‹ De l'existence de Dieu: Lettres sur la religion. Discours pour le sacre de l'électeur de CologneChapitre 80 sur 165 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la nature et des attributs de Dieu.

J'ai reconnu un premier être qui a fait tout ce qui n'est point lui : mais il s'en faut bien que j'aie assez médité ce qu'il est: et comment tout le reste est par lui. J'ai dit qu'il est l'être infini, mais infini par intension, comme dit l'école, et non par collection': ce qui est un est plus que ce qui est plusieurs. L'unité peut être parfaite; la multitude ne peut l'être, comme nous l'avons vu. Je conçois un être qui est souverainement un et souverainement tout : il n'est formellement aucune chose singulière; il est éminemment toutes choses en général. Il ne peut être reserré dans aucune manière d'être.

Être une certaine chose précise, c'est n'être que cette chose en particulier. Quand je dis de l'être infini qu'il est l'Être' simplement, sans rien ajouter, j'ai tout dit. Sa différence, c'est de n'en avoir point. Le mot d'infini, que j'ai ajouté, ne lui donne rien d'effectif; c'est un terme presque superflu, que je donne à la coutume et à l'imagination des hommes. Les mots ne doivent être ajoutés que pour ajouter au sens des choses. Ici, qui ajoute au mot d'être diminue le sens, bien loin de l'augmenter : plus on ajoute plus on diminue; car ce qu'on ajoute ne fait que limiter ce qui étoit dans sa première simplicité sans restriction. Qui dit l'Être sans restriction emporte l'infini; et il est inutile de dire l'infini, quand on n'a ajouté aucune différence au genre universel, pour le restreindre à une espèce ou à un genre inférieur. Dieu est donc l'Être; et j'entends enfin cette grande parole de Moïse: Celui qui est m'a envoyé vers vous. L'Être est son nom essentiel, glorieux, incommunicable, ineffable, inouï à la multitude.

J'ai l'idée de deux espèces de l'être; je conçois l'être pensant

et l'être étendu. Que l'être étendu existe actuellement ou non, il est certain que j'en ai l'idée. Mais comme cette idée ne renferme point cette existence actuelle, il pourroit n'exister pas, quoique je le conçoive. Outre ces deux espèces de l'être, Dieu peut en tirer du néant une infinité d'autres, dont il ne m'a donné aucune idée; car il peut former des créatures correspondantes aux divers degrés d'être qui sont en lui, en remontant jusqu'à l'infini. Toutes ces espèces d'êtres sont en lui comme dans leur source. Tout ce qu'il y a d'être, de vérité et de bonté dans chacune de ces essences possibles découle de lui, et elles ne sont possibles qu'autant que leur degré d'être est actuellement en Dieu.

Dieu est donc véritablement en lui-même tout ce qu'il y a de réel et de positif dans les esprits, tout ce qu'il y a de réel et de positif dans les corps, tout ce qu'il y a de réel et de positif dans les essences de toutes les autres créatures possibles, dont je n'ai point d'idée distincte. Il a tout l'être du corps, sans être borné au corps; tout l'être de l'esprit, sans être borné à l'esprit; et de même des autres essences possibles. Il est tellement tout être, qu'il a tout l'être de chacune de ses créatures, mais en retranchant la borne qui la restreint. Otez toutes bornes, ôtez toute différence qui resserre l'être dans les espèces, vous demeurerez dans l'universalité de l'être, et par conséquent dans la perfection infinie de l'être par luimême.

Il s'ensuit de là que, l'être infini ne pouvant être resserré dans aucune espèce, Dieu n'est pas plus esprit que corps ni corps qu'esprit : à parler proprement, il n'est ni l'un ni l'autre; car qui dit ces deux sortes de substance, dit une différence précise de l'être, et par conséquent une borne, qui ne peut jamais convenir à l'être universel ! .

Pourquoi donc dit-on que Dieu est un esprit? d'où vient que

1. Ce paragraphe et le précédent sont du nombre de ceux qui ont été le plus défigurés dans les éditions antérieures. Noos les ayons rétablis d'après une copierevxie et corrigée en plusieurs endroits par Fénelon lui-même. Nous

l'Écriture même l'assure? C'est pour apprendre aux hommes grossiers que Dieu est incorporel et que ce n'est point un être borné par la nature matérielle : c'est encore dans le dessein de faire entendre que Dieu est intelligent comme les esprits et qu'il a en lui tout le positif, c'est-à-dire toute la perfection de la pensée, quoiqu'il n'en ait point la borne. Mais enfin, quand il envoie Moïse avec tant d'autorité pour prononcer son nom et pour déclarer ce qu'il est, Moïse ne dit point : Celui qui est esprit m'a envoyé vers vous; il dit : Celui qui est Celui qui est dit infiniment davantage que : Celui qui est esprit. Celui qui est esprit n'est qu'esprit : celui qui est est tout être et est souverainement, sans être rien de particulier. Il ne faut point disputer sur une équivoque.

Au sens où l'Écriture appelle Dieu esprit, je conviens qu'il

croyons cependant devoir mettre son s les yeux du lecteur la glose que les premiers éditeurs insérèrent dans le texte à la fin du paragraphe 66.

• Dieu , à proprement parler, ne doit pas plus être considéré sous l'idée « restreinte de ce que nous appelons esprit que sous quelque idée que ce soit « d'une perfection particulière, déterminée et exclusive de toute autre; car cette « restriction ne peut convenir à l'être infini en perfections. Je ne prétends pas « dire ici que Dieu ne soit intelligent; mais je cherche au contraire à exprimer

• quelque chose du caractère de sa suprême intelligence; à montrer qu'elle « renferme éminemment en elle la réalité de toutes les perfections qu'elle « communique et que tout ce qu'il y a de réel et de positif dans l'intelligence « et dans l'étendue découle de la plénitude de son être.

« Ce qu'il y a de réel daus l'intelligence, Dieu le possède dans un souverain

• degré; c'est sa science, son verbe, sa lumière. Cependant ce seroit le dégrader « que de le restreindre à l'idée d'esprit dans ce degré et dans ce sens où nous « le sommes. Son intelligence n'est ni successive ni multipliée; il n'est pas « seulement esprit dans ce genre et dans ce degré précis d'être qu'il nous a t communiqué. Si nous voyions son essence à découvert, nous verrions qu'il « diffère inûniment de l'idée que nous avons d'un esprit créé. Cette pensée, loin

• de ravaler l'idée de l'être incompréhensible , est une exaltation de cette idée « au suprême degré d'incompréhensibilité. ■

Il est aisé de voir que les éditeurs ont prétends , par cette glose, aller audevant des mauvaises interprétations qu'on pouvoit donner au texte de Fénelon; comme s'il ne s'eipliquoit pas assez clairement lui-même dans ce même paragraphe et dans le suivant. ( Édit. de Vers.)

en est un, car il est incorporel et intelligent; mais, dans la rigueur des termes métaphysiques, il faut conclure qu'il n'est non plus esprit que corps. S'il était esprit, c'est-à-dire déterminé à ce genre particulier d'être, il n'auroit aucune puissance sur la nature corporelle, ni aucun rapport à tout ce qu'elle contient; il ne pourroit ni la produire, ni la conserver, ni la mouvoir. Mais quand je le conçois dans ce genre que l'école appelle transcendentel, que nulle différence ne peut jamais faire déchoir de sa simplicité universelle, je conçois qu'il peut également tirer de son être simple et infini les esprits, les corps et toutes les autres essences possibles qui correspondent à ces degrés infinis d'être.

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