ARTICLE IV
Immensité de Dieu*
Après avoir considéré l'éternité et l'immutabilité de Dieu, qui sont la même chose, je dois examiner son immensité. Puisqu'il est par lui-même, il est souverainement Puisqu'il est souverainement, il a tout l'être en lui. Puisqu'il a tout l'être en lui, il a sans doute l'étendue : l'étendue est une manière d'être dont j'ai l'idée. J'ai déjà vu que mes idées sur l'essence des choses sont des degrés réels de l'être, qui sont actuellement existants en Dieu et possibles hors de lui, parce qu'il peut les produire. L'étendue est donc en lui; et il ne peut la produire au dehors qu'à cause qu'elle est renfermée dans la plénitude de son être.
D'où vient donc que je ne le nomme point étendu et corporel ? C'est qu'il y a une extrême différence, comme je l'ai déjà remarqué, entre attribuer à Dieu tout le positif de retendue, ou lui attribuer retendue avec une borne ou négation. Qui met retendue sans bornes change l'étendue en immensité ; qui met rétendue avec une borne fait la nature corporelle. Dès que vous ne mettez aucune borne à l'étendue, vous lui ôtez la figure, la divisibilité, le mouvement, l'impénétrabilité : la figure, parce qu'elle n'est que la manière d'être borné par une superficie : la divisibilité, parce que ce qui est infini, comme nous l'avons vu, ne peut être diminué, ni par conséquent divisé, ni par conséquent, composé et divisible : le mouvement, parce que si vous supposez un tout qui n'a ni parties ni bornes, il ne peut ni se mouvoir au delà de sa place, puisqu'il ne peut y avoir de place au delà du vrai infini, ni changer l'arrangement et la situation de ses parties, puisqu'il n'a aucunes parties dont il soit composé : enfin l'impénétrabilité, puisqu'on ne peut concevoir l'impénétrabilité qu'en concevant deux corps bornés, dont l'un n'est point l'autre, et dont l'un ne peut occuper le même espace que l'autre. Il n'y a point deux corps de la sorte dans l'étendue infinie et indivisible : donc il n'y a point en elle d'impénétrabilité.
Ces principes posés, il s'ensuit que tout le positif de l'étendue se trouve en Dieu, sans que Dieu soit ni figuré, ni capable de mouvement, ni divisible, ni impénétrable, ni par conséquent palpable, ni par conséquent mesurable. 11 n'est en aucun lieu, non plus qu'il n'est en aucun temps : car il n'a, par son être absolu et infini, aucun rapport aux lieux et aux temps, qui ne sont que des bornes et des restrictions de l'être. Demander s'il est au delà de l'univers, s'il en surpasse les extrémités en longueur, largeur, profondeur, c'est faire une question aussi absurde que de demander s'il étoit avant que le monde fût, et s'il sera encore après que le monde ne sera plus.
Comme il ne peut y avoir en Dieu ni passé ni futur, il ne peut y avoir aussi en lui au delà ni au deçà. Comme la permanence absolue exclut toute mesure de succession, l'immensité
n'exclut pas moins toute mesure d'étendue. 11 n'a point été, il ne sera point ; mais il est. Tout de même, à proprement parler, il n'est point ici, il n'est point là, il n'est point au delà d'une telle borne; mais il est absolument. Toutes ces expressions, qui le rapportent à quelque terme, qui le fixent à un certain lieu, sont impropres et indécentes.
Où est-il donc? Il est ; et il est tellement, qu'il faut bien si garder de demander où. Ce qui n'est qu'à demi, ce qui n'est qu'avec des bornes, est tellement une certaine chose, qu'il n'est que cette chose précisément. Pour lui, il n'est précisément aucune chose singulière et restreinte : il est tout ; il est l'être ; ou, pour dire encore mieux en disant plus simplement, il est : car moins on dit de paroles de lui, et plus on dit de choses. Il est : gardez-vous bien d'y rien ajouter. Les autres êtres, qui ne sont que des demi-êtres, des êtres estropiés, des portions imperceptibles de l'être, ne sont point simplement: on est réduit à demander quand et où est-ce qu'ils sont. S'ils sont, ils n'ont pas été ; s'ils sont ici, ils ne sont pas là. Ces deux questions, quand et où, épuisent leur être. Mais pour celui qui est, tout est dit quand on a dit qu'il est. Celui qui demande encore quelque chose n'a rien compris dans l'unique chose qu'il faut concevoir : l'infini indivisible ne peut répondre à aucun être divisible et fini que l'on nomme un corps.
Mais refuserai-je de dire qu'il est partout ? Non, je ne refuserai point de le dire, s'il le faut, pour m'accommoder aux notions populaires et imparfaites. Je ne lui attribuerai point une présence corporelle en chaque lieu ; car il n'a point une superficie contiguê à la superficie des autres corps ; mais je lui attribuerai, par condescendance, une présence d'immensité ; c'est-àdire que comme en chaque temps on doit toujours dire de Dieu, 11 est, sans le restreindre en disant, Il est aujourd'hui; de même en chaque lieu on doit dire, Il est, sans le restreindre en disant, Il est ici.
Mais, encore une fois, n'est-ce pas lui ôter une perfection, et à moi une consolation merveilleuse, que de n'oser pas dire qu'il
est ici ? Hé bien, je le dirai quand on voudra, pourvu que je l'entende comme je le dois. Quand je crains de dire qu'il est présent ici, ce n'est pas pour lui attribuer quelque chose de moins réel et de moins grand que la présence; c'est au contraire, pour m'élever à une manière plus pure de le concevoir dans sa simplicité universelle; c'est pour reconnoître qu'il est infiniment plus que présent.
Je soutiens qu'être simplement et absolument est infiniment plus que d'être partout ; car être p rtout est une chose bornée, puisque les lieux, qui sont des superficies de corps, et par con* séquent des corps véritables, sont divisibles, et ont nécessairement des bornes. Il est vrai que je ne puis concevoir aucun lieu où Dieu n'agisse, c'est-à-dire aucun être que Dieu ne produise sans cesse. Tout lieu est corps: il n'y a aucun corps sur lequel Dieu n'agisse, et qui ne subsiste par l'actuelle opération de Dieu. Il est donc clair qu'il n'y a aucun lieu où Dieu n'opère ; mais* il y a une grande différence entre opérer sur un corps, ou être par sa propre substance dans oe corps. Je ne puis concevoir la présence locale que par un rapport local de substance à substance : il n'y a aucun rapport local entre une substance qui n'a ni borne ni lieu, et une substance bornée et figurée : il est donc manifeste que Dieu, à proprement parler, n'est en aucun lieu, quoiqu'il agisse sur tous les lieux ; car il ne peut avoir aucun rapport local par sa substance avec aucun corps.
Mais où est-il dono? n'est-il nulle part? Non, il n'est en aucun lieu : il existe trop pour exister avec quelque borne et par conséquent pour être présent par sa substanoe dans un certain lieu. Ces sortes de questions qui paraissent si embarrassantes ne le sont qu'à cause qu'on s engage mal à propos à y répondre: au lieu d'y répondre, il faut les supprimer. C'est comme qui demanderait de quel bois est une statue de marbre, de quelle couleur est l'eau pure qui n'en a aucune, de quel âge est l'enfant qui n'est pas encore né.
Que deviennent dono toutes ces idées d'immensité qui représentent Dieu comme remplissant tous les espaces de l'univers f
et débordant infiniment au delà? Ce ne sont point des idées de mon esprit attentif sur lui-même : ce sont, au contraire, des imaginations ridicules. A proprement parler, Dieu n'est ni dedans ni dehors le monde, car il n'y a pour l'être infini ni dedans ni dehors, qui sont des termes de mesure.
Toute cette idée grossière vient de ce que les idées d'éternité et d'immensité nous surmontent par leur caractère d'infini et nous échappent par leur simplicité. On veut toujours rentrer dans le composé, dans le fini, dans le nombre et dans la mesure. Ainsi on imagine, contre ses propres idées, une fausse éternité qui n'est qu'une suite ou succession confuse des siècles à l'infini, et une fausse immensité qui n'est qu'une composition confuse d'espaces et de substances à l'infini; mais tout cela n'a aucun rapport à l'éternité et à l'immensité véritable. Ces successions de siècles, ces assemblages d'espaces remplis par des substances, sont divisibles, et par conséquent ont essentiellement des bornes, quoique je ne me représente pas actuellement et distinctement ces bornes en considérant ces deux objets. Ainsi, quand je leur attribue l'infini, je me contredis moi-même par distraction, et je dis une chose qui ne peut avoir aucun sens.
La seule véritable manière de contempler l'éternité et l'immensité de Dieu, c'est de bien croire qu'il ne peut être en aucun temps, ni en aucun lieu ; que toutes les questions du temps et du lieu sont impertinentes à son égard; qu'il y faut répondre, non par une réponse catégorique et sérieuse, mais en se rappelant leur absurdité et en leur imposant silence pour toujours. Ces deux choses, savoir : l'éternité et l'immensité, ont entre elles un merveilleux rapport; aussi ne sont-elles que la même chose, c'est-à-dire l'être simple et sans bornes. Écartez scrupuleusement toute idée de bornes, et vous n'hésiterez plus par de vaines questions.
Dieu est : tout ce que vous ajoutez à ces deux mots, sous les plus beaux prétextes, obscurcit au lieu d'éclaircir. Dire qu'il est toujours, c'est tomber dans une équivoque et se préparer une illusion : toujours peut vouloir dire une succession qui ne finit
point, et Dieu n'a point une succession de siècles qui ne finisse jamais.
Ainsi, dire qu'il est dit plus que dire qu'il est toujours. Tout de même, dire qu'il est partout dit moins que de dire qu'il est; car, dire qu'il est partout, c'est vouloir persuader que la substance de Dieu s'étend et se rapporte localement à tous les espaces divisibles : or, l'infini indivisible ne peut avoir ce rapport local de substance avec les corps divisibles et mesurables.
Il est donc vrai qu'à parler en rigueur, il ne faut pas dire : Dieu est toujours et partout. Si Dieu agit sur un corps, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il soit par une présence substantielle dans ce corps : l'infini indivisible, sans rapport de sa part au fin. divisible, ne laisse pas d'agir sur lui. Tout de même, quoique Dieu agisse sur les temps ou successions de créatures, il ne s'ensuit pas qu'il soit dans aucun temps ou mutation de créatures. L'immense borne et arrange tout; l'immobile meut tout. Celui qui est fait que chaque chose est avec mesure pour l'étendue et pour la durée.
Les choses bornées peuvent se comparer et se rapporter par leurs bornes les unes aux autres. L'infini indivisible ne peut ni être comparé, ni rapporté, ni mesuré. En lui tout est absolu ; nul terme relatif ne peut lui convenir; il n'est pas plus dans le monde qu'il a créé que, hors du monde, dans les espaces qu'il n'a point créés, car il n'est ni dans l'un ni dans l'autre.
11 n'a point été créant certaines choses plus tôt que d'autres, quoiqu'il ait mis une succession à l'existence- bornée de ses créatures, car il est éternellement créant tout ce qui doit être créé et exister successivement. Tout de même, il n'y a point en lui des rapports différents aux parties les plus éloignées entre elles qui composent l'univers. La borne étant dans la créature, et point dans lui, il s'ensuit que les rapports, les successions et les mesures sont uniquement dans les créatures, sans qu'il soit permis de lui en rien donner.
Il est éternellement créant ce qui est créé aujourd'hui comme il est éternellement créant ce qui fut créé au premier jour de
l'univers : de même il est immense dans les plus petites créatures comme dans les plus grandes. L'ordre et les relations sont dans les créatures entre elles. Comparez-les entre elles, il est vrai de dire qu'une créature est plus ancienne que l'autre, que Tune est plus étendue ou plus éloignée que l'autre. La borne fait cet ordre et ce rapport. Il est vrai aussi que Dieu voit cet ordre et ce rapport, qu'il a fait dans ses ouvrages; mais ce qu'il voit dans le fini divisible n'est pas en lui, puisqu'il est indivisible et infini, car il ne se divise ni ne se borne en faisant hors de soi des êtres divisibles et bornés. Loin donc, loin de moi toutes ces questions importunes où je trouve que mon Dieu est méconnu : il est plus que toujours, car il est ; il est plus que partout, car il est. En lui il n'y a ni présence ni absence locale, puisqu'il n'y a point de lieu ni de bornes : il n'y a ni au delà ni au deçà, ni dedans ni dehors. 11 est, et toutes choses sont par lui : on peut dire même qu'elles sont en lui, non pour signifier qu'il est leur Heu et leur superficie, mais pour représenter plus sensiblement qu'il agit sur tout ce qui est, et qu'il peut, outre ces êtres bornés, eh produire d'autres plus, étendus sur lesquels il agiroit avec la même puissance.
mon Dieu, que vous êtes grand! Peu de pensées atteignent jusqu'à vous, et quand on commence à vous concevoir on ne peut vous exprimer : les termes manquent; les plus simples sont les meilleurs, les plus figurés et les plus multipliés sont les plus impropres. Si on a la sobriété de la sagesse, après avoir dit que vous êtes, on n'ose plus rien ajouter. Plus on vous contemple, plus on aime à se taire, en considérant ce que c'est que cet être qui n'est qu'être, qui est le plus être de tous les êtres, et qui est si souverainement être, qu'il fait lui seul comme il lui plaît être tout ce qui est. En vous voyant, ô simple et infinie vérité, je deviens muet; mais je deviens, si je l'ose dire, semblable à vous : ma vue devient simple et indivisible comme vous. Ce n'est point en parcourant la multitude de vos perfections que je vous conçois bien; au contraire, en les multipliant pour les considérer par divers rapports et diverses faces, je vous affoiblis, je
vous diminue; je me diminue, je m'affaiblis, je me confonds : cet amas de parcelles divines n'est plus parfaitement mon Dieu; ces infinis partagés et distingués ne sont plus ce simple infini qui est le seul infini véritable.
Oh ! que j'aime bien mieux vous voir tout réuni en vousmême d'un seul regard I Je vois l'être, et j'ai tout vu; j'ai puisé dans la source; je vous ai presque vu face à face. C'est vousmême; car qu'êtes- vous, sinon l'être? et qu'y pourroit-on ajouter qui fût au delà ?
Hélas ! comment cela m peut-il faire 1 Moi qui suis celui qui n'est point, ou, tout au plus, qui est un je ne 8ftis quoi qu'on ne peut trouver m nommer, et qui dans le moment n'est déjà, plus; moi, néant, moi, ombre de l'être, je vois Celui qui eat, et, en le nommant Celui qui est, j'ai tout dit; je ne crains point d'en dire trop peu, Dès lors il n'est plus resserré pi dans les temps ni dans les espaces. Des mondes infinis tels que je puis me les figurer, des siècles infinis imaginés de même, ne sont rien en présence de Celui qui est. Il m'étonne et j'en suis ravi ; je succombe en le voyant, et c'est ma joie; je bégaye, et c'est tant mieux de ce qu'il ne me reste plus aucune parole pour dire ni ce qu'il est, ni ce que je ne suis pas, ni ce qu'il fait en moi, ni ce que je conçois de lui.
Mais, ô mon Dieu, craindrai-je que vous ne m/entendiez pas, ou que vous soyes absent de moi, paroe que j'ai reconnu qu'il est indigne de vous de voqs attribuer une présence substantielle en chaque partie de l'univers? Non, non, mon Dieu, je ne le crains point ; je vous entends et vous m'entendez mieux que toutes vos créatures ne m'entendront ; yous êtes plus que présent ici; vous êtes au dedans de rapi plus que moi-môme; je ne suis dans le lieu même où je suis que d'une manière finie; vous êtes infiniment et votre action infinie est sur moi ; vous n'êtes borné nulle part, et je vous trouve partout; vous y êtes avant que j'y sois, et je n'y vais qu'à cause que vous m'y portez; je vous laisse au lieu que je quitte; je vous trouve partout pu je passe; vpûs m'attendes au lieu m j'arrive. Yojlil, ô mou Pieu* *•
ce que ma tendresse grossière me fait dire, ou plutôt bégayer ! Ces paroles impropres et imparfaites sont le langage d'un amour foible et grossier; je les. dis pour moi et non pas pour vous; pour contenter mon cœur, non pour m'instruire ni pour vous louer dignement. Quand je parle pour vous, je trouve toutes mes expressions basses et impures; je reviens à l'être; je m'envole jusqu'à Celui qui est; je ne suis plus en moi ni moi-même; je deviens celui qui voit, celui qui est: je le vois, je me perds, je m'entends, mais je ne saurois me faire entendre; ce que je vois éteint toute curiosité ; sans raisonner, je vois la vérité universelle; je vois, et c'est ma vie; je vois ce qui est et ne veux plus voir ce qui n'est pas. Quand sera-ce que je verrai ce qui est pour n'avoir plus d'autre vie que cette vue fixe? Quand serai-je, par ce regard simple et permanent, une même chose avec lui? Quand est-ce que tout moi-même sera réduit à cette seule parole immuable : il est, il est, il est? Si j'ajoute : il sera au siècle des siècles, c'est pour parler selon ma foiblesse et non pour mieux exprimer sa perfection.