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CHAPITRE XIII

Des causes psychiques qui déterminent le progrès. Du progrès déterminé par

ces causes.

L'enfant a des appétits divers. Il a faim, il a soif, tous ses membres sont sollicités à l'activité par une fermentation intime; tous ses sens ont un besoin sourd d'exercice. Si vous tentez l'un de ses sens, le goût par exemple, en lui offrant un objet tel qu'une pomme, le plaisir de dévorer cette première pomme sera vif, celui de manger une seconde pomme le sera déjà moins, et après plusieurs pommes il sera nul. Moyennant un délai plus ou moins long, le plaisir, ainsi causé par l'ingestion d'une pomme, reparaîtra presque aussi vif, jamais aussi vif. C'est l'histoire de toutes nos sensations, de toutes nos impressions. En toute chose, la première fois est la plus émouvante; en toute chose, le plaisir s'émousse par la répétition. Pour maintenir le plaisir au degré déjà éprouvé, l'homme doit nécessairement recourir à deux moyens, et il y recourt d'instinct : — ou il crée par des artifices une sorte de nouveauté à l'ancien objet; notre cuisine est un bon exemple de ce dernier procédé ; les femmes nous

m offrent un autre, elles sont sans cesse occupées à se renouveler; — ou il tourne momentanément son activité d'un autre côté.

Le second procédé, l'exercice alternatif de tous les appétits, de tous les goûts que nous possédons, a des effets plus larges; après les plaisirs de la lable, ceux de la promenade, de la conversation, de la vanité, de l'ambition, de l'amour ou de la curiosité scientifique. Ainsi s'entretient presque sans interruption la plaisir ou, pour parler plus exactement, l'émotion qui est la fin dernière de nos actes, la raisou d'être de la volonté.

Il n'est pas neuf de dire que si nous n'avions qu'un sens au lieu ie cinq, si nous n'avions d'émotion que d'un genre unique, l'histoire de l'humanité serait lout autre. Mais ce qui a été moins aperçu, c'est qu'avec tous nos sens, si un même objet pouvait nous causer toujours le même plaisir, si la relativité (Bain), cette loi qu'un étal moral qui reste le même cesse au delà d'un certain temps d'être senti, n'existait pas, nous aurions fait probablement peu de progrès. Mais elle existe, et l'homme qui, ayant une fois éprouvé une émotion d'un certain degré, cherche » ressaisir ce degré, sinon même à le dépasser, l'homme a été lancé dans une voie où il s'efforce de varier indéfiniment l'émotion, soit en espèce, soit en degré, soit, à défaut de mieux, dans ses circonstances et ses accessoires. Voilà pour la sensibilité; passons à l'intelligence.

Toute chose déjà vue trouve dans l'esprit comme un sillon ouvert, une piste battue, ud sentier par où elle va jusqu'à la conscience, avec plus d'aisance pour nous, et moins d'altération en elle-même.

Somme toute, en vivant, sans que sa volonté s'en mêle, et par le seul fait de vivre, l'homme devient moins sensible d'une part, et, d'autre part, il se forme de l'extérieur une image plus précise, il devient plus instruit. Ce n'est pas lout : la répétition agit sur nos actes corporels d'une manière

analogue. Ils deviennent également plus aisés par la répétition. Leur coordination, la succession de leurs divers moments, arrive à se faire avec une aisance, une rapidité, une sûreté surprenantes. Un pianiste fait aller d'accord ses deux mains pour exécuter des exercices difficiles sans y penser, en lisant un livre. On dirait un instinct et, effectivement, entre l'habitude et l'instinct la ressemblance est essentielle .

Caractère du progrès individuel. Progrès social et son caractère. La cause est dans la tradition et l'imitation. Le grand cycle des peuples où la tradition-imitation s'est exercée avec un effet éclatant. Causes ou forces qui affectent la tradition-imitation.

Il y a donc pour l'individu un principe de progrès inséparable de l'existence même. Ce progrès est purement viager; il disparaît avec l'homme qui le porte en soi. Telles sont au moins les apparences.

Supposons maintenant un acte ayant abouti à la fabrication d'un objet durable, un arc par exemple; cet objet peut survivre à son auteur. Ici déjà le progrès prend un autre carac- . tère : il est transmissible. Les objets qui ne se consomment • pas tout de suite, qui durent plus ou moins longtemps parmi des hommes nouveaux, lesquels continuent à agir par cela même qu'ils vivent, ont chance de s'ajouter les uns aux autres. Le progrès social, supra-individuel, apparaît donc d'abord comme une accumulation d'objets utiles.

Cet arc, pris comme exemple, n'est pas seulement un objet, c'est un modèle. Il implique des idées d'actes à faire et des expériences acquises sur les propriétés de certains objets. Un esprit avisé peut dégager ces idées et peut produire un arc à peu près semblable. Mais en général il est aidé par les explications et par les actes exemplaires de celui qui a fait Tare. Voilà un grand phénomène simple; on

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l'a nommé 1res bien la tradition, — tradition d'un côté, imitation de l'autre.

Tout s'imite, le tour de main qui façonne un vase, la manière de se marier et d'élever ses enfants, de mettre son habit ou sa coitîure, de se prosterner devant son dieu, de prononcer tel mol; et tout se transmet, depuis la croyance qui embrasse l'univers conçu comme un tout jusqu'à celle qui so rapporte à la réalité la plus intime.

Voici une génération de jeunes qui pousse et grandît à l'ombre des générations adultes, dans un pays donné. Cbacun des jeunes gens est contraint d'imiter, en toute chose essentielle, ses prédécesseurs. Partout il y a une pédeutique. Quand le jeune est devenu adulte, l'opinion le commande en premier lieu ; en second lieu, viennent les injonctions du gouvernement. 11 y a donc imitation par contrainte pédagogique, par contrainte opinionnelle et par contrainte politique.

Comme il est difficile de concevoir les choses autrement qu'on ne les voit, l'adulte fait à la fin, avec conviction, à peu près tout ce qui fut d'abord chez lui imitation de contrainte.

Ce n'est pas tout : a côté de l'imitation volontaire du commun, il y a place pour l'imitation du particulier. On se modèle sur un homme qui devient votre exemple. L'imitation exemplaire joue en histoire un rôle immense. Dans les arts, les sciences, l'imitation exemplaire règne visiblement. Elle opère encore ailleurs avec puissance : Alexandre est devant les yeux de César; Napoléon suit du regard, selon le moment. César, Charlemagne, ou Frédéric. Tout se copie, depuis la grandeur dame jusqu'au ruban du bonnet.

On peut définir une société comme il suit : Un groupe d'hommes où l'on se contraint mutuellement et où l'on s'imite particulièrement.

Cela ne veut pas dire que l'imitation s'enferme dans les limites du groupe. De peuple à peuple, on s'est communiqué bien des choses. A-l-il existé quelque part une civilisation qui n'ait rien emprunté à ses voisins? La question d'abord

ne se pose que pour quatre ou cinq peuples : les Égyptiens, les Assyriens, les Chinois, les Astèques, les Péruviens. Chacun de ces peuples que nous voyons unifiés s'est constitué, nous en sommes à peu près sûrs, par la réunion de plusieurs peuplades, sous l'hégémonie de Tune d'entre elles. Avant cette réunion, on s'est communiqué, on s'est emprunté, et il semble que c'est précisément dans cette période féconde que la civilisation est née. Peut-être même après la réunion n'a-t-elle pas fait de grands progrès. Pour la civilisation égyptienne, ce phénomène historique, étonnant à première vue, est à peu près démontré. Les œuvres remontant aux premières dynasties sont, en presque tous les genres, supérieures à ce qui s'est fait plus tard; nous expliquerons tout à l'heure ce résultat en apparence singulier.

En dehors de ces quelques peuples, toutes les autres civilisations, mieux connues de nous, ont fait incontestablement h leurs voisins des emprunts très essentiels. Arrivons sans plus larder à un phénomène qui semble être le plus considérable de l'histoire accidentelle.

Parmi la multitude des peuples que présente l'histoire, un groupe de nations apparaît comme lié dans une sorte de destinée commune : c'est le groupe des nations occidentales. Dans ce cercle de peuples, qui part de l'Assyrie et de l'Egypte, et passant par la Grèce, par Rome, par la France, l'Angleterre et l'Amérique, va se refermer sur l'Allemagne et la Russie, un même courant de civilisation circule. Nous tous modernes occidentaux sommes finalement les petits-fils, les héritiers de l'Egypte, de la Grèce, de Rome.

D'eux à nous, on peut constater la transmission continue de mille choses influentes au plus haut point : l'hcrminelle de nos charpentiers, la barque de nos pêcheurs, l'alphabet de nos savants, la statue, le temple, les règles sur les contrats, le drame; je cite pêle-mêle au hasard. Ce grand cycle de civilisation est une sorte d'expérience dont il faut comprendre le sens. On peut la retourner de vingt façons et en tirer

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chaque fois une observation importante. lin voici une : entre les membres de ce grand cycle, le lien n'est pas celui du sang, c'est celui de l'i m italien.

Comme pendant et contraste, remarquons, à l'autre bout de la terre, la Chine, qui semble avoir moins imité qu'aucun autre peuple. Elle a eu en revanche l'avantage de se développer dans une même région (sans transmigration lointaine), avec une continuité, une gradation et une sécurité, non pas absolues, mais exceptionnelles. Ses révolutions ont été superficielles et les conquêtes qu'elle a subies ont été nominales, officielles, plutôt que réelles. Comparée à la civilisation occidentale, qui a été au contraire largement interrompue (de l'an 300 à l'an 1000), la civilisation chinoise apparaît notableineut inférieure : c'est la petite civilisation, tandis qu'on peut appeler l'autre la grande civilisation.

a Le Chinois appartient à la race jaune », soit; mais l'Hindou appartient à la race indo-germanique, c'est notre frère. Lui aussi a fort peu emprunte; comme celle du Chinois, sa civilisation est petite.

Ou peut penser a priori que certaines choses sont imitées plus aisément que d'autres, s'épandent plus vile autour de leur berceau, et vont plus au loin. Une observation même superficielle confirme cette vue. Il semble qu'on aperçoive la loi suivante : Les choses se répandent en raison directe de l'intérêt qu'elles offrent pour le commun des hommes; en raison inverse des difficultés de l'apprentissage nécessaire pour tirer parti de ces choses ; en raison inverse également de la dislance géographique, qui est, en somme, une forme de la difficulté. Voici un commencement de preuve : selon les sociologistes, ce qui circule le plus vite d'un peuple aux autres, ce sont les outils, et, parmi eux, les outils guerriers. (Je remarque, au passage, que ce trait relève de l'antécédence de l'économique, de la loi d'urgence.)

Les sociologistes observent que ies peuples, quand ils n'ont pas encore un clergé d'Etat bien organisé, s'empruntent assez

aisément des pratiques de magie ou de religion, des cultes spéciaux. Tous les érudits savent que les cultes orientaux se répandirent en Grèce et que quelques-uns de ces cultes firent fortune à Rome. Rien de plus explicable : une croyance nouvelle n'exige aucun apprentissage. Un alphabet, comme celui des Phéniciens, un système de numération écrite, comme les chiffres dits arabes, vont infiniment moins vite dans leur expansion, puisque à l'heure présente il est des Français pour qui Tune et l'autre invention sont encore comme non avenues ; et il est certain que, sans la contrainte des parents ou de l'école sur l'enfant, les diffusions de ce genre seraient encore bien plus lentes.

Je vois que, née en deux foyers, l'Assyrie, l'Egypte, la civilisation gagne de proche en proche la Grèce d'Asie d'abord, puis la Grèce européenne, puis l'Italie, et ainsi de suite. Elle marche exactement comme quelque chose de matériel, de physique. La distance l'affecte visiblement; elle obéit à la loi du voisinage. Les exceptions apparentes ne font que confirmer. Si quelque point lumineux éclate là-bas avant que rien paraisse ici, plus près, c'est que la mer a facilité la communication ; la distance par eau n'est pas la distance par terre. Quelques esprits ont élevé sur ce fait des théorie» bizarres. Ils ont imaginé que la marche du soleil avait influencé l'autre. Rien de moins mystérieux, rien de plus simple. La civilisation est avant tout un composé d'inventions matérielles; certes d'autres choses, qui ne sont pas matérielles, s'y surajoutent; mais celles-ci viennent après, et elles sont conditionnées par le début matériel. D'ailleurs il faut bien que les livres soient transportés, ou que les hommes se transportent, et ce sont là les deux dépositaires des idées. Des causes qui ont un corps subissent naturellement la loi des corps. Essayez cependant d'ajuster cette marche de la civilisation avec le génie des peuples, vous arriverez à l'absurde.

Voici des observations complémentaires qui ont peut-être

quelque importance. Situées géographiquement entre les deux sources primitives, l'Egypte, l'Assyrie, la Grèce d'Asie d'abord, puis la Grèce européenne semblent bien avoir été destinées & avoir une civilisation plus large, de même qu'un confluent Test plus que chacun des affluents. La civilisation arabe offre également un trait & remarquer : elle s'est développée avec une rapidité extraordinaire, au moins du côté de la science (voir ce que nous en disons p. 358); et je ne puis m'empêcher de mettre en regard une circonstance particulière à ce peuple : il n'a pas reçu chez lui, peu à peu, comme tant d'autres, les apports de l'étranger, c'est lui qui s'est transporté en masse dans les régions où régnait la civilisation grecque.

Similitude spontanée et similitude par imitation. Opposition de M. Spencer

et de M. Tarde.

Une similitude de conduile apparaît souvent entre individus vivant fort loin l'un de l'autre, soit dans l'espace, soit dans le temps et s'ignorant réciproquement; il ne peut être question en ce cas d'une ressemblance voulue, d'une imitation. Cette similitude, que nous appellerons spontanée, provient évidemment du fonds psychique commun, soumis à l'empire de circonstances pareilles. Exemple très simple : un sauvage pris en Océanie, et un autre pris dans les prairies de l'Amérique, ou dans les forêts de l'Afrique, sont également chasseurs, parce qu'ils sont tous deux tenus de manger et qu'ils n'ont encore domestiqué aucune bète, ni aucune plante.

La similitude spontanée coexistant avec la similitude voulue, souvent il y a difficulté pour l'historien de savoir à laquelle des deux il a affaire. Je n'en puis donner de plus forte preuve que le désaccord qui existe à cet égard entre

M. Spencer et M. Tarde. Ce dernier, dans son ouvrage, excellent d'ailleurs, sur l'imitation et son rôle, attribue à Timitation toutes les similitudes qu'il rencontre entre les divers peuples; il méconnaît complètement la similitude spontanée. M. Spencer, au contraire, fait à celle-ci la part la plus large.

Des institutions en grand nombre relèvent, sans conteste pour nous, de la similitude spontanée; ce sont en général les primitives, les fondamentales, telles que la constitution de la propriété privée, mobilière et territoriale, les contrats de vente, de prêt à intérêt, d'échange, le commerce sous une forme ou une autre, le rapt et Tachât des femmes, la vie en ménage, l'autorité maritale et paternelle, les fiançailles, les institutions gouvernementales et militaires, au moins dans leur forme rudimentaire; la contrainte opinionnelle et l'assistance sympathique; les premiers essais des arts pratiques et même des beaux-arts; les premières conceptions religieuses, telles que celle du revenant. Tout cela parait surgir de tous côtés, sans imitation réciproque, du fonds identique des besoins et des facultés intellectuelles. (On trouvera à cet égard dans la Sociologie de Spencer des renseignements plus précis et plus développés.)

Certaines ressemblances très spéciales nous étonnent par leur présence en des endroits fort éloignés, entre lesquels l'emprunt n'est pas admissible. On peut citer, par exemple, les dispositions sur l'adultère qu'on rencontre dans les lois d'Auguste et dans celles des empereurs chinois (la femme adultère doit être répudiée; le pardon n'est pas permis au mari, sous peine d'être traité en entremetteur). Ces concordances inattendues montrent jusqu'à quelle profondeur la similitude naturelle peut agir.

En revanche, nombre d'institutions présentent certainement à résoudre ce difficile problème : sont-elles spontanées ou imitées? Je citerai, comme exemples la monnaie, et plus particulièrement la monnaie métallique, la sorcellerie, la

domestication des plantes el des animaux. Il y a des arguments pour el contre. Enfin, quantité d'inventions, d'instruments, d'idées, de pratiques el d'usages sont incontestablement partis d'un point et sont passés de proche en proche jusqu'à des peuples extrêmement distants. Je signale ce plu'nomène de communication civilisatrice à l'attention des partisans du génie do race.

nflnlion ou sein iln groupe; imitation de rétrangrr. Ohstncles considérables que l'imlliiliuii intérieure peut opposer ou progrès. Exemples d 'imita lions extérieures, dues les unes h IVconnmi'i uo. bâ 'mires à l'Iionorilli|ue. Ce* deux surins d'imitation -j'appelle ri ! mutuellement. Loi hypolbeliipie qui donne lu |iriorilé tuulAL n l'une, tantôt a l'autre. 1. 'imitation por contrainte et machinisme social introduit une gronde conlingencr dons l'histoire.

La race, nous le montrerons plus loin, n'est pas une réalité saisissable. Des que, conformément à la méthode rationnelle, on ajourne (je ne dis pas on abandonne) l'emploi d'une idée si vague, les causes explicatives d'une civilisation donnée ne sont plus à chercher que dans les circonstances. Alors, parmi celles-ci, l'imitation extérieure apparaît comme l'une des plus influentes, et peut-être même comme la plus influente.

Je n'énonce pas à cet égard une proposition dogmatique. C'est une hypothèse que je formule; sa vérification approximative, la seule possible, ne me parait pas praticable par la i méthode inductîve; les faits ici donneront toujours moins que I les généralités de la psychologie.

Comparons psychologiquement l'imitation intérieure, dont ' nous avons parlé d'abord, et l'imitation extérieure. Assuré- ' ment la première est, ainsi que nous l'avons déjà dit, un principe de progrès. C'est parce qu'on conserve un objet fabriqué, ou l'idée de cet objet, laquelle sert à le fabriquer de nouveau, c'est parce qu'on conserve la leçon des tours de main et des opérations, les manières, les croyances, c'est.

dis-je, par tout cela que l'accumulation des utilités d'un côté, des connaissances de l'autre, s'opère, et que l'amélioration de l'existence sociale s'ensuit. Conservation et progrès sont une même chose jusqu'à un certain point; mais prenons garde : il y a un point passé lequel la tradition, l'imitation intérieure, deviennent un obstacle au progrès.

La tradition se fait souvent impérieuse, lyrannique; l'imitation s'incline jusqu'à la soumission absolue. Un peuple en arrive à professer sur un sujet donné, artistique, littéraire, moral, une doctrine acceptée par tous ses membres. Il pense alors comme un seul homme. Cette opinion régnante d'un moment peut se transmettre à une longue suite d'autres; et alors une série de générations, des millions 1 des milliards d'hommes, considérés par l'historien, se trouvent encore avoir pensé comme un seul homme. Supposons qu'un peuple, dans ces conditions, communique peu ou point avec ses voisins, qu'il n'en accepte de leçons en aucun genre : ce peuple ressemblera à un homme solitaire qui ne fréquenterait pas les autres hommes, et ne recevrait pas d'eux le choc salutaire de la contradiction. Un tel homme, personne n'en fait doute, se développerait mal.

Ce sont des mobiles très puissants que ceux qui procurent d'un côté la tradition, de l'autre l'imitation. L'ancien transmet au jeune, par intérêt pour le jeune, par intérêt pour la famille, la caste, la nation dont il désire la perpétuation, enfin par orgueil personnel et collectif. L'ancien croit toujours transmettre ce qu'il y a de meilleur. Rejeter ce qu'il livre, c'est lui donner un démenti de sagesse qu'il ne tolère pas. Le jeune imite de son côté, par affection, reconnaissance, révérence, piété envers ses parents; joignez-y l'émotion des souvenirs de l'enfance; la vue habituelle et constante des choses produisant l'impuissance de concevoir ces choses autrement qu'elles ne sont; l'orgueil familial, national; la crainte de l'opinion, et enfin, par-dessus tout, la paresse intellectuelle,

si commune et si profonde chez l'homme ordinaire.

L'imitation de l'étranger a ses dangers assurément, mais ils sont courts; elle peut être inconsidérée, c'est-à-dire porter sur des choses qui ne conviennent pas. La chose importée disparaît alors» en assez peu de temps. L'immense avantage de l'imitation étrangère, c'est qu'elle est libre, qu'aucune révérence ne la protège et ne la consacre : loin de là. On peut y toucher, la modifier, l'adapter, et si elle reste, c'est finalement qu'une expérience favorable a prononcé. Mais par delà les avantages spéciaux et précis que l'imitation extérieure procure, estimons à plus haut prix l'effet général, qu'elle a, de briser l'uniformité intellectuelle et de démentir la sagesse accablante des aïeux.

Il y a eu des peuples qu'on peut dire ouverts, d'autres fermés. Cette différence me parait avoir produit beaucoup plus d'effets que la différence de race.

Après cela nous reconnaîtrons volontiers que le fond du problème n'est pas atteint; il s'agirait de savoir pourquoi tel peuple a été réfractaire, tel autre docile à l'imitation. extérieure; de même au reste que, pour l'imitation intérieure volontaire et contrainte à la fois, il s'agit toujours de savoir pourquoi l'imitation s'est portée sur tels actes, pas sur tels autres; pourquoi la contrainte a réussi en tel cas et pas en tel autre. A notre avis, il n'y a pas de solution générale et commune. C'est chaque fois un problème particulier; et on peut rencontrer, en chacun, une proportion de contingence qui rend la solution simplement approximative.

On doit à M. Tarde une observation importante : un homme imite la conduite d'un autre pour l'utilité qu'il espère de cette imitation; par exemple, il voit domestiquer un cheval sauvage; il tente un essai pareil, en vue d'obtenir le même profit. Mais une personne en copie souvent une autre, dans tous les genres, par cela seul que cette dernière a obtenu des succès dans un genre très spécial, ou parce qu'elle possède des avantages naturels ou sociaux. On imite, par exemple, la manière dont un homme gouverne sa famille, parce qu'il a

très bien gouverné sa fortune. Un riche, un prince, un ministre, un artiste, un savant célèbre, sont imités dans des détails de conduite qui n'ont aucun rapport avec l'avantage qui fait cependant qu'on les imite. Il y a donc une imitation pour causes intrinsèques et une imitation pour causes extérieures '.

Les peuples, comme les individus, sont sujets à l'imitation pour causes extérieures, ce qui donne à l'observation précédente une véritable utilité historique. De grands succès militaires ou politiques, obtenus par une nation sur ses voisines, ont assez souvent poussé celles-ci à imiter non seulement les institutions militaires ou politiques de celle-là, ce qui serait de l'imitation intrinsèque, mais sa littérature, ses beaux-arts, ses usages domestiques, et jusqu'à ses modes d'habillement. Pendant la période de la suprématie espagnole en Europe, sous Charles-Quint et Philippe II, la France emprunte beaucoup de choses diverses à l'Espagne. Après Rocroy, avec Mazariu et Louis XIV, la France remplace l'Espagne dans la double situation de puissance prépondérante et de nation imitée. Après la victoire des alliés sur nous en 1815, nous importons d'Angleterre chez nous des idées, des usages, des mots, comme nous l'avions déjà fait, au reste, sous la monarchie de Louis XV, à un moment où la France se sentait baisser politiquement et militairement devant l'Angleterre qui triomphait sur les mers et étendait ses colonies. Enfin, exemple tout récent, avant 1870, on avait, dans un certain monde très étroit, reconnu la supériorité des Allemands en fait d'érudition; mais, après leur victoire, cette supériorité a été hautement proclamée, et l'imitation a gagné du terrain.

On a vu inversement des vaincus imités par leurs vainqueurs, la Grèce par Rome notamment. L'Italie au xvi c siècle, malgré sa nullité politique, est pour les Allemands, les Fran-

1. Je dois rappeler qu'avant M. Tarde, M. Bagehot avait dans son livre exposé, avec humour et un peu de paradoxe, des idées qui tendaient à la mèuie conclusion.

244 DR L'HISTOIRE considérée gomme science.

çais, les Espagnols, une école où ils prennent des leçons de plus d'un genre. — Il est intéressant de démêler quels objets et quels actes on imita d'abord. — Il semble que, dans les deux exemples, les vainqueurs aient reconnu et adopté premièrement les usages qui rendaient la vie plus commode, plus agréable ou plus brillante : vêtement, ameublement, architecture publique et privée, fêtes, réunions mondaines. Puis, sur la foi de cette supériorité, ils ont passé à l'adoption de choses plus sérieuses, dont ils n'ont senti véritablement le prix que plus tard, après en avoir usé, en sorte que les deux formes de l'imitation, l'intrinsèque et l'extérieure, se retrouveraient ici, mais peut-être dans un ordre inverse, l'imitation intrinsèque, utile, passant la première.

Tirons des observations qui précèdent une conclusion importante : pour une nation, avoir tel voisin au lieu de tel autre, avoir à sa frontière des peuples civilisés par exemple, ou des peuples sauvages, influe infiniment; or le voisinage est chose de hasard, sans rapport avec le génie ou le mérite. Si les Chinois n'ont été en contact qu'avec des peuples plus barbares qu'eux, si les Grecs, au contraire, ont été en contact avec des peuples d'abord plus avancés qu'eux, ils n'en sont cause ni l'un ni l'autre; c'est bonne chance d'un côté, mauvaise chance de l'autre.

En sus du hasard, que j'appellerais volontiers géographique, il y a le hasard biographique, celui d'un homme qui, chef politique ou religieux et par suite en position d'influer sur son peuple, Ta persuadé ou contraint d'imiter, tandis que tel aulre homme à sa place aurait fait le contraire. L'exemple de Pierre le Grand pour la Russie se présente ici à tous les lecteurs. On peut y joindre l'exemple moins célèbre des premiers rois de la Prusse, qui ont fait de cette nation un État centralisé, administratif et militaire, d'après la France de Louis XIV et de Louis XV, toujours contemplée à l'horizon.

C'est ici le lieu de rappeler qu'il y a une imitation forcée.

Les institutions telles que gouvernement, administration,

armée, clergé, corps judiciaire, ordre monastique, ghilde d'artisans, sont des espèces de machines qui engrènent des masses d'hommes et les meuvent en manière de rouages. A mesure qu'une société se civilise, les institutions se multiplient (jusqu'à un certain point où leur nombre recommence à décroître) et le jeu de chacune devient plus régulier, plus entraînant. Il y a alors des positions spéciales, d'où un homme quelconque dispose des forces collectives, peut agir sur le sort d'un peuple et par celui-ci sur le sort de notre espèce. Un empereur romain du n° siècle était assurément dans ce cas. Imaginez qu'un jour, la Chine, copiant l'Europe, se donne une armée de 20 millions d'hommes, pourvus d'armes savantes; mettez au poste d'empereur de la Chine un esprit entreprenant et guerrier : il est visible que l'humanité tout entière pourra bien s'en ressentir.

Il y a un point de civilisation, en effet, où nombre d'institutions disparaissent de la société, qui subit ainsi une sorte de simplification : c'est l'institution gouvernementale, toujours jalouse des autres, qui déblaye le sol à son profit. Elle tend à concentrer tout le machinisme social entre ses mains. La question intéressante serait de savoir si le machinisme diminue en conséquence de celte dévolution ; mais je ne vois rien qui détermine partout et toujours cet effet.

Le résultat à relever est que, jusqu'à un certain point, la civilisation croissante aboutit à donner à l'individu un pouvoir énorme d'influence sur le destin de ses semblables.

Il n'est pas permis d'affirmer que l'influence de ces grands individus ait été plutôt défavorable au progrès ou inversement. Tout énoncé général à cet égard serait téméraire *. Ce qu'on peut dire, c'est que le grand individu peut être tantôt conservateur outré, tantôt novateur; tandis que l'opinion publique — sauf les réserves énoncées ailleurs — est géné-

1. On pourrait citer nombre de grands progrès dus aux individus dont il s'agit ici .: notamment le droit romain.

ralement hostile au progrès. Le rûlé par lequel l'intervention historique des grainJs individus apparaît sous l'aspect le jitus fâcheux, est justement celui qui intéresse l'historien dans l'exercice de sa profession. Le grand individu échappe à la science : c'est une cause perturbatrice.

Au moment où le gouvernement, vainqueur de ses concurrents, règne en maître suprême sur l'aire nationale, des forces nouvelles tendent à paraître et à lui disputer la suprématie. Nous voyons, chez les nations civilisées de l'Europe, s'accentuer de plus en plus un mouvement de choses et d'idées qui oblige le gouvernement à superposer son action sur l'action de l'opinion publique, connue un cercle dont le contour doit coïncider à peu prés avec un autre cercle. A l'égard du gouvernement, l'opinion csl en voie de croissance. A l'égard de l'individu, c'est le contraire. L'individu se libère de plus en plus du joug d'une opinion, devenue de plus en plus générale et par suite plus vague. Signalons le résultat final : l'homme n'imite pas moins que par le passé; c'est du moins indémontrable; mais dans la décroissance de la force opinionnelle il imite qui il veut. L'imitation exi'injilnire va grandissant.

Les historiens, qui raisonnent sur les événements politiques, sont sujets à méconnaître la force du machinisme social manié par les individus. Ils ne veulent pas admettre qu'une nation puisse être contrainte par un homme et ils attribuent au génie de cette nation, à des défauts ou des faiblesses particulières, ce qui appartient à une volonté individuelle, servie par un machinisme irrésistible. Quantité d'écrivains, par exemple, sont disposés à voir un trait du génie français dans la dépendance politique qui marque notre histoire du xiv° au xvni" siècle, et dans le long sommeil chez nous des institutions représentatives. L'Angleterre, croit-on, n'aurait pas accepté cette éclipse. Rien de moins démontré, si l'Angleterre avait eu le même machinisme social que nous. — « Mais, répondrat-on, si elle a eu un autre machinisme, c'est la conséquence d'un génie différent. » Conclusion bien téméraire. Prenez

garde que la biographie nationale a différé. Si l'Angleterre * avait pendant un siècle subi, de la part de l'Ecosse, une demiconquête, et la menace d'une conquête totale, on aurait vu de tout autres suites (voir, d'ailleurs, p. 347 et suiv.).

Les événements déterminent des institutions et, à leur tour, celles-ci contraignent. Or les événements qui forment la biographie d'un peuple, s'ils sont en partie le fait du mérite de ce peuple, sont pour une grande partie le fait des peuples voisins et le résultat d'une contingence incalculable.

Quand on compare deux nations — de même du reste que lorsqu'il s'agit d'individus, — pour avoir le droit d'attribuer leurs différences à un génie différent, il faudrait au préalable remplir une condition : donner à ces deux peuples une biographie parfaitement semblable.

Plus il y a d'imitation, d'acceptation contrainte, d'ascendant exercé sur les multitudes par un individu, plus il y a naturellement de contingence, puisqu'elle est toujours proportionnelle au rôle de l'individuel. On aperçoit que par ce côté les phénomènes de l'histoire politique, guerres, traités, lois et le reste, présentent un caractère extrême de contingence, variable cependant selon l'espèce des gouvernements. La contingence décroît avec le gouvernement arbitraire. La liberté politique, surtout quand elle s'accompagne de démocratie, en rendant aux multitudes une spontanéité dont elles étaient privées, élimine une mesure énorme de contingence. L'histoire de nos jours est devenue beaucoup moins accidentelle qu'elle n'était sous un Louis XIV, un Frédéric II, un Pierre le Grand.

1. On comprend que je fais allusion à ce que la France, elle, a subi de la part de l'Angleterre.

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