X: PREFACE
moins n'avions-nous considéré la doctrine péripatétique qu'en tant que, par une déviation manifeste, elle avait donné naissance à une véritable physique qualitative. La marche du présent travail nous permet de combler cette lacune, ne fût-ce que dans une certaine mesure.
On pourrait, sans doute, prétendre que, ces procédés d'explication étant très éloignés de ceux que nous reconnaissons actuellement comme valables, il ne saurait résulter, de leur examen, aucun enseignement utile au point de vue de la connaissance du raisonnement scientifique de nos jours. Mais ce serait là méconnaître le principe essentiel de l'unité de la raison, principe qui — nous le pensons du moins — recevra une nouvelle confirmation par les constatations auxquelles nous aboutissons. Ainsi nous osons espérer que le lecteur voudra bien reconnaître avec nous que des modes de raisonnement qui, à première vue, nous paraissent les plus étranges, les moins conformes à ceux dont nous avons l'habitude, s'apparentent cependant fréquemment, par plus d'un côté, à ces derniers et peuvent alors servir à nous en faire découvrir des ressorts qui seraient susceptibles de nous rester cachés. C'est le cas, notamment, pour les théories mises en avant par cet homme dont la réputation philosophique — c'est le moins, semble-t-il, qu'on en puisse dire — est une des plus retentissantes qui soient : Hegel.
Ce qu'est le profit que nous entendons tirer de l'examen de l'œuvre de Hegel, le lecteur le verra dans les pages qui suivent. Il y verra comment cet esprit puissant a su, pour ainsi dire d'emblée, pénétrer, au moins partiellement, les véritables principes directeurs de la pensée scientifique, et comment ensuite, entraîné en quelque sorte par sa vigueur même et par la confiance sans bornes qu'il mettait en ses forces, il a édifié sur ces vues justes et profondes un monument monstrueux. Mais les erreurs mêmes de cette pensée comportent parfois des enseignements précieux. Car par suite du sérieux et de la ténacité inlassable avec lesquels Hegel poursuit ses idées jusqu'au bout, par suite de la sincérité avec laquelle il les expose et de son profond dédain pour toute considération tirée du sens commun — un de ses sectateurs anglais a dit justement que Hegel
IPREPACE \I
« cherche à nous instruire en nous choquant », — ses déductions mettent souvent c\ nu les ressorts véritables et cachés de nos pensées.
Une philosophie est une tentative pour nous mettre d'accord avec nous-mêmes ou, si l'on aime mieux, pour mettre d'accord, étant donné que notre raison est ce qu'elle est, les « réalités » qui nous assaillent de divers côtés. Elle vaut donc surtout par l'ensemble, par le système, et l'on ne peut utilement la critiquer, l'attaquer qu'en embrassant ce système en sa totalité, au moins par ses traits principaux. Or, nous ne le tentons nullement en ce qui concerne le système de Hegel, tout au contraire nous n'en étudions qu'une partie strictement limitée, à un point de vue très particulier. C'est dire que nous ne nous flattons aucunement de l'avoir ré futé. Sans doute, le lecteur trouvera-t-il, dans les pages qui vont suivre, plus d'un passage d'où une prétention de ce genre semblerait découler ; mais c'est là, en quelque sorte, un simple défaut de perspective auquel nous n'avons pas su remédier. Nous entendons ici, une fois pour toutes, le redresser, en priant le lecteur d'ajouter, là où cela paraît indiqué, les réserves nécessaires. Les répéter chaque fois eût été fastidieux et eût embrouillé encore une matière déjà suffisamment difficile à éclaircir.
Nous en dirons autant et davantage pour les autres penseurs que nous mentionnons dans le cours de notre travail. Le lecteur à qui ces grands noms sont familiers jugera parfois que les images que nous traçons de ces hommes correspondent bien peu à celles que lui offre le souvenir de ses études, que ces figures se trouvent chez nous déformées en quelque sorte par une vision trop unilatérale, par le parti pris d'une perspective artificielle qui fausse la proportion, en grandissant démesurément une particularité, considérée généralement comme secondaire, au détriment de ce qui apparaît, aux meilleurs juges, comme le contenu le plus essentiel de la doctrine. Mais c'est qu'aussi bien ce ne sont pas ici des images. Pour nous servir d'une métaphore que nous empruntons au domaine de l'art, nous ne prétendons point modeler de figures en ronde bosse, ce que nous voulons, c'est plutôt fixer, par un croquis sommaire, une attitude envers ce problème de