‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 16 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

et la régularité des mouvements que la suprême Sagesse a mis dans l'univers.

Saint Augustin dit que ces merveilles se sont avilies par leur répétition continuelle 1 . Cicéron parle précisément de même* A force de voir tous les jours les mêmes choses, l'esprit s'y accoutume aussi bien que les yeux : il n'admire ni n'ose se mettre en aucune manière en peine de chercher la cause des effets qu'il voit toujours arriver de la même sorte ; comme si c'étoit la nouveauté, et non pas la grandeur de la chose même, qui dût nous porter à faire cette recherche *.

Mais enfin toute la nature montre l'art infini de son auteur. Quand je parle d'un art, je veux dire un assemblage de moyens choisis tout exprès pour parvenir à une fin précise : c'est un ordre, un arrangement, une industrie, un dessein suivi. Le hasard est, tout au contraire, une cause aveugle et nécessaire, qui ne prépare, qui n'arrange, qui ne choisit rien, et qui n'a ni volonté ni intelligence. Or je soutiens que l'univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens que le hasard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir formé ce tout. C'est ici qu'il est bon de rappeler les célèbres Gomparaisons des anciens.

Qui croira que Ylliade d'Homère, ce poème si parfait, n'ait jamais été composé par un effort du génie d'un grand poète, et que, les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur hasard, comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire pour décrire, dans des vers pleins d'harmonie et de variété, tant de grands événements, pour les placer et pour les lier si bien tous

i. Assiduitate viluerunt. {Tr. act. xxiv, inJoan., n. t.) 2. Sed assiduitate quotidiana, et consuetudine oculorum, assuescunt auimi; neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum quas semper vident : perinde quasi ncrvitas nos magis quam magnitado rerum debeat ad exquirendas causas eicitare. (Gic, De nul. deor., lin. II, n. 31.)

ensemble, pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il a de plus gracieux, de plus noble et de plus touchant ; enfin pour faire parler chaque personne selon son caractère, d'une manière si naïve et si passionnée? Qu'on raisonne et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé qu<; Y Iliade n'ait point d'autre auteur que le hasard. Cicéron en disoit autant des Annales d'Ennius, et il ajoutoit que le hasard ne feroit jamais un seul vers, bien loin de faire tout un poème*. Pourquoi donc cet homme sensé croiroit-il de l'univers, sans doute encore plus merveilleux que Y Iliade, ce que son bon seru ne lui permettra jamais de croire de ce poëme? Mais passons Ci une autre comparaison, qui est de saint Grégoire de Nazianze *.

Si nous entendions dans une chambre, derrière un rideau, mi instrument doux et harmonieux, croirions-nous que le hasard, sans aucune main d'homme, pourroit avoir formé cet instrument? Dirions-nous que les cordes d'un violon seroient venues d'ellesmêmes se ranger et se tendre sur un bois dont les pièces se seroient collées ensemble, pour former une cavité avec des ouvertures régulières? Soutiendrions-nous que l'archet, formé san.? iirt, seroit poussé par le vent pour toucher chaque corde si diversement et avec tant de justesse ? Quel esprit raisonnable pourroit douter sérieusement si une main d'homme touch croit cet instrument avec tant d'harmonie ? Ne s'écrieroit-il pas d'abord, sans examen, qu'une main savante le toucheroit? Ne nous lassons point de faire sentir la même vérité.

Qui trouverait, dans une île déserte et inconnue à tous las hommes, une belle statue de marbre diroit aussitôt : Sans doute il y a eu ici autrefois des hommes : je reconnois la main d'un iiabile sculpteur; j'admire avec quelle délicatesse il a su proportionner tous les membres de ce corps, pour leur donner tant de beauté, de grâce, de majesté, de vie, de tendresse, de mouvement et d'action.

i. De mit. deor.y lib. II , n. 37.

%, Oral, xxvui, n. 6; edit. Ben.

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