‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 46 sur 165 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

toute leur rigueur sans la ressentir, ou si je la ressens, ce n'est que par représentation, et celte représentation d'une peine autrefois cuisante n'est plus qu'un jeu; l'image des douleurs passées me réjouit. Il en est de même des plaisirs. Un cœur vertueux s'afflige en rappelant le souvenir de ses plaisirs déréglés ; ils sont présents, car ils se montrent avec tout ce qu'ils ont eu

* de plus doux et de plus flatteur ; mais ils ne sont plus eux-mêmes ;

; et de telles joies ne reviennent que pour affliger.

Voilà donc deux merveilles également incompréhensibles: l'une, que mon cerveau soit une espèce de livre, où il y ait un nombre presque infini d'images et de caractères rangés avec un ordre que je n'ai point fait, et que le hasard n'a pu faire. Je ne l'ai point fait; car je n'ai jamais eu la moindre pensée ni d'écrire rien dans mon cerveau, ni d'y donner aucun ordre aux images et aux caractères que j'y traçois : je ne songeois qu'à voir les objets lorsqu'ils frappoient mes sens. Le hasard n'a pu non plus faire un si merveilleux livre ; tout l'art même des hommes est trop imparfait pour atteindre jamais à une si haute perfection. Quelle main donc a pu le composer ?

La seconde merveille que je trouve dans mon cerveau, c'est de voir que mon esprit lise avec tant de facilité tout ce qui lui plaît dans ce livre intérieur. 11 lit des caractères qu'il ne connoît point. Jamais je n'en ai vu les traces empreintes dans mon cerveau ; et la substance de mon cerveau elle-même, qui est comme le papier du livre, m'est entièrement inconnue. Tous ces caractères innombrables se transposent, et puis reprennent leur rang pour m'obéir : j'ai une puissance comme divine sur un ouvrage que je ne connois point, et qui est incapable de connoissance : ce qui n'entend rien entend ma pensée, et l'exécute dans le mo* ment. La pensée de l'homme n'a aucun empire sur les corps ; je le vois en parcourant toute la nature. Il n'y a qu'un seul corps que ma simple volonté remue, comme si elle était une divinité; et elle en remue tous les ressorts les plus subtils, sans les connoître. Qui est-ce qui l'a unie à ce corps, et lui a donné tant d'empire sur lui ?

Finissons ces remarques par une courte réflexion sur le fond de notre esprit. J'y trouve un mélange incompréhensible de grandeur et de foiblesse. Sa grandeur est réelle : il rassemble sans confusion le passé avec le présent, et il perce par ses raisonnements jusque dans l'avenir ; il a l'idée des corps et celle des esprits ; il a Tidée de l'infini même, car il en affirme tout ce qui lui convient, et il en nie tout ce qui ne lui convient pas. Dites-lui que l'infini est triangulaire ; il vous répondra sans hésiter que ce qui n'a aucune borne ne peut avoir aucune figure. Demandezlui qu'il vous assigne la première des unités qui composent un nombre infini ; il vous répondra d'abord qu'il ne peut y avoir ni premier ni dernier, ni commencement ni fin, ni nombre, dans l'infini; parce que si on pouvoit y marquer une première ou une dernière unité, on pourroit ajouter quelque autre unité auprès de celle-là, et par conséquent augmenter le nombre : or un nombre ne peut être infini lorsqu'il peut recevoir quelque addition, et qu'on peut lui assigner une borne du côté où il peut recevoir un accroissement.

C'est même dans Fin fini que mon esprit connoît le fini. Qui dit un homme malade, dit un homme qui n'a pas la santé ; qui dit un homme foible, dit un homme qui manque de force. On ne conçoit la maladie, qui n'est qu'une privation de la santé, qu'en se représentant la santé même comme un bien réel dont cet homme est privé; on ne conçoit la foiblesse qu'en se représentant la force comme un avantage réel que cet homme n'a pas ; on ne conçoit les ténèbres, qui ne sont rien de positif, qu'en niant et par conséquent en concevant la lumière du jour, qui est très-réelle et très-positive. Tout de même on ne conçoit le fini qu'en lui attribuant une borne, qui est une pure négation dune plus grande étendue. Ce n'est donc que la privation de l'infini; et on ne pourroit jamais se représenter la privation de l'infini, si on ne concevoit l'infini même : comme on ne pourroit concevoir la maladie, si on ne concevoit la santé, dont elle n'est que la privation. D'où vient cette idée de l'infini en nous ?

Oh ! que l'esprit de l'homme est grand ! il porte en lui de quoi

Page 1