne s'occupa plus de la protestation des autres. Le congrès des „plénipotentiaires du pouvoir" commença. Le comte Augustin tint le discours d'ouverture et déposa son pouvoir au sein de ses fidèles. C'était une scène convenue d'avance. Le lendemain il fut proposé et élu Président (nçôedoog) de la Clrèce.

L'opposition après avoir épuisé tous les moyens de persuasion et de transaction pour amener ses adversaires à une conduite conciliatrice, avait exactement suivi leurs niouvemens. Les partisans du gouvernement s'étaient réunis ; les opposans formèrent aussi leur réunion. A l'instar des autres ils désignent un Président; ce fut Panoutzo \otaras, vieillard vénérable de quatrevingt ans.

De même, ils s'entendent sur la composition d'un nouveau gouvernement, ouvrent leur séance simultanément avec leurs adversaires, et comme eux publient une proclamation. De cette manière, l'assemblée d'Argos était sur le point d'avorter du monstre d'un double gouvernenient et d'un double congrès d'hommes exaspérés, les uns contre les autres au milieu de forces armées, divisées comme eux-mêmes de sentimens et d'intérêts.

Au lieu du congrès, il y eut la garde du comte Augustin et un corps considérable sous les ordres de Zavellas, nommé capitaine de garde de l'assemblée. Outre ces deux corps, la cavalerie de Calergis était casernée dans la ville. L'artillerie et le corps de l'infanterie régulière étaient tout près à Xauplie. De plus,

ïes chefs influens du parti tels que Colocotroni, le général Rangos et A. Metaxas, avaient aussi de nombreuses gardes privées De l'autre côté, les capitaines Roméliotes reprenant leur ancienne coutume, n'étaient pas venus sans de nombreuses suites militaires, et Th. Grivas avait même pris à son service une soixantaine d'Albanais Turcs, venus de Candie pour retourner dans leur pays; de manière qu'Argos fut encombré de militaires prêts à se battre pour l'intérêt ou la sûreté des chefs auxquels ils s'étaient déjà attachés, ou sur le point de s'attacher encore. Jusqu'à l'ouverture du con~ grès par le comte Augustin, le plus grand nombre de ces hommes était resté indécis sur le parti à prendre, mais les démarches téméraires de cet homme étourdi commencèrent à embarrasser ses propres défenseurs, et les exhortations de leurs anciens chefs finirent par les ébranler. Le soldat grec , quoiqu'endurci par le métier des armes, reste toujours citoyen et dévoué à sa patrie, il a même des opinions arrêtées sur l'établissement des lois, puisque les Turques eux-mêmes commencent à comprendre que c'est contre le pouvoir des hommes violens et pour l'avantage de tout le monde qu'elles doivent être mises en vigueur. S'apercevant de la scission qui venait d'éclater, les troupes s'empressent de s'informer quels sont les desseins de l'opposition. On leur dit, qu'-elle veut rétablir l'indépendance, les lois et la justice bannie sous le gouvernement passé et faire reconnaître par une assemblée libre les droits et les réclamations que leurs cliefs élevaient pour eux-mêmes et pour tous ceux qui avaient porté les armes. On en appelle à leur patriotisme et à leur dévouement à la cause de la patrie, et cet appel est compris à l'instant. Le même jour où le comte Augustin déposa le pouvoir, les défections commencèrent. Le lendemain

elles augmentèrent d'une manière alarmante. Des compagnies entières, même de sa garde, passèrent dans les rangs opposés, et son parti se voit perdu, s'il hésite encore sur le seul moyen qui pouvait le sauver. On teint conseil de guerre. Les généraux Colocotroni, Zavellas et Rangos, le comte A. Metaxa, F. Rhodios, ministre de la guerre, sont présens. Colocotroni déclare que tel est l'esprit des soldats et l'emportement dont ils sont animés, qu'en deux jours on n'en aura plus aucun et qu'on sera livré à la discrétion des ennemis. j,Il n'y a, continua- 1- il, qu'un seul moyen de salut, c'est d'attaquer, de compromettre par cette démarche inattendue, le reste de nos troupes avec les autres, et d'en finir à jamais avec l'opposition par la force." — Cet avis, suggéré, dit -on, par le comte A. Metaxa et secondé même par un grand protecteur étranger du parti, dont le nom et le conseil fut consigné dans une lettre interceptée, fut adopté par le conseil. Le même jour, les troupes régulières et le bataillon d'artillerie se mirent en route pour s'y établir. Le lendemain, l'opposition fut attaquée dans les rues et dans les maisons.

Elle ne s'y était pas attendu. Jamais ni Coletti ni aucun de ses amis n'avaient cru, que sous les yeux mêmes de l'alliance et en présence de Monsieur Stratford Canning, leurs adversaires oseraient venir à une extrémité, telle que d'attaquer les mandataires du peuple avec des canons, et commettre un attentat inoui dans les annales de l'histoire. C'est pourquoi on n'avait point de plan arrêté de défense, on manquait même de munitions et de fusils , et on dut ménager les coupes jusqu'à ce qu'on eût intercepté des cartouches destinées à l'ennemi. Cependant les troupes Roméliotes s'étaient accrues jusqu'à 1200 hommes. Sol-

dats et capitaines, tous étaient des hommes aguerris, en grande partie des héros de Misolonghi.

Sans peur et sans hésitation sur les mesures à prendre, ils surent bientôt se concentrer dans un quartier de la ville, et combiner leur plans de résistance. Chaque maison fut défendue comme un fort, et le soir arriva, sans qu'on eût ébranlé leur courage. Le second jour, des pluies et des orages contribuèrent à tempérer la chaleur des assaillans: on le passa en pourparlers; mais le troisième, la faction du comte Augustin était mieux préparée. A midi, les attaques recommencent, secondés par le canon; plusieurs maisons sont enlevées d'assaut par des troupes régulières, et quelques braves que furent les Roniéliotes, ni eux ni les députés qu'ils défendaient, ne seraient échappés à l'extermination, si l'intercession des résidens de trois puissances et de Monsieur Stratford Canning n'avait pas fait fléchir les ennemis acharnés à leur perte. On leur accorda donc le libre passage à Corinthe, De là, les députés s'établirent à Perachora, village situé dans les montagnes de l'autre côté de l'isthme, derrière les défilés de la Mégaride. Les chefs militaires se portèrent à Mégare pour y déloger les troupes du comte Augustin et s'y ouvrir une communication avec la Grèce orientale. En même tems, des détachemens furent envoyés vers Lepante et Misolonghi pour entraîner la Grèce occidentale dans la même cause, qui bientôt est proclamée cause nationale de l'indépendance et de la constitution. Déjà à Argos l'opposition avait choisi un gouvernement de trois membres, Coletti, Zaimi et Contourioti, et comme les deux derniers étaient absens d'Hydra, Coletti seul prit la direction des affaires.

Le parti désespéré avait manqué son coup. Les adversaires lui étaient échappés, et bientôt ils se sont

lé

répandu en maîtres dans les éparchies de la Grèce orientale et occidentale. On a bien réussi à amener la guerre civile, elle ravage des provinces qui à peine commencèrent à sortir de leur ruine; mais on se sentit frappé au coeur, et l'opinion publique s'éloigna à jamais d'un homme qui n'avait pu maintenir l'autorité de son frère, sans rompre avec le canon le congrès national. Pendant qu'on se bat à Mégare, à Livadie, à Salone, à Delphi et sous les murs de Lepante, les députés du pouvoir, rentrés à Xauplie, ouvrent leurs séances et passent une suite de décrets pour atteindre leurs adversaires, décerner des statues colossales à feu Jean Capodistria, le Président, et des églises à S.Jean l'Evangéliste; frapper d'ignominie les descendans de ses assassins, qui ne sont pas encore nés; faire légaliser les comptes du dernier gouvernement et reconnaître les réclamations de la famille Capodistria, pour couvrir le vide du trésor par du papier-monnaie, et lui donner un cours forcé; pour faire une constitution, et conférer par elle au comte Augustin un pouvoir presque absolu. Mais avec tous ces décrets, les affaires n'en marchèrent pas mieux. Pendant qu'on lançait des anathèmes contre les Roméliotes, on vendait des canons au bazar de Nauplie, et lorsque les ennemis s'emparaient d'une ville après l'autre, on multipliait les membres de la police secrète, et on multiplia même ces polices au point qu'il y en avait quatre à Syra, lesquelles finirent par s'accuser près de leur chef à Xauplie et se détruire l'une l'autre; mais, pour pousser le dévergondage jusqu'à son comble, et dans un tems où on manquait de pain pour nourrir la garnison, on paya au petit nombre des députés qu'on était parvenu à retenir à leur poste, la somme de 40,000 écus, afin qu'ils passassent les derniers décrets sur la nouvelle dignité du chef de l'état

et sur l'étendue de son pouvoir. Les quittances des sommes , que ces dignes représentans ont touchées, sont encoie au trésor, signées de leur propre main.

A mesure que le comte Augustin, non rebuté par le mativais succès de l'attentat d'Argos, s'avançait dans cette direction, il se vit abandonné peu à peu par des amis, qui jusqu'alors avaient affronté l'indignation publique pour lui rester attachés. La désertion commença parmi les députés. On tâcha de les retenir même par la force. Le député d'Andros, déjà embarqué, fut arrêté et ramené par la police. En vain protesta-t-il, s'appuyant sur son caractère d'inviolabilité. On lui déclare qu'il n'est pas blessé comme député, mais retenu comme un individu qui avait voulu s'éloigner sans permission de la police. D'autres mandataires restèrent eachés chez leurs amis, pour ne pas être forcés de prendre part à des séances, dont les travaux étaient d'avance marqués du sceau de la réprobation publique. Le sénat lui-même commença à fléchir puisqu'on commença à le soupçonner; on fut jusqu'à attaquer la famille de son Président, le vieux Th. Tzamados, le seul primat Hydriote qui fut resté attaché au parti des Gapodistria. C'est à son fils, jeune homme estimable contre lequel on s'acharna. Comme gouverneur de Syra, il s'était refusé d'entrer dans les projets de persécution du gouvernement. Il fut donc accusé par la police secrète, de conspirer avec la puissante famille Contourioti d'Hydra. On écrivit au comte Augustin, qu'il était sur le point de se marier avec la fille de George Contourioti et de livrer à son beau -père l'île importante dont l'administration lui était confiée, et celui-ci sans s'inquiéter ni de la source ni de la nature de la calomnie, fit appeler le père pour se plaindre de la perfidie de son fils. Bientôt tout le monde s'aperçut qu'il

n'y avait plus rien de solide dans ce parti, jadis si redoutable, et que la catastrophe menaçante de l'autre côté de l'isthme une fois arrivée, la débâcle deviendrait générale.

Aussi long-tenis qu'on avait cru possible de maintenir le comte Augustin au pouvoir, le parti groupé autour de lui resta fidèle à ses vues et à ses desseins primitifs. Lorsque pendant mon voyage dans les îles, je me trouvai à N dans une famille des plus attachées à la maison Capodistria, un de ses membres, qui fut bientôt après nommé à une préfecture par le comte Augustin, me prenant pour un des adhérens de son parti, termina une conversation sur les affaires publiques de la Grèce, en me disant: „Eh bien, Monsieur, vous ne vous laissez pas tromper par les apparences et les protestations. Vous voyez au fond des choses, et vous savez, qu'aucun étranger ne gouvernera la Grèce, si nous pouvons parvenir à consolider le pouvoir de la maison Capodistria." Voilà le dernier mot du parti resté dans toute sa force, même après la catastrophe du comte Jean et après l'incapacité reconnue de son frère.

Mais, pendant que dans les provinces on y tenait encore, on en était revenu, au moins en partie, dans le centre des aff"aires. On savait que la conférence de Londres s'occupait plus que jamais de trouver au comte Augustin un successeur dans une des maisons souveraines de l'Europe, et on reconnut comme impossible de maintenir, contre le choix des trois puissances, un chef incapable et chargé de tout l'odieux de la famille et de sa faction; c'est alors que le comte A. Metaxa, qui avait proposé et fait passer à Argos la nomination du comte Augustin à la présidence, se retira du congrès, suivi de ses amis, et que même le vieux Coloco-

troni lui tourna le dos, en proposant à l'assamblée de Nauplie une adresse à la conférence de Londres, dans laquelle on la priait d'accélérer son choix et de combler le voeu de la Grèce en lui donnant un souverain. A celte époque on se flatta d'avoir pour souverain S. A R. le prince Frédéric des Pays-Bas, et l'espoir de le voir arriver avec une partie des trésors qu'on supposa à son père, fit tourner les têtes à bien des personnes jusqu'alors attachées à la famille Corfiote. Le comte Augustin en fut confondu, il commença déjà à parler philosophie, et vanta les agrémens d'une vie retirée des affaires ; mais il ne désespéra pas encore puisque du parti de son frère il y avait toujours une poignée d'hommes qui lui restaient entièrement dévoués. L'administration, la fïotte, les forces militaires à Eleusis, à Salone, et en plusieurs endroits de la Grèce occidentale, le corps tactique et les garnisons de la capitale lui obéirent encore et, pour retremper l'esprit de son parti, les résidens des trois puissances reconnurent son autorité. 11 est vrai, que cette démarche ne fit pas fléchir les opposans, et que des protestations arrivèrent de toutes parts, mais au moins l'alliance paraissait engagée dans cette mauvaise affaire, et le gouvernement en décadence en sut profiter autant que possible.

Immédiatement après, la nouvelle se répandit que S. A. R. le prince Othon, second fils de S. M. le roi de Bavière, avait été élu souverain de la Grèce. J'appris cette nouvelle à Syra, de retour de mon voyage sur les côtes de l'Asie mineure, et je fus témoin de l'effet qu'elle produisit. L'île était agitée par les menées de ce méprisable gouvernement. Des scènes d'horreur avaient eu lieu entre la garde Hydriote du préfet et les marins des bàtimens de Canaris, débarqués pour

déloger leurs adversaires. A chaque instant ceS scènè^ pouvaient se renouveler. Le commerce fut paralysé par la crainte du pillage, et la coni^ternation était peinte sur tous les visages Dans ces moniens sinistres, on apprit que la Grèce avait un souverain.

C'était un dimanche, et l'aspect de la ville changea à l'instant. On se félicite, on s'embrasse, on pleutè de joie. Le lendemain, les magasins fermés depuis quinze jours s'ouvrirent de nouveau. Le numéraire re* parut comme par enchantement sur la place, et il sô fit pliis d'affaires en une seule matinée qu'auparavant dans un mois. Mais bien différente fut l'impressioii que la nouvelle produisit sur presque tous les hommes du parti du gouvernement. Les uns furent tristes et silencieux, d'autres s'irritèrent ou se mirent en colère. L'espoir et la confiance des uns se fondait sur l'atta-* chement que chaque Grec sente pour S. M. le roi de Bavière, et la conviction qu'un rejeton de sa maison royale he voudrait régner en Grèce que d'après un système sage et des lois analogues aux besoins du pays. L'emportement et la consternation des autres s'expliquait par la certitude que leur règne, fondé sur la force, la fraude et la corruption, et dégénéré en violence et forfaits, allait finir et que, s'il n'y avait pour eux-mêmes autre moyen de salut, ils étaient perdus.

J'étais sur le point de retourner en Bavière; mais un événement venait s'accomplir que j'avais désiré de-* puis trois ans. En même teins on annonça, que les Roméliotes persistèrent dans leur dessein de porter lai guerre civile dans le Péléponèse. Il n'y avait en Grèce personne de la Bavière , et je résolus de rester. Depuis vingt ans j'étais en liaisons avec les Grecs, deptiis le commencement de leur révolution j'avais embrassé leur cause et j'étais en liaisons amicales avec des hommeif

remarquables de tous les partis. Déjà une fois l'opposition réunie à Hydra, avait cherché ma médiation entre elle et le gouvernement: je pouvais donc espérer d'être utile et de contribuer à tenir les partis en repos jusqu'à l'arrivée de la régence qu'on attendait immédiatement après que l'élection du prince fut connue. Je m'embarquais donc pour Nauplie. Les affaires y approchaient à une crise et cette, crise pouvait perdre la Grèce. Les Roméliotes s'étaient emparés de Salona et de Lepante; Misolônghi était cerné par leurs corps. Dans la Grèce orientale, ils avaient refoulé les troupes du gouvernement à Eleusis, et ils commençaient à réunir leurs forces sur l'isthme. A chaque instant on attenda leur irruption, et la population effrayée par leurs menaces gagnait les montagnes.

De l'autre côté du Péléponèse, les Mainiates avaient concentré leurs forces et étaient prêts à fondre sur la Laconie. Pour venger leur princes, les iMauromichalis, qui malgré l'amnistie du comte Augustin, languissaient encore dans les prisons d'état, ils avaient juré de faire main basse sur tous les adhérans des Capodistria, et mettant tout à feu et à sang, de pénétrer jus* qu'à Argos pour y donner la main aux Roméliotes, qui devaient attaquer l'isthme et traverser à Vostizza et à Patras. L'isthme était gardé par des corps des paysans armés, par la cavalerie de Calergis et un bataillon ré* 2[ulier, arrivé d'Eleusis. Les autres troupes du comte \ugustin étaient éparpillées àMégare, à Misolônghi, à V^ostizza et en Laconie; la garnison de Nauplie y devait rester pour garder la forteresse. L'irritation des ïhefs de ce parti n'était pas moindre que dans les rangs apposés; et au milieu du choc de tant de forces et de cassions, la Grèce entière pouvait tomber en ruine, est vrai, qu'il y avait à Nauplie les résidens des trois

puissances qui tâchaient de conjurer la tempête, et en cas des besoins leurs efforts pouvaient être secondés par les forces de trois amiraux ; cependant par la reconnaissance précoce d'un gouvernement de fraude et de violence, les diplomats avaient rompu avec l'opposition et paralysé leurs propres démarches.

Ils commençaient bien à montrer un intérêt tardif au parti établi à Perachora; mais on ne demandait plus leurs avis, on était sourd à leurs remontrances, et les affaires échappées à leur direction, se précipitaient vers la catastrophe qu'ils avaient voulu épargner au pays.

Ce fut dans ces jours décisifs d'une crise terrible, que j'entrais dans les affaires. Je le fis sans mission, mais appelé de toutes parts; sans armes et soutien, mais guidé par la bonne foi, avec laquelle depuis ma jeunesse je m'étais dévoué aux intérêts de la Grèce. Il s'agissait de sauver le Péléponèse d'une double invasion formidable. J'ai réussi avec l'une, l'autre avait déjà débordé. Il fallait donc lui donner un écoulement paisible. J'y ai réussi également. La catastrophe s'est faite sans secousse, et aucun acte de vengeance ou de réaction n'a été commis par les vainqueurs.

Je n'entreprendrai point d'écrire ici l'histoire de ces journées mémorables pendant lesquelles la famille Capodistria fut renvoyée de la Grèce, et la guerre ci-i vile finie sous les murs de Nauplie; je me bornerai à^ y inférer les notices et les aperçus nécessaires pour' faire comprendre la situation du pays et des partis.

Après avoir parlé avec des hommes qui d'un oeilattentif avaient suivi le mouvement des partis, et après; m'étre informé de leurs t)pinions et leurs avis, je résolus! de contenir l'expédition des Mainiates par les Mauromi-I chalis mêmes, qu'on tenait encore dans les prisons, et. de proposer l'occupation de l'isthme par les troupes de

ralliance pour en empêcher celles des Roméliotes. Dans le même but A. Zaimi, qui s'était séparé de ses amis de Hydra pour s'accommoder avec le comte Augustin, devait partir pour Vostizza et s'entendre avec ses anciens amis du côté opposé, pendant que j'écrirais à Hydra pour engager les chefs y réunis d'appuyer mes démarches et que je me rendrais en personne à Perachora pour y connaître les sentimens et les forces du parti national et renforcer s'il était possible par mes explications et protestations les mesures que les diplomates et les amiraux de l'alliance devaient prendre.

Je réclamais donc du comte Augustin la mise en liberté des Mauromichalis, non seulement comme un acte de politique, mais aussi comme un acte d'humanité et de réparation d'une injustice signalée. Elle me fit accorde sans la moindre hésitation de sa part, malgré quelques réclamations de Monsieur Moustoxidy, qui me fit observer que ces prisonniers n'avaient pas encore invoqué la miséricorde du gouvernement (ro lleoç rTjç y.v/Seçvi'iaecDç), et le même jour j'eus le bonheur d'ouvrir la prison de ces deux malheureux vieillards. Emus par cette délivrance inattendue, ils se mirent euxmêmes, leur famille et leurs amis entièrement à ma disposition et aux ordres de leur souverain au nom duquel je jugais convenable de leur annoncer la liberté. Je les engageai de partir immédiatement pour leur pays et d'y employer toute leur autorité et leur influence pour empêcher l'expédition projetée par leur compatriotes, puisque le sort de la Grèce étant décidé, tous devaient contribuer à épargner au pays de nouveaux malheurs. Us comprirent, qu'en se conformant à ces conseils, ils agiraient également dans l'intérêt du souverain, du pays et de leur famille. Ils promirent tout, et ils ont tenu parole, grâce aux soins que, sur mon invitation, Mon- I. 6

sieur ramiial Riccord mit à pourvoir à leurs besoins et à accélérer leur départ; ils arrivèrent deux jours avant le terme fixé pour le départ de l'expédition, ei l'expédition n'eut pas lieu. —

Le même jour je proposai au conseil de MM. les amiraux et résidens des trois puissances, auquel j'asistai à bord de l'amiral anglais , la mesure dont je viens de parler, de faire occuper l'isthme par les troupes de l'alliance. Pour faciliter et accélérer leur décision, j'avais conseillé au comte x\ugustin de leur adresser la même demande au nom du gouvernement, et il avaif suivi cet avis. Comme il était à craindre, que les bataillons français en garnison dans les forteresses de Messénie, n'arrivassent pas à tems, dans cet endroit, il me parut nécessaire d'y envoyer, provisoirement, des détachemens de marins, tirés des bâtimens des trois puissances, et d'expédier en même tems trois vaisseaux de guerre à Calamaki pour dominer la route qui, par la mer y conduit de Mégare sur l'isthme, et puisqu'il était à prévoir que les Roméliotes avanceraient dans cette direction. Cet avis fut franchement secondé par Monsieur l'amiral Riccord qui , était prêt à faire opérer le débarquement le jour même.

Déjà dès le lendemain les troupes auraient pu être rendues au lieu de leur destination. Monsieur Hodham, amiral anglais, dabord contraire à une mesure qui paraissait dépasser ses instructions, commença cependant à céder à mes instances, et à reconnaître qu'il pourrait engager sa responsabilité dans une démarche, qui devait préserver le Péloponèse d'une dévastation générale. Restait encore Monsieur Hugon, amiral français, qui avec une connaissance rare de la situation et de ses difficultés, s'opposa à la mesure projetée, et faisant entrer l'amiral anglais dans ses vues,

nous préserva d'une démarche, qui, sans empêcher la catastrophe, en aurait augmenté les malheurs et aurait compromis les armes de l'alliance dans une cause, qui ne fut jamais celle de la pacification de la Grèce, mais bien celle d'une famille qui y mettait le seul obstacle.

On résolut cependant de faire avancer des troupes françaises pour prendre position sur l'isthme, quoiqu'il fût plus que probable, qu'elles arriveraient trop tard, et d'envoyer une nouvelle communication aux chefs Roméliotes, pour leur dire que tout mouvement sur l'isthme serait regardé, comme un acte hostile contre l'alliance et le prince souverain de la Grèce. On résolut bien d'envoyer les trois bàtimens à Calamaki, mais seulement pour y porter la dépêche qui contenait cette sommation, et je partis ce même soir pour me rendre directement à Perachora.

Au milieu des occupations de mon court séjour à Nauplie, j'eus encore occasion de connaître l'impression que le choix du souverain de la Grèce y avait produite. Je retrouvai parmi les habitans de toutes les classes les mêmes sentimens de satisfaction et de confiance comme à Syra, et le même emportement dans le parti qui restait encore dévoué à la maison Capodistria. Je n'ose répéter les propos que même des ministres du comte Augustin se permirent sur la personne du prince et sur sa jeunesse.

Les uns étaient occupés à recommencer avec le prince Othon le même jeu qui leur avait réussi avec le prince Leopold. Ceux-là étaient tellement convaincus du succès, que même sur les bàtimens de la station amie du parti, on déclara ouvertement, que ni le prince ni sa régence n'arriveraient jamais en Grèce, et qu'il n'y avait qu'une seule manière de conserver

cet état, c'est à dire qu'il fallait continuer son gouvernement actuel. D'autres, moins confians et moins hardis, prévirent que le gouvernement du prince deviendrait inévitable, et tâchèrent de se l'approprier. Le prince Othon, disaient-ils, n'ayant que dix-sept ans, on mettra dans la constitution, que pour être majeur le souverain de la Grèce devra avoir vingt -cinq ans accomplis. Voilà huit ans de minorité dont nous saurons profiter. On leur répondit: „Cela ne servira pas encore votre cause , puisqu'un conseil précédera le souverain et ce n'est pas vous, mais un régent qui gouvernera en son nom." — ., C'est bien nous, puisque le régent sera le comte Augustin," ~- „Comment? Est-ce à vous, à décider cette question? Le roi de Bavière n'est -il pas le tuteur naturel de son fils, n'est-ce pas lui qui nommera à ce poste important ?" — „N'importe! C'est bien à lui, et ce droit naturel lui est même reconnu par la conférence de Londres." — „Eh bien!" — „Nous dirigerons l'attention de S. Majesté sur notre chef, et nous ferons comprendre au roi, que le Président actuel de la Grèce, reconnu par l'alliance, environné de la confiance publique, et défendu par les seules véritables forces militaires du pays, est ,,le seul homme possible" pour gouverner la Grèce au nom du fils du roi de Bavière. Pour donner du poids à nos observations, nous ferons concourir le peuple. On enverra des formules d'adresses, rédigées dans ce sens, dans toutes les éparchies qui ne sont pas occupées par les rebelles. Le peuple sera partout convoqué par nos commissaires extraordinaires, par nos préfets, par nos chefs de police, et là où le nombre et l'énergie des malveillans pourrait porter préjudice à notre affaire, on fera colporter les adresses dans les maisons de nos partisans et chez les hommes craintifs. Nous avons

encore des moyens assez puissans de persuasion, et toutes les personnes qui ne voudront pas rompre avec nous, approuveront et signeront les éloges que nous prodiguerons à notre chef, ainsi que l'exposé des motifs par lesquels il faut lui laisser le pouvoir encore huit ans, en lui confiant la tutelle de notre souverain futur. L'opinion bien dirigée se prononcera généralement et énergiquement, comme elle l'a déjà fait en d'autres occasions. D'ailleurs quel souverain éloigné du sol miné et volcanique de la Grèce, pourrait résister à la crainte des explosions, auxquelles il serait exposé en voulant braver ou comprimer cette force à la fois physique et morale du peuple? Nous ferons plus. Encore si S. M. le roi de Bavière n'était pas très- disposée à se rendre à cet arrangement, nous avons en mains les moyens de le rendre inévitable." — „Ces moyens, vous ne les avez pas, et même, si vous les aviez, vous n'oseriez pas en faire usage." — „Sans doute, que nous les avons. Notre Président sera investi par le congrès, d'un pouvoir monarchique presque absolu. Rien ne pourra se passer ou se décider sans lui et sans le consentiment d'un conseil, qui sera composé de nos amis les plus zélés. Il sera chargé et même astreint par le congrès, à garder ce pouvoir jusqu'à l'arrivée — , non pas du régent puisque nous n'en voulons pas, mais jusqu'à l'arrivée du prince même." — „Je crois bien, que tel sera votre dessein. Mais l'assemblée ne s'y soumettra pas. Sûrement la majorité est dévouée à votre chef; mais elle ne l'est pas sous condition quelquonque. Elle fera tout pour le comte Augustin, mais elle ne fera rien contre le prince. Peut -on s'imaginer qu'elle lui voudra créer des obstacles en gênant ou en forçant les résolutions de son auguste père." — „Cela nous coûtera peu d'efforts. Nous avons à faire avec

des hommes simples, qui ne distinguent pas bien. On leur dira: C'est la même chose, si on décrète, que le comte gardera le pouvoir jusqu'à l'arrivée du prince, ou bien jusqu'à l'arrivée de son régent, et que toute la ditlerence n'est que dans les mots. — Ils nous croiront et passeront le décret. Ce point obtenu, nous avons tout. Le roi de Bavière ne voudra et ne pourra pas envoyer son fils dans la Grèce, agitée encore par les partis et déchirée par la guerre civile. Pour le recevoir et lui donner quelque peu de garantie et de sécurité, il faut avant tout, que le pays soit pacifié; et par qui? Par le régent? Le Président ne pourra pas arbitrairement déposer son autorité entre ses mains, sans annuller le décret de l'assemblée. Ce sera donc le chef actuel de l'état qui établira la tranquillité de la Grèce, et le roi de Bavière ne pourra plus se refuser de lui fournir des fonds. Quelques millions suffiront pour nous arranger avec ces gueux de Roméliotes qui n'ont ni pain ni souliers, pour payer nos propres troupes, les marins, les employés et les défenseurs secrets de notre cause. Pendant que la paix se rétablira et que le pouvoir du comte Augustin s'affermira, la machine des adresses sera tenue en mouvement; même les orphelins, réunis à Egine, quelque affectés qu'ils soient dans cette institution glorieuse par la faim, par l'ophthalmie, la grêle et la corruption, feront leur supplique pour prier l'alliance et le roi, qu'on ne leur arrache pas leur père et leur bienfaiteur. — Et pourriezvous croire, que le roi de Bavière au lieu de se rendre au voeu général de la nation et de placer tranquillement son fils au milieu d'un ordre de choses éta* blies sous la sauve -gai-de des hommes d'expérience, qui l'ont créé, voudra déranger le gouvernement, pout hasarder les chances d'une nouvelle création, et les dan-

geis qu'en Grèce encourra tout étranger qui se chargera du maniement de ses affaires , sans en savoir la langue et sans en connaître les hommes et les besoins. Nous ferons valoir toutes ces raisons, et s'il le faut, elles seront puissamment appuyées par nos alliés. En attendant le Président fermera le congrès, et dans son discours de clôture il fera preuve d'un grand dévouement à la cause de son souverain futur."

, , Soyez sur que le prince nous appartiendra, et la Grèce avec lui. Il sera l'élève de notre système, l'appui de notre autorité et — soit dit entre nous — l'organe de notre pouvoir. Et quel espace de tems que les huit ans de sa minorité, pour nous consolider! et quels moyens d'agir que les soixante millions d'emprunt! Nous en ferons bon usage, et après huit années d'ouvrage on verra qui existera encore en Grèce et pour qui nous aurons travaillé."

Voilà le plan de la faction dans la dernière phase de son gouvernement. Pendant mon court séjour à Nauplie, je n'en aperçus que quelques traces. Pendant mon voyage et mon séjour à Perachora, des documens et des renseignemens importans m'en dévoilèrent des parties plus considérables. De retour à Nauplie, les desseins de la faction avaient déjà excité l'attention des diplomates, et les derniers ressorts de ses projets se trouvèrent révélés dans les transactions et les décrets par lesquels l'assemblée de Nauplie avait terminé sa carrière législative. On peut juger par là, de la persévérance et de la ténacité de ces hommes déterminés. Déjà prête à voir écrouler son pouvoir, la faction menaça encore la Grèce du dessein de retremper et de lui imposer à jamais un système d'arbitraire, de fraude et de corruption, sous lequel tout avenir de justice, de prospérité et de grandeur devenait impossible et dont

l'aftennisseraent aurait mis en danger l'existence même de l'adolescent royal, qu'on devait lui confier.

J'avais quitté Nauplie la nuit du jour même de mon débarquement. Arrivé à Argos vers minuit, j'eus encore une conférence avec le prince D. Ypsilanti, qui était averti d'avance de mon arrivée. De cet homme, regardé à juste titre comme le plus intègre et comme un des mieux instruits et des mieux intentionnés de la Grèce, je reçus des communications sur l'état des choses comme sur les moyens et sur les vues des Roméliotes, qui me laissèrent douter de la réussite de mon voyage, si je ne pouvais pas leur annoncer que le comte Augustin allait se retirer des affaires. Le lendemain j'arrivai à Corinthe. J'y fus instruit par le préfet et le général Nicitas, qui y commandait en chef, que de l'autre côté les mouvemens sur l'isthme avaient déjà commencé, que Chrysiotis était entré en Livadie, que le corps de C. Botzaris avait quitté Lépante pour se porter dans la même direction, et qu'en quatre ou six jours toutes les forces de l'ennemi pourraient être réunies devant les retranchemens des troupes du gouvernement. J'en avertis MM. les résidens dans une première lettre, écrite de Corinthe, et le lendemain, 28 Mars, j'arrivai à Perachora.

Je trouvai les campagnes qui entourent ce village dans une profonde sécurité et resplendissantes d'un printemps hellénique. Le village même était encombré de soldats, de capitaines, de députés et de gens accouris de toutes les parties de la Grèce pour se réunir à cette cause; mais la plus stricte discipline y était maintenue sans le moindre effort.

Monsieur Coletti était établi dans une maison de paysan un peu plus considérable que les autres, et me reçut au milieu de ses soldats, qui se pressaient dans

sa chambre pour me voir et pour nous entendre. Après une conversation générale, il les invita à s'éloigner, ce qu'ils firent aussi tranquillement qu'ils nous avaient écouté. Je lui parlai de l'objet de mon voyage, des dangers auxquels il s'exposerait lui-même, son parti et le Péloponèse, s'il persistait dans le dessein de vouloir s'y établir, et des avantages que sa position lui offrirait s'il y restait tranquille jusqu'à l'arrivée prochaine du régent.

11 me répondit, que quelques fussent ses opinions particulières, il ne pouvait pas suivre les conseils que je lui adressais; que toutes les ressources du pays, qu'il occupait, étaient épuisées; qu'il ne pouvait plus y rester sans voir s'ébranler la discipline, que jusqu'à présent il avait réussi à maintenir. „Outre cela, dit -il, il me serait impossible de mettre d'accord avec nous les capitaines, si je voulais leur proposer de suivre votre invitation et de laisser leurs ennemis dans la possession du pouvoir à Nauplie. Même si les capitaines se rangeaient de notre côté, aucun de leurs soldats n'écouterait leur voix."

,,I1 n'y a qu'une seule pensée, qui les anime et qui les fait supporter toutes les privations auxquelles vous nous trouvez condamnés, c'est de retourner à Argos pour y prendre leur revanche contre les hommes qui y ont voulu les assommer. En même tems il y a parmi eux un enthousiasme plus fort et plus pur que tout ce que j'ai vu dans les plus beaux tems de notre révolution. Tous ont juré de rétablir le congrès d'Argos, et d'y faire fixer les droits et les destins de la nation. Us vouent à l'anathème quiconque pendant l'expédition compromettrait, par des désordres, la pureté et la sainteté de la cause nationale qu'ils ont embrassée. Vouloir leur proposer de se désister de toutes leurs idées et de

laisser tranquille un ennemi qu'ils détestent, serait donner le signal d'une dissolution générale, et les hommes que nous maintenons en ordre par les espérances et en entretenant parmi eux des sentimens élevés, se précipiteraient en brigands sur le Péloponèse et en pirates sur les mers."

„Outre cette nécessité physique et morale, il y a nécessité politique qui nous force d'en finir avec nos ennemis avant l'arrivée du régent. Nous connaissons les desseins sinistres que ces hommes nourrissent envers le prince et envers le pays, et nous ne pouvons pas permettre, que le nouveau gouvernement tombe dans les mains ou soit dirigé par une faction qui le perdrait sans retour et avec lui la Grèce. C'est chez nous qu'on trouve la nation et son avenir, et cest notre devoir comme Grecs et comme sujets du prince, que nous chérissons tous, de vider la question avant son arrivée, de réunir les partis par le renversement de celui, qui, lui seul rend tout accordement impossible à faire, de sorte qu'au lieu d'une faction avide et dépravée, notre souverain trouve la nation réconciliée avec elle-même, prête à le recevoir dans ses bras et à le défendre et le chérir comme le plus précieux dépôt que la providence lui ait confié."

Le lendemain il y eut une réunion de tous les députés présens à Perachora dans la maison de leur Président, pour me recevoir et m'écouter. J'y trouvai à peu près les mêmes sentimens et la même fermeté de rester fidèles à des décisions une fois prises. Je leur parlai des Français, qui arrivaient pour occuper l'isthme. Ils me déclarèrent que cela ne les empêcherait pas de retourner à Argos, et qu'ils marcheraient eux-mêmes à la tête de leurs colonnes. Le député de Misolonghi me déclara, au nom des auti'es que, s'ils rencontraient

des Français sur leur chemin, les soldats Grecs, sans se défendre, continueraient leur marche, et qu'eux-mêmes les bras croisés sur la poitrine, attendraient la destinée qui leur serait réservée. „Si nous devons mourir, continua- 1 -il, par les armes d'une puissance bienfaitrice de la Grèce, nous prouverons du moins par notre mort, que nous étions dignes d'un meilleur sort, que celui qu'on nous aura préparé." Pour voir les capitaines réunis à Mégare et leur parler, j'y accompagnai le lendemain Monsieur Coletti, qui, avant de commencer l'expédition, voulut y passer en revue ses troupes. Leur manière de penser et d'envisager leur position, ne différait en rien des sentimens que j'avais rencontrés à Perachora; il y eut au contraire, encore plus d'énergie dans les résolutions et une àpreté dans le langage qui révélait le mépris et la haine, dont ils étaient animés contre leur ennemi mortal établi à Nauplie et contre les hommes dont il était entouré. Ce n'est qu'après m'être convaincu, qu'il y avait impossibilité complète d'empêcher la catastrophe, que je résolus de m'emparer du mouvement pour les dépouiller des sentimens de haine et de vengeance dont les esprits étaient empreints, et pour donner à l'expédition un caractère digne de la cause qu'on voulait défendre. Je trouvai bien des difficultés pour adoucir le courroux un peu à l'Achille, des Grivas, des Servas, des Bassos, des Chrysiotis: ils en voulurent à tout prix, à la vie des auteurs de l'assassinat d'Argos; mais enfin je réussis, et Coletti me déclara, que je pouvais disposer librement de tous ces capitaines hautains, de sorte, que même Colocotroni s'il arrivait muni de deux mots de ma main, pourrait dormir tranquillement dans la chambre de Grivas, jadis le plus acharné à sa perte. Quant à l'expédition même, il n'y eut qu'une seule chose qu'on

m'accorda, ce fut de la différer de quatre jours. Pendant cet intervalle je dus retourner à Xauplie et tâcher d'ouvrir les yeux au comte Augustin sur les dangers «ui le menaçaient, et l'engager à déposer le pouvoir quelques semaines plutôt. Au cas qu'il eût consenti, un corps de 1200 hommes seulement serait entré dans le Péloponèse pour escorter le gouvernement et les députés à Argos, tous les autres capitaines, restés dans leur provinces, y auraient attendu l'arrivée du régent.

De retour à Nauplie je trouvai impossible d'ébranler la confiance que la majorité de la faction avait encore dans ses forces, et au lieu de craintes, je rencontrai de la fierté et des menaces. Le comte Augustin resta au pouvoir, et au jour fixé les Roméliotes se présentèrent à l'isthme devant la position de ses troupes.

Portant des branches d'oliviers dans les mains et sur les armes comme signes de la paix et de la réconciliation, ils demandent qu'on le laisse passer librement à Argos. On leur répond par des coups de fusils. Alors ils se précipitent sur les positions ennemies, pendant qu'une autre colonne les prend par derrière. Les bataillons du Péloponèse se rompent et sans être poursuivis s'enfuient ou dans la forteresse ou dans l'intérieur du pays. Les officiers de Coletti et les jeunes gens qui suivaient l'expédition protégèrent de leurs corps, les chefs ennemis les plus compromis, contre la fureur des soldats. Il n'y eut que quatre hommes de tués et sept de blessés.

Le lendemain les vainqueurs s'approchant d'Argos en trouvèrent toute la population à leur rencontre, précédée du clergé avec les images, les croix et les bannières. Toute la foule portait des rameaux doliviers. On les reçut, on les traita comme des déliberateurs. Le même enthousiasme éclata à Nauplie, personne ne veut

plus servir une cause qu'on regarde comme désespérée, et trois jours après le comte Augustin dépose le pouvoir; mais de nouvelles difficultés s'élèvent. Le sénat de concert avec les résidens des trois puissances, nomme un nouveau gouvernement de cinq membres, qui n'accorda pas la majorité des voix aux vainqueurs. C'est alors que ceux-ci résolurent de se transporter devant les portes de la capitale, pour y porter protestation armée. A Nauplie, il n'y eut plus de gouvernement, puisque celui qu'on avait imaginé, était impossible; mais il y eut encore les débris de celui qu'on venait de dissoudre, c'est à dire le sénat, les ministres en fonction et des chefs militaires prêts à se défendre. La ville était gardée par les corps tactiques et l'artillerie. Les faubourgs étaient occupés par la cavalerie de Calergis et par les bataillons Roméliotes arrivés d'Eleusis. Telle était la situation des affaires, lorsque, le matin du 10 Avril, on m'annonça, que l'armée Roméliote défilait dans la plaine et s'avançait en ordre de bataille sur la capitale. La garnison fut divisée de sentimens et ébranlée, la population s'agitait dans les rues avec des signes peu équivoques de l'esprit qui l'animait.

On devait cependant s'attendre à un combat de la part des hommes désespérés, et la ville prise par des soldats irréguliers dans un démêlé, était exposée à un pillage, peut-être même à une entière destruction.

Outre cela les portes principales étaient occupées par des marins des trois puissances, et les résidens menaçaient de se retirer et d'abandonner la Grèce à son sort, si les Roméliotes osaient tirer sur les drapeaux de l'alliance.

Il fallait donc sortir immédiatement de cette crise terrible. Je résolus donc de me présenter seul devant les têtes des colonnes qui venaient d'Argos , pour les

arrêter. Les généraux Rangos et Spiromilos avec leurs aides de camp, étaient venus me trouver, et nous étions en conversation sur les conditions d'une réconciliation générale, lorsque l'arrivée des Roméliotes me fut annoncée. Je les avertis de ce qu'il fallait faire à l'instant, et je les engageai à me suivre. Pressés au milieu de la foule nous arrivâmes avec peine à la porte de la ville. Elle s'ouvrit devant moi. Je trouvai la cavalerie de Calergis, occupante la grande route, en ordre de bataille. L'infanterie était répartie dans les rues et les maisons du faubourg. Un bataillon arriva du côté d'Aria pour prendre position devant la ville. Derrière lui la cavalerie Roméliote de Hadschi-Christo commençait à défiler du côté des rochers qui se pro- j longent dans la plaine. La plaine elle-même était couverte de fantassins Roméliotes, qui suivaient en foule leurs drapeaux déployés dans un ordre de bataille plus pittoresque que régulier. Je pris des chevaux de Calergis, et, suivi de M. INIason, Anglais qui s'était réuni à nous, et de mon domestique, je me présentai devant la cavalerie la plus rapprochée. Je fus connu par les, capitaines et accueilli avec transport par les soldats. Je leur fis comprendre que leur ennemi ayant abdiqué le pouvoir, et la régence étant attendue à chaque instant, il ne s'agissait plus de se battre, mais de faire la paix ; qu'il fallait donc attendre l'arrivée de Coletti j que j'introduirais dans la ville pour qu'il entrasse en, négociation avec les représentans de l'alliance, dont leï troupes avaient pris possession de la capitale. Lea capitaines de Hadschi-Christo se rendirent à mes instances, de même que ceux de l'infanterie qui venaieni nous joindre. Mais on eut bien de la peine d'arrêtei le mouvement des bataillons irréguliers dont les ranga déréglés se pressant l'un l'autre, approchaient toujours

davantage aux positions occupées par les ennemis. J'imaginais donc de faire monter leurs portes -drapeaux sur les rochers à notre gauche. Cela fait et les drapeaux déployés sur leurs sommets, l'armée se rangeait de soi-même à leurs pieds, pendant que la cavalerie descendu des chevaux fermait cet amphithéâtre pittoresque et animé. Les soldats formés en groupes s'étaient mis sur les rochers ou par ttrre. C'était une assemblée militaire d'une confusion un peu trop homérique, mais qui se tut à l'instant, lorsque entouré des capitaines resplendissans d'armes et de dorure, je poussais le cheval au milieu de ces groupes pour les haranguer. Ayant répété ce que j'avais dit aux capitaines, je les félicitai de l'excellente conduite qu'ils avaient tenu jusqu'à présent, et je continuai à peu près dans ces termes: „0n savait, que vous êtes des guerriers intrépides, vos victoires d'Argos jusqu'aux Thermopyles et les glorieuses ruines de Misolonghi l'ont prouvé à l'Europe attentive à vos exploits. A présent elle apprendra que vous savez vaincre vos haines et vos trop justes ressentiinens. Raillant par votre conduite généreuse vos anciens frères d'armes des rangs opposés, maintenant l'ordre et une stricte discipline même au bruit des armes vous avez montrez , que vous voulez la réconciliation de la Grèce, que vous désirez l'établissement des lois, que vous êtes dignes du prince que la Providence vous a accordé, et de l'avenir heureux qu'il préparera à vous et à votre patrie."

Ces paroles furent reçues avec des démonstrations de joie, qui augmenta à mesure que les rangs opposés commencèrent à se débander. Des détachemens entiers de cavalerie et d'infanterie vinrent se réunir aux troupes qui nous entourèrent, et bientôt après, toutes furent paisiblement logées dans le faubourg. Il y avait

cependant quelques détacheiuens ennemis qui gardèrent leurs retranchemens et continuèrent à menacer.

Ils tirèrent des coups de fusils par les fenêtres des maisons qu'ils avaient occupés, et à chaque instant le combat pouvait s'engager de tout côté. Je me rendis près d'elles pour faire cesser la fusillade. Pour m'obéir les soldats demandèrent des ordres de leurs généraux Rangos et Spiromilos. Ceux-ci étaient rentrés en ville. J'écrivis donc au premier. Dans un quart d'heure sa réponse arriva. Il approuva mes démarches et ordonna à ses capitaines de suivre mes avis. Alors je n'y eus plus de difficultés de mettre d'accord des hommes qui ne furent jamais séparés que politiquement, et bientôt après ils burent ensemble à la santé de leur prince et à la réunion de tous les Roméliotes. Dans cet intervalle Coletti était arrivé au quartier général. Chemin faisant il avait reçu une lettre de Mr. le Baron de Rouen qui l'engageait à se transporter à ^kaaplie pour travailler avec lui à la pacification du pays. Les capitaines craignant la fureur de leurs ennemis enfermés dans Xauplie, s'y opposèrent, et ce fut avec bien de la peine que je réussis à vaincre leurs répugnance et à obtenir qu'ils ne s'opposassent point à cette démarche, qui devait se faire sous la sauve -garde de la légation et des armes françaises.

Déjà avant qu'aucune transaction ne fut conclue, on s'avança jusque sous les canons de Nauplie et jusqu'aux grilles de ses portes. Les remparts étaient occupés par la garnison, les canons chargés et entourés des canonniers ; mais personne ne bouge, on entre même en conversation amicale de part et d'autre. Enfin les portes s'ouvrent, Coletti avec vingt -cinq capitaines, aides de camp et députés, fait son entrée, qui à l'instant se change en un marche triomphale aux accla-

mations de la capitale. Le comte Augustin qui derrière les rideaux des fenêtres de son hôtel avait vu le passage de son antagoniste, se convainquit enfin qu'il n'y avait plus de chances à espérer en sa faveur, et au milieu de la nuit qui suivait ce jour orageux, il s'embarqua avec les dépouilles mortelles de son frère, pour abandonner la Grèce et retourner à Corfou. Telle fut la catastrophe de la famille Capodistria en Grèce. L'opinion publique s'était tellement prononcée contre elle, qu'au moment du danger, elle se trouva seule an milieu des ressentimens que son gouvernement avait excités. La conduite du comte Augustin envers le prince souverain, qui fut bientôt après déclaré roi de la Grèce, avait fini de le perdre à mesure qu'elle fut connue, et je dois le témoignage aux chefs militaires de son parti, que tous voulaient le roi, et que s'apercevant des intentions de leur maître et des hommes qui le poussaient, ils l'abandonnèrent à sa mauvaise fortune et se placèrent franchement du côté où était engagé tout l'avenir de leur patrie. Sans leur concours il ni'aurait été impossible d'arrêter deux armées, prêtes à se battre et de finir dans un jour la guerre civile, qui pendant six mois avait désolé la Grèce.

Le gouvernement du comte Augustin, continuant le système de son frère, en développe toutes les conséquences fâcheuses. La guerre civile qui avait ravagé quelques lieux, il l'a répandit dans toute la Grèce. Les finances étaient épuisées. Elles furent entièrement ruinées par lui. L'espionnage et les banissemens par suite de dénonciations, furent portés à leur comble, et pendant qu'on décrétait dans la constitution la sécurité personnelle, on envoyait des subalternes de police dans les maisons des hommes les plus respectables, pour leur annoncer qu'ils étaient bannis et qu'ils devaient I, 7

partir à l'heure qu'on leur fixait. L'administration, restée sans contrôle, tomba dans un délabrement complet, et l'instruction publique disparut presque du sol de la Grèce. L'école militaire avait commencé à fleurir: on y apporta le désordre et les haines des partis. Les élèves classés par leurs sentimens et poussés par un des hommes les plus compromis, qui leur avait été donné pour chef, allèrent jusqu'à s'armer de poignards, prêts à s'égorger pendant la nuit dans leurs lits. On eut recours à mon intervention, et je parvins à peine à assoupir leurs resentimens. L'école centrale d'Egine s'était conservée en partie. On commença par supprimer l'enseignement de la langue française, sous le prétexte, qu'on ne trouvait plus les moyens de payer le maître. Les élèves, indignés de se voir couper le seul chemin par lequel ils pouvaient parvenir à la connaissance de la littérature et des sciences de l'Europe, s'offrirent de payer les cours, de leurs épargnes; alors un ministre s'oublia jusqu'à écrire: „que la langue des assassins (i; y/jZaau riôr ôo/.orfôrfor) ne devait pas être apprise par la jeunesse grecque." — Car c'était un point de dogme adopté dans le parti, que les Français, ou plutôt la France avait assassiné le Président. Il était à prévoir, qu'à une telle époque, une semblable mesure produirait de nouveaux mouvemens parmi les élèves. Pour les comprimer, le directeur de la police se présenta dans le cours de Mr. Gennadas avec des passe -ports, qu'il délivra à troix d'entr'eux en déclarant, qu'étant relégué de l'école et de l'île, ils devaient partir à l'instant. Les jeunes bannis voulurent connaître les motifs de ces décisions arbitraires, leurs camarades prirent leur parti; le directeur de police résista et finit par être mis à la porte. Trois jours après, l'établissement fut fermé par ordre supérieur.

Dans tout cela on ne suivait que le système de feu le Président; mais dénué de ses ménageniens. C'était la force mise à nu et tombée entre les mains de l'ignorance et de la passion. Les ménagemens ne commencèrent que lorsqu'on sentit s'aflfaiblir et près des précipices, vers lesquels le gouvernement, le pays et le peuple furent aveuglement poussés.

On nous demandera comment une telle série de faits empreints de stupidité et de passions et entremêlés de crimes j d'atrocités et en même tems des menaces contre deux des puissances bienfaitrices de la Grèce, pouvaient se passer sous les yeux de leurs représentans et sous les canons même de leurs amiraux. Pour toute réponse à ces demandes, nous allons donner un aperçu succinct des démarches et mesures que ces délégués ont pris pour arrêter ou diriger les affaires confiées à leur capacité politique.

L'assassinat de feu le Président avait dérangé toutes leurs combinaisons, et les soupçons atroces, quoique tout à fait déraisonnables, que le parti désespéré fit planer sur deux d'entre -eux, paralysèrent leur action. A chaque pas ils rencontrèrent des sentimens hostiles et ils furent intimidés tant par les événemens qui se passèrent, que par la crainte de ceux, qui se préparèrent sous leurs yeux. De là le manque d'énergie, lorsque, à l'arrivée de la première députation d'Hydra, composée de Miaulis, de Zaimi et de Tricoupi, il s'agissait de la faire admettre et d'amener un arrangement. Elle était autorisée et prête à toutes les concessions raisonnables. Elle consentit même à écarter la personne de Miaulis, dont le nom se trouva sur la liste des accusés, dressée par Mr. Sicelianos, et à écrire une autre lettre à la commission du gouvernement, pour rétracter celle qui fut adressée au sénat. Mr. Dawkins, résident

de l'Angleterre, et Mr, le baron de Rouen, résident de la France, m'avouèrent que de la part de la députation il n'y avait pas le moindre obstacle à un arrangement des partis. Le soir Mr. Tricoupi invité par ces Messieurs, s'était rendu à bord d'un bric anglais pour s'entendre avec eux. Pendant qu'on est encore occupé de cette négociation, la nouvelle arrive, que le bâtiment de la commission est entouré de barques canonnières du gouvernement et menacé d'être coulé à fond s'il ne partait pas à l'instant, Mr. Tricoupi tout en protestant contre la violence avec laquelle on répoussa les offres faites sous la sauve -garde de l'alliance, déclara qu'il ne voulait pas donner occasion de faire commencer les hostilités. Les deux diplomates au lieu d'adopter le moyen tout simple pour le retenir et de défendre l'honneur outragé de leur sauf- conduit, ne trouvent rien à contredire à son départ, et une demiheure après la commission mit à voile pour retourner à Hydra L'occasion d'amener la pacification de la Grèce par l'interposition de l'autorité et de la force armée de l'alliance fut perdue, et le parti violant s'étant convaincu par cet essai hardi de l'esprit indécis, pour ne pas dire de la faiblesse de ses agens, marcha le front levé, droit à son but. Cette faiblesse du conseil des trois diplomates devint plus fatale par la divergence de vues sous lesquelles ils regardèrent les événemens, et par la nature de leurs instructions.

Il était bien naturel que Mr. le baron de Riickmann, résident de la Russie, se montra favorable à l'ordre établi après la mort du Président, puisqu'il ne fut que la continuation du gouvernement pour lequel le pavillon russe avait été déployé à Poros et à Calamata. Les autres agens de cette puissance allèrent même plus loin que ce diplomate, homme sage

et sans passions politiques. C'était surtout à bord du vaisseau de Mr. l'amiral Riccord, dans son hôtel à Nauplie et dans la maison de Mr. Blassopulo, consul-général de la Russie en Grèce, que les hommes les plus violens du parti se rencontraient et où les têtes s'échauffaient sur des projets capables de soutenir le pouvoir vacillant de leur parti, et de contenir les démarches de ses ennemis. Tel fut le centre d'une opposition passionnée et peu scrupuleuse qui se forma contre les projets timides des résidens de l'Angleterre et de la France. L'enàbarras de cette position augmenta par les instructions émanées de la conférence, qui leur défendaient d'agir séparément. Mr. l'amiral Riccord en avait bien donné l'exemple, mais les conséquences avaient été très-fàcheuses et la conférence en blâmant sa conduite, avait réitéré avec plus de sévérité ses ordres, d'après lesquels dans tous les cas où il y eut dissentimens, le troisième des diplomates ou des amiraux devait suivre l'avis sur lequel les deux autres s'étaient unis et signer les actes conjointement avec eux. C'est vrai que dans le cas dont nous parlons, il y eut la majorité de deux voix contre une; mais la position des deux résidens de la France et d& l'Angleterre les força de mettre beaucoup de réserve dans leurs démarches en faveur d'une opposition à laquelle le meurtre du chef de l'état fut imputé, et de ne pas heurter les protestans déclarés du parti dominant, qui, le cas échouant, pouvait se tourner contre eux et confondre tous les calculs de leurs intérêts.

Les embarras de position joints au défaut de résolution et de plan arrêté de leur côté fait comprendre la marche et la conduite des représentans de l'alliance lorsque l'opposition contre le gouvernement établi, entra dans les rangs des députés réunis à Argos.

On ne prit pas la moindre mesure pour amener le gouvernement à se rendre aux réquisitions justes et raisonnables de ses adversaires, pendant que leurs ranga grossissaient journellement et qu'il ne fut plus possible de méconnaître de quel côté était l'opinion publique de toute la Grèce. Il y eut la même impassibilité lorsque tout annonçait que l'assemblée d'Argos était sur le point, comme nous venons de le dire, de mettre au monde un double congrès et un double gouvernement. On ne fit rien pour empêcher ce malheur et pour prévenir les horreurs qui en devaient être les conséquences. Tout se borna à des pourparlers, à des conseils adressés, à des individus, et la patience des diplomates ne fut pas même ébranlé lorsqu'ils apprirent que la faction dominante, encouragée par ses amis, poussait presque ouvertement à la violence. On sut que des avis, venant pour ainsi dire de leur quartier-général, conseillèrent aux meneurs de la grande intrigue de ne pas laisser échapper une si belle occasion povï en finir à jamais avec les adversaires. Bientôt après que ces conseils furent suivis, et que l'un parti fut attaqué avec fureur par l'autre, on laissa accomplir le pins grand forfait de toute l'histoire de la Grèce, «ft ce n'est qu'après deux jours de combats et de déceptions, qu'ils se décident à écrire au ministre du comte Augustin, pour lui déclarer qu'ils ne peuvent plus rester spectateurs indifférens de ce qui se passe et qu'ils P«ngagent de faire cesser les hostilités. Il n'était pas intpossible, même dans ce moment extrême, d'arriver à un arrangement, puisque le parti assaillant n'avait pu encore ébranler le courage de ses adversaires. Il fallait donc instruire les autres des démarches qu'on avait faites en leur faveur, pour les engager à rester en place et pour forcer par letfr présence les assaillans de ren«

trer dans les voies légales. Ceux-ci s'aperçurent tout» de suite du danger qui les menaçait et surent le détourner. Le secrétaire qui porta la lettre des résidens adressée au ministre du comte Augustin, avait l'ordre d'avertir les Roméliotes de son contenu; mais à peine le comte, qui au lieu de son ministre, reçut la dépêche, avait-il entendu quel fut la commission du secrétaire, qu'il s'offre de faire lui-même parvenir aux Roméliotes les conseils d'accommodement, qu'on leur adresse.

On lui donne la commission réclamée et on ne s'inquiète, s'il s'en était acquitté. 11 se garda bien de le faire, et pour éloigner aussi tôt que possible les Roméliotes et avec eux la nécessité de faire des concessions, il leur accorda les otages, chevaux et vivres, qu'il leur avait refusé auparavant. L'espoir seul des démarches faites en leur faveur, les avait retenus à leur porte, et avec un peu plus do circonspection et d'intelligence on aurait épargné à la Grèce la guerre civile, qui a déchiré ses entrailles. Les événemens d'Argos étaient de nature, qu'on aurait dû s'abstenir de toute communication avec un gouvernement installé sous de tels auspices; mais les résidens ne restèrent pas seulement à Nauplie, ils renouèrent même peu à peu les anciennes liaisons; et à peine un nouveau protocole, celui du 7 Janvier 1832, fut -il arrivé à ISauplie, qu'on se hâta de reconnaître l'autorité du comte Augustin, En même tems on somma ses adversaires de déposer leurs armes et à se soumettre à des hommes qui avaient manqué de les assassiner. Le protocole ordonnait bien de reconnaître le gouvernement institué par le congrès à Argos, mais il supposait ce gouvernement institué d'après toutes les formes légales, chose qui était contestée par l'opposition avec bien du droit. Cette contestation fttt méiive la base de toutes leurs réclamations contre

le gouverment de fait. Jamais ses adversaires n'avaient cessé de demander un congrès libre et un gouvernement légalement établi par lui; ils s'étaient toujours refusés à tout arrangement, qui ne reposerait pas sur cette base. MM. les résidens n'ignoraient pas cela, et en n'admettant pas cette réclamation fondamentale de l'opposition, ils devaient s'attendre, que l'opposition aussi ne se conformerait pas à leurs invitations; mais il n'y eut que Mr. le baron de Rouen, qui sur tout cela voyait juste. Mr. Dawkins avait changé de direction en se joignant à Mr. le baron de Riickmann. Alors la reconnaissance du comte Augustin et la sommation des Roméliotes furent résolues. Ce à quoi il fallait attendre arriva. On reçut des remercîniens du parti qu'on avait reconnu et des protestations de l'autre. Personne ne pensa à se soumettre ou à déposer les armes, et au lieu de tranquilliser la Grèce, on avait compromis l'autorité de l'alliance. Pour être reconnu, le comte Augustin avait dû signer un décret d'amnistie. Au moins on aurait dû s'attendre à voir veiller les résidens, pour que ce décret reçût une exécution franche et complète. Cependant pas un seul prisonnier ne fut relâché, et on se souvient, qu'il fut réservé à moi d'ouvrir la prison aux ?«Iauromichalis, dont la détention avait, dès son commencement, excité la compassion de toute la Grèce. Il y eut même des protestations contre l'accomplissement de cet acte de la part de Mr. Dawkins, qui quoique consentant à faire cesser la réclusion des deux vieillards, la voulait changer en une relégation temporaire. Il demanda, que ces malheureux au lieu d'être renvoyés dans leur patrie, en fussent tenus éloignés, soit dans Argos ou dans une île. —

Cependant l'élection du prince Othon avait été an-

noncée, et la diplomatie se vit de nouveau mis en train. On attendait immédiatement la régence ou du moins quelque communication directe de la Bavière, puisque l'état critique du pays y devait être connu. On était alors au mois de Mars. Au mois de Mai tout pouvait être arrangé. C'était le moment d'user de toute l'influence de l'alliance pour préserver le Péloponèse de l'anarchie, mais on s'aperçut que cette influence était usée elle-même par la manière dont on l'avait exercé. C'est alors qu'on sentit faillir ses forces diplomatiques. En conséquence on ne somma plus les Roméliotes de déposer les armes et de reconnaître le comte Augustin. On veut seulement que chacun reste dans sa position. Sera- 1- on ohéi? Les trois bàtimens de guerre envoyés à Calamaki, devaient déclarer aux Roméliotes, que leur marche serait regardée comme une hostilité contre l'alliance. En même tems je devais, sous main, promettre en leur nom à Coletti des subsides suffisantes à nourrir ses troupes, sous condition qu'il resterait à Perachora. Même le comte Augustin auquel je crus convenable d'en parler, avait consenti qu'on fit ces promesses à son ennemi, pourvu qu'elles se rapporteraient également aux forces armées de son gouvernement; mais on n'en voulait plus de leur part à Mégare et à Perachora, on ne croyait pas même à leur paroles; et pour toute réponse à leur dépêche comminatoire, on donna récépissé aux officiers qui l'avaient apporté. Le lendemain on se prépara pour entrer en campagne. ,,\ous savons bien, me disaient- ils, que ce n'est pas l'alliance qui parle, mais des agens mal avisés. Nous sommes en notre droit en nous refusant à leur obéir, puisque tout ce qu'ils on fait depuis la mort du Président a tourné à la ruine de la Grèce, et nous aussi, nous serions

perdus si nous restions exposés ici à leurs procédés réunis aux machinations de nos ennemis."

La dispersion complète de l'armée du comte Augustin sur l'isthme et l'arrivée des Roniéliotes à Argos jeta les résidens dans un embarras pénible à Nauplie. Les reconnaître après avoir été désobéis et même méprisés de leur part? Chose impossible! Les attaquer et les refouler sur l'isthme? Impossible encore! On ne pouvait pas compromettre les troupes de l'alliance, au milieu des combattans, au profit d'un parti. Dans cet embarras il n'y avait qu'un miracle qui put sauver l'honneur des résidens, et ce miracle s'opéra. Un nouveau protocole, celui du 7 Mars, arriva ce jour même. C'était bien la condamnation de leur conduite, puisqu'au lieu d'approuver la reconnaissance du comte Augustin et de son pouvoir usurpé, la conférence de Londres les chargait de faire composer un gouvernement mixte des deux partis: „Cela nous sauvera," s'écria JNIr. Dawkins, et il se mit à oeuvre pour l'exécuter. Nous allons voir, comment il s'y prit, et si, en tâchant de se sauver, il n'a pas perdu la Grèce,

CINQUIEME SECTION

Sur l'établissement du gouvernement mixte et les difficultés de sa position,

"epuis la mort du Président tous les plans de réconciliation avaient pour base de faire entrer dans le gouvernement des hommes de différens partis. Une telle combinaison était mauvaise puisque dans un pays travaillé par l'intrigue et déchiré par les passions, elle mit encore la désunion dans le sein du gouvernement même; mais elle était nécessaire, aussi long-tems que les partis étaient en présence et en force, à peu près égales. En l'adoptant au risque d'embrouiller la marche des affaires publiques, on évitait au moins la guerre civile. Ce furent sans daute ces réflexions qui avaient amené les décisions du 7 Mars, conseillées par Mr. Stratford Canning dans un excellent mémoire sur l'état de la Grèce, que cet homme d'état supérieur avait adressé à la conférence de Londres. Cependant l'invasion des Roméliotes avait changé la position des partis. Après la dispersion honteuse de ses forces sur l'isthme et après l'apparition de l'ennemi à Argos, le parti Capodistria fut frappé au coeur. Le même enthousiasme, qui avait accueilli ses adversaires à Argos, éclata à Nauplie; presque tous les officiers de la garnison donnèrent leur démission , et il fut reconnu , que le comte Augustin ne

pouvait plus compter sur cent personnes. C'est pourquoi il se rendit aux instances des résidens et abdiqua son pouvoir entre les mains du sénat. Avec lui son parti était tombé et perdu sans retour. Il n'y avait donc plus de contestation d'autorité, et n'ayant plus qu'un seul gouvernement à reconnaître, celui de Perachora, on aurait du céder à la force, seule arbitre dans les guerres civiles, et accepter ce gouvernement, vainqueur de l'autre, au moins comme gouvernement de fait. La seule chose qu'on avait droit de demander des vainqueurs était de s'abstenir de toute réaction et de marcher strictement dans les voies légales: là -dessus tout le monde était d'accord, et la Grèce fut sur le point de se reposer après tant d'angoisses et attendre tranquillement l'arrivée de son roi. Mais tel ne fut pas le chemin qu'on jugea convenable de suivre. On avait le protocole. 11 est vrai, qu'il était écrit sous d'autres circonstances, et que rien n'existait plus de l'état des choses, sur lequel il reposait. Cependant il demandait un gouvernement mixte, et un tel gouvernement fut résolu par les résidens. Cette résolution fâcheuse une fois arrêtée, on crut, qu'au moins on aurait jugé nécessaire ou convenable de s'adresser aux deux partis , qu'on voulait fourrer dans la même commission gouvernemental. On avait à Argos le gouvernement de Perachora à la tête d'un parti palpitant de vie et dune armée remplie d'enthousiasme, qui augmentait journellement; à \auplie, on n'avait plus de gouvernement ni d'armée, mais au moins on avait le sénat et des troupes. Au milieu des deux partis il n'y avait que le golfe et la plaine de quatre lieues qui sépare les deux villes. Tout le monde s'attendait qu'on les inviterait, les uns et les autres, à envoyer des commissaires, et on désigna même la ferme-modèle situé au

milieu de la plaine, comme l'endroit le plus convenable, où ils devaient se réunir. Mais au lieu de suivre cette ligne tracée par la nature des choses et indiquée par l'attente générale, on s'adressa au sénat seul. On s'entendit avec lui sur le gouvernement à former, c'est à dire on autorisa les vaincus à dicter la loi aux vainqueurs. Le sénat n'était qu'un corps administratif, il n'avait pas même reçu sous le Président l'organisation et le développement voulu par la loi. Outre cela il n'avait ni racine dans le pays, ni précédens dans son histoire, puisque il n'exista que depuis trente mois. De plus, il était méprisé par le peuple comme ayant associé son nom à tous les actes fâcheux des Capodistria, et avant tout détesté par les vainqueurs, qui l'accusaient d'avoir amené les malheurs desquels ce pays malheureux avait été accablé depuis six mois. Cependant Mr. DaAvkins le reconnut pour le seul corps légalement constitué et sanctionné par le tems, et qui conséquemment pouvait avoir seul le droit de nommer un gouvernement. Souvent en politique comme en matière judiciaire on est forcé de procéder par une fiction de droit; mais jamais on n'a marché par une fiction de pouvoir et de force. Cependant il fallait au sénat de la force et du pouvoir pour faire accepter ses décisions, et il n'avait ni l'un ni l'autre. Du moins le sénat aurait dû être libre de choisir parmi les honmies des deux partis, qui devaient composer le gouvernement provisoire. Point du tout! Il les proposera donc. — Pas plus! MM. les résidens s'abouchent avec le Président démissionnaire: celui-ci les propose et le sénat les accepte. Le même soir ils sont proclamé, et reconnus par les résidens. Le public reste stupéfait en apprennant leurs noms, et le lendemain l'armée Roméliote arrive devant les portes pour protester.

Le nouveau gouvernement devait se composer de Théodore Colocotroni, d'André Metaxa, de J. Coletti, d'A. Zaimi et de D. Buduri.

Dans cette composition Coletti restait seul au milieu des hommes hostiles ou suspects. Colocotroni et Metaxa étaient les chefs les plus haïs de l'ancien parti, et regardés comme les auteurs de l'attentat d'Argos. Zaimi s'était séparé à Hydra de ses anciens amis et avait fait sa paix avec le comte Augustin. Revenu à JNauplie, avant le retour des Roméliotes, il avait renoué ses anciennes liaisons avec Colocotroni et Coliopoulos. Enfin Buduri était animé des sentimens d'une ancienne aversion contre les Contourioti, appuis du parti Roméliote à Hydra. 11 était donc facile de prévoir, que Zaimi s'arrangerait avec ses nouveaux amis Colocotroni et Metaxa, et que Buduri suiverait la «>éme direction. On avait donc l'ancien gouvernement dans toute sa force replâtré par quelques nouveaux noms, et Coletti eût , été perdu s'il avait voulu y entrer, parce que ni député, ni capitaine, ni qui que ce soit de son parti, ne lui aurait plus obéi; pas même le dernier soldat n'aurait voulu supporter la honte d'un tel gouvernement, ni après la victoire subir le sort de vaincu.

On se demandera, quelles furent les raisons, qui engagèrent les résidens à une composition si étrange et si propre à compromettre encore une fois le sort de la Grèce qui, malgré leurs fautes et méprises, allait s'accomplir.

A entendre Mr. Dawkins, qui était l'auteur de ces combinaisons diplomatiques, il y fallait faire une bonne part à Mr. le baron Riickmann et à la Russie, afin de se ménager une coopération franche de la part de cette puissance, pour obtenir les frontières de la Grèce à Constantinople. Sans les frontières on n'aurait point eu

d'emprunt, sans l'emprunt point de prince, et sans prince et emprunt la Grèce était perdue. Mr. le baroa Rouen exprima bien quelques doutes sur la possibilité de faire accepter ces membres par les Roméliotes, mais on lui dit que ceux-là n'avaient jamais protesté que contre le comte Augustin dans les affaires , et qu'étant débarrassé de sa présence ils ne feraient pas grande difficulté pour le reste.

Mr. Dawkins était bien homme à comprendre que la coopération de la Russie reposait sur tout autre base que sur quelques noms de la commission gouvernementale, et que la lutte du pays contre la famille Capodistria n'avait pas été une lutte de personnes, mais bien de principes et de système. Il y avait donc quelque chose de caché au fond de cette politique du diplomate anglais, que ces prétextes devaient voiler: c'était la crainte de l'influence française.

Avant que le traité de Londres fut conclu, il y avait trois partis bien prononcés dans la Grèce; le parti anglais, conduit par A. Maurocordato qui tâchait d'obtenir la délivrance de son pays par la protection de l'Angleterre sous laquelle les îles Ioniennes se trouvaient déjà placées; le parti français, concentré autour de Coletti, qui voulait avoir S. A. R. le fils aine du duc d'Orléans, pour souverain de la Grèce; et le parti russe, composé de la masse de la nation, qui, sans avoir des vues arrêtées, espérait tout et ne craignait rien de ses coreligionnaires du nord. Les deux premiers de ces partis n'avaient jamais été puissans puisque la masse de la nation leur étaient étrangère, et euxmêmes se paralysaient l'un l'autre. Ils se dissolurent entièrement après la conclusion du traité, qui excluait du trône de la Grèce les membres des trois maisons I souveraines de l'alliance. Depuis il n'y eut plus d'in-

térêts compacts ni anglais ni français: il n'y eut que des individus, qui cultivèrent leurs anciennes liaisons; et si même après le traité quelques tentatives furent faites par une coterie phanariote pour renouer des liaisons politiques en faveur d'un prince français, elles échouèrent à la déclaration de Mr. le baron Rouen, antérieurement approuvée par Mr. Casimir Périer, chef du cabinet français. Celui-ci lui écrivit, qu'à l'égard de la Grèce S, M. le roi Louis-Philippe ne s'écarterait jamais de la ligne de conduite, tracée par le traité de Londres; et que le baron Rouen avait bien fait non seulement de rejeter les propositions qui. lui étaient parvenues dans un sens contraire, mais aussi de les qualifier comme contraires aux vues de l'alliance et en conséquence au véritable intérêt de la Grèce et de la France même.

Cependant Mr. Dawkins, qui savait très-bien, qu'il n'y avait plus de parti anglais en Grèce, était encore dominé par l'idée de l'influence française. Il avait cru la reconnaître dans tous les mouvemens de l'opposition; et en voyant les Roméliotes établis à Perachora, et Coletti à la tête de presque toutes les forces réelles du pays, ses appréhensions s'éveillèrent. Elevé dans les principes des Tories de l'Angleterre et dans leurs préjugés contre la France, il s'effraya de cette réapparition et changea de conduite pour en prévenir les conséquences. Le premier acte de ce changement fut la reconnaissance du comte Augustin, pour laquelle il se réunit au résident russe, contre Mr. le baron Rouen et les mesures prises, en même tems, pour diviser l'opposition d'Hydra et aff"aiblir par contrecoup celle de Perachora, puisque c'était bien lui, qui avait su séparer Mr. Tricoupi, son ami, du parti établi à Hydra, le mettre d'accord avec Zaimi et leur joindre Buduri, pour

créer un tiers parti à lui dont ces trois personnes devaient former le centre, et dont l'objet était de dissoudre les forces du parti de Perachora et d'amener Hydra à un arrangement avec le comte Augustin. Trompé dans ses calculs par la rentrée des Roméliotes à Argos, le diplomate anglais s'aperçut enfin, qu'avec le comte Augustin on n'arriverait plus à rien. Il se réunit donc de nouveau à Mr. le baron de Rouen, pour sacrifier le comte, et parvint, au moyen de cette démarche, à faire agréer par le diplomate français la composition d'un gouvernement, destiné à ruiner la cause des hommes, qu'on regardait comme dévoués à la France; mais ceux-ci n'étaient pas si faciles à tromper, et éclairés sur le danger qui les menaçait, ils arrivèrent, comme nous l'avons raconté, avec toutes leurs forces, devant les portes de Nauplie pour trancher avec l'épée le tissu de la diplomatie étrangère. Il en coûta beaucoup à la susceptibilité de Mr. Dawkins de reculer et de voir détruire l'ouvrage de ses mains; mais il fallait céder à la force des choses, qu'il avait méconnue trop longtems. Après avoir accablé de menaces Coletti dans la conférence des résidens et lui avoir dit tout ce qu'un long ressentiment lui inspirait, il se vit forcé le lendemain, d'en appeler au patriotisme de cet homme supérieur, pour l'amener à accepter le principe de la composition du gouvernement mixte. — Coletti même et ceux qui l'entouraient, sentirent bien les dangers, que l'on courrait de nouveau, si l'on était forcé d'admettre dans le sein du conseil , des hommes implacables et compromis; mais telle était l'opiniâtreté avec laquelle on insista sur ce point capital, qu'il fallait ou céder, ou recommencer la guerre civile. Il fut donc convenu, que le gouvernement de Perachora, composé de Coletti, Zaimi et Contourioti, servirait de base à la nouvelle I. 8

commission, et qu'il serait augmenté de quatre membres, dont deux seraient proposés par le sénat, et deux nommés au choix de Coletti.

Il y avait encore bien des difficultés à vaincre, des prétentions à rabattre, des intrigues à déjouer, et pendant un des plus opiniâtres combats d'intérêt, de passion et de malignité, on fut poussé plusieurs fois au désespoir. De la part des vainqueurs on avait proposé Dem. Ypsilanti et Zographos, qui dans le nouveau gouvernement réunis à Coletti et à Contourioti, devaient former la majorité de quatre voix contre Zaimi, que l'on craignait comme un transfuge, et contre les deux membres que le sénat avait à choisir Le sénat, poussé par ses propres ressentimens et les haines qui s'agitaient autour de lui, dérangea cette combinaison, en substituant à Zographos le nom de Tricoupi, que l'on regardait comme l'allié de Zaimi. De plus, le sénat ne voulait pas accorder au nouveau gouvernement le pouvoir de convoquer l'assemblée nationale, et se réservait à lui-même le droit de nommer aux places vacantes dans son sein. Dès le commencement de ces entraves, les capitaine^ campés devant les portes de Naupl^e ^e remuèrent, et voyant la majorité échapper à leur cause, voyant que l'on contrariait la convocation du congrès, pour lequel ils avaient pris les armes , ils menacèrent de recommencer la guerre et de mettre le Péloponèse à feu et à sang plutôt que d'être joués et perdus par la scélératesse des sénateurs et la mauvaise foi des étrangers. Coletti se sentant arrêté par des mains perfides, à l'instant où il pouvait couronner son ouvrage par la pacification de sa patrie, reconnut dès le premier jour la position terrible, dans laquelle l'intervention étrangère l'avait rejeté. Il ne pouvait pas accéder à ce qu'on demandait, sans se perdre lui-même et ses amis,

et il ne pouvait pas recommencer la guerre civile, sans consommer, la ruine de la Grèce. Il résolut donc de se retirer, et tout en protestant devant la nation et l'Europe contre les auteurs des nouvelles calamités, d'abandonner aux résidens le fardeau des affaires, et la responsabilité accablante dont ils s'étaient chargés. Cependant le sénat commença à fléchir, et après quatre semaines, battu dans tous ses retranchemens, tantôt par les capitaines, tantôt par l'indignation publique, il accéda à la composition d'un gouvernement, qui, bien que formé d'élémens hostiles, paraissait du moins, accorder aux vainqueurs la majorité d'une voix. Peu après, il accorda également à la commission gou- Ternementale le droit de convoquer le congrès -national, et de nommer des sénateurs aux places vacantes; et alors les affaires commencèrent à marcher. La nouvelle commission gouvernementale se composait de G. Contourioti, Président, de J. Coletti, de D. Ypsilanti et de Costa Botzari, d'un côté, et de A. Zaimi, d'Andréas Métaxa et de Plaputzas dit Coliopulo, de l'autre. Peu à peu, le ministère et le personnel de l'administration furent changés , et les hommes les plus marquans de la Grèce reparurent dans les affaires. On avait obtenu deux grands résultats: le pays était délivré d'une domination odieuse, et la guerre civile, avait cessé sur tous les points. Quoique défectueux dans son principe, et entouré d'obstacles, le nouveau gouvernement, reconnu par les résidens et par le pays, paraissait en état de marcher et de maintenir la tranquillité, jusqu'à l'ouverture du congrès, qu'il devait convoquer immédiatement et qui avait à décider sur son organisation définitive.

Mais bientôt les difficultés qu'on rencontra, commencèrent à devenir alarmantes. L'embarras le plus sérieux fut rencombrement du Péloponèse par les

troupes Roméliotes, et le manque absolu de moyens pour les payer. ,

Le gouvernement de Perachora avait eu le projet de faire l'expédition d'Argos seulement avec son premier corps d'armée. La seconde colonne devait prendre position sur l'isthme, et les corps de la Grèce occidentale devaient rester dans leurs cantonnemens En cela, on avait cédé aux instances des primats du Péloponèse, qui, réunis presque tous au gouvernement de Perachora, voulaient préserver leur pays, autant que possible, des maux inséparables d'une occupation armée. Cependant ce plan reposait sur la supposition que A. Zaimi se réunirait à ses anciens amis, qui étaient en grande partie ses parens et qui avaient éprouvé avec lui les persécutions du Président. Cette réunion effectuée, on n'aurait eu à combattre dans le Péloponèse que la garnison de Nauplie et les débris des troupes des Colocotroni. Pour cette expédition, les deux corps à établir à Argos et à Corinthe, renforcés, en cas de besoin, par les troupes que les primats pouvaient mettre sur pied, eussent été suffisans, et le Péloponèse aurait nourri et payé sans difficulté quelques milles combattans Roméliotes, accourrus pour le délivrer d'une oppression désastreuse. Les primats écrivirent de Lépante à Zaimi, qui venait d'arriver à Vostizza, pour lui exposer leur plan, et l'inviter à venir les joindre sur l'isthme; mais leurs desseins échouèrent par le refus de celui sur lequel ils avaient compté.

A. Zaimi, homme d'état d'une capacité reconnue, et qui avait toujours exercé une grande influence dans les affaires du Péloponèse, était devenu suspect au Président aussi bien que les autres; mais il s'était soustrait par la fuite aux agens du gouvernement, envoyés pour l'arrêter. Lorsque, sur l'invitation des Hydriotes, je

me rendis la première fois dans leur île, pour tâcher de les réunir au gouvernement de Nauplie, j'y trouvai Zaimi, parmi les chefs de l'opposition. Elu membre du gouvernement de Perachora, il accepta ce poste; mais il ne voulut jamais s'y rendre. Comme ennemi du Président, il avait souscrit aux conseils et aux mesures prises contre lui; mais comme Péloponésien, et attaché aux intérêts de son pays, il avait été toujours opposé aux Roméliotes. Une invasion du Péloponèse lui faisait horreur parce qu'il en avait éprouvé les conséquences fâcheuses pour lui et son parti, qui dans la première guerre civile de 1825 y succomba. Voyant donc un événement semblable se préparer, il s'éloigna peu à peu de ses amis d'Hydra et de Perachora, et se rapprocha de Colocotroni et du gouvernement du comte Augustin, pour détourner par des accommodemens la catastrophe menaçante. C'est pourquoi, de retour de mon voyage aux îles, je le trouvai entièrement séparé du parti contraire, et établi à Nauplie, au milieu de ses anciens ennemis. Comme je partageais les vues et les craintes de Zaimi sur l'invasion du Péloponèse, nous nous entendîmes sur les mesures à prendre pour la prévenir; et le lendemain, après mon départ pour Perachora, il se mit en chemin pour Patras et Vostizza, déterminé à renouer ses liaisons avec les primats réfugiés et réunis aux Roméliotes à Lépante et à Perachora. Mais il ne réussit pas mieux que moi à les contenir dans leurs positions. L'invasion accomplie, il vit ses conseils méprisés, sa susceptibilité blessée, et ses intérêts compromis, 11 forma donc la résolution de se réunir adroitement à Colocotroni, et de combiner avec lui les moyens de débarrasser le Péloponèse de ceux qu'il regardait comme ses plus cruels ennemis. Au lieu donc de passer à l'isthme, en allant à Nauplie, il prit le chemin

de Carytène, y resta deux jours avec son nouvel allié, et arriva à Nauplie, pour y prendre sa place dans le gouvernement à côté d'A, Métaxa et Coliopulo. Dans le fond, il y avait encore un autre sentiment qui opérait sur les résolutions de ce chef: c'était la haine cachée, que, depuis la première guerre civile, il portait à Coletti, dont il avait été le prisonnier. Cette passion, paralysée par les craintes que le Président lui avait inspirées, reparut dans toute sa force, lorsque la domination de cet ennemi plus dangereux, que tous les autres fut détruite. 11 paraissait insupportable à l'orgueil blessé de Zaimi de reconnaître la supériorité de son ancien rival, que les événemens avaient porté à la tête de la nation, ou de contribuer à soutenir une autorité, préjudiciable, à la fois, à sa position et à ses intérêts. Si au contraire, il réussissait à rallier l'ancien parti des Capodistrias, à y fondre tous les élémens incertains et tout ce qu'on pouvait détacher du parti vainqueur, il était à prévoir, qu'il contrebalancerait le pouvoir d'un antagoniste haï, et qu'il le culbuterait peut-être. Quoique l'issue de ces démarches fût incertaine, au moins Zaimi ne fut plus forcé de suivre la direction tracée par un adversaire; mais il marcha lui-même, comme chef à la tête d'un pouvoir renaissant, qui seul pouvait compter sur la coopération franche des agens russes, comme sur l'assentiment secret de l'agent de l'Angleterre.

Aussitôt que ses anciens amis et ses parens s'aperçurent de la marche qu'il suivait, ils ne purent pins douter qu'il ne s'agissait pas seulement de combattre les forces de Colocotroni et les intrigues de Métaxa: aussitôt des ordres furent expédiés à tous les corps restés de l'autre côté de l'isthme, pour qu'ils entrassent dans le Péloponèse. Peu à peu , ils s'échelonnèrent a»

milieu d'Argos et de Coiinthe, et le nombre en l'ut porté à plus de huit mille hommes.

Voilà le premier fruit du gouvernement mixte, im^posé à la Grèce par les conseils de l'étranger. Au lieu de pacifier le pays, on n'avait fait qu'organiser différemment les partis, et on les avait engagés à déployer toutes leurs forces et à prendre des positions hostiles. Dans le gouvernement de Perachora, Zaimi, au milieu de Coletti et de Contourioti, ne pouvait pas nuire; mais membre du gouvernement des sept, il y apparut, à la tête d'un parti et d'une minorité, qui, comme on ne s'en aperçut que trop tôt, fut en état de paralyser la marche de la majorité et celle du gouvernement même.

Voyons de suite quelles furent les obligations que cette situation imposa au gouvernement, et quels furent les moyens par lesquels il devait y satisfaire. Les troupes de Perachora, et celles de Nauplie, tombées également à la charge du nouveau gouvernement, n'étaient ni payées, ni habillées, ni régulièrement nourries. Le trésor était vide. On n'y trouva que la somme de 24 écus (t43 phénix) en cuivre, et 855 phénix en papier -monnaie. Les douanes étaient données d'avance, en gage aux créanciers du dernier gouvernement, qui, pour ainsi dire n'avait pas seulement dévoré le présent, mais aussi l'avenir.

On ne pouvait obvier à cette difficulté qu'en empruntant les sommes nécessaires, et le gouvernement, hors d'état d'obtenir de l'argent dans le pays même, s'adressa aux résidens. Il leur exposa le désordre dans lequel il avait trouvé les finances, il ne leur cacha pas non plus que, laissé sans ressources, il était incapable de maintenir l'ordre public; et comme les résidens lui avaient promis tous les secours qu'ils pourraient lui procurer, on leur demanda le seul secours capable de

sauver le pays des dangers de l'anarchie, c'est-à-dire, un subside. Cent mille écus auraient suffi pour maintenir son autorité. Avec cette somme, on aurait payé trois mois de solde aux troupes, et en les contentant en partie, on aurait eu la faculté d'opérer leur dislocation, même hors du Péloponèse. On aurait alors dégagé les ressources des dîmes, qui bientôt furent absorbées par les réclamations des capitaines, et on serait parvenu, avec leur produit à subvenir aux besoins des services publics. Comme à l'ordinaire, il y avait dissidence d'opinion parmi les résidens, conséquence nécessaire de la divergence de leurs principes politiques et de leur position respective à l'égard du nouvel ordre de choses. Les agens de la Russie avaient fait leur possible pour soutenir le parti Capodistria et pour combattre les Roméliotes. Même après l'invasion, leurs bâtimens avaient détruit la flotille Roméliote, qui dans le golfe de Lépante devait seconder les opérations de terre, et ce ne fut que par les démonstrations énergiques de la légation et de la station Française à Nauplie, que l'amiral Riccord fut empêché de débarquer aux moulins, et de combattre les corps arrivés de Perachora à Argos. Il était donc naturel, et tout -à- fait conforme à ses vues et à ses intérêts, que le résident de la Russie se refusa à un secours pécuniaire réclamé par un gouvernement, qui fut institué sur les débris du parti qu'il avait soutenu, pendant que le résident de la France était disposé à fournir son contingent. La décision revenait donc à Mr. Dawkins, et encore une fois, les destins de la Grèce furent placés entre ses mains, puisqu'il était reconnu de tout le monde que la question des subsides était devenue la question vitale du pays: là -dessus reposait tout espoir d'éviter l'anarchie et de comprimer les séditions, dont les premiers

signes ne cessaient pas de se manifester. Mais iMr. Dawkins s'était déjà tourné de l'autre côté; il était même plus que jamais irrité contre Mr. le baron de Rouen, dont l'hôtel fut désigné par lui comme le quartier général des Roméliotes, parce que le diplomate Français, sous la sauve-garde duquel Coletti était venu se placer, avait ouvert sa maison à ce réfugié pour le mettre à l'abri des tentatives cruelles de ses adversaires. Cependant Mr. Dawkins quelqu'opposé qu'il fut au pouvoir établi, ne put pas lui refuser ouvertement les moyens d'où dépendait son existence puisqu'en dernier lieu, malgré toutes les nouvelles modifications, le pouvoir mixte était son ouvrage, et que pour en sauver du moins le principe constituant, il avait promis lui-même son appui à Colelti. C'est pourquoi il ne refusa pas directement et tourna l'affaire, de manière à ce que la décision fut renvoyée aux ambassadeurs des trois puissances à Constantinople; déclarant que, quoique autorisé à soutenir le gouvernement reconnu par tous les moyens de l'alliance, il ne pouvait pas lui fournir des subsides sans une autorisation spéciale. Il était cla^r, que les ambassadeurs, éloignés du théâtre de ces événemens, ne pouvaient pas prendre sur eux une affaire dans laquelle les résidens, jugeant de près les besoins de la situation, avaient refusé d'engager leur responsabilité; et bientôt on s'aperçut qu'avec toute la condescendance possible pour leurs vues, on était abandonné aux chances d'une position alarmante.

A l'arrivée du refus des ambassadeurs, les choses étaient déjà empirées. Des désordres avaient eu lieu, et des vexations avaient été commises par les troupes envers les habitans. Le gouvernement n'ayant aucun moyen de réprimer l'avidité des capitaines, ceux-ci reprirent une mauvaise coutume des tems passés, ce fut de

doubler ou tripler le nombre des rations journalières de pain, dont ils prétendaient avoir besoin pour leurs soldats. Les habitans des villes et des villages voulant se soustraire à ces vexations, commencèrent à abandonner leurs maisons et à se réfugier dans les montagnes. Les plaintes se multiplièrent, surtout à l'égard du corps de Grivas, établi à Argos, et de Thanasoulos, l'un des généraux du parti Capodistria, qui ravageait l'éparchie de Corinthe déjà à moitié ruinée.

Trompé dans les espérances qu'il avait eues, d'obtenir des secours des résidens étrangers, le gouvernement avait encore un moyen de tirer, plus tard, le pays de cette situation fâcheuse. C'était la vente des dîmes qui devait s'effectuer le mois suivant; et on parvint à retenir encore les capitaines et les soldats, en s'engageant à les payer dans l'espace de vingt et un jours.

Les dîmes pouvaient être évaluées à 600,000 écus dont un tiers devait être payé à l'instant. Cependant pour trouver des acheteurs il fallait garantir la sécurité publique. Il fut donc proposé au gouvernement de répartir les troupes dans toutes les éparchies du Péloponèse. Cette dislocation faite dans des pays en grande partie riches et assez bien peuplés, on avait les moyens de nourrir l'armée, et de la tenir en bon ordre. Alors la vente des dîmes effectuée, sous les auspices de la tranquillité rétablie et avec l'expectative du gouvernement royal à venir, aurait produit des moyens assez considérables pour la payer.

Ce plan soutenu par tous les ministres fut vivement combattu dans le sein du gouvernement pat* A. Zaimi. Il déclara, que ni lui, ni ses amis ne consentiraient à une mesure, qui menaçait de ruiner tout le Péloponèse, en disséminant dans son intérieur ces bandes qui jusqu'à présent n'avaient détruit que quelques épar-

chies. En vain on lui opposa que le mal était venu de l'agglomération des troupes et que, si l'on persistait à les tenir concentrées dans des lieux épuisés, elles se répandraient, sans ordre du gouvernement, partout où elles trouveraient de quoi vivre, et dévoreraient comme des sauterelles tout ce qu'elles rencontreraient sur leur chemin.

Zaimi persista, ainsi que les deux membres de son parti; il menaça même de se retirer avec eux, et, pour ne pas en venir à une rupture, les autres membres se désistèrent de la seule mesure, par laquelle ils auraient encore pu sauver le Péloponèse, et maintenir l'autorité du gouvernement. Zaimi n'était pas homme à se méprendre sur la portée de ses démarches; mais il travaillait à l'oeuvre du gouvernement pour parvenir à le dissoudre, et l'adoption de la mesure projetée l'aurait consolidé. La minorité agissait donc tout à fait dans le sens et l'intérêt de ceux qu'elle représentait, en s'opposant à l'accomplissement de cette mesure.

Il ne resta plus d'autre ressource au gouvernement que d'arranger la vente des dîmes, comme il le pourrait. Elle se fit à des prix déprimés, par la crainte des désordres; et les commandans des différens corps, au lieu d'être payés par le gouvernement, devaient percevoir des acheteurs le premier tiers du prix d'achat, comme un paiement à compte, pour eux et leurs soldats. Plusieurs même figuraient parmi les acheteurs; mais les uns et les autres, presque sans exception, gardaient l'argent pour eux. Les troupes restèrent dans l'ancien état d'exinanition, pendant que les capitaines commencèrent à se détacher d'un pouvoir qui n'avait plus rien à leur donner.

SIXIEME SECTION

L'opposition armée contre le gouvernement mixte.

iiES maux de cette situation furent aggravés, par les niouveniens et les machinations des vaincus. Leur parti avait été rompu par les coups dirigés contre son centre, mais sa dissolution complète avait été empêchée par l'intervention étrangère. Bientôt il revint de sa première frayeur, et tâcha de se réorganiser. Les généraux Nicétas et Rangos, surpris par les événeraens, se concertèrent avec les anciens ministres, restés à \auplie, avec les officiers supérieurs de la garnison et avec tout ce qu'il y avait d'hommes déterminés, de l'ancienne administration et de la police. Leurs mouvemens furent secondés par les trois membres de minorité du gouvernement. Le sénat, composé des deux tiers des plus fermes supports du système Capodistria, leur était dévoué, et bientôt on s'aperçut qu'ils pouvaient compter sur la protection et même sur les ressources des agens étrangers, qui regardaient la chiite du comte Augustin, comme une atteinte portée aux intérêts et à la politique de leur propre pays, tandis que cette chute n'était qu'une condamnation de leur conduite contraire à l'influence politique et morale que la Russie avait exercée sur les destinées de la Grèce. On m'aura sans doute rendu déjà la justice de croire, qu'en parlant de

la manière dont les agens de cette puissance se sont comportés dans les affaires grecques, je suis loin d'en vouloir soit au puissant monarque du nord, qui a toujours entretenu des sentimens bienveillans pour la Grèce, soit à son gouvernement, trop éclairé pour ne pas s'apercevoir, que partout en Orient son influence sera compromise si, au lieu d'être exercée dans l'intérêt général, elle n'est déployée qu'au profit des partis. Je ne blâme que quelques agens de cette puissance, qui, croyant sans doute servir la cause de leur pays, n'ont véritablement rien fait autre chose que de lui nuire en ruinant la Grèce.

Je réclame la même distinction, en parlant de la conduite que quelques autres agens de l'alliance, suritout Mr. Dawkins, y ont tenue. Tout en reconnaissant les vues favorables de leurs gouvernemens pour ce pays, je suis à peu près de l'avis du commandant d'un brick russe, qui, quoique opposé au nouvel ordre de choses, avait cependant la franchise de déclarer, que le peuple grec ne serait pas tranquille, aussi long-tems que des agens étrangers seraient pour quelque chose dans ses affaires, et que le moyen le plus siir d'arriver à sa pacification, serait de les rappeler tous.

Mais rentrons dans l'objet de nos aperçus.

Bientôt on apprit qu'à l'aide de ses appuis étrangers, le parti vaincu venait de renouer ses liaisons avec les provinces, avec les corps d'armée de l'ancien gouvernement restés dans quelques endroits du Péloponèse et hors l'isthme, avec les chefs militaires, abandonnés par leurs soldats, enfin avec les garnisons de toutes les places fortes, et avec la flotte. Les premiers symptômes de cette vaste machination éclatèrent sur la flotte. On était parvenu à persuader aux contre -amiraux Canaris et Andruzzo , de ne pas se hâter de mettre leurs bâti-

mens à la disposition du nouveau gouvernement. Au lieu de se rendre à Nauplie, l'un s'en alla à Egine, pour s'emparer des fonds restés à la monnaie, l'autre s' arrêta à Spezia et demanda à être payé, pendant que son frère s'emparait dans l'île de l'autorité , dont il s'était dépouillé dans le premier mouvement. Il y eut des menées semblables à Syra, mais, là, les mécontens furent déconcertés par le nouveau gouverneur, Sachini, homme d'une probité et d'une capacité reconnue dans toute la Grèce, En conséquence, ils se retirèrent à Tinos et tâchèrent d'y résister aux nouvelles autorités, envoyées de Xauplie. Bientôt, ils furent suivis de tous les partisans du pouvoir déchu dans l'Archipel, qui, reprenant confiance, se hâtèrent de former là leur centre d'union.

On était parvenu à paralyser l'autorité du gouvernement, sur mer, par la désobéissance de la flotte; on espérait le compromettre encore envers l'Europe, en lançant de tous côtés des pirates , parce qu'on ne le croyait plus en état de les poursuivre. En même tems, on projeta de s'emparer des forteresses et d'organiser une guerre civile, qui devait embraser toute la Grèce.

Le gouvernement en fut instruit, et, toujours sans moyens de payer les corps réguliers et de s'assurer par là de leur obéissance, il réclama l'intervention de l'alliance. Les résidens consentirent à faire occuper Fatras et Nauplie par les troupes françaises. A leur arrivée à Nauplie, la conspiration était sur le point d'éclater. Les Français trouvèrent la porte de la forteresse' fermée; mais les officiers, en grande partie Corfiotes. ! auteurs de l'émeute, se tinrent cachés. Les autres secondés par plusieurs de leurs camarades de l'artillerie et par le ministre de la guerre même, accouru à tems, parvinrent sans difficulté à tranquilliser les soldats égarés.

et à faire entrer les Français dans le forf. La conspiration échoua également à Coron, Cette forteresse importante fut choisie pour former un centre d'action. On voulut réunir dans son port les escadres de Canaris et d'Andruzzo, et par la vente d'une partie de ses canons en bronze, on crut pouvoir amasser une somme de 80 mille écus, suffisante pour payer les marins et la garnison. Un capitaine du vieux parti, nommé Rhodidis, proposé par les trois membres de la minorité du gouvernement, au commandement de Coron, et accepté par les autres, fut destiné à exécuter ce plan. II se dirigea sur Carytène pour s'entendre avec Colocotroni, et à peine arrivé à Coron, il se mit à l'oeuvre. II corrompit la garnison, introduisit clandestinement un chef i Mainiat avec sa bande, et dirigea les canons chargés sur la ville; mais les habitans s'en aperçurent. Ils prirent les armes, s'emparèrent des batteries, et après avoir chassé le commandant avec ses gens, ils firent euxmêmes le service de la garnison.

La même scène arriva à Misolonghi , ou Içs habitans parvinrent à faire sortir les soldats et se char- I gèrent eux-mêmes de la garde de la forteresse. Le ! général Rangos qui avait rompu ses liaisons avec le i gouvernement, et qui y arrivait pour prendre le comj mandement de cette ville importante, en trouva les portes fermées et se retira seul à Anatolica. ., ;

Le grand plan de réaction, conçu avec habileté, échoua sur tous les points, par la seule force de l'esprit public. Le général Mamuris lui-même, sur lequel on avait compté, resta immobile dans ses cantonnemens à Salona. Cependant à Patras, les partisans de la faction vaincue ll'emportèrent sur leurs adversaires par l'apparition de Zajvellas. Ce chef militaire appartient à l'une des premières ifamilles Souliotes, qui, avec les Servas avait disputé

le nom et la prééminence à l'illustre maison des Botzaris, et comme les Botzaris, qui avaient pénétré l'esprit du Président, bientôt après son arrivé, se tenaient éloignés de son gouvernement, ce fut une raison de plus pour leur adversaire de s'attacher à sa famille et de se réunir étroitement aux hommes influens qui l'appuyaipnt. Il donna donc sa soeur en mariage à Gennaeos, fils de Colocotroni, cultiva des liaisons intimes avec les Métaxas et l'amiral Riccord, et après la mort du Président, il embrassa sans restriction la cause de son frère. C'est lui, qui exécuta les mesures sanguinaires contre les députés dissidens d'Argos, et par son dévouement comme par son ambition, il paraissait au parti renaissant, l'homme le mieux fait pour ouvrir la scène de la nouvelle réaction, pendant que Colocotroni était encore contenu par la proximité des Roméliotes, Zavellas avait ses cantonnemens à Vostizza, avec un corps de 500 hommes, et après la rentrée des Roméliotes, il avait envoyé comme les autres sa soumission au nouveau gouvernement. Bientôt après il fut attiré dans le plan de la grande réaction, et jetta ses yeux sur les forts de Patras et de Rhion Ces deux forts étaient occupés par des troupes régulières mécontentes et abandonnées par leur commandant dans le moment où sa présence aurait pu empêcher bien des malheurs. Ce fut sur ces troupes que ses émissaires, secondés par leurs alliés étrangers, commencèrent à exercer leur influence. Lorsque les Français se mirent en route pour occuper les forts, on fit croire à la garnison, qu'elle allait être congédiée sans être payée, et que le gouvernement, vendu aux Français, allait leur livrer toutes les forteresses du pays. Sur ces bruits la garnison s'émeuta. Elle jetta en prison le commandant nouvellement arrivé de Nauplie, et invita Zavellas à la

renforcer par un détachement de son corps. Celui -ci n'attendait que cette invitation, qu'il avait su préparer; mais au lieu d'envoyer une partie de ses hommes, il les amena lui-même et les amena tous. Bientôt il est maître de la forteresse et par elle de la ville, et il refuse d'en ouvrir les portes aux Français. Ceux-ci auraient du moins pu prendre position dans les alentours de la ville, pour contenir l'insurrection, et faciliter par leur présence les opérations des troupes du gouvernement, mais leur commandant, qui d'ailleurs ne manquait ni d'énergie, ni d'intelligence, jugea autrement sa position. Arrivé sur un bâtiment de guerre avant son corps, qui devait venir par terre, il lui ordonna de retourner dans ses cantonnemens. Alors Zavellas jeta le masque. Il déclara le gouvernement de Nauplie illégal, l'appela usurpateur d'un pouvoir qu'il avait arraché à des mains habiles et légitimes, pour jeter la Grèce dans l'anarchie. Il l'accusa de livrer les forteresses du pays aux étrangers , de conspirer contre le prince, et de vouloir empêcher son arrivée. C'est pour le souverain de la Grèce, qu'il prétend vouloir garder la forteresse, qu'il appelle aux armes tous les amis du bon ordre, et qu'il se déclare prêt à combattre les révolutionnaires et leurs principes subversifs. Pour ne pas laisser de doute sur le véritable sens de ces déclarations, il relève le Phénix, symbole du gouvernement déchu et de la société secrète, qui était conjurée de le défendre contre tout étranger; et il écrit à Mr. le Baron de Rouen, qu'il s'est emparé de la forteresse, comme d'un gage pour la solde que son corps aura à réclamer du prince.

Instruit de cet acte de défection et de résistance ouverte, le gouvernement invite les résidens à appuyer leurs décisions et à faire comprendre au chef mutiné que I. 9

les troupes françaises arrivent comme troupes de l'alliance, envoyées par ses représentans, pour maintenir la tranquillité compromise à Patraf?. Les résidens se rendirent aussitôt à cette invitation; mais dans la lettre qu'ils adressaient à leurs consuls à Pafras, pour être communiquée à Zavellas, tout en exposant ce que le gouvernement demandait d'eux, ils continuaient en ces termes :

„Vous lui déclarerez ... que dans le cas, où le général Zavellas persisterait dans son refus de remettre la citadelle aux troupes françaises, il doit être convaincu, que nous ferons tous nos efforts pour détourner le gouvernement d'employer contre lui des mesures coercitives, qui seraient contraires aux directions pacifiques et conciliantes que nous avons reçues de la conférence de Londres; mais en même tems, que nous le rendrons responsable de sa résistance et des conséquences qu'elle pourra entraîner."

On sera frappé du contenu de cette lettre dont la déclaration inattendue n'est ni modifiée, ni adoucie par la fin, puisqu'il s'entend de soi-même que chacun est responsable de ses actions La déclaration reste donc dans toute sa force, c'est-à-dire, que si ce chef persiste dans sa rébellion, les résidens empêcheront le gouvernement de le réduire par les armes. On doit maintenir la paix. Telle est la volonté des puissances. Mais ici la paix est rompue, la guerre civile a recommencé. Les capitaines sont invités à suivre l'exemple donné à Fatras. Un embrasement général, fomenté de touts côtés, en sera la suite. Il s'agit donc, ou de le prévenir par le renversement du chef insurgé, ou den subir les conséquences. Et c'est dans une telle alternative, que les résidens déclarent qu'ils empêcheront le gouvernement de combattre l'insurrection. Pour donner

pins de solennité à une telle infraction du droit des peuples, ils ordonnent que leur déclaration doit être communiquée au chef mutiné, par les consuls des trois puissances, et pour la sanctionner, ils en appellent aux intentions bienveillantes des cours protectrices de la Grèce. On dira peut-être, que les démarches de Zavellas étaient des faits isolés, qu'il fallait tolérer pour ne pas amener de complications plus graves. Mais personne n'ignorait, que la conspiration ayant pour but de détruire le gouvernement à peine reconnu, était répandue par toute la Grèce, qu'à chaque instant il fallait sattendre à de nouvelles éruptions, vu l'activité et l'impudence du parti renversé. On ne pourra donc méconnaître la portée de la mesure exécutée par les résidens. On leur dit avec raison: „Ce que vous faites pour Zavellas, vous ne pourrez pas refuser de le faire pour d'autres, qui suivront son exemple. Vous proposez, au nom de l'alliance, l'impunité aux chefs prêts à se soulever, et vous serez compris. Au nom de la paix vous prêchez la guerre civile, et vous serez obéis." —

Voilà la marche de ces diplomates, poussée jusqu'au terme extrême de la mauvaise foi qui l'avait dirigée. Aussi long-tems que le comte Augustin était au pouvoir, ils n'avaient que du mépris et des menaces pour ses adversaires. A peine ceux-ci sont -ils sur le point de renverser un pouvoir devenu désastreux pour le pays, et dangereux pour son prince, qu'ils s'interposent pour faire subir aux vainqueurs le sort des vaincus; et parce qu'on est parvenu à introduire dans leur oeuvre quelques modifications, ils commencent à refuser au gouvernement les moyens d'existence, et finissent par pousser à la résistance armée contre lui. On peut

bien se douter de ce qu'ils voulaient faire ; mais on ne se douterait pas de ce qu'ils ont fait: ils ont empêché ]a Grèce d'arriver à la tranquillité , et ils ont contribué à la replonger dans l'anarchie, à laquelle elle était sur le point d'échapper.

J'ai déjà plusieurs fois rendu justice aux sentimens honorables de Mr. le baron de Rouen, et cette justice, je la lui dois aussi en cette occasion. Comme je lui communiquais à peu près les mêmes observations, que je viens d'exposer sur la lettre fâcheuse qu'il avait signée avec ses deux collègues, il me répondit: 5, Comment voulez-vous que je fasse ? Vous savez quelles sont nos instructions, et que je dois suivre l'avis de mes deux collègues, dans tous les cas, où ils sont unis entre eux. Quand des choses semblables nous sont soumises , je dois toujours m'attendre à voir prendre une décision sinistre, et j'ai toute la peine possible à obtenir au moins des modifications,"

Que INIr. le baron Riickmann, comme résident de la Russie, ait agi dans un sens opposé à celui de Mr. le baron de Rouen, cela se comprend. Mr. Riickmann n'a jamais caché l'intérêt qu'il a pris au gouvernement des Capodistria, et il n'a pas changé de conduite, en refusant sa bienveillance au gouvernement opposé; mais que Mr. Dawkins, résident de l'Angleterre, mu par son aversion pour ce qu'il regarde, quoique bien à tort, comme parti Français, et par des ressentimens peu dignes de son caractère public se soit laissé entraîner à seconder des mesures calculées pour 'rallier le parti Capodistria, et pousser la Grèce encore une fois, dans une direction opposée aux véritables intérêts et à la politique de son cabinet, voilà une chose qu'on peut bien expliquer, mais qu'on ne peut comprendre.

Malgré les démarches officieuses de ces trois agens, ' et malgré l'opposition de trois membres de la commission administrative, cette commission, sommée par le conseil unanime de tous les ministres et, pour ainsi dire, par l'indignation publique qu'une telle démarche des représentans de l'alliance avait excitée au plus haut degré, se décida à mettre en mouvement des corps Roraéliotes plus que suffisans pour réduire les insurgés de Patras. Il y eût bien des lenteurs, de la désobéissance même, de la part des capitaines et peu d'ensemble dans l'exécution de ces mesures arrêtées; mais enfin Zavellas fut enfermé par eux dans la citadelle, et abandonné par le plus grand nombre de ses soldats, qui ne voulaient pas se battre contre le gouvernement. Cependant au lieu de le réduire, ces capitaines s'entendent avec lui. Il y a des agens, qui leur font comprendre, qu'ils n'ont rien à espérer, ni à craindre d'un gouvernement auquel on refuse les moyens de payer leurs services, et auquel on conteste même le pouvoir de punir leur désobéissance. On leur montre les débris des richesses de l'éparchie de Patras, et les richesses encore intactes des opulentes éparcliies voisines, de Gastuni, de Calabrita et de Pyrgos. On y joint la perspective d'honneurs et de récompenses d'une puissance, qu'on dit protectrice du nouveau mouvement contre des hommes, qu'on désigne comme révolutionnaires, et comme ennemis du pays et de son prince, et on finit par les amener à une transaction avec celui qu'ils devaient combattre.

En conséquence, le blocus de Patras fut levé et une députation envoyée au sénat, pour demander un changement de gouverneinent. Cette délégation téméraire n'eut point de résultat, mais elle dévoila l'état dans lequel les affaires publiques étaient déjà tombées.

Zavellas resta inaîtie de l'éparchie de Patras et de ses riches récoltes de raisins de Corinthe; et Iladsclii- Petros, le principal des capitaines qui lui furent opposés, muni de ses lettres de recommendation se dirigea sur l'éparchie de Gastuni et de Pyrgos pour les rançonner.

SEPTIEME SECTION

Du congrès national de Pronia et de l'ojypositiou contre lut.

"exdaxt que les difficultés crées par le manque d'argent, par la révolte et la licence des troupes rendaient la situation du pays chaque jour plus désespérée, la commission du gouvernement, qui seule pouvait encore y apporter quelque remède, était tombée dans une paralysie complète, non seulement par sa mauvaise composition, mais aussi par suite du décret organique du sénat qui l'avait constituée. Il y avait bien dans la commission la majorité d'une voix pour les vainqueurs ; mais dans l'instruction que le sénat avait donnée au gouvernement, comme devant définir ses droits et régler ses devoirs, il y avait deux clauses qui paralysaient entièrement son action. D'après une de ces clauses, cinq membres au moins, devaient être réunis en séance pour prendre une décision; d'après l'autre, les décrets devaient être signés par les sept membres qui formaient la commission. Au commencement on s'était peu aperçu de ces dispositions conventionnelles.

Aussi long-tems que les intérêts vtiaux du parti ne furent pas blessés, les trois membres de la minorité ne poussèrent pas les choses jusqu'à en venir à une scission, mais bientôt il fallut s'y résoudre. Ils protestèrent alors, et, pour rendre toute décision impos-

sible, ils quittaient les séances^ ou n'y venaient pas du tout, ou refusaient de signer les décrets qui ne leur convenaient pas. Par ces procédés fâcheux, la majorité dans toutes les questions essentielles fut à la discrétion de la minorité. Les affaires s'arrêtèrent, se confondirent, le public s'impatienta, les hommes les plus confians commencèrent à désespérer du salut de la patrie, et tout le monde s'aperçut enfin de la perfidie, ou de l'ineptie insigne avec laquelle on avait organisé l'anarchie dans le gouvernement, au lieu de mettre l'harmonie dans les affaires publiques.

Dans cette situation malheureuse où l'anarchie régnait dans le gouvernement, dans les troupes et dans les affaires, les regards des gens raisonnables se tournèrent vers l'assemblée nationale, qui était convoquée pour continuer le premier congrès prorogé d'Argos, puisque l'assemblée seule avait le droit de changer le gouvernement, et avec lui, la position insoutenable du pays. Depuis la rentrée des Roméliotes, on avait travaillé à sa réunion. Le sénat, comme nous venons de le dire, avait bien voulu y mettre obstacle, en refusant au gouvernement le droit de convoquer l'assemblée, mais bientôt cette résistance, quelque opiniâtre qu'elle fût, fléchit devant l'emportement public, qu'elle avait provoqué. Le sénat réuni en séance, et toujours refusant l'assemblée, s'y vit entouré par une foule immense. Les Démogerontes, et les plus respectables propriétaires de la commune la précédèrent. Introduits à la séance, ceux-ci déclarèrent, qu'il n'y avait pas un moment à réfléchir; que personne n'était plus en état de maîtriser l'exaspération générale, et qu'en se refusant plus longtems à signer, les sénateurs pourraient bien sortir de l'enceinte, mais traînés par les pieds, pendant que leurs têtes seraient jetées par les fenêtres, — Alors l'autori-

sation fut signée. Coletti qui avec Zaimi était venu de la part du gouvernement pour négocier, se montra au balcon pour avertir le peuple, que l'affaire était terminée, et la foule, sans dire un mot se dissipa tranquillement, comme si elle eut arrangé une affaire de famille. Quelques jours après, l'assemblée fut convoquée, et les mouvemens destinés à l'accélérer, ou à l'empêcher commencèrent. Le congrès pouvait être regardé comme intempestif et même comme dangereux dans les circonstances présentes. Il ne pouvait en effet procurer au gouvernement ce qui lui manquait avant tout, c'est-à-dire de l'argent. 11 ne pouvait pas non plus délivrer la Grèce des plus grands maux qui la déchirèrent, c'est-à-dire des passions. Il était même possible, qu'il les excitât davantage par la crainte des réactions.

Outre cela il était à prévoir, qu'il prendrait des mesures qui auraient pu gêner la marche du nouveau gouvernement, parce qu'on demandait de tout côté une loi sur la répartition des terres nationales, et avant tout une constitution.

Par la répartition (èxTioir^Giç) des terres nationales, on n'entendait pas la cession gratuite de ces terres à des individus qui y prétendaient, mais le changement d'une partie de ces terres en propriétés particulières, moyennant une somme convenue, qui devait être payée à des termes fixés au trésor, et la cession d'autres terres à des personnes qui présenteraient des titres et des droits reconnus.

Presque toute la nation avait été déshéritée par les conquérans, qui partout s'étaient appropriés les terres fertiles, les vignes, les oliviers et même les moulins. Après qu'on les eût vaincus, et chassés du sol de la Grèce, le peuple se regarda comme rentré dans les propriétés de ses ancêtres, rachetées par son sang, et

il s'agissait seulement de combiner cette opération de manière, qu'elle fut à la fois profitable à la nation et aux besoins urgens du trésor.

Cette importante affaire avait été traitée dans tous les congrès, même dans celui du comte Augustin, et aucun gouvernement ne pouvait plus la différer, puisque l'ordre public en dépendait essentiellement; mais après le choix du roi cette opération ne pouvait, ni ne devait être entamée, sans la participation de son gouvernement, et la conférence de Londres, avertie à tems, par les résidens, des desseins de la faction de Nauplie, était intervenue, et avait chargé ses agens de s'opposer à toute mesure de ce genre comme contraire à la réalisation du nouvel emprunt.

Ce fut, à peu près, la même chose avec la constitution. Aucun des partis qui s'étaient adressés à la conférence de Londres, pour lui demander un prince, n'avait eu l'idée de rétablir dans la Grèce un pouvoir sans borne, contre lequel toute la nation avait combattu. Le comte Jean Capodistria avait été le premier à préparer une constitution, lorsque la conférence commença à s'occuper du choix d'un souverain réclamé par la Grèce. Le choix sétant fixé sur le prince Léopold, il fut convenu entre lui d'une part, et entre le Président et le sénat de l'autre, qu'en arrivant en Grèce, il signerait et jurerait l'acte constitutionnel du pays. Et telle fut la force de l'opinion publique qui tendait à l'établissement des lois et des garanties politiques, que même le comte Augustin et son parti se virent forcés d'y accéder. Pendant qu'on faisait de nouveau parvenir à la conférence de Londres, la demande d'un prince du choix des trois puissances, on s'occupait à Nauplie, dans le congrès de ce parti, à rédiger une constitution libérale, qui n'était pas sans mérite en théorie; mais qui en gé-

néral fut préjudiciable au pays et inexécutable. Cela n'empêchait pas cependant Mr. l'amiral Riccord, d'assister à toutes les séances du congrès de son ami le comte Augustin, dans lesquelles cet acte important fut débattu.

11 était à peu près convenu, que ces constitutions, entre les mains des Capodistria ne seraient autre chose, qu'un moyen de gêner la marche du nouveau gouvernement, ou de rendre impossible son établissement; mais il était aussi naturel, que le nouveau congrès, cassant les actes de celui de Nauplie, s'efforçât, avant tout, de remplacer sa constitution par une autre. On pouvait même craindre qu'il ne l'envoyât à Munich pour la faire accepter à la régence, pour arriver à l'établissement simultané du trône, et des droits politiques de la Grèce.

Cependant une constitution débattue et rédigée à la hâte, dans un tems de troubles et d'anarchie, par une assemblée dont le caractère ne pouvait pas être défini d'avance, était une chose incompatible avec les véritables intérêts de la Grèce. Personne n'y était préparé, les idées politiques fermentaient dans les esprits, sans que ces esprits fussent plus éclairés. Il n'y avait pas même les bases d'une administration communale et départementale, ni d'un ordre judiciaire sur lesquelles on pût élever l'édifice politique.

On aurait donc dû, pour ainsi dire, commencer par le faîte pour descendre ensuite aux fondemens, et l'on eût crée des difificultés nouvelles, au lieu d'en applanir quelques unes, que présentait déjà ce bouleversement de l'ordre social, et des intérêts privés. Outre cela, le choix du prince étant connu, personne ne pensa à s'y opposer. Il était donc nécessaire de ne rien préjuger sur les grandes questions politiques avant l'installation et sans la participation de son gouvernement.

Voilà bien des raisons qui devaient faire craindre la réunion du congrès et qui déterminèrent les résidens à s'y opposer. Cependant il était facile de prévoir, qu'aucun pouvoir et aucune influence étrangère ne pourraient empêcher sa réunion, parce que le rétablissement de l'assemblée d'Argos, qui devait fonder les droits légaux du peuple, et faire valoir ses réclamations légitimes, avait été le but de tous ces soulevemens contre la famille Capodistria, et que l'espoir de réussir avait fait toute sa force. C'est pourquoi le sénat se vit dans la nécessité d'accorder au gouvernement la faculté de réunir le congrès, et c'est aussi pourquoi celui-ci dut se hâter de publier l'acte de convocation. Ce fut même à cette condition que les capitaines Roméliotes, et les députés de Perachora s'étaient enfin décidés à reconnaître la commission du gouvernement instituée contre leur gré; et si le sénat ou le gouvernement avait hésité à s'y conformer, le congrès se serait réuni en vertu de la proclamation du président Xotaras , qui fut publiée le même jour que celle du gouvernement à Nauplie. Bientôt le mouvement se répandit dans toute la Grèce, les choix des députés furent, ou confirmés ou renou- Telés, et si le congrès était un inconvénient, il fallait au moins reconnaître qu'il était un mal inévitable. Mais d'un autre côté, il y avait bien des raisons puissantes, qui forçaient d'y regarder à deux fois, avant que de contrarier sa réunion.

Les décrets de Nauplie et la constitution rédigée et adoptée par le parti Capodistria existaient encore. Pour le bien du pays et du gouvernement royal, il fallait abolir les décrets et la constitution, avant même que la régence arrivât en Grèce. Cet acte ne pouvait être fait que par l'assemblée nationale; et n'eût elle fait que cela, elle aurait bien mérité du pays et du trône.

De même, il était impossible de marcher long-tem* avec la commission mixte du gouvernement, sans bouleverser de fond en comble l'ordre déjà gravement compromis, et sans ruiner la Grèce. Mr. Dawkins s'était aperçu lui-même des dangers dont on était menacé, et il me déclara, qu'il fallait penser à un changement, si l'on était assuré de rester encore trois mois sans la régence; et tel était en effet le malheur auquel il fallait s'attendre.

Les résidens étaient dans la conviction que la régence ne tarderait pas à arriver, et cette conviction fut partagée par bien des gens, parce que le sénat et le gouvernement, dès son installation, s'étaient adressés directement à sa Majesté le roi de Bavière, et en lui exposant l'état critique du pays, avaient réclamé l'envoi immédiat du représentant du roi, comme le seul moyen de préserver le pays de maux incalculables. On crut que cette demande, répétée à différentes reprises par le gouvernement, et appuyée par les résidens mêmes près de la conférence de Londres, et près de leurs cours respectives, ne pourrait manquer d'avoir un résultat favorable, mais l'espoir de voir bientôt arriver cette régence s'évanouit de jour en jour. On commença à craindre de ne pouvoir pas compter sur une intervention immédiate de la Bavière, avant que les frontières du nouveau royaume ne fussent consenties par la Porte. On regarda la possibilité de réaliser l'emprunt, comme liée à la décision de Constantinople, et l'on apprit que l'acceptation de S. jM. le roi Louis, pour son fils mineur, dépendait de ces deux conditions principales. Alors l'arrivée de la régence ne pouvait plus être calculée d'avance. Bientôt je fus informé qu'avant le mois d'Octobre, et que même avant la fin de l'année, on ne devait pas y compter avec certitude. Lorsqu'au

mois de Juin, j'avais désigné le mois d'Octobre comme le terme probable jusqu' auquel on serait condamné à rester dans cette situation, Mr. le baron de Rouen me trouvant sur le point de partir, par le bateau à vapeur pour la Messénie, me dit tout franchement: „Je suis bien aise que vous vous en alliez; vous jetez tout le monde dans la consternation avec vos prévisions sinistres. Pourquoi dire, que la régence ne pourra pas arriver avant le mois d'Octobre? lors même que vous en seriez convaincu, vous devriez dire le contraire, 3Ientez plutôt, mentez; dites à tout le monde, que vous l'attendez à chaque instant. Voilà ce qu'il nous faut pour faire supporter cet état déplorable." Sur quoi je lui dis: Que je n'étais pas assez charlatan pour conduire mon malade à la mort par des illusions et des mensonges, et qu'avant tout, il fallait qu'il connût son état, pour qu'il avisât aux moyens d'en guérir.

Il n'y avait qu'un seul moyen, et c'était la réunion du congrès. D'après le droit public de la Grèce, l'assemblée nationale seule avait le pouvoir de décider sur la forme du gouvernement et sur l'extension de ses prérogatives. Avant l'arrivée du Président, tous les gouvernemens n'avaient été que des commissions administratives instituées jusqu'à la réunion de l'assemblée suivante. Aussi, le comte Jean ne tenait -il son pouvoir que des congrès de Troezène et d'Argos, et le comte Augustin devait le sien à celui de \auplie. Lorsque après la mort du comte Jean, le sénat forma la commission administrative, ce ne fut que par une fiction de droit, qu'on accorda un pouvoir constituant à ce corps administratif. Cette fiction était commandée par la né-| cessité, parce qu'il n'y avait pas de congrès réuni, et |i parce que la Grèce ne pouvait pas rester un seul jour i' sans gouvernement. Le pouvoir constituant, attribué !s

par fiction au sénat, devait cesser avec la nécessité qui l'avait fait naître. Il y aurait donc eu confusion de toutes les idées de droit public, si, avec un gouvernement provisoire,. qui avait proclamé la réunion du congrès d'Argos, et au milieu des députés qui arrivaient pour le former, on eût voulu continuer au sénat un pouvoir qui n'était ni dans sa nature, ni dans la loi à laquelle il devait son origine; et en outre, il y aurait eu la plus grande témérité, si par une prétention toutà-fait déraisonnable en faveur du sénat, on avait réveillé les passions destructives, qu'on était à peine parvenu à assoupir, par l'espoir de la prompte réunion du congrès.

Mais, outre la force de l'opinion dominante qui rendait l'assemblée inévitable, et la modification du gouvernement qui la rendait nécessaire, il y avait une autre cause toute aussi importante, qui réclamait sa prompte réunion. Elle avait encore une autre mission de la plus haute importance à accomplir: c'était la reconnaissance et la confirmation du choix du souverain. Nous avons dit, que la Grèce demandant un roi à Ja conférence de Londres, n'avait pas touché la question des droits à lui accorder, et s'était toujours réservé l'établissement des garanties politiques pour la conquête desquelles elle avait pris les armes. Le président Jean Capodistria était même allé plus loin, et se voyant menacé d'un successeur, il avait fait passer une loi par le congrès d'Argos, d'après laquelle les décisions de la conférence de Londres concernant la Grèce, ne devaient pas être obligatoires pour la nation, si elles n'étaient pas connues et ratifiées par ses représentans réunis au congrès d'Argos, Ce droit réservé à cette assemblée fut la cause pour laquelle elle ne fut pas dissoute, mais seulement prorogée: le tems venu, elle dut

se réunir de nouveau pour s'acquitter de cette mission importante. Or, les décisions du conseil et en même tems le cas prévu par la loi d'Argos étant arrivés, il fallut agir de suite, réunir le cojigrès, faire ratifier ces décisions, et reconnaître le roi de la Grèce, si Ton ne voulait pas laisser son trône, sans lui donner pour base ]e droit public de la nation même, qui devait l'affectionner et le défendre, et sans le couvrir du plus solide bouclier contre ces ennemis intérieurs, qui ne manquent jamais d'attaquer ce qui existe. |

11 est vrai, que le roi ou le régent arrivant, sans être appelés par le congrès, auraient été reçus avec le même empressement; car telles étaient les calamités du pays, que tout soul,agement devait être accueilli avec joie et reconnaissance, et telles furent les passions et les méfiances des partis, qu'il n'y avait qu'un gouvernement étranger à tous les partis, qui put, les apaiser et pacifier la Grèce; mais après des jours et des mois de fêtes, on eût vu naître des jours fâcheux de difiicultés, d'oppositions, de dissidences; des ennemis même se seraient présentés et auraient demandé: de quel droit êtes -vous venu en Grèce? qui vous y a appelé? qui a confirmé l'érection du trône étranger? et qu'aurait- on eu à opposer à ces questions importunes, excepté le pouvoir, c'est à dire la force se débattant contre le droit?

On peut avoir des idées divergeantes sur les convenances politiques, et sur les accessoires des questions importantes, sans que le fond des choses en soit altéré : mais ici, il s'agissait de ce fond des choses mêmes; la question était de savoir, si l'on voulait établir un trône sur la seule base des protocoles en écartant le droit public sur lequel la nation l'avait voulu fonder, ou plutôt si l'on voulait renforcer la décision des puissances, par

l'assentiment national et assurer par cette combinaison la sécurité de la dynastie qu'on venait de donner à la Grèce. II me parait que dans de telles occasions il faut faire abstraction de ses penchans, et de ses idées favorites pour pouvoir comprendre ce qu'il y a de positif et de nécessaire dans les choses et pour y conformer strictement ses actions.

Dans ce conflit de vues et de passions il y avait deux partis à prendre. On pouvait tâcher de résister au mouvement universel, qui portait vers la réunion du congrès, ou s'en emparer pour le maîtriser. Pour justifier la résistance, on pouvait bien alléguer son importunité et les projets dangereux qu'il formait; mais on devait être sûr d'échouer et d'embrouiller encore davantage les affaires de la Grèce, déjà si gravement compromises. Voilà ce que firent les résidens, et ce qu'ils éprouvèrent. En s'emparant du mouvement, on pouvait le diriger de manière à ce que le congrès commença ses opérations, par apaiser les craintes et par garantir l'avenir du pays, en donnant un décret d'amnistie générale et complète et en reconnaissant et I confirmant l'élection du roi. Voilà ce que je tâchai de faire conjointement avec les hommes les plus modérés et les plus respectables. Nous ne nous dissimulions nullement les difficultés, qu'on éprouverait de la part d'une assemblée législative dans ces jours de trouhles, ni ce qu'il y avait de dangereux dans les passions anarchiques, ou démocratiques d'un certain nombre de députés: mais nous regardions comme chose déraisonnable de vouloir lutter contre le torrent, et nous étions sûrs qu'on pouvait avec le congrès lui-même, consolider le pouvoir royal, et débarrasser le gouvernement actuel denses vices radicaux, sans heurter ni les susceptibilités du parti opposé, ni les décisions du I. 10

conseil de Londres, ni enfin les convenances à observer à l'égard du prochain gouvernement du roi.

Le décret d'amnistie était dans tous les coeurs, et avec ce décret tout prétexte d'opposition était levé. Les dissidens ne pouvaient plus accuser l'assemblée nationale de revenir sur le tems passé, de pousser aux réactions, et de nourrir des haines préjudiciables à la paix publique. La reconnaissance du roi n'était pas plus douteuse, malgré tout ce qu'on avait dit des sentimens et des projets de la majorité des députés; et le gouvernement royal une fois reconnu et existant de droit, le congrès aurait abdiqué son pouvoir législatif: il ne pouvait plus faire de lois, ni donner à la Grèce une constitution sans la coopération du souverain, ou de sa régence, et son autorité eût été légalement restreinte à satisfaire aux besoins du moment et à préparer les projets de lois et les institutions qu'il aurait crus nécessaires à la Grèce. ,

Telle fut sur le congrès la question qui devint si compliquée, et si désastreuse pour le pays. Soit mauvaise volonté, ou impossibilité de l'embrasser sous toutes ses faces, on l'embrouilla au lieu de la résoudre, et on en fit une question de parti et un instrument de guerre civile, au lieu de s'en servir pour pacifier la Grèce, et consolider d'avance l'ordre de choses qui devait y être iniroduit.

Mais l'opposition des diplomates s'éclipsa bientôt devant une résistance plus dangereuse, qui se liait au plan de la grande réaction, échouée à Nauplie, à Coron, à Misolonghi et qui réussit à Patras,

Les chefs tant civils que militaires du parti vaincu craignaient le congrès, à cause de leurs actions et de leurs intérêts. Les uns se méfiant des promesses d'amnistie craignaient qu'on exposât au grand jour les

vexations et les persécutions qu'ils avaient commises; les autres redoutaient la révision de leurs comptes puisqu'il y avait bien des députés qui ne voulaient pas étendre l'amnistie aux écus. Tous attendaient une condemnation solennelle du système déchu; quelques uns tremblaient même pour leur vie. „Car, comme le vieux général Rangos me le disait, il y a eu entre ces gens et nous, des emprisonnemens, des spoliations et des attentats, il y a eu des têtes mises à prix et du sang versé, et aucun de nous ne peut plus se fier à l'autre. D'un autre côté, l'assemblée sons le comte Augustin avait bien fait ses affaires dans l'intérêt de la faction. Elle avait légalisé toutes les actions et reconnu tous les comptes. Elle avait confirmé, ou décrété des donations et des indemnités, en distribuant ou en vendant des terres nationales, des vignes, des champs d'oliviers à ses gens. Tout le monde, qui était d'accord avec le parti, y avait gagné. 11 fallait donc maintenir à tout prix la solidité de ces décisions en empêchant l'établissement d'un pouvoir qui devait commencer par les casser.

Parmi les opposans, on voyait en première ligne l'amiral étranger, qui, comme on le savait, avait pris trop d'intérêt aux affaires d'Argos et s'était trop intimement lié avec le comte Augustin pour ne pas regarder comme des dangers qui lui étaient personnels ceux dont la réputation et les intérêts de son ami étaient menacés.

En négociateur habile, il commença à chercher des partisans dans les rangs opposés à son parti. Il n'y avait pas d'hommes influens politiques, ou militaires, auxquels il n'adressât des messages et des invitations! S'ils se laissaient aborder, on avançait par des promesses et par des espérances brillantes et on montait les têtes qu'on croyait faciles à tourner. Les Mainiates

et parmi eux la famille des Mauromichalis, étaient surtout les personnes vers lesquelles il dirigeait ses manoeuvres. Il leur avait à différentes reprises témoigné de l'intérêt dans leur adversité et une bienveillance, qui, sans doute honore le coeur de ce marin russe, S'app ayant sur la reconnaissance que toute cette famille lui témoignait, il tâcha de gagner Elias Mauromichalis, nommé Kazakos, fils de Jean, nommé Razis, sans être rebuté par l'admiration que le jeune homme manifestait pour son oncle Constantin, et pour son cousin George, qui avaient tué le Président. Le trouvant peu docile et peu accessible aux promesses, il envoya son aide -de -camp au chef de la famille, Pierre Mauromichalis, vieillard également vénérable par ses vertus et ses soufi'rances, et qui, avec les députés de Maina demeurait à Argos au milieu des autres membres du congrès qui y arrivaient de tout côté, et en grand nombre.

Son projet était d'en détacher les Mauromichalis et de les faire retourner chez eux, parce qu'on était bien sûr, qu'ils seraient suivis par tous les représentans de leur pays. Cela s'exécutant, la confiance des autres députés aurait été ébranlée; et en engageant les uns à s'en aller, les autres à ne pas venir, on espérait tenir la réunion au-dessous des deux tiers du nombre requis par la loi pour que le congrès fut constitué.

L'envoyé de l'amiral, muni d'une lettre de recommandation, fit valoir envers le vieillard tout ce qui pouvait fléchir sa constance et convaincre sa raison. jjDepuis la grande Catherine, lui dit-il, nos souverains ont témoigné un haut intérêt à votre famille influente, parce qu'ils ont su apprécier les services qu'elle a rendus à notre cause commune, et les vertus que vous avez toujours déployées, en administrant et en défendant votre pays. L'empereur actuel est prêt à en re-

noiiveler les témoignages par des bontés et des dons convenables à vos besoins et à votre dignité, si vous voulez suivre ses conseils. Si lui, ni le père de votre roi ne veulent cette assemblée : ils la regardent comme nuisible au bonheur de la Grèce, et comme hostile à son souverain, parce qu'on voit qu'elle n'est composée que de mauvais sujets, et qu'elle se mêlera des affaires de la Grèce pour y fomenter l'esprit révolutionnaire et y rendre impossible l'établissement des principes monarchiques. Les amis du bon ordre et de leur souverain se sont rangés de notre côté, bien décidés, à ne pas souffrir cette réunion de démagogues et de brigands. Vous devez à votre dignité, à votre patrie, et à votre famille, de seconder nos démarches; et soyez sûr, que de cette manière vous aurez bien mérité du gouvernement qui viendra s'établir, et que vous y occuperez une des premières places." Il l'invita de suite à retourner dans son pays, et lui off'iit un brick et même la frégate de l'amiral pour y être reconduit.

Le vieux Prince de Maina, encore tellement souffrant de sa longue captivité, qu'il ne pouvait pas marcher sans être soutenu , lui répondit : qu'il n'avait jamais douté des sentimens paternels de l'empereur envers sa famille, et que si Sa Majesté avait permis, qu'elle fut persécutée et opprimée dans les derniers tems, lui, et le pays étaient bien convaincus, que la faute en était entièrement à ses agens en Grèce qui, s'étant trompés eux-mêmes, avaient dû tromper leur souverain sur les sentimens des Iiommcs nés et nourris dans l'attachement dû à son auguste famille. „Je suis disposé même à présent, continua- 1 -il, à me conformer aux vues, et aux conseils de Sa Majesté impériale, mais avant tout, je dois les connaître d'une manière positive.

Sûrement, si telles sont les intentions de l'empereur et du roi de Bavière, ils les adresseront immédiatement et officiellement au gouvernement grec, qu'ils ont reconnu. Alors on saura à quoi s'en tenir. Jusqu'à ce qu'une telle communication ait eu lieu, on doit accorder foi aux renseignemens qu'on a d'une autre part, et qui disent que S. M. le roi de Bavière ne veut nullement imposer son fils à la nation, qu'au contraire il veut que ce choix: obtienne notre assentiment. Cet assentiment ne serait ni complet, ni valable, s'il n'était pas donné dans les formes prescrites par la loi, et en Grèce, ces formes légales n'existent point hors de l'assemblée qui doit se réunir, il ne peut donc être donné que par le décret de reconnaissance avec lequel nous avons promis de commencer nos travaux législatifs. — Outre cela, je ne puis pas me séparer de la cause de mes amis, dont je suis entouré à Argos. Oui, Monsieur, ces hommes, que vous qualifiez de mauvais sujets, sont mes amis. Je les connais comme des personnes, dignes d'estime, et dévouées comme ma famille à la cause de la Grèce. Nous avons supporté ensemble les adversités de notre patrie, ensemble nous saurons aussi vaincre tous les obstacles qu'on ne cesse pas de nous créer de tout côté, pour nous empêcher de lui préparer un meilleur avenir."

En vain l'envoyé de son excellence tâcha le lendemain de se mettre sur un meilleur pied avec ,5les mauvais sujets et les brigands" assemblés à Argos. Ayant été introduit dans une de leurs réunions, qui devenaient à chaque instant plus nombreuses, il déclara, qu'on l'avait trompé sur leur compte, que se voyant entouré de pères de famille, de négocians, de propriétaires et de marins, qui jouissaient de la confiance de leurs concitoyens, il ne pouvait douter, que tous ces

hommes respectables ne fussent intéressés au maintien du bon ordre. Il ajouta, qu'ayant acquis cette conviction il devait désirer de les voir travailler ensemble, à rétablir bientôt la bonne harmonie, qui jadis avait existé entre la Grèce et la Russie. Là -dessus on lui répondit, quil se trompait singulièrement s'il regardait la Grèce comme ennemie de la Russie. ,,Les Grecs, lui dit un député Psariote, n'ont jamais méconnu ce que dans leur dernière lutte, ils doivent à la Russie et à l'intervention de son empereur. Ils n'en veulent qu'à ses agens, qui par une méprise étrange, ayant dévoué leurs services aux derniers gouvernemens, ont participé aux plans les plus pernicieux de ces gouvernemens et ne cessent pas d'appuyer de toute leur influence et de tous leurs moyens, des mesures qui amèneront notre ruine. Que ces Messieurs changent de conduite, et les sentimens des Grecs changeront envers eux. Mais il ijous faut des actions, puisque les protestations et les promesses ont perdu tout crédit depuis deux ans que nous avons été si souvent et si cruellement trompés." jjL'occasion de vous montrer, continua- 1- il, est favorable. Secondez par vos efforts la réunion de l'assemblée au lieu de lui créer des obstacles. Amenez à reconnaître le gouvernement les hommes, qui, s'appuyant sur vous, le combattent, ou se préparent à le combattre. Affermissez avec nous la tranquillité publique, seul but de nos efforts, et protégez nous quand nous préparons des institutions et des lois à notre patrie, et vous verrez quel changement s'opérera sur votre compte dans toute la Grèce. Nous savons ce que vous craignez; mais rassurez vous sur nos intentions. Les loix et les institutions que nous préparons à notre patrie seront fortement monarchiques. Elles n'auront rien de révolutionnaire et de dangereux. Nous connaissons et nous

aimons trop notre pays, pour vouloir lui procurer autre chose qu'un ordre durable, et nous sommes assez formés par l'expérience, et le malheur pour savoir que cet ordre doit coïncider avec les lois fortes d'un pouvoir royal, capable de commander la soumission et de forcer à l'obéissance. Fiez -vous donc à nous, et à nos démarches, et je vous répète qu'en peu de tems tout le passé sera oublié et que l'harmonie entre les Grecs et leurs anciens amis sera parfaitement rétablie." —

L'envoyé n'avait pas la mission de s'engager dans une telle discussion; il dirigea la conversation sur le feu Président et sur les torts prétendus qu'on faisait à sa mémoire; mais, accablé par la quantité de faits qu'on lui opposa sur le compte de cet homme d'état, et ému jusqu'aux larmes , il rompit en toute hâte cet entretien et s'en alîa, pour ne plus revenir à Argos.

Aussi long-tems qu'on avait cru possible d'empêcher le congrès par la persuasion, par des promesses et des intrigues, on avait gardé quelque mesure et la paix ne fut plus troublée que par la défection de Zavellas; mais quand on vit qu'il était impossible de maîtriser le mouvement par des moyens occultes, on résolut de recourir à la force. Pas un seul membre du congrès n'avait fléchi, pas un seul capitaine n'avait encore déserté la cause nationale, pour arborer le Phénix, et quelques uns, qui l'avaient tenté à Yostizza, s'étaient vus abandonnés par tous leurs gens, sans en excepter même les valets, qui soignaient leurs chevaux, ni les jeunes garçons, qui leur portaient et leur allumaient leurs pipes. Les députés de la Grèce occidentale, qui manquaient encore, s'étaient mis en chemin après avoir applani les difficultés élevées parmi les chefs militaires de leur pays et avoir affermi la tranquillité publique. Leur arrivée à Argos élevait le nombre des mandataires

au-delà des deux tiers nécessaires, pour ouvrir le congrès, et c'est dans ce moment, que ses ennemis se mirent en campagne.

Le gouvernement jugea convenable d'éloigner la force armée d'x^rgos, où le congrès allait s'ouvrir; et l'on proposa, d'envoyer le corps de Grivas, qui l'occupait, cantonner dans l'intérieur du Péloponèse, à Léontari et Phanari Comme on devait le prévoir, cette mesure éveilla l'opposition de la minorité dans le gouvernement et fut ajournée. Avant même qu'elle fut reprise et mise à exécution, une déclaration de Colocotroni annonça qu'il avait pris les armes pour combattre le gouvernement et pour sauver l'intérieur du Péloponèse de l'invasion des brigands et des Turcs.

Ce vieux chef de Carytène, qui déjà dans la première guerre civile avait été battu et fait prisonnier par les Roméliotes, ne s'était pas hâté d'aller à son poste et comme général en chef du Péloponèse, de prendre le commandement de l'armée établie sur l'isthme. Enfin il part de Xauplie, avec une trentaine de chevaux, mais à peine arrivé dans les défilés derrière INIycène, il est averti par les fuyards, de la déroute complète que son armée, commandée parNicitas, avait éprouvée le même jour. Alors il se retire en toute hâte sur Argos et Tripolizza, et s'enferme dans le fort de Carytène, son pays natal, qu'il avait armé et approvisionné déjà sous le gouvernement du Président, et fortifié davantage sous celui de son frère. Le nouveau gouvernement lui avait témoigné tous les égards dûs à son âge, et à son rang, et l'on ne nomma point de nouveau gouverneur pour Carytène afin que ses soupçons ne fussent pas éveillés. Mais ces précautions et ces ménagemens ne pouvaient en rien changer sessentimens, ni apaiser ses craintes. Il vit ses ennemis en majorité dans le gou-

verneinent, et Tliéodore Grivas, leur général en chef, était son adversaire le plus intraitable et le plus passionné. Etabli à Argos avec un corps de quelques mille hommes, il le menaça de près, et il pouvait à chaque instant fondre sur son éparchie. Bientôt on sut que, malgré sa résignation apparente, il était le centre du mouvement qui commençait à agiter sourdement le Péloponèse; et des bandes de brigands, lancés dans toutes les directions contre les corps détachés des Roméliotes, en indiquèrent le but et les moyens. On voulait ébranler le pays, pour que les députés, effrayés sur le sort de leurs familles, ne se rendissent pas au congrès. En même tems, il était en correspondance suivie avec Zavellas, avec les chefs militaires du Péloponèse, avec les membres de la minorité du gouvernement, avec leurs alliés étrangers, et avec tous les hommes influens du parti. Averti par eux, que malgré tous ces etl'orls combinés, le congrès devenait inévitable et pressé d'agir ouvertement, il augmenta ses préparatifs, et le même jour où il fut averti, que Grivas devait se rapprocher de Carytène, il lança son manifeste contre le gouvernement et le congrès. Le même jour, Gennaios, soa fils, fut envoyé avec un corps de troupes pour prendre la position de Baldezza, par laquelle la plaine de Tripolizza est dominée. Le gouvernement de Nauplie comprit très -bien l'étendue de ce nouveau danger. Le ministre de la guerre lui soumit aussitôt le manifeste à publier, et les mesures à prendre contre cette insurrection; mais les trois membres de la minorité se retirèrent des séances, et leur retraite empêcha la commission de se réunir en nombre suffisant pour prendre une résolution quelconque. Cependant cet affaiblissement du pouvoir exécutif ne faisait pas encore marcher les affaires de Colocotroni, parce que les chefs Roméliotes

établis à Argos et àTripolizza, quoique sans ordre supérieur, n'en étaient pas moins disposés à le combattre; mais on réussit à mettre la désunion dans le corps de Grivas, dont les deux tiers l'abandonnèrent sous le prétexte d'être mal payés. Il ne lui resta que cinq à huit cents hommes, avec lesquels il se mit en marche de sa propre autorité, et s'établit à Tripolizza; mais n'étant plus en force pour déloger les troupes de Gen naios, il se vit en quelque sorte, bloqué dans la plaine par elles.

En même tems le général Nicitas, que les Roméliotes avaient battu sur l'isthme, partit du château de îColocotroni, avec vingt soldats seulement et se préisenta en Messénie pour y remuer les paysans.

Toute la plaine de Messénie est composée de terres nationales, dont les cultivateurs paient le quart des pro- |duits au gouvernement. Nicitas leur promit qu'à l'avenir ils ne paieraient que la dîme, s'ils voulaient prendre les armes contre les Turcs et contre les brigands de Grivas pour défendre la cause de leur pays et de leur roi. On le comprit et bientôt ce chef fut entouré de 2000 colons armés, avec lesquels il marcha contre Kazakos, envoyé par le gouvernement pour surveiller le mouvement de Messénie.

Ce chef Mainiot abandonna un ennemi, qu'il tenait bloqué dans la tour de Pétala, et se porta à la rencontre d'un adversaire plus redoutable. Chemin faisant il se vit déserté par presque tous ses gens, plus propres à piller qu'à se battre. Il n'avait plus que soixante hommes, lorsqu'il fut attaqué par toutes les forces de iNicitas et enfermé dans quelques maisons du village Micramaina.

Comme cela se passait tout près des cantonnemens dBs Français, ceux-ci s'interposèrent, et les paysans

attaqués pendant la nuit par un autre corps mainiot, et croyant que les Français allaient tomber sur eux, se dispersèrent aussi vite qu'ils étaient venus. Ce corps qui arriva pour dégager ses compatriotes, avait été ramassé et amené par Germanos, frère cadet de Kazakos, jeune homme de dix- neuf ans, d'une rare intelligence, et d'une intrépidité héroïque. >

D'autres émissaires, envoyés de Nauplie et de Carytène dans la Laconie et la nouvelle Arcadie n'eurent pas plus de succès, et tous ces troubles n'aboutirent nullement au but principal qu'on s'était proposé. En portant la confusion et l'anarchie dans le pays, ils empêchèrent bien le départ de quelques députés, dont on menaçait de brûler les maisons, s'ils allaient à Argos; mais leur retard ne pouvait plus contenir la marche des autres, qui, réunis en nombre suffisant, comme nous l'avons dit, avaient tenu leur première séance préparatoire, et choisi la commission pour vérifier les pleins pouvoirs. Il ne restait donc plus rien à faire aux opposans que de disperser le gouvernement et le congrès en attaquant le centre de leur activité à Argos et à Nauplie. En conséquence, il fut dressé un plan, d'après lequel un corps de troupes devait tourner la position de Tripolizza et prendre poste aux Mulins, vis-à-vis de Nauplie. Des bâtimens armés de Spézia, devaient sortir en même tems pour seconder par mer cette manoeuvre, pendant que des mouvemens partiels devaient éclater à Argos et à Xauplie, pour être soutenus par deux généraux péloponèsiens, qui avaient armé, depuis quelque tems, des corps de troupes qu'ils tenaient cachés dans les environs de ces deux villes.

Cela fait, le sénat dut déclarer que, vu le danger de la patrie, le gouvernement devait être confié à des hommes plus capables. Le nouveau gouvernement éta-

bli, il devait débuter par renvoyer l'assemblée nationale. Ce plan était hardiment conçu et bien combiné, mais il manqua dans l'exécution confiée à Calergis. Ce jeune militaire entreprenant, mais étourdi, après sa défaite sur l'isthme, avait vu son corps de cavalerie se dissoudre par la défection et la cupidité de plusieurs chefs Roméliotes, qui s'emparèrent de ses chevaux et de ses armes, et il avait fini par reprendre les fustanelles, habit grec porté par les capitaines des troupes irrégulières. Bientôt il recruta presque ouvertement des soldats, et les dirigea sur Carytène, puis, luimême, il s'embarqua sur un brick russe pour côtoyer le Péloponèse. Ses gens furent attaqués sur le chemin de Tripolizza par la cavalerie de Hadschi-Christos et ramenés en grande partie prisonniers à Argos, lui-même arriva devant Coron; mais y trouvant le coup manqué, et la forteresse entre les mains des habitans il débarqua à Pétala avec six hojumes et se dirigea par la Messénie sur Carytène. C'est ici qu'il organisa un nouveau corps d'expédition, en attendant les ordres de Nauplie pour se mettre en campagne. Ces ordres ayant été apportés par quelques déserteurs du corps régulier, il tourna la position de Tripolizza, et sans trouver de difficultés, il s'établit vis-à-vis de Nauplie aux Mulins dans une position, qui communique avec la rade; mais là son succès s'arrêta. 11 y eut bien deux bâti- Biens armés, qui arrivèrent au tems convenu, de Spézia et se placèrent sous les canons de la frégate de l'amiral Riccord; mais comme ils étaient sans papiers du gouvernement reconnu, les amiraux de France et d'Angleterre menacèrent de les traiter en pirates, malgré la présence des contre -amiraux Canaris et Calandruzzi, qu'ils avaient amenés à leur bord ; et comme ils s'avancèrent néanmoins vers la position de Calergis pour lui

porter secours, un brick français et un autre anglais leur coupèrent le chemin, mirent à découvert leurs batteries et forcèrent les Spéziotes de se réfugier dans leur asyle. La position de Calergis fut attaquée du côté de la terre, par le corps régulier et les troupes de Chrysiotis, pendant qu'une goëlette hydriote du gouvernement la battait du côté de la mer. En vain Calergis espéra se voir sceondé par Nauplie et Argos. Ses partisans, , interdits par l'intervention catégorique des deux ami- ; raux restèrent tranquilles, et des capitaines de Colo- • cotroni, qui osèrent arborer l'étendard de l'ancien gou-; verneraent à Délamanara près d'Argos, furent arrêtés et maltraités par les soldats Roméliotes, accourus pour le renverser. Après s'être défendu pendant deux jours dans sa position avantageuse, Calergis fut poussé à l'extrémité et s'enfuit avec quelques partisans pendant la nuit. On sut, que pendant le combat, des barques russes avaient communiqué avec lesMulins, et qu'elles y avaient pris les blessés pour les porter au bord des bâtimens de leur marine. De plus, il fut déclaré dans un rapport, adressé par un officier grec du génie au ministère de la guerre, que les munitions trouvées dans les positions de l'ennemi étaient toutes de calibre russe, et le pain de la même sorte que celui, qu'on donne aux matelots de cette nation, et que pendant la : dernière nuit une barque russe, sans connaître la retraite de Calergis était venue pour lui apporter des munitions, des provisions et des transfuges. Parmi les lettres interceptées, il y en avait d'écrites par des déserteurs du corps régulier de Nauplie. Ils vantaieni la bonne réception, qu'on leur avait faite à bord de l'amiral, et invitaient leurs camarades à suivre leui exemple.

On pouvait prévoir, que les tentatives guerrièrerft!

n'en resteraient pas là, mais pour le moment rien ne s'opposa plus à l'ouverture du congrès. Il y avait bien encore «ne protestation dans laquelle le sénat exposait, qu'ayant été forcé par le mouvement de la capitale d'accorder au gouvernement le droit de convoquer le congrès, et ce congrès étant sur le peint de se constituer, il prétendait au droit de nommer la commission pour l'examen des pleins pouvoirs, et se refusait à reconnaître une assemblée autrement constituée. Le sénat savait bien que lui, comme corps administratif, n'avait rien à démêler avec le pouvoir législatif, et qu'en Grèce comme en d'autres pays, le congrès avait seul le droit de faire examiner les pleins pouvoirs par une commission de son choix; mais il fallait au sénat de nouveaux empiétemens. Il se souvint, qu'avec cette mesure, à laquelle aucun député indépendant n'était soumis, on avait rompu le congrès d'Argos, et qu'en la reprenant on pouvait réussir encore une fois, du moins en partie. Repoussé de ses prétentions par le gouvernement, il s'avisa plus tard de déclarer toute l'assemblée illégale, s'appuyant sur des protestations envoyées par ses adversaires, et prétendant que les élections avaient été forcées. Il y avait encore de sa part la même usurpation d'autorité, et la même incompétence à juger cette question. Outre cela il était bien connu, et même bien naturel, que le gouvernement, constitué comme il l'était, n'eut eu ni la volonté, ni le pouvoir d'influencer les élections, qui jamais n'avaient été plus libres et moins contestées, et que la commission qui vérifia les pleins pouvoirs, avait reçu du congrès le mandat de se conformer en tout, pour l'admission des députés, au règlement adopté par le premier congrès d'Argos.

Sous ce point de vue, une seule chose pouvait être objectée contre le congrès: c'est qu'U ne représentait

pas les deux opinions qui divisèrent le pays. On n'y trouvait que des hommes opposés au parti Capodistria, et dont une grande partie avait été même persécutée par ce partie, et avait tout récemment quitté les prisons pour siéger dans l'assemblée. La cause en était que le parti Corfiote n'avait point de racines dans la classe intelligente du pays qui fait les élections, et que ses hommes les plus marquans étaient généralement les plus haïs. L'opinion publique s'était même prononcée avec une prédilection remarquable pour les personnes persécutés sous l'ancien gouvernement, et la plus grande partie n'avait pas même trouvé de concurrens. Il y eut bien quelques adhérans des Capodistrias parmi les élus, et même des membres du congrès de Nauplie, mais aucun ne s'était présenté pour faire valoir ses titres. En Aain déclara- 1- on que c'était par crainte, puisqu'on savait que ni le gouvernement, ni le congrès ne méditaient de réactions. C'était l'esprit de parti, qui les tenait éloignés, et même un sentiment honorable: après avoir associé leurs noms aux actes du congrès de Nauplie, ils ne voulaient pas figurer dans une assemblée qui devait détruire ces actes, et prendre une direction opposée.

Il y avait bien à cela quelque inconvenance : l'opposition n'était pas représentée; mais rien d'étonnant et moins encore d'illégitime, parce que des assemblées librement choisies, représentent toujours dans leur majorité l'opinion publique. Si, dans cette occasion la minorité était petite, et si elle finit par s'éclipser entière ment du congrès , ce fut bien sa faute et point du tout celle dç l'assemblée, ou de la nation.

Cependant le sénat menaçait toujours et méditait des changemens. Depuis le commencement du nouvel ordre de choses, c'était un ennemi déclaré, et le gou

vernement n'était pas encore parvenu à faire changer la majorité de ce corps par le choix de nouveaux membres, puisque telle était l'aversion pour lui, qu'aucun homme de quelque distinction du parti national n'y voulait siégerj, et qu'on avait reçu des refus partout où on avait fait des propositions. Pour surveiller le sénat et pour se mettre à l'abri de ses ennemis entrés en campagne, les députés résolurent de transporter le congrès à Nauplie. Les résidens après avoir combattu en vain sa réunion, ne pouvaient pas le voir indifFérement s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Sans droit comme sans pouvoir de s'y opposer directement, ils menacèrent de retirer la garnison française si on persistait dans ce dessein. Pour éviter au gouvernement et à la ville l'embarras qui devait résulter de cette mesure, on résolut de tenir les séances devant les portes de la ville dans Pronoia, faubourg de Nauplie et une maison en bois y fut construite pour recevoir l'assemblée nationale.

Toutes ces démarches hostiles envers le congrès avaient irrité bien des esprits, et à peine pouvait- on calculer la ligne de conduite que les députés allaient suivre se voyant attaqués par leurs ennemis du dehors et repoussés par leurs ennemis du dedans, expulsés de la capitale même de leur patrie, pendant qu'on leur répétait sans cesse, que ni l'alliance, ni leur roi ne voulaient d'eux. L'irritation s'était déjà fait remarquer dans leurs réunions particulières, et les débats s'en ressentirent dès le commencement.

Il y avait bien des nouvelles rassurantes de l'Europe, mais elles ne pouvaient plus changer le cours des événemens.

Immédiatement après l'ouverture du congrès, on annonça que le traité de Londres, érigeant la Grèce en royaume et lui garantissant un emprunt de 60 mil- I. 11

lions de francs, était ratifié et qu'un courrier de Bavière ne tarderait pas à arriver, pour annoncer la régence. Peu après il fut connu, que les négociations de Constantinople étaient également terminées à l'avantage du nouveau royaume, et même les hommes les plus susceptibles sur le point d'honneur national, déclarèrent que le sort de la Grèce était fixé d'une manière brillante.

Les grandes questions étant ainsi décidées, et l'avenir de la nation mis à l'abri de nouveaux changemens, beaucoup de députés désiraient différer les travaux du congrès jusqu'à l'arrivée de la régence pour marcher conjointement avec elle dans la confection des lois et dans l'établissement des institutions nationales ; mais les préventions des autres contre toute mesure dilatoire étaient devenues trop puissantes par suite des événemens et des soupçons qui commencèrent dans ces jours là à planer sur les esprits déjà si irrités, et qui tendaient à faire croire qu'une monarchie absolue devait être établie en Grèce. Ces appréhensions, dont on ne connaissait pas même le fond, contribuèrent le plus à déranger les combinaisons des hommes modérés, et le congrès proclama, que la confection de la constitution et la répartition des biens nationaux seraient du nombre des objets dont il s'occuperait. On retrancha même une phrase d'après laquelle une participation convenable {àvrjxovaa cvvÔQo/iiri) à la rédaction de la constitution était réservée au gouvernement du roi. Ces démarches déplurent aux hommes les plus marquans de l'assemblée. De même elles furent généralement mal vues du public, et la désunion commença à se développer bien vite dans le sein même de l'assemblée.

Le décret d'amnistie n'avait pas trouvé le moindre obstacle, et ce point obtenu il. fallait encore hiîter celui de la reconnaissance du roi pour remédier aux consé-

quences fâcheuses , qui pouvaient résulter de la marche indiquée dans la proclamation de l'assemblée. Le congrès était prêt à faire passer cet acte important, on était même d'accord qu'il devait suivre immédiatement le décret d'amnistie. On s'aperçut bien que par cet acte le congrès déposerait son pouvoir législatif, puisqu'ayant reconnu le roi il ne pouvait plus prétendre à faire des lois sans la participation de son gouvernement; mais de l'autre côté l'arrivée de la régence étant attendue en peu de semaines, en peu de jours même, on crut, qu'on ne pouvait pas finir la constitution avant l'établissement de la nouvelle autorité, et on prévit, qu'une fois établie, celle-ci devait nécessairement prendre part à ces travaux, et en prendre même l'initiative. De plus, la reconnaissance même du roi devait consolider l'autorité politique de l'assemblée et confondre ses adversaires armés pour le combattre.

Ces derniers s'aperçurent bientôt eux-mêmes du danger qui de ce côté menaçait leurs projets. Il fallait donc faire échouer ce décret pour ne pas abandonner aux ennemis le grand avantage de jeter le fondement légal du nouveau trône. Mais comment pourra-t-on les détourner d'une démarche qui était si conforme à leurs propres désirs et si profitable à leurs intérêts, puisqu'elle devait les mettre en harmonie avec la conférence de Londres et avec leur roi? Voici comme on s'y prit.

Déjà, avant l'ouverture du congrès, les députés avaient travaillé à une réconciliation générale des partis, et dans la séance préparatoire d'Argos, Coletti l'avait conseillée comme devant être le premier acte dont il fallait s'occuper. A peine les adversaires s'aper- «^urent-ils que l'acte de reconnaissance serait mis à l'ordre du jour et passerait sans opposition, qu'ils se hâtèrent

d'entrer dans les voies conciliatoires et de proposer des bases très -raisonnables de pacification; mais la première condition fut, que l'apparition du décret sur la reconnaissance du roi serait différée de quinze jours. On déclara, que cet acte était d'une telle importance et par soi-même et par les liaisons, qu'il établirait parmi le roi et les signataires, qu'on y devait laisser participer aussi les chefs du parti opposé , qui alors ne balanceraient plus à venir se joindre au congrès. L'amnistie proclamé ç, ces quinze jours suffiraient pour qu'ils arrivassent à Nauplie, et la perspective d'y être à tems pour apposer leur signature à ce décret fondamental du droit public de leur patrie, les engagerait plus puissament que toute autre chose à entrer en réconciliation, tandis qu'une fois le décret signé et envoyé à Munich il n'y avait plus de raison pour les amener à Nauplie, et qu'au contraire ils feraient leur possible pour faire regarder le congrès comme illégal et ses actes comme non avenus.

Ces argumens étaient d'une telle force apparente, que presque tous les députés furent sur le point de différer le décret, ou plutôt, de l'abandonner. Car il était impossible que l'autre parti pensât à une réconciliation quelconque aussi long-tems qu'il avait encore des chances de bouleverser ses ennemis et de maintenir l'autorité compromise du congrès du comte Augustin. Bientôt on apprit, que Calergis préparait une autre expédition, et que Mamouris était invité à venir de la Phocide pour forcer les troupes du gouvernement dans la Boeotie et passer l'isthme. On ne voulait donc que gagner du tems. — Après les quinze jours passés] et en cas de besoin on aurait encore demandé un autre délai, et si le congrès ne pouvait pas être renversé, on espérait du moins traîner son décret jusqu'à l'arrivée de

la régence. La régence arrivée on se serait pusse du reste, puisqu'on croyait être sûr qu'elle commencerait par renvoyer les députés. A la vérité ceux-ci préoccupés des préventions, et des craintes, que nous avons signalées, venaient de donner par quelques actes, des signes d'une marche contraire à la prétendue volonté de la conférence de Londres et du roi de Bavière. Quelques uns avaient même traité comme des mercenaires et comme des gens de cour (uihy.oî) les hommes raisonnables qui dans les débats sur la proclamation de l'assemblée avaient défendu la prérogative du roi.

Il fallait donc rallier les députés à leur première décision , en leur faisant comprendre la mauvaise foi de leurs ennemis et la mauvaise position dans laquelle ils se trouveraient si l'acte de reconnaissance ne passait pas avant que la régence se mit en chemin. ,,Vou.s êtes accusés, leur dit -on, par vos adversaires de ne pas vouloir du roi ; ils déclarent avoir pris les armes pour défendre sa cause contre vous. Leur parti qui a ses affidés à Corfou, à Constantinople, à Odessa, à Pétersbourg, à Munich même, ne cesse pas d'écrire dans ce sens. Il a rempli de ses calomnies les feuilles françaises et les portefeuilles des ministres étrangers; ses émissaires adroits et accrédités ne cessent d'exploiter l'aversion des souverains contre des mouvemens regardés comme populaires. Pendant tout ce tems, où vos ennemis sont en train de vous accuser et de se jouer de vous, vous n'avez rien fait pour vous défendre et pour rompre le tissu de leurs intrigues. Ni Hydra, Syra, Maina et Perachora, séparées du pouvoir central, ni les primats du Péloponèse et les chefs militaires de la Romélie n'ont signé un seul acte pour manifester leur adhésion à l'élection du souverain de leur pays. Il ne vous reste qu'une seule occasion de réparer cette faute

grave. Faites \otre décret et vos adresses, sans le moindre délai, parce que telle est la crise des affaires publiques que personne ne pourra garantir l'avenir pour un seul jour. Même dans la supposition peu vraisemblable, que le congrès puisse continuer paisiblement ses travaux, la promulgation de ce décret ne doit pas être différée, puisque s'il ne devance pas le départ de la régence de Munich, il sera sans utilité pour vous. Publiez-le plus tard, et vos ennemis déclareront, que vous n'avez cédé qu'après avoir vu, que votre opposition ne pouvait plus empêcher l'accomplissement des destinées de votre pays; ils vous accuseront même de lâcheté, puisque vous semblerez vous changer en adulateurs pour éviter les conséquences d'une conduite qu'on qualifie de contraire aux intérêts du gouvernement royal. Enfin la régence arrivant avec ces préventions sinistres, comment pourrait-on l'empêcher de se détourner tout à fait d'un parti qu'elle doit regarder comme suspect, si non comme ennemi, pour embrasser la cause de vos adversaires, qui feraient valoir leur fidélité à l'ancien gouvernement, quelque intéressée qu'elle ait été, pour faire croire à leurs protestations d'attachement au roi?"

Ces réflexions ne manquèrent pas de faire impression. On se décida à revenir sur la première résolution et, après avoir proclamé l'amnistie, à procéder immédiatement au décret de reconnaissance. Pour ne pas rompre les négociations commencées avec le parti opposé, on résolut de faire deux exemplaires du décret fondamental, dont l'un devait être expédié à l'instant au roi de la Grèce, pendant que l'autre, destiné à être déposé aux archives nationales, resterait ouvert aux signatures des députés dissidens, qui se réuniraient plus tard au congrès. Cette combinaison

faite, et le décret ainsi que les adresses aux monarques ayant été discutés dans les réunions des sections, l'affaire fut portée dans la séance de'l'asseniblée du 8 Août. Le choix de la conférence de Londres fut unanimement reconnu et confirmé. Toute l'assemblée se leva d'un mouvement unanime pour saluer son souverain avec des transports de joie partagés par le peuple qui remplissait en grande foule les avenues du congrès.

Je n'avais attendu que cet événement pour quitter le pays. Après l'entrée de Coletti à Nauplie qui décida de la paix, j'avais participé à la lutte longue et pénible, amenée, par l'intervention des résidens et l'opiniâtreté du sénat, et j'avais contribué à éloigner les difficultés qui s'opposèrent à la composition et à l'installation du nouveau gouvernement. Plus tard voyant la faction vaincue ressuscitée par les moyens et les personnes que nous connaissons, je sentis se paralyser mon activité, puisque ce n'était pas sur cette faction que j'avais excercé de l'influence; et quoique j'eusse réussi à détourner des têtes de ses chefs le trop juste courroux des vainqueurs, je devais me résigner à subir au moins la haine de leurs protecteurs. Il y avait bien un moyen de sortir encore d'embarras. Je devais me mettre à la tête des affaires et commencer le gouvernement du roi. En vérité je fus invité de tout côté à le faire, surtout par les députés réunis pour le congrès, et les résidens me voyant dans une direction entièrement opposée à leur démarche funeste, commencèrent à redouter un tel dénouement et à agir conformément à leurs craintes. Entré au pouvoir, j'aurais su vaincre les intrigues des ennemis et les forces peu redoutables qu'ils pouvaient mettre en campagne; mais pour suivre cette marche j'avais besoin de deux clioses, d'une autorisation quelconque de Sa Majesté le roi de Bavière, et

quelques moyens pécuniaires. Avec deux lignes de Sa Majesté et avec cent mille écus la pacification de la Grj'ce aurait pu être maintenue; mais comme jetais sans mission, je restais sans communication de la part du roi, et quand je tâchai de me procurer des fonds, pour nourrir les troupes et empêcher le relâchement de leur discipline, je n'y réussis qu'en partie et autant que mon crédit particulier s'étendait. Etant sans autorisation et sans ressources et en conséquence hors d'état de maîtriser les affaires, je ne pouvais pas m'y mêler sans les compromettre. La seule chose que je pouvais encore essayer, était d'empêcher le congrès de faire une constitution sans le consentement de la régence, et de l'engager à confirmer l'élection du roi d'après les formes prescrites par la loi. Ces deux mesures étaient essentiellement nécessaires pour l'établissement du nouvel ordre de choses. Une constitution faite dans un tems de passion et de dissolution et sans le concours du roi n'aurait pas été acceptée, et un trône érigé sans la sanction de la nation légalement exprimée n'aurait pas été inattaquable du côté du droit. De même ces deux mesures se lièrent ensemble dans le congrès, puisque l'établissement du pouvoir royal reconnu, l'établissement de la constitution sans ce concours du prince était impossible. On vient de voir de quelle manière le décret de reconnaissance fut contrarié par les ennemis mêmes du congrès. L'affaire déjà préparée, j'eus encore à soutenir une lutte continuelle de trois jours pour confondre leurs machinations et voir éclater cet assentiment unanime avec lequel le roi fut salué par l'assemblée légitime de la nation, qui depuis six mois lui tendait les bras. Je sentais bien, que restant encore je pouvais continuer mes occupations, tendant à apaiser les haines et à rapprocher des hommes , qui n'avaient plus

aucune raison de se troubler et de se persécuter; mais de l'autre côté je vins à être instruit des retards, que l'accomplissement des destinées de la Grèce éprouvait à Munich. Il était donc essentiel d'y appuyer en personne les renseignemens détaillés que je n'avais pas cessé d'envoyer en Bavière , et je résolus de partir. L'assemblée me chargea de porter le décret et les adresses à LL MM. les rois de Grèce et de Bavière, et d'être l'interprète des voeux unanimes dans lesquels se rencontraient et se confondaient toutes les classes et tous les partis: c'était de voir arriver enfin le roi sur le sol de la Grèce, où il était attendu, comme le dernier, comme le seul espoir de salut.

Bientôt après mon départ, la catastrophe qui avait si long-tems menacé le pays, éclata sur le congrès, et comme on n'était pas parvenu à le vaincre par la force, on eut recours à une scène d'horreur, digne d'être placée à côté des actes violens avec lesquels on l'avait rompu à Argos. Le même jour où le choix du souverain fut reconnu, le congrès supprima le sénat. Cette mesure fut accueillie par le public avec les mêmes sentimens et les mêmes acclamations que la reconnaissance du roi, puisque excepté la faction renaissante du vieux gouvernement, la nation était unanime dans ses senti mens de haine contre ce corps malencontreux. Outre cela son animosité contre le congrès et les plans sinistres qu'il fomentait, étaient notoires et l'assemblée, en usant de son droit pour le dissoudre, n'avait fait qu'un acte de défense et d'utilité publique. Cependant sa suppression était impolitique. Car s'il y avait eu quelque espoir de rapprochement avec le parti contraire, cet espoir était détruit par* le coup porté au conseil qu'il chérissait le plus. En même tems on donnait l'occasion aux résidens de se prononcer ouvertement con-

tre l'assemblée nationale parce qu'ils regardaient le sénat comme la seule autorité constituée du pays, et déjà d'avance ils avaient déclaré que la conférence de Londres les avait chargés de le défendre. Leur protestation, adressée au gouvernement, ne se lit pas attendre et encouragea le sénat à se regarder encore comme existant et à continuer clandestinement ses séances.

Après le sénat vint le gouvernement. D. Vpsilanti n'existait plus. Sa mort avait privé la Grèce du plus illustre et du plus vertueux de ses citoyens. 11 fallait le remplacer. Le congrès ne s'en tint pas à ce remplacement et, irrité surtout contre le comte A. Métaxa, il décida de le faire sortir de la commission gouvernementale. A peine cette résolution fut -elle prise que le congrès fat assailli par des bandes armées. Elles pénétrèrent dans son enceinte, les députés furent menacés et maltraités, le président, vieillard de quatrevingt ans fut tiré par les cheveux. Tout le monde s'enfuit effrayé d'un attentat, qui manquait encore à l'histoire de la Grèce, et les bandes qui l'avaient commis emmenèrent une douzaine de députés dans leurs cantonnemens. Comme le président qui fut du nombre était prêt à succomber à la fatigue et aux mauvais traitemens, le député de Tinos fut forcé de le porter sur ses épaules.

Une partie de ces brigands appartenait au corps du général Chrysiotis, qui s'était nmtiné parce que le gouvernement ne leur avait pas payé les services rendus aux Mulins contre Calergis. Pour les tranquilliser on avait promis de les payer dans trois semaines, et ils attendaient l'expiration de ce terme à Aria, village près de Nauplie, tout en protestant, qu'ils n'en voulaient pas au congrès, qu'ils le défendraient même s'il[ était attaqué. Le jour où la commission administrative

allait être modifiée, le terme était expiré; mais le gouvernement n'avait pas un sou, et dans l'état de dissolution, où il était tombé, il n'avait pu prendre aucune mesure pour amasser des fonds et pour les contenter. Cependant des membres de la commission et des hommes qui partagaient leur vues, déclarèrent aux soldats, qui se présentèrent pour recevoir leur argent, qu'ils devaient s'adresser au congrès, qui avait changé le gouvernement, et mis ses anciens membres hors d'état de satisfaire à leur sengagemens. On s'était entendu avec plusieurs de leurs officiers, ceux-là conduisirent les mutins contre le congrès : chemin faisant ils furent renforcés par des hommes armés, appartenant à la garde d'un des membres du gouvernement et à la garde du congrès même, commandés par N, Servas. Heureusement pour les députés il y avait quelques centaines de Cretois, logés dans le faubourg. Ceux-ci prirent les armes et accoururent pour défendre le congrès, ils empêchèrent au moins que son enceinte ne fut souillée par le meurtre et le sang des représentans du pays.

Telle fût la fin d'une assemblée qui était digne d'un meilleur sort. Convoquée d'après toutes les formes de la loi et librement élue, elle réunissait un grand nombre d'hommes éclairés et amis de leur pays, qui avaient figuré avec éclat dans toutes les phases de la révolution grecque; il y en avait même qu'on pouvait regarder comme des martyrs de la cause publique, affrontant tous les dangers et supportant avec résignation toutes les privations, quoique déjà vieux et souffrans et n'ayant plus de quoi s'habiller et se nourrir. Il y eut bien dans cette assemblée, des hommes sans aveu ayant des vues outrées et des desseins pernicieux, conséquence nécessaire de sa composition, qui donnait des

représentans aux corps armés et à des pays retombés sous la domination musulmane; mais leur nombre était petit comparativement avec les autres. Constitués en congrès national, les députés avaient commencé à faire ce que la Grèce attendait d'eux, en proclamant l'amnistie, et en travaillant à l'union; et par la reconnaissance unanime du roi ils donnèrent au trône de la Grèce la seule base de droit public, sur laquelle il pouvait être élevé d'une manière durable. S'ils ne réussirent pas à remplacer le sénat par un corps plus digne de sa mission et à délivrer la Grèce de la honte du gouvernement anarchique, ce ne fut pas sûrement leur faute. On n'a pour accuser le congrès que des projets, qu'on lui suppose et qui même exécutés ne formeraient pas des cas réels d'accusation. Il voulut régler la distribution des terres nationales et travailler à la constitution, parce qu'il crut, que sans l'une et l'autre la Grèce ne pouvait pas exister et qu'on ne pouvait pas abandonner ces mesures à la discrétion du pouvoir futur. Sous ce rapport il y eut manque de confiance de sa part; mais qui pourrait en faire un reproche aux Grecs, après qu'ils ont été si cruellement trompés par les derniers gouvernemens et par presque tous les étrangers, qui dans le pays même se sont mêlés de leurs affaires?

Actuellement le congrès appartient à l'histoire, qui ne tardera pas à prononcer entre les hommes dévoués à la cause de leur patrie et entre leurs ennemis tant nationaux qu'étrangers, qui, usant de tous les avantages de leur position et de leur ascendant, sont parvenus à les ruiner.

HUITIEME SECTION

Dissolution dît gouvernement mixte.

iiA catastrophe du congrès mit le comble à la confusion et à l'exaspération des partis. Le peuple de Nauplie était dans une effervescence alarmante, et malgré la présence des Français il menaça de prendre d'assaut et de brûler les maisons des membres du gouvernement accusés d'avoir fomenté cette trahison. Les résidens voyant où leur conduite avait amené les partis, étaient eux-mêmes ébranlés, et l'un d'entre eux, qui déjà dans plusieurs occasions avait fait preuve de franchise, s'accusait lui-même, et accusait ses collègues d'avoir été la cause de la perte de ce malheureux pays.

Dans ce moment de frayeur le courrier de Bavière attendu en vain depuis cinq mois arriva. Sa présence, les lettres qu'il apportait au gouvernement, et les nouvelles qu'on supposait débitées par lui sur l'arrivée immédiate de la régence donnèrent, une direction salutaire à l'opinion. L'effervescence se calma, les espérances commencèrent à renaître et les esprits les plus opposés tâchèrent de se rapprocher. Les députés, emmenés par les soldats et tenus pendant trois jours sur des

rochers, furent mis en liberté moyennant une rançon qui ne fut pas trop exorbitante, et il parut, qu'alors du moins chacun allait attendre le dénouement prochain; mais cette pensée n'entra pas dans la tête des hommes, qui, résolus de s'emparer de nouveau du pouvoir, et ayant déjà réussi à moitié, ne voulaient ni ne pouvaient s'arrêter en si beau chemin. La nouvelle de l'arrivée immédiate de la régence ne pouvait pas leur faire illusion, parce que instruits très -bien de ce qui se passait à Munich, ils savaient que la régence n'était pas encore instituée, que le corps militaire qui devait l'accompagner n'était pas formé, et que l'an 1832 pouvait finir sans voir la régence toucher le sol de la Grèce.

Rassurés sur les sentimens de leurs amis hors de la Grèce les chefs de la faction se concertèrent sur les mesures à prendre. Une députation du gouvernement était sur le point de se rendre à Munich, elle devait partir avec trois bâtimens de l'alliance. Les amiraux avaient Tordre de tenir ces bâtimens à la disposition de la régence, et de les envoyer dans le port, qui leur serait indiqué pour la recevoir et pour la transporter en Grèce. Depuis l'arrivée de ces ordres les amiraux avaient attendu les communications annoncées d'avance, et comme le courrier de Bavière ne leur apporta ni lettres, ni nouvelles, ils résolurent d'envoyer sans plus de délai les bâtimens à Trieste, et d'en avertir les ambassadeurs de leurs cours à Munich pour ne pas assumer sur eux la responsabilité des retards ultérieurs et de la continuation de l'état déplorable de la Grèce.

Comme membres de la députation, on trouva désignés dans les communications de jMunich l'amiral Miaulis et les généraux C. Botzaris et Nicitas; mais. Nicitas étant à la tête des paysans insurgés de Messénie, on jugea à propos de mettre à sa place le gé-

néral Coliopulo, après le refus que Colocotroni avait fait d'y joindre son fils Gennaios.

La mort d'Ypsilanti et ie départ de la députation avait réduit la commission du gouvernement à quatre membres, divisés en deux partis égaux par leur principes, Contourioti et Coletti d'un côté, et Zaimi et Métaxa de l'autre. Il y avait donc impossibilité de marcher et impossibilité de remédier à ce mouvement. Le congrès qui seul avait eu le droit de modifier le gouvernement, était renversé par la violence; le sénat qui prétendait à ce droit, avait été lui-même supprimé par le congrès. Cependant s'appuyant sur son parti et sur les résidens, il prétendit toujours au pouvoir de reconstruire le gouvernement, qui n'existait plus ni de fait ni de droit.

Pendant cette agonie d'un pouvoir expirant, le parti militaire de l'opposition était sur le point d'en finir avec ses adversaires. Déjà avant la dispersion du congrès, Colocotroni était parvenu à déloger Th. Grivas de la position de Tripolizza. Ses amis avaient réussi à le réconcilier avec Hadschi-Christo, général de la cavalerie légère, qui sous le gouvernement du comte Augustin s'était rendu à l'invitation de Coletti et ayant passé avec sa troupe aguerrie de l'autre côté de l'isthme, avait rendu possible l'expédition des Roméliotes, mais voyant que les affaires du parti, qu'il avait embrassé, tournaient mal, et en même tems irrité par la conduite de Th. Grivas , qui était venu se loger avec son corps dans ses cantonnemens, il prêta l'oreille aux promesses de Colocotroni et de ses alliés étrangers, et abandonna le général Roméliote à son sort, lorsque celui-ci fut assailli par ses ennemis. Après un combat de deux jours, Grivas se vit forcé d'abandonner 'intérieur du Péloponèse et de retourner avec les dé-

bris de son corps à Argos, d'où il était venu. Ce succès paralysa les forces du seul chef, qui avait été inaccessible aux brillantes promesses du parti renaissant. Colocotroni arriva dans le port de Nauplie et fut reçu à bord de l'amiral Riccord au moment, où il s'agissait d'envoyer la députation en Bavière. S'étant concerté avec ses alliés et avec les hommes de son parti il était tellement sur de son succès qu'il déclara à l'amiral anglais, auquel il était allé faire visite, que dans dix jours il aurait huit mille soldats sous ses ordres dans la plaine d'Argos. Ce n'étaient point de vaines menaces, telles que l'amiral Hodham, homme ferme et intègre, mais abusé par les vues et les conseils de Mr. Dawkins, les avait voulu prendre. Après la désorganisation du pouvoir à Xauplie les capitaines qui l'avaient soutenu, se trouvant sans direction et sans appui, se tournèrent presque tous sans exception du côté, où ils voyaient de l'union, de l'activité et des alliés disposés à tous les sacrifices pour les attacher à leurs desseins et à leurs intérêts.

Bientôt on apprit que Zavellas s'approchait de Fatras, et que Mamouris avait menacé de passer l'isthme. Les corps qui s'étaient réunis à Colocotroni défilèrent dans la plaine d'Argos, et pendant que Grivas s'ouvrait avec les armes le chemin pour se retirer à Misolonghi et y rejoindre son frère, qui s'était emparé par la force de cette ville malheureuse, les postes avancés de Colocotroni, commandés par Calergis, arrivèrent jusqu'aux portes de Nauplie et y tinrent bloqués les restes du corps régulier, les débris du gouvernement et les résidens eux-mêmes, arrivés aux termes de leurs démarches. Aucun de ces agens ne connaissait à fond les affaires des Grecs, parce qu'aucun d'eux ne savait leurl langue et ne possédait leur confiance. Divisés entre i

eux de principes et de position, ainsi que de caractère et de senlimens ils ne pouvaient pas' mettre les autres d'accord, puisqu'eux- mêmes ne l'étaient pas. Se méprenant sur leurs propres moyens, sur leur mission, sur la Grèce et ses partis, ils s'étaient chargés de conduire à travers des obstacles et des bouleversemens les affaires d'une nation qui ne voulait pas d'eux, et imposant aux vainqueurs un gouvernement de discorde, le délaissant ensuite et encourageant la sédition contre son autorité, combattant le congrès et lui opposant le sénat, ils avaient vu, sous leurs mains, tomber la Grèce dans un état d'anarchie et de misère, dans laquelle ni les Turcs, ni les Arabes n'avaient pu la plonger.

Les affaires étant poussées à cette extrémité, G.Contouriotti. Président du gouvernement, homme d'un caractère respectable, qui s'était dévoué à son emploi avec le plus grand désintéressement personnel, déposa son autorité et retourna à Hydra. Comme A. Metaxa était frappé d'interdit par le décret du congrès, il n'y eut plus que J. Coletti et A. Zaimi, qui restèrent de la commission des sept menjbres, et ces deux hommes étaient tellement opposés l'un à l'autre qu'il fut impossible de les réunir pour une seule mesure. Il n'y eut donc que les ministres, qui formés en conseil pouvaient encore remédier aux besoins les plus urgens du service public. Ils rendirent donc des ordonnances, auxquelles obéissait qui voulait. Ils vendirent tout ce qu'il y avait à vendre à Nauplie, édifices publics, armes, jusqu'aux canons même, pour nourrir la garnison et entretenir quelques bâtimens armés, pendant que les capitaines, maîtres de toutes les éparchies, formèrent entre eux ane commission administrative, présidée par Coloco- I. 12

tronij qui distribua les provinces aux corps de rarniée et à leurs chefs, donnant à chacun la liberté de se nourrir et de se faire payer par les habitans. Le peuple fut soumis à leur glaive sans la moindre défense des lois, dont le pouvoir avait cessé enti«>rement. Alors on écrivit en Europe, que tout était arrangé, que le pays était enfin tranquille et que la régence n'y avait plus à craindre la moindre résistance.

NEUVIEME SECTION

Jugement sur le gouvernement mixte et sur le parti de sa majorité.

VFN se sera déjà aperçu que sous le rapport des calamités publiques, le gouvernement mixte ne devint qu'une continuation du gouvernement du comte Augustin, Les principales sources en étaient dans sa composition, dans ses embarras financiers, dans l'intervention malencontreuse des résidens et dans l'opposition de la faction vaincue, qui secondée par les conseils, les promesses et les subsides étrangers passa des intrigues aux conspirations et ralluma la guerre civile à peine éteinte par la catastrophe de la famille Capodistria.

Mais en distribuant à chacun sa part de ces griefs fâcheux il ne faut pas oublier les fautes du parti même qui était parvenu à délivrer la Grèce du joug ignominieux des Corfiotes. Aussi long-tems qu'il marcha le front levé contre l'oppression, la corruption et la violence et qu'il rallia sous ses drapeaux l'honneur, les droits et tout l'avenir de la Grèce, il paraissait uni et rempli des meilleures intentions. Il le fut peut-être, puisque la noblesse d'une cause que les hommes ont embrassée, les élève souvent au dessus d'eux-mêmes, et il n'y a pas de doute qu'à peu près tout ce que la Grèce comptait d'hommes patriotes et vertueux, ne se

fut rangé de leur côté, ou du moins ne s'y fut rallié par ses désirs et ses intentions; mais à peine l'ennemi commun fut -il renversé, qu'on s'aperçut de quels divers partis l'opposition avait été composée, et de tout ce mélange d'intérêts privés, de passions, de corruption même, qui en avaient formé un des principaux liens.

Les primats du Péloponèse, terrassés par le Président et relevés par le succès des armes Roméliotes, reprirent leurs anciennes prétentions. Au sein du congrès ils se réunirent aux hommes de la seconde classe pour tâcher d'introduire dans les institutions qu'on méditait, un patriciat dont les avantages devaient appartenir tout -à -fait à eux, à leurs familles et à leur clientèle. Ils parlèrent de la puissance politique que le roi ne pouvait trouver que dans la noblesse à établir en Grèce, et quelques uns allèrent jusqu'à déclarer, que le gouvernement futur ne pouvait pas durer s'il n'était pas établi et dirigé dans l'intérêt de trois à quatre mille hommes les plus influens du pays. Dans l'administration, dont ils s'étaient emparés en partie, ils remirent en pratique les anciens abus, qui avaient défiguré les époques antérieures à l'avènement du Président.

Les capitaines reparurent à côté des primats sur la scène et furent les premiers à imiter leur conduite. Ils absorbaient le peu de moyens que le gouvernement pouvait amasser, par leurs demandes exorbitantes de provisions et de paieinens à compte, et ils s'emparèrent des dîmes de provinces entières, s'obligeant à payer leurs troupes avec ces revenus; peu d'entre eux s'acquittèrent de cette obligation, et gardant l'argent pour leur propre compte, ils furent forcés de laisser à leurs soldats la liberté de se dédommager eux-mêmes par des vexations.

Le gouvernement composé comme il était, ne pouvait inspirer aucune confiance aux partis, et ses membres à peu d'exceptions près, incapables de se maintenir dans une position élevée et de maîtriser les événemens, tâchèrent au moins de profiter des circonstances pour eux et leur clientèle. Pour comprendre la nature de celte clientèle et les obligations qu'elle impose aux patrons, il faut connaître l'état, dans lequel des siècles peut-être des milliers d'années ont laissé la société en Grèce. Comme il n'y a pas eu de pouvoir central, capable de contenir et de défendre les hommes, chacun a été forcé de chercher ailleurs de l'appui et de la protection. Le plus naturel et le plus sûr soutien, il le trouve dans la famille, dont les membres et même les parens jusqu'au second degré ne sont nulle part si liés et si prêts à s'aider entre eux qu'en Grèce. En second lieu Fhomme isolé doit prendre position au milieu des autres. Selon qu'on se sent faible ou fort, on se fait le partisan de quelque homme influent ou l'on grouppe ses partisans autour de sa propre personne. De cette manière chaque homme distingué a un nombre plus ou moins considérable de personnes plus subordonnés qui le fréquentent, l'écoutent, demandent ses conseils, exécutent ses volontés et défendent ses intérêts, toujours attentifs à mériter ses égards et à gagner sa confiance. Voilà l'origine et la nature des coteries innombrables dont la Grèce est couverte. Leurs chefs quand il ne se sentent pas assez puissans pour se suffire à eux-mêmes et à leurs affidés, se rangent avec ces derniers sous un chef supérieur et augmentent par cette accession sa force et son influence. Ceux-là combinent donc le rôle de patron envers leurs cliens avec celui de client envers le patron placé dans une sphère plus élevée. C'est par cet agroupement

des coteries que se forment les partis. Au lieu de s'en étonner il y faut reconnaître la marche et lorganisation naturelle et nécessaire de la société politique abandonnée à elle-même. On ne pourra donc ni connaître, ni influencer la marche des affaires du pays, sans avoir le secret de cette organisation et sans en connaître et faire agir les ressorts.

Dans le tems dont nous parlons il n'y eut en apparence que deux grands partis avec leurs chefs connus; mais en y regardant de près on voyait, qu'il y en avait autant qu'il y avait d'hommes influens. Cependant ces partis furent tous échelonnés, de manière, qu'ils supportaient et augmentaient la puissance de quelques hommes éminens qu'on voyait figurer à la tête des mouvemens généraux.

Ceux-ci connaissant les éîémens et les conditions de leur force et de leur ascendant, tâchaient de leur côté des atisfaire les intérêts de ceux qui se dévouaient à leur service. On comprendra alors la position des hommes qui formaient le gouvernement, et de ceux qu'ils avaient appelés aux ministères. Il s'agissait pour chacun d'entre eux de placer ses parens, ses amis et ses aiïldés, et de penser en même tems à leurs cliens, et comme chacun était dans le cas de réclamer de tels services de ses collègues et même de ses adversaires qui participaient au pouvoir, on vit parmi eux un échange de complaisances officieuses pour les emplois et les honneurs, et partout où il y avait quelque chose à gagner sur les revenus publics. Les plus grands désordres apparurent à la vente des dîmes où il y eut un commérage de capitaines, de primats, de hauts employés et pour ain.si dire des compagnies organisées, qui pénétrèrent même dans quelques ministères et jusqu'au milieu du gouvernement. Les mêmes procédés

furent observés dans les emplois publics. Il est vrai, que le gouvernement se vit dans la nécessité de changer tout le personnel de l'administration, parce que celle-ci était tellement détestée que partout où il en restait quelques débris, le peuple ne se croyait pas délivré; et tellement compacte, liée d'intérêt et dévouée à l'ancien parti, que presque partout où un de ses membres fut conservé dans un emploi le gouvernement pouvait compter qu'il avait conservé un ennemi, mais sous bien des rapports les hommes nouveaux ressemblèrent à leurs prédécesseurs, en quelques endroits ils les surpassèrent même en incapacité ou en gaspillage, de manière que les gens les plus raisonnables se répandirent en reproches amers déclarant que ces misérables , loin d'avoir été corrigés par l'adversité , étaient devenus pires; que leur mauvaise conduite faisait chaque jour l'apologie du Président et que celui-ci avait bien fait de les mépriser et de les persécuter.

Néanmoins on jserait injuste de méconnaître ce qu'il y eut de bon dans le gouvernement, dans ses actions et dans les individus qui lui étaient attachés. A l'exception de quelques individus la commission administrative, le conseil des ministres et en partie aussi la haute administration réunissaient dans leur sein toutes les illustrations du pays, parmi elles il y avait des hommes profondement versés dans les affaires du pays et intègres, et même des caractères dignes de l'ancienne Grèce, qui autant par leur capacité que par leurs vertus, auraient honoré les pays les plus civilisés de l'Europe.

L'armée quoique entièrement désorganisée, garda des ménagemens en beaucoup de cas. Au commencement la discipline des troupes fut parfaite. Bientôt elle s'ébranla par le contact avec les bandes irrégu-

Hères du comte Augustin et plus encore parla faiblesse du gouvernement et la mauvaise foi de leurs capitaines; cependant cet ébranlement du bon ordre parmi les troupes fut loin d'être universel. Il y eut parmi les capitaines des hommes, qui se refusèrent tout à euxmêmes pour contenter et contenir leurs soldats, et il y eut des corps qui attachés à des officiers bien pensans ne cessèrent pas d'être les gardes fidèles des districts qui leur furent confiés. En général cette armée sans solde, sans habits et souvent sans pain commettait moins de dégâts qu'une armée européenne n'aurait fait dans de semblables circonstances.

Le gouvernement était faible, mais il était en même tems doux et par fois très-indulgent. Presque tous les hommes qui le composaient, ou qui étaient en rapport avec lui par leurs fonctions, avaient été persécutés et proscrits; mais pas un seul acte de vengeance ne fut commis, et les plus outragés d'entr'eux, tels que les membres de la famille des .\îauromichalis, allaient tranquilliser eux-mêmes leurs adversaires qui croyaient avoir à redouter leur vengeance. Il y eut même une indulgence qui approcha de la faiblesse: on conspira sous les yeux de la commission administrative, et Ca- Jergis avant de partir pour Coron, enrôla ouvertement son monde. Le jour avant son départ je vis son hôtel, situé dans le faubourg, encombré de soldats sans armes, qu'il avait pris à son service, et si Hadschi-Christo ne s'était pas avisé de leur couper le chemin de Tripolizza, ils seraient allés partout où ils auraient voulu sans en être empêchés par le gouvernement.

Ce fut avec les mêmes ménagemens qu'il se conduisit envers l'opposition de Spézia. La plus grande partie des habitans de cette île florissante était prête à reconnaître le gouvernement des sept membres, mais

ils furent contenus par la faction de la famille Mexis, fjiiij secondée par les Androuzzis, s'était emparée de la garde municipale, de la flotte et de la douane et avait renvoyé le gouverneur venu de Nauplie. Trop circonspect et trop âgé pour agir en personne, le vieux Mexis avait mis en avant ses alliés, les Cal-x\ndruzzi, dont le frère cadet était contre -amiral, et l'autre gouverneur de l'ile. Celui-ci ayant déposé son autorité, lorsque la famille de ses protecteurs fut renversée à Nauplie, l'avait reprise sous prétexte de maintenir la tranquillité publique. Il la maintint de telle manière que ses adversaires à la tête desquels était Tombasis, fils du vieux amiral Spéciot, avaient fait occuper leurs maisons par des hommes armés, de crainte de les voir incendiées, et qu'ils n'en sortaient pas, de crainte d'être assaillis et assassinés par les bandes armées du vieux parti resté au pouvoir. Lorsque je m'étais rendu à Spézia pour tâcher d'amener un accommodement, on me montra les ruines encore fumantes de deux maisons, que ces bandes avaîpnt incendiées peu avant pour se venger des propriétaires connus par leur attachement à la cause nationale. A peine la femme de l'un avait elle pu se sauver avec son enfant à travers les flammes et les hommes armés qui étaient là pour surveiller l'exécution et piller les maisons. Quant au gouvernement qui ne savait comment nourrir les milliers de Roméliotes à son service, il lui aurait été facile d'y transporter quelques corps et de ramener l'île à la soumission; mais comme le combat, auquel il fallait s'attendre, aurait pu amener un pillage général, il ne pensa pas même sérieusement à prendre une mesure extrême contre la plus riche ville de la Grèce, qui seule dans les trois derniers mois avait gagné par le commerce des graines 4^ raillions de piastres turcs.

La même longanimité existait pour les journaux qui commençaient à s'établir à coté de la feuille du gouvernement. 11 y eut un journal d'opposition libérale, la Minerve, rédigé par Mr. Antoniades député Cretois et dont les correspondans censuraient sans aucun ménairement toutes les fausses démarches de l'autorité. Souvent ils n'observaient pas même les convenances et ils descendirent quelque fois jusqu'aux calomnies et aux injures personnelles. Cela n'empêcha pas le gouvernement d'en acheter un nombre considérable d'exemplaires pour subvenir, en quelque sorte, aux besoins urgens de la rédaction. Bientôt cette feuille trouva un antagoniste du vieux parti dans le Miroir, rédigé en Grec et en Français par un jeune homme, qui, sous le gouvernement du Président, s'était distingué comme un des accusateurs publics le plus zélé et le plus dévoué au pouvoir. Encouragé par la liberté pratique, dont la Grèce jouissait sous son gouvernement chancelant, et soutenu par les alliés étrangers de son parti, il alla jusqu'à attaquer la légalité du gouvernement, du congrès et de l'administration. Eu même tems il se chargea de la défense des mouveraens de Kitzo-Zavellas et de ses amis et souffla presque ouvertement la guerre civile et le renversement de l'ordre établi. Ce ne fut cependant pas le gouvernement, qui perdit patience, mais bien l'imprimeur. Celui-ci déclara au rédacteur, que, quoique bien payé, il ne pouvait plus prêter ses presses pour imprimer des choses semblables, qu'eu continuant il craignait de soulever le peuple et que sa maison serait alors la première qui serait brûlée. Malgré toutes les promesses il persista dans son refus et conmie il n'y avait point d'autre imprimerie à la disposition du Miroir, ce journal cessa de paraître. Si dans la conduite du gouvernement envers les partis opposés,

il faut reconnaître un esprit profond de modération, on sera également obligé de lui reconnaître des capacités administratives. Dans plusieurs branches du service public il y eut une activité et une intelligence, auxquelles il fallait s'attendre de la part des hommes en grande partie distingués, qui composèrent la commis^sion administrative et les ministères.

A peine le gouvernement fut -il installé que les pirates reparurent sur les côtes de l'Attique, du Péloponèse et dans les eaux de Syra.

Bientôt on s'aperçut qu'il y avait des desseins cachés sous ces désordres, on apprit, que même un parent du ministre de la guerre sous le comte Augustin, s'était emparé d'une felouque du gouvernement et était allé en course. Ce qu'on voulait était donc clair. Il s'agissait de compromettre le nouveau gouvernement avec les puissances, comme incapable de maintenir la sûreté des mers. L'autorité quoique sans flotte et sans argent, parvint cependant à armer une petite escadre hydriote, qui commandée par le contre -amiral A. Kriezis, un des marins les plus intrépides et les plus expérimentés, détruisit ou chassa les pirates, et la sûreté maritime fut maintenue pendant tout l'été, malgré les embarras du gouvernement. Ce fût un des cas, où le gouvernement ne fut pas contrecarré par des agens étrangers, mais bien secondé par leur autorité et leurs moyens. 11 y eut des résultats semblables dans différentes branches des finances. Autant que les exigeantes du moment et la désunion du pouvoir le permirent, le chaos dans lequel on les trouva, fut peu à peu débrouillé par les soins d'A. Maurocordato, l'homme le plus capable en Grèce, qui en fut chargé. Les douanes de Syra, les plus considérables du pays, reçurent une nouvelle organisation, et on dût surtout à l'intelligence

et à la probité du nouveau gouverneur de l'île, Sachinis, et aux personnes cju'il s'associa, de voir cesser les graves abus qui sous les Capodistria avaient défiguré cette brandie iinportanfe des revenus publics.

Les écoles se ressentirent aussi des soins de leur chef éclairé, Jakoba(y-Riso, connu en Europe par ses ouvrages historiques et à juste litre respecté en Grèce, parce qu'il sut dans de hautes fonctions sous le Président conserver intacte la considération dont il était entouré, jusqu'au juoinent, où il se vit forcé de suivre l'exemple des autres hauts fonctionnaires qui lui ressemblèrent, et de se retirer des affaires. L'école d'Egine, dissoute par les conseillers stupides du comte Augustin, fut rétablie sur un meilleur plan, et la maison des orphelins fut débarrassée des enfans pervertis; la bibliothèque restée jusqu'alors sans catalogue, ainsi que le musée, et ensevelie dans son local, fut mise en ordre et ouverte aux professeurs et aux élèves. Pour subvenir aux besoins des instituteurs, restés depuis cinq ou six mois sans paiement, les magistrats et les préfets furent autorisés à les ])ayer des revenus communaux.

Si l'administration de la justice, malgré l'état déplorable dans lequel l'ancien gouvernement avait réduit les lois, la procédure et les tribunaux, ne reçut pas des améliorations analogues, la faute n'en fût pas à Mr. Clonaras, jurisconsulte habile et actif, qui dirigeait le ministère de la justice, mais bien au sénat. Le ministre avait rédigé un travail important, qui tendait à réformer sans secousses les vices et les abus de l'ordre judiciaire. Son ouvrage reçut l'assentiment immédiat et unanime de la commission administrative, mais arrivé au sénat qui le devait confirmer, il fut enseveli dans ses archives et y resta malgré tous les soins du ministre pour l'en retirer et malgré

l'indignation publique qu'un tel délaissement devait exciter.

Nous pourrions augmenter cet aperçu de l'activité du dernier gouvernement, par l'exposé des mesures sages et pleines d'inimanité, que plusieurs administrateurs prirent pour relever les îles et les éparchies de l'état d'oppression et de dépravation dans lequel ils les trouvèrent: mais ce que nous avons raconté suffit à notre plan.

Le gouvernement n'avait pas la même base que celui auquel il succédait; il ne voulait pas l'oppression et conséquemment il n'avait besoin, ni du mensonge, ni de la délation, ni de la corruption, ni de l'arbitraire ou de la violence pour parvenir à faire le bien du pays. 11 le voulait, et partout où son organisation vicieuse ses embarras financiers et l'opposition armée ne le paralysèrent pas, il réussit à le faire. Pour nous résumer: malgré l'ignorance, l'égoïsme et les intrigues de beaucoup de gens qui entrèrent dans ce système du gouvernement, les bommes éclairés et raisonnables qui y figurèrent aussi, surent donner aux affaires une direction, qui montra de l'intelligence et qui ne fut pas dépourvue de probité. D'après ce qu'un gouvernement hétérogène et assailli d'adversaires, a pu effectuer, dans des jours de désordres et d'angoisses, — on comprend ce qu'aurait pu faire une administration unie qui, pouvant disposer des moyens du pays et maîtresse de ses propres niouvemens, aurait mis à profit le patriotisme, les lumières et la vertu, qui ne manquent nulle part parmi les hommes et qui ne manquent pas non plus en Grèce pour quiconque sait les trouver.

DEUXIEillE PARTIE.

DE LA SITUATION DE LA GRÈCE ET DES MESURES qu'il FAUT PRENDRE POUR ARRIVER

À SA pacification.

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