SUR
« Celui qui feint d'envisager la mort sans effroi, ment : tout homme craint de mourir, a dit J.-J. Rousseau ; c'est la grande loi des êtres sensibles, sans laquelle toute espèce mortelle serait bientôt détruite. » Telle est en effet la disposition habituelle de l'homme; en vain le malheur voudrait l'accabler : si réduit au désespoir il implore la mort à grands cris, à peine le fantôme hideux a-t il frappé sa vue, que, se détournant avec effroi , il demande encore à prolonger sa carrière.
Peut-on être plus ingénieux , pour conserver sa vie, que l'homme qui présente une faible constitution? Il semble que l'existence lui soit d'autant plus précieuse , qu'il est plus exposé à la perdre : aussi redouble-t-il de soins et d'attention pour se dérober à l'influence de tout ce qui peut en abréger la durée. Plein d'adresse et de ruse, son esprit actif parvient même souvent à balancer les lois de la physique universelle. Ces lois constantes, invariables, finissent, il est vrai, par consumer celui
qui soutient cette lutte inégale et douloureuse ; mais ses efforts multipliés prouvent assez l'attrait qui l'attache à la vie, et l'horreur qu'il a du tombeau.
Voyez encore cet infortuné épuisé lentement par un mal incurable; il peut juger de son élat par les larmes de ses amis, par la contenance ou l'abandon des médecins : cependant l'amour de la vie ranime en lui seul une espérance trompeuse, il n'est point convaincu qu'il touche à sa dernière heure, et, comme le remarque Buffon , l'intérêt est si grand dans cette circonstance, qu'on ne s'en rapporte qu'à soi, les jngemens des autres ne paraissent que des alarmes peu fondées, et tout est mort , que l'espérance vit encore !
Mais si la vie n'était pour l'homme qu'un enchaînement de souffrances sans mélange de plaisirs, peut-on douter qu'elle ne lui fût odieuse? C'est donc le bien-être, ou l'espoir de le posséder, qui lui fait craindre de la perdre!
Lorsqu'il n'éprouve que des sensations pénibles, que son imagination répand un voile lugubre sur les jours qui lui sont réservés, l'homme, sourd à la voix delà raison, qui lui présenterait sa destinée sous un aspect moins sombre, sourd à la justice et à l'humanité, méconnaît à la fois tous ses devoirs; l'amour du bien-être le maîtrise, et cette douleur physique ou morale qui l'obsède, dirige
l'arme de fureur qui détruit son existence. Serait-il donc vrai de dire, en général, que le suicide est le délire de l'amour de soi ? (i)
La dénomination de suicide ne désigne point, dans cet écrit, l'acte de quelques maniaques qui, heurtant tout ce qu'ils rencontrent, se tuent sans avoir même l'idée d'aucun péril, ou de ces mélancoliques qui , s'imaginanl être poursuivis par leurs ennemis, se précipitent pour éviter la mort, etc. etc. Nous ne voyons là que des accidens de l'aliénation mentale ; nous ne reconnaissons de suicide que lorsqu'il y a conscience de l'action , et qu'elle est le résultat funeste de la volonlé.
Je suis loin , cependant , de considérer comme homicides d'eux-mêmes ces hommes généreux qui, ne vivant que pour leur patrie , font pour elle le sacrifice de leurs jours. Ce dévouement héroïque
(i) Ingrat ami, amant sans délicatesse , seras-tu toujours occupé de toi-même ? ( J.-J. Rousseau. )
Ce délire étant en effet presque toujours produit par l'impatience de la douleur morale ou physique , il en résulte que la personnalité préside à toutes ces déterminations. J'en excepte les suicides , peu nombreux , exécutés par dévouement pour la cause commune. J'en excepte aussi quelques uns de ceux qui sont consécutifs à une autre idée délirante : tel était celui d'un jeune homme long-temps soumis à mon observation , qui fut déterminé à se détruire par l'idée qu'il rendait malheurense une épouse trop tendrement aime'e.
commande trop ouvertement l'admiration , lait trop d'honneur à l'espèce humaine, pour ne pas le distinguer avec soin du véritable suicide.
L'exemple de Curtius se pre'cipitant dans le gouffre sera toujours un beau modèle à citer à des cœurs généreux , et le sort de Codrus, cpii va chercher la mort dans le camp ennemi pour accomplir l'oracle, sera toujours envié de tous ceux qui savent admirer la vertu.
Il ne fut pas homicide de lui-même, le brave Aristèdème , qui , dans l'intention d'effacer l'opprobre dont il s'était couvert aux yeux de ses concitoyens pour n'avoir pas combattu auxThermopyles , perdit la vie à la bataille de Platée en faisant des prodiges de valeur. Il fut néanmoins accusé de s'être jeté en furieux au milieu des ennemis, d'y avoir manifestement cherché la mort, et il fut privé, comme meurtrier de lui-même , des honneurs funèbres. Ce jugement paraîtrait injuste si l'on ne savait quels étaient l'esprit et la sévérité des lois de Lycurgue, et ce trait remarquable ne nous montre qu'un homme jaloux de recouvrer son honneur, qu'il croyait compromis. Enfin, avilirons-nous Socrate, respectant les lois de son pays, et avalant le poison qu'on lui avait préparé? et faudra-t-il calomnier Régulus, qui, fidèle à sa parole , retourne volontairement à Carthage pour y mourir dans les supplices?
Il est d'ailleurs essentiel d'établir de nombreuses différences entre les divers suicides; mais celte recherche, trop étroitement liée à d'autres parties de cet écrit , ne pourraij; trouver place ici qu'en nous exposant, sans utilité , à de fréquentes répétitions.
Pour mettre de l'ordre dans notre travail , i°. nous signalerons les causes qui peuvent produire l'horrible résolution d'attenter à ses jours.
2°. Nous exposerons les symptômes qui caractérisent cette espèce d'aliénation mentale ; nous décrirons ses formes, sa marche, ses complications, et après avoir fait connaître les résultats des ouvertures de corps, nous nous efforcerons de préciser le siège de cette affection.
3°. Nous apprécierons les divers moyens physiques, intellectuels et moraux qu'on peut opposer à celte terrible maladie, ceux qu'il convient de mettre en usage pour en arrêter les progrès et en prévenir le développement.
4°. Quelques observations succinctes pouvant seules trouver place dans le cours de notre travail , nous aurons le soin de présenter à la fin des histoires plus complètes de délire-suicide, à l'appui des idées générales précédemment exposées.
Parmi les causes extrêmement variées qui peu- Causes. vent conduire au suicide, les unes sont inhérentes
ii noire constitution, les antres existent hors de nous; elles sont prédisposantes ou occasionnelles, directes ou indirectes : enfin , il est des causes qui sont susceptibles, dans tous les temps et dans tous les. lieux, d'inspirer quelquefois le dégoût de la vie et le désir de la terminer, et il en est d'autres qui, par leur action générale, peuvent produire un grand nombre de suicides dans un temps et dans un lieu déterminés.
C'est sous ces divers points de vue que nous allons successivement les considérer. Cames prc- Dans l'arlicle des causes prédisposantes nous imposantes. ^Qm parjer de i'influence f]e l'hérédité , du tempérament, des âges, des sexes, de l'éducation, des climats et des saisons, etc. etc.
Hérédité. Chose étonnanle et terrible tout à la fois! la mélancolie suicide est peut-être l'espèce de folie la plus susceptible d'être transmise aux descendans. J'ai été à même de constater un grand nombre de fois les effets funestes de cette prédisposition. J'ai vu, à la Salpêtrière, une fille qui a fait trois tentatives pour se noyer, sa sœur s'était noyée quelques années auparavant. J'y ai vu la mère et la petite fille atteintes de mélancolie suicide ; la grand'mère de celle-ci est à Charenlon pour la même cause. Parmi les aliénés de la classe élevée, j'ai vu l'oncle et la nièce, la mère et la fille, affectés de la même maladie.
Un individu s'était suicidé dans une maison de Paris; son frère, qui vint assister à ses funérailles, s'écria, en voyant le cadavre : Quelle fatalité ! mon père et mon oncle se sont tués, mon frère les imite, et moi-même j'ai eu vingt fois la pensée de me jeter dans la Seine pendant mon voyage.
Un semblable aveu m'a été fait par un jeune officier qui venait voir son frère, atteint de mélancolie avec douleur de la vie.
Tous les médecins qui ont soigné des aliénés ont pu recueillir des faits semblables. M. Esquirol , qu'il faut toujours citer lorsqu'il s'agit d'observations sur l'aliénation mentale, en a publié plusieurs qui sont très intéressans. Nous en devons aussi quelques uns à MM. Gall et Spurzeim , dont les recherches sur le système nerveux sont d'ailleurs si précieuses. Rush, dans son Traité de Ylnsanity, rapporte un fait de ce genre uni me paraît fort remarquable. *
LescapitainesC.L... et J...L... étaient jumeaux; ils étaient si ressemblans qu'on ne pouvait les distinguer l'un de l'autre. Us avaient servi dans la guerre de l'indépendance de l'Amérique ; ils s'étaient fait également remarquer , et avaient obtenu les mêmes grades militaires ; ils étaient d'un caractère gai, ils étaient heureux parleur famille, leurs alliances etleur fortune. Le capitaine C... L... reste à Greenfield, distant de deux milles de l'habitation
de son frère; le capitaine J.... L — revenant de l'assemblée générale de Vermont , se cassa la tête d'un coup de pistolet; il était triste et morose quelques jours auparavant. Vers le même temps, le capitaine C... L... devint mélancolique et parla de suicide. Quelques jours après il se lève de grand matin , propose à sa femme une partie de cheval, se rase, et après avoir terminé, il passe dans une chambre voisine et s'y coupe la gorge. La mère de ces deux capitaines, ajoute Rush, est aliénée , et deux de leurs sœurs ont été pendant plusieurs années tourmentées de l'idée de se suicider.
Voltaire, dans ses Questions philosophiques, parle d'un homme d'une profession sérieuse, d'un âge mûr-, d'une conduite régulière, qui se tua le 1 7 octobre 1 76g ; son père et son frère s'étaient tués au même âge que lui.
Le fait suivant, que j'ai rédigé d'après les docuinens cor/signés dans l'Exposition de la doctrine de liarthez par M. le professeur Lordat , est très propre à prouver l'influence de l'hérédité sur la production de l'ennui , du dégoût de la vie.
Le célèbre B..., dont la vie fut consacrée aux travaux du cabinet et à suivre la carrière de l'ambition , ne fut pas heureux dans sa vieillesse avec tous les élémens du bonheur. Son humeur difficile, qui faisait le supplice de tous ceux qui le servaient, le rendait insupportable à lui-même. Il
employait tomes les ressources de son esprit à se rendre malheureux. Un jour qu'il se plaignait de sa chienne de vie, M. Lordat, son élève et son ami, actuellement professeur distingué de l'école de Montpellier, lui rappela les raisons qu'il avait de bénir le sort. C'est vrai, répondit-il , mais mon caractère rend lotit inutile. Avait-il une lettre à écrire, il n'avait plus de repos; quand il la cachetait, si l'empreinte du cachet ne venait pas bien , il y en avait pour une demi-journée d'impalience. Pourra-t-on croire que lorsqu'il fit imprimerie discours du Génie d' Hippocrate , il passa une nuit entière dans l'insomnie et le dépit, parce qu'après le liragede la première feuille il s'aperçut que dans le premier E du mot GÉNIE du frontispice , la barre horizontale supérieure était rompue? Ce qui le tourmentait le plus, celait tout ce qu'il jugeait capable de porter quelque atteinte à sa gloire. Il devint de plus en plus irritable , méfiant, jaloux; il s'occupait de tous les détails du ménage. En 1804 i' perdit sa gouvernante qui le servait depuis quarante ans, et qui portait pour lui l'attachement jusqu'à l'héroïsme. Cette mort le jeta dans une désolation extrême. On a trouvé dans ses papiers un écrit qu'il avait composé pour tâcher d'affaiblir la douleur cruelle que lui causait la perte de Marie. Cet écrit est sombre et plein de sensibilité. Un an après la mort de sa gouver-
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nanlc, ce grand médecin disait encore en pleurant qu'il s'en voulait de n'avoir pas le courage d'imiter son père , qui à l'âge de quatre-vingt-dix ans s'était laissé mourir de faim à cause de la perte de sa seconde épouse.
Je pourrais multiplier les observations s'il en était besoin ; je renvoie d'ailleurs à la fin de ce Mémoire , et notamment à l'histoire que j'y donnerai d'une famille entière de suicidés. Ce fait est en outre remarquable par la conformité des professions et des âges.
Les autres espèces de folies héréditaires sont fréquemment annoncées de bonne heure par des travers d'esprit, des bizarreries de caractère; et dans les cas de suicide que j'ai eu occasion d'observer, rarement ces phénomènes avant-coureurs s'étaientils manifestés : ce n'était que depuis très peu de temps qu'on avait remarqué que ces infortunés étaient mélancoliques ou turbulcns, désordonnés dans leurs manières. Souvent même aucun signe n'avait pu faire redouter une si épouvantable catastrophe.
A quoi tient cette disposition maladive héréditaire ? Cette question étant très importante, et sa solution pouvant m'éclairer dans la recherche du siège et du traitement de la mélancolie suicide , je crois ne devoir m'en occuper qu'après avoir exposé le résultat des ouvertures de corps.
Quoique je sente tout le vice de la doctrine généralement admise sur les tempéramens , et des dénominations qui leur sont imposées, je ne puis aborder ici celte question importante. Je vais donc sacrifier à l'usage reçu, et me bornera renvoyer le lecteur au bel ouvrage de M. Gall.
Le tempérament mélancolique est une disposi- Tempéra-
, „ . l'Aii • mens.
non puissante a 1 ennui , au degout de Ja vie. ( Voyez les observations particulières, et surtout l'observation 4e- )
Je ne veux rapporter ici que l'histoire de Chatterton , qui est peu connue et qui mérite cependant de l'être sous plusieurs rapports.
T. H. Chatterton naquit à Bristol en 1752. Sortant à peine de l'enfance, son caractère était sombre, taciturne, inquiet, ardent, fier, indomptable, rempli d'amertume. Son génie, qui perçait déjà, lui avait inspiré presque au berceau le goût de la littérature ; mais issu de parens peu riches , incapables de deviner le grand homme dans un enfant , il fut placé chez un procureur. Les travaux de cet étal lui parurent bientôt insupportables , et la violence de son caractère repoussant tout ménagement , il effrayait souvent par des idées de suicide l'homme estimable qui faisait de vains efforts pour lui faire aimer de préférence les occupations utiles. Le testament était fait, le jour pris pour mettre un terme à sa cruelle destinée.,
mais son projet fut connu à temps , et le procureur le renvoya. Ce renvoi inattendu fit uue heureuse diversion à ses tristes idées, et dissipa ce premier accès de mélancolie suicide.
Dès lors le jeune Chatterton prend la résolution d'aller à Londres pour y fixer son séjour. Arrivé dans cette ville, tout à coup la scène change à ses yeux; il ne rêve que richesses, gloire, bonheur, renommée, immortalité. D'heureux commencemens lui donnent de l'aisance et lui présagent une brillante réputation ; mais bientôt sa fierté, son inflexible roideur repoussent la main bienfaisante qui lui aurait assuré pourtoujours un sort avantageux, et il perd son illustre bienfaiteur.
Ce fatal événement mit Chatterton dans un tel désespoir que sa raison en fut presque égarée. Accoutumé à la sobriété par son amour excessif pour le travail, il fut encore forcé de retrancher de sa nourriture , et de se réduire au pain et à l'eau. Ses beaux ouvrages étaient si mal jugés , si mal payés, qu'ils ne pouvaient lui procurer l'absolu nécessaire. Enfin il se dégoûta d'une vie aussi misérable. Quelques jours avant sa mort, dans un de ces momens où sa raison reprenait son empire, il écrivit à sa mère : « Je vais abandonner mon ingrate patrie; je verrai cette sablonneuse Afrique où retentissent les rugissemens des tigres mille fois moins impitoyables que leshommes.» Il passadeux
jours sans manger; succombant aux horreurs de la faim et préférant la mort à la honte de solliciter, il s'empoisonna avec de l'arsenic au mois d'août 1770 , avant sa dix-huitième année.
Les individus doués d'un tempérament sanguin sont très propres au développement de la monomanie suicide. Irascibles , sensihles à l'excès , prompts à s'enflammer, ils son 1 abattus par les moindres contrariétés; leur impétuosité naturelle grossit tellement leurs maux , que souvent dans des mouvemens d'impatience ils se donnent la mort.
Il est des personnes d'une susceptibilité nerveuse , primitive ou acquise , tellement exagérée, que la moindre contrariété les irrite et les jette dans un accablement profond. Tout le monde conçoit que les causes les plus légères peuvent avoir la plus fâcheuse influence sur des constitutions aussi nerveuses, en occasionnant la manie la plus aiguë ou la mélancolie la plus sombre.
Le cours de la vie humaine n'est pas uniforme Ages. et régulier dans sa marche. A certaines époques de sa durée , il est agité par des révolutions dépendantes des changemens qui ont lieu dans les différentes parties du corps. L'enfance, peu sujette aux convulsions de l'âme , aux passions , est par cela même moins disposée au suicide. L'envie, la jalousie, sont l'unique passion de cet âge. J'ai vu, dit saint Augustin, un enfant envieux, jaloux; il n«
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savait encore prononcer aucune parole, et avec un visage pâle, des yeux irrités, il regardait déjà un autre enfant qui tétait avec lui.
Celte passion est assez vive, même dès lage le plus tendre , pour inspirer l'aversion de la vie, et la funeste résolution de se laisser mourir de faim.
On a vu des orphelins abandonnés dans les maisons qui leur sont offertes par l'humanité, cesser brusquement leurs jeux à l'âge de sept ou huit ans , tomber dans une profonde mélancolie , refuser opiniâtrement toute espèce d'alimens, et mourir victimes de leur obstination.
Je possède l'observation d'un enfant de douze ans qui se pendit de dépit de n'être que le douzième dans sa classe , et l'on peut voir à la fin de ce travail l'histoire d'un enfant de douze ans qu'une éducation vicieuse entraîna au dégoût de la vie. « Effrayant prodige! quoi! l'enfance même dépouillée de l'innocence et de l'espoir renonce au doux instinct de la nature, rejette avec horreur la coupe de la vie que ses lèvres à peine ont touchée , et creuse sa tombe si près de son berceau! » ( Madame de Genlis. )
Dans l'adolescence le vague des passions est une cause de mélancolie avec douleur de la vie.
Les changemens qui surviennent dans le physique de l'homme, lorsque la jeunesse fait place à l'âge viril, introduisent aussi de grands change-
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mens dans son esprit. C'est à cette époque que l'on observe le plus de suicides. Eh ! quelle autre e'poque de la vie pourrait disposer davantage à la mort volontaire i* « C'est à cet âge, comme le remarque Buflon , que naissent les soucis, et que la vie est plus contentieuse, car on a pris un état, c'est-à-dire qu'on est entré par hasard ou par choix clans une carrière qu'il est toujours honteux de ire pas fournir , et souvent très dangereux de remplir avec éclat : on marche donc péniblement entre deux écueils également formidables, le mépris et la haine. On s'affaiblit par les efforts qu'on fait pour Jes éviter , et l'on tombe dans le découragement : car lorsqu'à force d'avoir vécu et d'avoir reconnu, éprouvé l'injustice des hommes, on a pris l'habitude d'y compter comme sur un mal nécessaire; lorsqu'on s'est enfin accoutumé à faire moins de cas de leur jugement que de son repos, et que le cœur endurci par les cicatrices mêmes des coups qu'on lui a portés, est devenu plus insensible , on arrive aisément à cet état d'indolence, à cette quiétude indifférente dont on aurait rougi quelques années auparavant. La gloire , ce mobile puissantde toutes les grandes actions, et qu'on voyait de loin comme un but éclatant qu'on s'efforçait d'atteindre par des actions brillantes et des travaux utiles , n'est plus qu'un objet sans attraits pour ceux qui en ont approché, et un fantôme
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vain et trompeur pour les autres qui sont restés dans l'éloignement : la paresse prend sa place et semble offrir à tous des routes plus aisées et des biens plus solides ; mais le dégoût la précède et l'ennui la suit, l'ennui ce triste tyran de toutes les âmes qui pensent , contre lequel la .sagesse peut moins que la folie. »
La vieillesse est l'âge le moins exposé au développement du penchant au suicide; l'homme, à cette époque, est avare de sa vie comme il est avare de ses biens; il persiste dans l'existence par la crainte d'en sortir. Dans les âges précédens, l'énergie qui ne sait où s'employer, inspire les résolutions les plus extravagantes ; dans celui-ci il n'y a point d'énergie superflue , elle est toute nécessaire au soutien de la vie. Cependant les passions ne sont pas toujours , à cet âge , en harmonie avec les facultés. On a quelques exemples de suicides arrivés dans une extrême vieillesse. Nous avons déjà dit que le père du célèbre Barthez s'était laissé mourir de faim à l'âge de quatre-vingt-dix ans, à cause de la perte de sa seconde épouse.
Le 17 juillet 1819, G...., âgé de soixante-quinze ans , s'est pendu dans sa maison. On a trouvé un écrit de sa main , exposant ainsi le motif vraiment bizarre de son suicide : « Jésus-Christ a dit que lorsqu'un arbre était vieux et ne pouvait plus porter de fruit , il n'était bon qu'à détruire, m Cet
insensé vieillard avait déjà tenté plusieurs fois d'accomplir cette prétendue maxime, en cherchant à se jeter dans un puits.
Les exemples de suicide chez les vieillards , rares de nos jours, étaient très fréquens à Coulis, où la loi permettait de se tuer lorsqu'on avait atteint la soixantième année. Les citoyens de cette ville de la Grèce consacraient leur dernier jour par une fête qu'ils donnaient à leurs amis, et c'était en leur présence qu'ils se délivraient de la vie.
Pline nous apprend que les habitans d'une nation hyperboréenne , accablés du poids des ans , avaient l'habitude, après s'être livrés à la bonne chère, de se précipiter dans la mer du haut d'un rocher consacré à ce triste usage.
Lorsque nous parlerons de l'influence des sectes sur la production du suicide , nous verrons que les stoïciens, et surtout les brachmanes, se dérobaient aux infirmités de la vieillesse par une mort volontaire.
Tels furent aussi les Abyssiniens, entraînés par une religion mensongère.
Les femmes , qui sont en général plus disposées Sexes. à la mélancolie que les hommes, éprouvent beaucoup moins souvent qu'eux le penchant au suicide.
Si on consulte les relevés des- morts volontaires faits dans divers pays, on se convaincra de leur moindre fréquence chez les femmes, et l'on en
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trouvera la raison dans la faiblesse de leur constitution physique, dans la douceur de leur caractère, dans leur timidité naturelle, qui les préservent de ces excès sanguinaires. Sur quatre-vingt-quinze suicides exécutés à Boston , ou auprès de celte ville, dix-neuf seulement le furent par des femmes. En France , sur quatre cent quatre-vingt-quinze suicides on ne compte que cent treize femmes. Brorson établit la proportion des hommes aux femmes , relativement au suicide, comme cinq est à un. Dans la marche de Brandebourg, sur quarante-cinq morts volontaires on compte trente-deux hommes et treize femmes. D'après mes observations , le penchant au suicide est à peu près trois fois plus fréquent chez les hommes que chez les femmes. M. Esquirol est arrivé au même résultat, en comparant plusieurs relevés au nombre desquels se trouve celui des malades admis dans son bel établissement, après avoir attenté à leur existence. Cependant , je parlerai de trois épidémies de suicide qui n'ont atteint que des femmes , ce qui pourrait paraître une contradiction; mais je ferai observer quedans ces circonstances particulières on excitait leur ardeur naturelle pour l'amour et pour la dévotion, et qu'en raison de leur grande sensibilité elles sont plus soumises à l'empire de l'imitation. Éducation. L'éducation des enfans peut être dirigée de manière à disposer à l'aliéna lion mentale. Deux écueils
également redoutables sont à éviter dans l'éducation. Une sévérité outrée fait contracter, dès l'enfance, un caractère froid, réservé, dissimulé, et devient ainsi une forte prédisposition à la mélancolie , si elle ne jette dans l'imbécillité. Une semblable éducation exercera d'autant plus sûrement sa funeste influence, que les enfans seront plus craintifs ou plus sérieux par caractère, et qu'ils seront victimes d'une préférence pour leurs frères ou sœurs. Des reproebes amers pour des fautes légères , des duretés exprimées avec emportement, avec passion , avec des menaces, avec des violences, exaspèrent le caractère des enfans, irritent la jeunesse, produisent des penebans pervers, ou précipitent dans l'aliénation mentale , caractérisée quelquefois par la douleur de la vie. Une éducation opposée conduit au même résultat. L'expérience journalière prouve qu'une éducation efféminée rend les enfans ebagrins, irascibles, impérieux dans leurs désirs : c'est surtout dans les rangs élevés de la société qu'on remarque ces lâches complaisances, cette molle éducation pour les enfans, qui corrompt leur cœur, et empêche le développement du corps et de l'esprit. Tous les serviteurs de la maison accourent à l'appel de ces petits tyrans; ils ont reçu l'ordre de contenter leurs plus légers caprices; on vante leur esprit , on cherche même à les faire briller dans des cercles nombreux ; ce
sont des enfans qui doivent jouer un grand rôle; ils doivent être pages ! Qu'obtienl-on d'une telle éducation? A quinze ans ils sont blasés sur tout, et cet esprit qu'on admirait chez eux dans la première enfance, est remplacé par un état voisin de l'imbécillité. Un sixième sens se développe,, et vient un moment exciter ces jeunes vieillards, mais l'excitation n'est pas de longue durée; à vingt ans ils tombent dans une nullité complète. N'étant point façonnés aux contrariétés de la vie, au moindre revers, à la moindre infortune, ils deviennent aliénés ou suicides. On s'attache beaucoup à développer l'intelligence des demoiselles; on prodigue l'argent et le temps pour la danse, la musique et tous les arts les plus susceptibles d'exciter leur imagination , et l'on abandonne à la séduction le soin de former leur cœur!
On conçoit, et nous démontrerons ailleurs, que les principes de religion , inculqués de bonne heure dans l'esprit , exercent dans la suite une très grande influence sur nos déterminations. En général, les préceptes que l'on reçoit dans le jeune âge restent profondément gravés, et sont en quelque sorte indélébiles : on cherche en vain à en perdre le souvenir, ils sont la règle de notre conduite jusque dans l'âge le plus avancé. Il en est de même des maximes de quelques sectes dont je ne veux ici rapporter qu'un seul exemple, me réservant de
traiter ce sujet avec tous les détails qu'il mérite.
Le gymnosophiste Calanus avait quitté la secte des brachmanes pour suivre Alexandre. Corrompu par le luxe et les délices de la cour de ce prince, usé de débauches , âgé de soixante-treize ans , averti de sa caducité, atteint d'un mal qui allait toujours croissant, il sentit se réveiller en lui ses anciennes idées. Les frayeurs religieuses reprirent toute leur énergie, et le repentir le ramena aux lois, aux rites et au fanatisme de sa secte. L'amour-propre se mit de la partie , et ce fanatique se brûla à la vue de toute l'armée macédonienne.
De l'éducation nous pouvons rapprocher la contention d'esprit :il n'est pas douteux que la profondeur des réflexions ne conduise à la mélancolie. On voit quelquefois des hommes de lettres, dont l'esprit est lassé par des études trop sérieuses et trop prolongées, croire qu'ils sont privés d'intelligence, qu'ils.ne peuvent satisfaire aux devoirs les plus communs de la vie , qu'ils sont condamnés à la pauvreté, et éprouver le plus violent penchant au suicide.
Les personnes qui s'abandonnent à la fougue de leur imagination, qui fatiguent leur intelligence par une curiosité inquiète, par un attrait pour lés théories et les hypothèses, par des réflexions concentrées sur un seul objet, présentent des conditions favorables au développement de cette ma-
ladie. L'habitude do réfléchir sur la mort rendait le suicide fréquent parmi les gyninosophisies el les stoïciens.
Les travaux du cabinet , lorsqu'ils ne sont pas en harmonie avec la disposition particulière de l'esprit, qu'ils contrarient violemment un penchant naturel, peuvent prédisposer au suicide, comme le prouve l'observation de Chatterton. Lecture des Si un goût sévère, une morale épurée, ne préromuns,ctc. sjcje]U pn;nl an choix des livres dont la jeunesse fait le sujet de ses méditations et de ses entretiens, l'exercice de l'intelligence peut devenir une cause de mort volontaire. Dans l'enthousiasme d'une im gination exaltée, dans le délire des sentimens, causé par les tableaux d'une perfection qui n'est point accordée à la nature humaine, à combien d'idées fausses les hommes se confient, que de peines ils se préparent ! Ils trouveront le monde méchant pour l'avoir imaginé trop bon; ils le haïront pour l'avoir trop aimé. Le résultat est encore plus fâcheux, si leur sinistre prédisposition est favorisée par la lecture des écrits des apôtres du suicide; ils finissent par se croire sous le joug impérieux de la nécessité, et dès lors le néant devient leur espoir, et le tombeau leur asile. Vasique. Ceux qui connaissent tome l'importance que l'on attache à l'étude de la musique dans certaines classes de la société, ne s'étonneront point de trou-
ver, dans le chapitre de l'Éducation , l'appréciation de son influence sur le système nerveux.
Les impressions répétées de la musique ne produisent point sur les nerfs et le cerveau les effets ordinaires de l'habitude; au lieu d'émousser le sentiment, elles font prédominer la sensibilité, impriment à toute l'économie les traits qui constituent le tempérament nerveux. On conçoit, d'après ses effets, combien la musique devient dangereuse lorsqu'elle devient une passion : et comment ne serait-elle pas dangereuse, la musique qui peut exprimer toutes les passions, peindre tous les tableaux , et porter dans le cœur de l'homme tous les sentimens propres à l'émouvoir? Son danger est d'autant plus grand que le sujet est plus nerveux , qu'il s'y adonne de meilleure heure et au préjudice des exercices du corps.
Il est des instrumens et des airs qui ont une influence particulière sur la production comme sur la guérison de la mélancolie : c'est ainsi qu'au rapports de Gumilla et de Haller, les sauvages des bords de I'Orénoque ont des instrumens qui prédisposent à la mélancolie, et qui sont inconnus aux autres peuples.
On trouve dans les Annales de l'art quelques fair.s qui prouvent que l'harmonica peut amener la mort vojpntaire ; et M. Roubaut, dans ses Recherches médico -philosophiques sur la mélancolie , dit
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avoir connu une dame qui a ressenti, à trois époques éloignées les unes des autres, de violentes commotions dans le système nerveux , suivies d'un délire avec penchant au suicide , occasionnées par deux ou trois airs de l'opéra de Nina. Spectacles. Les spectacles qui , dans un grand nombre de circonstances, offrent des diversions si utiles, ne sont pas toujours sans danger.
Quand on est doué d'une sensibilité exagérée , on est habile à saisir les allusions pour les rapporter à soi.
Dans la comédie , la peinture des caractères , des travers , des ridicules , a suggéré plus d'une fois l'idée qu'on était mystifié ; et celte idée est devenue une cause puissante de désespoir.
Dans la tragédie, par cela seul que les événemens mis en scène sont si supérieurs aux fortunes ordinaires, et les passions développées si grandes, si élevées , par la nature même de ces événemens, l'orgueil humain peut être vivement excité , et entraîner au suicide. Quelle impression fâcheuse ne peuvent pas produire en effet, sur un jeune cerveau, surtout lorsqu'il y a déjà prédisposition, les suicides éclatans de Calon , de Lucrèce , de Didon, de Déjanire, de Jason, honorés, élevés au rang des plus belles actions, et parés de tout
Climals.
l'ornement d'une belle poésie ? i
On a trop généralisé , ce me semble, l'influence
du climat sur les hommes. Il est étonnant que la différence qui existe entre les anciens Romains et les Italiens de nos jours n'ait point fait estimer cette influence à sa juste valeur. Montesquieu luimême n'a pas été à l'abri de l'exagération , en regardant le suicide chez les Anglais comme l'effet d'une maladie du climat.
Le ciel du Nord est bien moins agréable que celui de l'Angleterre, et cependant on y est beaucoup moins sujet au dégoût de la vie. Les Hollandais vivent au milieu des mêmes conditions physiques que les Anglais, et n'éprouvent que rarement le penchant au suicide. D'ailleurs cette disposition à la manie et au suicide n'a pas été remarquée à toutes les époques de l'hisioire de ce peuple ; elle n'exislait pas lorsque les Romains en faisaient la conquêle, tandis que la mort volontaire était alors très fréquente sous le beau ciel de l'Italie. On peut remonter jusqu'au milieu du seizième siècle , pour en trouver les premières traces. A cette époque , qui avoisine celle du règne du Néron de l'Angleterre, règne célèbre dans l'histoire des révolutions de la Grande-Bretagne , un prêlre anglais donna à toute l'Europe l'exemple de la plus grande fureur à attenter à ses jours.
Dessé , général français, envoyé pour défendre les Ecossais, que les Anglais voulaient opprimer, emporta d'assaut, après un siège long et opiniâtre,
le fort de Fuird , bâti sur les bords de l'étang Myrtoun. Parmi les prisonniers se trouva ce prêtre mentionné précédemment. Désespéré de se voir entre les mains des ennemis de sa nation , il se conclia parterre, ferma la bouche et les yenx,'gnrda cette position plusieurs jours, refusa constamment de prendre de la nourriture, et mourut ainsi dans les tourmens de la faim et de la rage. Depuis le suicide de ce prêtre insensé , depuis celui de Smith et de Mordant, qui ont été d'un exemple si contagieux , quel bouleversement s'est-il donc opéré dans l'atmosphère de l'Angleterre? Peut-on penser sérieusement que quelques différences en longitude et en latitude pourraient si fortement modifier la nature de l'homme dans l'Anglais , que l'amour de la vie n'eût point pour lui l'attrait puissant qu'il a pour tous les humains?
Quel changement remarqua-ton dans le climat de l'Italie après la bataille de Pharsale, et dans celui de la Grèce , de la Judée, lorsqu'on vit leurs liabitans abréger volontairement leur existence?
Quel changement s'est-il opéré dans le climat de Copenhague, où les suicides ont doublé dans le court espace de vingt années ? et enfin , quel changement notable remarquons-nous maintenant dans le climat de la France? On a donc exagéré 1 influence du chinât sur la production du suicide, j ajouterai même sur le moral de l'homme en gé-
néral, el j'invoquerai , à l'appui de mon assertion , Théophraste, qui , après une vie <Ie quatre-vingtdix-neuf ans, employée à étudier les hommes, demandait pourquoi, toute la Grèce étant placée sous un même ciel, il se trouvait si peu de ressemblance dans les mœurs de ses divers hahitans.
Je suis loin, néanmoins, de révoquer tout à fait en doute la puissance du climat sombre et nébuleux de la Grande-Bretagne; il fait contracter à lame des habitudes tristes et mélancoliques, et peut ainsi Contribuer au grand nombre de suicides qui ont lieu dans cette île. Il est peu d'hommes., en effet, qui ne se sentent influencés par un temps sombre el pluvieux. En France, les pluies ont été très ahondanles pendant l'année 1816, le temps a été continuellement couvert, les suicides ont été nombreux ; mais nous verrons ailleurs qu'il existe en Angleterre el en France des causes bien plus puissantes de la mort volontaire.
I, été- et l'automne me paraissent être les saisons taisons. où l'on voit le plus de suicides. MM. Fodéré et Duglas ont observé à Marseille que le suicide était plus fréquent lorsque le thermomètre de Réaumur marquait 22 degrés au-dessus de o.
Cheyne rapporte que l'automne et les vents d'ouest sont féconds en suicides. L'automne, dit Cabanis, est d'autant plus fertile en mélancolies, qu'il succède à des chaleurs plus sèches el plus
ardentes, et qu'il est lui-même plus humide, plus froid et plus variable. Nous avons pu nous convaincre , en France , de la justesse de cette observation, en 1818. Durant cette saison, la nature,
6 d'ailleurs, offre un aspect désolant, tout disposé
à la rêverie, les passions tristes prennent un nouvel empire , et la mélancolie survient.
Quant à l'influence des vents sur le développenenl du penchant au suicide, il est permis de rester dans le doute à cet égard , puisque parmi les auteurs qui en ont parlé, les uns citent le vent du nord-est , d'autres les vents du sud et de l'ouest.
Onanisme. Les pertes trop abondantes de l'humeur spermalique, produites par l'onanisme, ne portent pas seulement une aiteinte funeste à la santé physique, mais il en résulte pour l'esprit un état d'accablement et d'ennui qui dispose au suicide , comme Tissot en f.ùl la remarque. Lewis a fait la même observation ( a pratical Essai upon the tabès dorsalis, p. ig. London , ijl\8). L'aversion pour tous les plaisirs, l'impossibilité de prendre part à ce qui fait le sujet de la conversation , le sentiment de leur misère et le désespoir d'en être eux-mêmes les artisans, sont les principales causes qui contraignent les malheureux livrés au vice d'Onan , à fuir le monde et à chercher la fin de leurs maux dans la mort volontaire.
ois'weté. Il en estde même de l'oisiveté, surtout lorsqu'elle
succèdeii une vie très active : c'est ce qu'on a eu occasion de voir danscesderniers temps parmi les militaires, qui, après de violens exercices, ont gardé le repos le plus absolu. Zirnmerman rapporte qu'il existe en Suisse un village où il n'y a pas une famille dont quelque membre ne se soit tué; et l'on!, observé que les suicides arrivent lorsque les montagnards quittent les travaux pénibles pour se livre; à des métiers qui nécessitent d'être assis. En France la mélancolie sévit plusparliculièremenlsurlespeisonnes ricbes qui pour toule occupation n'ont qui satisfaire leurs moindres caprices. N'étant distrait; par aucun travail, l'âme se replie sur elle-même, et trouve un vide affreux que rien ne peut combler Dans les classes inférieures de la société, ut exercice continuel , en produisant une répartitioi convenable des forces vitales, entretient la vigneu du corps , prévient les idées sombres et met à l'abr des passions tristes dont le riche est si souvent I; victime. Les citoyens qui vivent des travaux d< leurs mains, contractent d'ailleurs l'habitude d< la misère et des souffrances; et s'ils ne connais sent pas toutes les illusions de l'espérance , le dés espoir du moins ne saurait en général pousser di profondes racines. Je dis en général , car la manie du suicide, anciennement bornée aux homme delà classe élevée , a maintenant envahi tous ls rangs de la société.
La solitude jointe à l'oisiveté ne peut qu'augmenter les dangers de la mélancolie , surtout lorsqu'on s'y plonge avec une imagination ardente et un cœur ulcéré par des injustices ou des persécutions. Les affections de notre âme sont alors livrées à tout ce que la méditation peut y ajouter le persévérance et de profondeur.
Il est sans doute un plus grand nombre de causes qui prédisposent à la mélancolie suicide, puisqu'on doit regarder comme telles tout ce qui exa- {ère et pervertit la sensibilité. Il eût été aussi intéressant de constater si des professions, si le télibat, disposent à celle terrible maladie; mais je connaissant rien de positif à cet égard , nous ivons jugé à propos de ne pas aborder ces quesions, pour passer de suite à l'examen des causes mi ont une action plus immédiate sur notre esprit, ur nos déterminations; je veux parler des causes occasionnelles directes.
Causes oc- L'excès du malbeur dans l'acception que lui
casionnelles , . . P . ai > -.
directes. lonnent les passions , faisant naître la pensée du uicide, il s'ensuit que ses causes occasionnelles iont aussi variées que celles du malbeur; leur ntensité est d'ailleurs relative à la différence les circonstances et des individus, mais il n'en. Gt aucune dont l'action soit plus, directe et pus fréquemment funeste sur notre esprit que Passions, c<lle des passions. Le médecin qui eboisit pour
DU SUICIDE. 3l
objel spécial de ses recherches le vaste champ des aliénations mentales, doit donc s'appliquer à pénétrer le mystère des passions de l'homme, leur enchaînement, leurs lois, leurs influences mutuelles et relatives, juscpi a quel point elles peuvent modifier les sensations, les idées, et commander aux déterminations de la volonté; quelles causes accidentelles peuvent accroître ou modifier leur puissance; jusqu'à quel degré le cours des années , les climats , les divers régimes de vie , en modifiant l'organisation , peuvent les modifier ; à quel point l'éducation , les habitudes, les mœurs, les constitutions diverses des états peuvent les altérer. En ce moment, notre tâche est moins grande ; un des effets les plus déplorables de ces maladies intellectuelles est le seul point livré à notre examen ; nous ne devons considérer les passions que comme causes du suicide. L'amour s'offre à nous Amour. au premier rang. Il est remarquable qu'après la mélancolie religieuse, le délire erotique soit celui qui entraîne à plus de fureur sur soi-même et sur les autres. Tout ce que l'on pourrait à peine expliquer par la haine la plus forte est produit par le délire de l'amour. Rarement cette passion ardente est satisfaite; inquiète, elle entraîne à sa suite la peur, les soupçons, la jalousie; il se fait dans l'âme une succession rapide de sentimens opposés : le désespoir prend naissance dans l'excès
même de la passion. Qu'un obstacle s'oppose aux désirs de l'amant passionné, que la défiance le troublera fureur éclate aussitôt, ou bien, concentrant ses douleurs, il s'enfonce dans la solitude pour y rêver à loisir, à l'objet fatal dont l'image ne l'abandonne jamais. Si cet état persiste , et que la sérénité ne lui soit bientôt rendue , l'homme ne prévoyant qu'infortune cherche dans la mort le repos qu'il ne peut goûter sous l'empire d'une passion exclusive.
Un jeune pharmacien d'untempéramentbilieux mélancolique, d'une intelligence peu développée, devint amoureux à l'âge de vingt-deux ans, d'une femme qui, au lieu de répondre à ses désirs, ne cessait de le railler. Un soir, cet infortuné trouvant un plus grand sujet de mécontentement dans la conversation de cette femme, se brûla la cervelle après avoir écrit sur sa porte : « Quand on ne sait plaire à l'objet qu'on aime, on doit savoir mourir, h
Le commentateur de Lucrèce voyant qu'il n'était pas aimé d'une jeune personne dont il était éperdument amoureux , ne peut résister à l'idée de se pendre, et il exécuta son dessein immédiatement après avoir terminé son commentaire , ainsi qu'il l'avait annoncé en le commençant. L'amour, même à une époque assez avancée de la vie , acquiert quelquefois assez de véhémence pour en-
traîner au suicide. Les journaux ont annoncé tout récemment que dans le midi de la France, une demoiselle de cinquante ans environ , s'était pendue de désespoir à la porte de son amant qui était de son âge, parce que celui-ci ne voulait pas l'épouser. On conçoit que nous pourrions rapporter ici un grand nombre d'exemples de mort volontaire, provoquée par la passion de l'amour, mais nous les croyons inutiles : d'ailleurs nous aurons occasion d'en rapporter quelques uns lorsque nous apprécierons l'influence de l'érotomanie sur le suicide , et lorsque nous parlerons du suicide réciproque.
L'amour modifié en tendresse conjugale est Tendres. encore quelquefois assez violent pour inspirer le con)u°a "' funeste dessein d'attenter à ses jours. Témoin Arrie qui, désespérée de ne pouvoir obtenir la grâce de son mari condamné par l'empereur Claude, s'enfonça un poignard dans le sein , et le retirant avec précipitation , le présenta à son mari, en lui disant : Pœte, non doletl
Tellefut^ dit-on, Porcie, qui, pour ne pas survivre à Brutus son époux , avala un cbarbon ardent. On rapporte aussi que Pauline se fit ouvrir les veines, pour joindre ses cendres à celles du vieux Sénèque; maison ajoute que l'amour de la vie ayant repris son empire, elle souffrit qu'on les fermât.
ù'i DU SUICIDE.
Sexlilia, femme de Scaurus , etPaxéa, épouse de Labéo, voyant les dangers qui pressaient leurs maris, sedonnèrent volontairement la mort, quoiqu'elles n'eussent rien à redouter pour ellesmêmes, afin de leur servir, en cette extrême nécessité , et d'exemple et de compagnie.
Jalousie. La jalousie que développe l'amour est encore plus féconde en maux et en folies de tous genres ; les femmes surtout deviennent les victimes de celle passion. « Lorsque la jalousie, dit Montaigne, saisit ces pauvres âmes faibles et sans résistance, c'est pitié comme elle les tirasse et tyrannise cruellement. » Mais l'homme lui-même n'est pas sur d'y échapper. J'en ai rapporté, dans le Journal complémentaire des Sciences médicales, un exemple remarquable recueilli sous M. Esquirol, dont je ne dois rappeler ici que quelques circonstances. Le sujet de cette observation est un général distingué, dont l'amour pour sa femme jeune et jolie recevant un accroissement d'énergie de l'inaction et de la solitude, est bientôt porté jusqu'à la jalousie la plus violente et la plus injusle. Le premier éveil est donné par la visite d'un ami < { ■ i i n'avait, de l'aveu même du général, rien qui pût troubler sa sécurité. Cependant il maltraite sa femme de propos injurieux , et devient plus assidu auprès d'elle. Ses soupçons jaloux augmentant de jour en jour , il en vient à des voies de fait contre
elle. Bientôt il voit partout couché avec elle un rival dont il imagine que les intrigues sont favorisées par la famille de sa femme , et surtout par son beau-frère.
Le bruit des personnes qui parlent ou chantent auprès de lui, l'agitation du feuillage des arbres, le ramage des oiseaux, sont, suivant lui, des effets de la conspiration ourdie par ses ennemis. Le silence même le plus profond ne le met pas à l'abri de ces hallucinations; enfin tout sert d'aliment à sa passion. Il observe continuellement sa femme dans l'espoir de surprendre ses secrètes intelligences avec ses rivaux ou ses ennemis. Si elle pleure, c'est pour leur faire croire qu'elle est malheureuse ; si elle rit , c'est une preuve d'amitié qu'elle leur donne ; si elle prend un ton ferme , c'est qu'elle se sent soutenue par eux, etc.
Un jour ( c'était à la fin du mois de juillet ) il sort de son appartement le sabre nu à la main , parcourt tous les recoins de l'hôtel , cherchant son rival, et veut aussi sortir de la rue, croyant entendre sa voix. Même scène le lendemain , désir de se détruire, mais il ne veut pas se mutiler. Le soir on lui apporte une potion calmante qu'on lui dit être du poison , il l'avale et se met au lit; mais ne sentant point se manifester les effets du poison , il est furieux toute la nuit , etc.
L'ambition , cette passion de l'âge mur , ce
désir insatiable de s'élever, et quelquefois même sur les ruines des autres hommes, est un des tyrans les plus redoutables de notre cœur; elle sévit dans tous les rangs de la société, mais surtout chez / les personnes que la naissance et la fortune ont
élevées au-dessus de la condition commune. Ambition. L'ambitieux ne voit qu'honneurs et conquêtes : protée adroit, il revêt toute espèce de formes. Orgueilleux par caractère, il devient rampant au besoin. Que lui importent des bassesses ignorées, des lauriers trempés de larmes et de sang? il veut dominer : celte idée absorbe tout son être. Parvient-il au degré de prospérité qu'il convoitait, il y trouvera peu de charmes, il en est encore un seul plus élevé , et souvent même au comble de ses premiers désirs, tourmenté du regret de ne pouvoir faire un nouveau pas, il saisira le fer du suicide : si une disgrâce prive sa passion d'un aliment devenu nécessaire, n'ayant plus ni théâtre ni gp.eclaleurs, il tombe accablé du poids de luimême, et cherche souvent dans la mort le calme dont il n'a jamais joui.
Orgueil hu- L'orgueil humilié est sans contredit une des causes les plus propres à entraîner au suicide. N'est-ce point à celte passion violente qu'il fau£ rapporter la fréquen ce du suicide chez les stoïciens? Mais pour ne pas anticiper sur ce que nous avons à dire de celle secte, choisissons ailleurs des
miliii.
exemples de mort volontaire produites par celte cause puissante.
Pétrone pris par Scipion , qui lui promet la vie s'il renonce au parti de César, se contente de répondre que les officiers de César donnent la vie , mais qu'ils ne la reçoivent pas, et à l'instant il se poignarde.
Lors de la prise de Cartilage par Scipion , Asdrubal va se jeter aux pieds de ce général pour demander grâce. Son épouse se sent tellement humiliée par cette démarche , elle est si indignée de sa lâcheté, qu'après s'être parée magnifiquement, elle égorge ses deux enfans, et se précipite au milieu des flammes avec eux et les transfuges qui avaient incendié le temple d'Esculape où ils s'étaient retirés.
Le gymnosophiste que les ambassadeurs du roi Porus avaient amené à Auguste dans l'île de Samos, se brûla à Athènes, en présence de toute la ville et de l'empereur ; donnant pour raison qu'ayant vécu heureux jusqu'alors, il voulait prévenir les revers de la fortune : mais est-il possible de méconnaître chez lui l'orgueil comme cause déterminante, quand on fait attention au théâtre, aux spectateurs et au temps qu'il choisit pour son suicide ?
Le même préjugé d'honneur qui inspire la fureur des duels arme souvent la main du suicide.
St'nttm.
d'humitiatii
cm:
toit.
ct de déshon- N'a-t-on pas vu des courtisans se donner la mort pour n'avoir pas obtenu au coucher du roi l'honneur d'un regard (i), et Vatel se percer de son épée parce que la marée arrive trop tard à Chantilly ? Un aeteur se suicida , en 1 8o3 , à Philadelphie , peu de temps après avoir été sifflé au théâtre. Combien d'individus ne peuvent survivre à l'humiliation! La discipline des six régimens wallons, qui formaient anciennement le contingent des Pays-Bas dans l'varmée autrichienne, était dure , et les coups de bâton journaliers. Eh bien ! dans une année, trente-trois soldats du régiment d'infanterie de Wierset se suicidèrent, de désespoir d'avoir été maltraités d'une manière si ignominieuse. La même discipline produit aujourd'hui les mêmes effets.
Le sentiment du déshonneur est encore plus propre à produire la mort volontaire : l'influence
(i) Auguste ayant découvert queFulvius avoit esven<té un secret important qu'il lui avoit confié , lui en fait une maigre mine. Fulvius retourne au logis plein de désespoir, et dit fort piteusement a sa femme qu'étant tombé en ce malheur, il est résolu de se tuer. Elle , tout franchement : Tu ne feras que raison , vu qu'ayant assez souvent expérimenté l'incontinence de ma langue, tu ne l'en es point donné de garde ; mais que je me tue la première ; et sans autrement marchander, se donna d'une épée dans le corps. ( Montaigne. )
de celte cause se fait surtout remarquer dans les temps et dans les pays où l'on vit d'une manière plus immédiate sous l'empire de l'opinion : l'Angleterre en est un exemple.
L'outrage fait à la vertu des femmes a quelquefois produit le suicide.
Sophronie renonce à la vie pour éviter les pièges Outrage à
\ 1 1» ■»* l" vertu îles
que tendait a son honneur 1 empereur Maxence ; femmes. et personne n'ignore que Lucrèce, outragée par Sextus qui s'était introduit de nuit dans sa chambre, fit appeler son père, son mari, leur fit promettre de la venger, et se donna la mort.
La honte est aussi fréquemment une cause di- Sentiment recte du suicide. Sa puissance éclate surtout chez les militaires , lorsque la fortune ne favorise pas leurs armes : on sait tout l'empire qu'avait sur les âmes fières des Romains la honte de se voir à la merci d'un vainqueur , et de devenir un ornement à son triomphe.
Le vaisseau que montait fe tribun Vnlléiiis et sa cohorte, était arrêté au milieu de la flotte de Pompée, entre les bas-fonds et les écueils de la mer d'Illyrie. Vultéius voyant ses soldats fatigués dé tant de carnage, et leur courage inutile, les exhorte à prévenir, par une mort de leur choix, la honte de tomber vivans aux mains de leurs ennemis. Il leur donna l'exemple, et tous s'empressèrent de l'imiter.
de honte.
4o DU SUICIDE,
Alexandre assiégeait une ville dans les Indes, Ses habitans, pour le priver du plaisir de la vic-t toire , et par la honte de devenir ses captifs, cherchèrent tous une mort volontaire au milieu des flammes. Telle fut aussi la conduite des Abydiens, lorsque, pressés par Philippe, ils désespérèrent de lui échapper.
Cofcre. La colère, toujours provoquée par la présence ou la crainte d'un mal ou d'une injure, entraîne avec elle l'égarement de la raison. C'est pour nous dépeindre les terribles effets de la colère que la fable nous montre Hercule furieux, se brûlant sur le mont Oéta, et Ajax, l'ennemi des dieux, se précipitant sur la pointe de son épée. Si nous consultons l'histoire, que d'exemples de suicides produits par la colère, et combien en voyonsnous chaque jour dans toutes les classes de la société !
L'empereur Valentinien ne put se défendre de ses transports convulsifs qui se terminèrent par une mort violente.
J'ai connu un jeune homme facilement irascible , qui deux lois , dans un accès de colère , aurait terminé volontairement ses jours, sans lu résistance courageuse d'une tendre mère.
J'ai vu à la Salpê trière deux maniaques qui ont cherché à se suicider, parce que, maintenues par le gilet de force , elles étaient dans l'impuissance
DU SUICIDE. 4r
de maltraiier une personne qui e'tait l'objet de leur colère.
La passion du jeu , née du besoin et de l'habi- passion du tude des fortes émotions ou de la soif des richesses, je"' produit plus fréquemment encore de sinistres effets ; elle ne peut être satisfaite qu'après avoir fait éprouver mille perplexités qui minent sourdement le physique et rembrunissent le moral ; mais qu'un effréné joueur perde sa fortune et le dernier espoir qui flattait sa passion , aussitôt il se représente ses amis évitant sa présence, son épouse et ses enfans en proie au besoin, les portes des cachots s'ouvrant pour le recevoir, les terreurs de l'avenir se mêlent aux angoisses du présent ; ces lugubres images aliènent son esprit, et sa main forcenée ne sait où frapper: que ses créanciers approchent, il n'a plus à leur livrer qu'un cadavre.
La crainte, la frayeur, la terreur, les remords, Crainte ne manquent jamais dt: répandre sur l'esprit unc-'™r<""r,/tT' teinte plus ou moins sombre, et peuvent dans quelques circonstances porter l'homme au suicide.
Nerva, ami inséparable de Tibère, jouissant de toute sa faveur, exempt de toute infirmité, prit la résolution de mourir. Tibère, instruit de ce dessein, ne quitte point Nerva; il le questionne, il le supplie, il lui avoue combien il est injurieux pour son cœur et pour sa réputation que le meilleur de ses amis cherche la mort sans aucun sujet de haïr
la vie. Nerva, sourd à toutes ses représentations, refusa obstinément toute nourriture.
Les confidens de ses pensées, dit Tacite, rapportent que, frappé des maux de la république, qu'il voyait de près , il voulut , moitié indignation, moitié crainte, se ménager une fin bonerable avant que le malheur l'atteignît.
La crainte de la mort saisit quelquefois tellement le cœur des hommes, que désespérés ils se hâtent d'y courir, oubliant que la terreur de ce passage est la vraie cause des tourmens de leur esprit.
Hippocrate rapporte qu'il y a des gens à qui la peur trouble tellement la tête , qu'ils s'imaginent voir des esprits dont ils sont si effrayés, qu'on en a vu se pendre pour se garantir des maux que leur causaient ces visions: ce qui rappelle celle réflexion de La Bruyère : « La mort n'arrive qu'une fois , et se fait sentir à tous les instans de la vie ; il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir. »
Contraste bien étonnant. J'ai vu une femme qui m'a prié mille fois , avec instance , delui donner la mort , parce qu'elle s'imaginait devoir survivre à tout le monde, et qu'elle ne savait ce qu'elle deviendrait lorsqu'elle serait seule sur la terre, (i)
(i) Dans un hôpital de province existait naguère un malheureux pharmacien qui , tourmenté par le dégoût le
Hippocrate avait aussi observé que les femmes, et surtout les jeunes filles nubiles, sont disposées à éprouver des impressions de terreur , et qu'il en
plus absolu de l'existence , demandait , comme la femme dont je viens déparier, à tous ses compagnons d'infortune de le délivrer de la vie. Jusqu'au i5 du mois de juin de cette année, aucun n'avait répondu à ses désirs , lorsque P**, qui n'avait été admis comme aliéné que le 14 , ayant reçu la même proposition , répondit : très volontiers. A l'instant même les deux, fous prennent uu escalier qui descend à la cuisine , ils rencontrent un chevalet qui leur paraît très commode pour l'exécution de leur projet. Le pharmacien s'arrête, quitte sa redingote et sa cravate, arrange sa chemise et pose sa tête sur le chevalet. Restait l'embarras d'un instrument ; le patient lui-même indique le couperet de la cuisine. P** se hâte de l'aller chercher. Il revient, trouve le pharmacien dans la même attitude, et le décolle d'un seul coup , sans que qui que ce soit ait vu les préparatifs , ni entendu les suites de cette horrible exécution. Le juge de paix prévenu s'y transporte. P**, reconnu le meurtrier parles tracesde sang qui couvraient ses habits, est interrogé , et déclare, sans la plus légère émotion, qu'il a cédé aux instances réitérées de M**; que celui-ci lui a laissé un papier précieux, qui n'est autre chose qu'un chiffon , et qu'il rendra le même office à quiconque lui adressera la même prière.
Que penser d'un établissement dans lequel il arrive un événement si épouvantable? Cependant cet hôpital , que j'ai visité en 181g, est encore moins mauvais que beaucoup d'autres asiles d'aliénés que j'ai visités avant ou depuis celte époque. J'ai signalé, dans le Cahier d'octobre
résulte quelquefois une suppressiondesmenstrues, suivie d'un état de torpeur, d'un délire avec anxiété, de craintes continuelles, et d'un penchant au suicide.
Charles vu , dit le Victorieux parce qu'il reconquit presque tout son royaume sur les Anglais , se laissa mourir de faim , par la seule crainte d'être empoisonné par le dauphin , son propre fils.
Champfort l'académicien , craignant d'être remis en prison dont il sortait à peine depuis quelques jours , se fait d'abord plusieurs blessures avec son rasoir , et enfin se brûle la cervelle.
Granius Silvanus et Stalius Proximus se don-
1 8 18 delà Bibliothèque médicale , les défauts les plus graves dans les maisons d'aliénés d'Orléans , de Rouen et de Caen; et si c'était ici le lieu , je serais à même de donner des détails nombreux sur plusieurs autres , et notamment sur tous ceux du midi de la France. L'excellent article Maison d'aliénés, de M. Esquirol, consigné dans le Dictionnaire des sciences médicales; son Mémoire sur l'état desaliénés enFrance , présentéau ministèrede l'intérieur en 1817, et le grand ouvrage sur le même sujet , que ce philanthrope est sur le point de publier, rendent d'ailleurs mon travail inutile , et je me borne à faire des vœux pour qu'on s'empresse d'améliorer le sort de tant d'infortunés. Est-il un cœur qui pût rester insensible au spectacle de lant de misères accumulées sur les mêmes têtes? L'homme déchu de son uoble rang , et réduit en quelque sorte à cette vie purement physique de la brute, ne pourra-t-il , du moins dans ce triste état, goûter les sen-.
nent la mort après avoir obtenu leur pardon de Néron , redoutant de gémir sous le poids d'une nouvelle accusation.
Les habitans du Pérou et du Mexique ne succombèrent-ils pas à la frayeur, lorsqu'au lieu de mourir les armes à la main , en combattant contre les Espagnols , ils les dirigèrent contre leur propre vie?
Le remords, qui suppose toujours, chez celui Remords. qui l'éprouve, le sentiment de ce qui est juste et bon, est quelquefois assez puissant pour entraîner le désespoir. L'homme se trouvant à la fois juge et coupable, accablé de sa situation présente, et sans espoir de reprendre la position d'où il se trouve
sations agréables et salutaires dont la nature fait le partage de tout être vivant? , .
Un local plus vaste, qui permette le classement des diverses espèces d'aliénés, un air pur, une nourriture saine et plus abondante, une surveillance exacte, un ordre régulier dans le service , une sage application des moyens moraux; voilà ce qui manque , en général , dans les hôpitauxdesprovinces ; voilà les soins que réclame l'humanité. Les hôpitaux de Paris offrent ces heureux perfectionncraens à l'imitation du reste de la France et de l'étranger. Touthomme qui s'est trouvé en position de comparer et de juger de semblables avantages , ne saurait se lasser de les proclamer, pour qu'une noble émulation soutienne le zèle de tant de médecins habiles, et profite à tant de malheureux.
déchu , cherche dans la mort un repos que la vie ne saurait lui offrir. Œdipe et Jocaste ne renoncent-ils pas, l'un à la lumière et l'autre à la vie , parce qu'ils se font horreur à eux-mêmes ?
Obligé de nie borner dans le nombre des exemples , je choisis à dessein le suivant , consigné par M. Guillon dans ses Entreliens sur le suicide.
Le chevalier de Sen , sorti de dix-sept
affaires d'honneur (ce qui lui avait donné dans le monde une réputation de bravoure), se voyait jour et nuit poursuivi par les images sanglantes de ses rivaux , par les gémissemens de dix-sept familles éplorées, redemandant un fils, un époux, un frère, un ami. Bourrelé de remords, il conçoit le projet de s'ensevelir dans la solitude. La Trappe lui ouvrit ses retraites Mais
la révolution française repoussa le malheureux chevalier dans son propre cœur. Se retrouvant sans cesse en présence de dix-sept meurtres , s'arrachant au repentir pour tomber dans le désespoir, il a fini par se suicider.
vague des Après avoir passé en revue les diverses passions,
pussions. , i i f \ ' ■ 1 n
après avoir cherche a apprécier leur xnlluence comme causes du suicide, il nous reste à parler d'un élat particulier dans lequel les passions sont sans but et sans objet. Pour donner au lecteur une connaissance exacte de cet élat de l'âme , qu'il me soit permis de mettre sous ses yeux l'abrège
DU SUICIDF. 47
de l'épisode de René , extrait de nos anciens Natchez par l'auteur du Génie du christianisme. C'est une fleur que je me plais à transporter dans le domaine de la médecine.
René, issu d'une mère mélancolique et qui perdit la vie en le mettant au monde , fut livré de bonne heure à des mains étrangères et élevé loin du toit paternel. D'une humeur impétueuse, d'un caractère inégal, timide et contraint devant son père , il ne trouvait l'aise et le contentement qu'auprès de sa sœur Amélie qui était un peu plus âgée que lui. Us aimaient à gravir les coteaux ensemble , à parcourir les bois à la chute des feuilles. « Il est. vrai qu'Amélie et moi nous jouissions plus que personne de ces idées graves et tendres , car nous avions to.us les deux un peu de tristesse au fond du cœur. » René avait seize ans lorsque son père fut atteint d'une maladie qui le conduisit en peu de jours au tombeau. « Il fallut quitter le toit paternel devenu l'héritage de mon frère aîné. Je me relirai avec Amélie chez de vieux parens. Arrêté à l'entrée des voies trompeuses de la vie, je les considérai l'une après l'autre sans oser m'y engager. Amélie m'entretenait souvent de la vie religieuse u
Le cœur ému par ses conversations pieuses, je portais souvent mes pas vers un monastère voisin de mon nouveau séjour; un moment même
48 ntr suicide.
j'eus la tentation d'y cacher ma vie. Soit inconstance naturelle, soit préjugé contre la vie monastique , je changai mes desseins , je me résolus à voyager
Cependant, plein d'ardeur, je m'élançai seul sur cet orageux océan du monde dont je ne connaissais ni le port ni les écueils. Je visitai d'abord les peuples qui ne sont plus : je m'en allai m'asséyant sur les débris de Rome et de la Grèce
Mais je me lassai de fouiller dans les cercueils où je ne remuai trop souvent qu'une poussière criminelle. Je voulus voir si les races vivantes m'offriraient plus de vertus ou moins de malheurs que les races évanouies. »
Après de longs voyages , René rentra dans sa patrie où il chercha en vain de quoi calmer cette inquiétude, celte ardeur de désirs qui le suivait partout. Il voulut se jeter dans le monde, mais ce monde ne lui disait rien ou ne l'entendait pas. Dégoûté de plus en plus des choses et des hommes, il rechercha une vie obscure et indépendante. . .
« Cette vie qui m'avait d'abord enchanté ne tarda pas à me devenir insupportable , je me fatiguai des mêmes scènes et des mêmes idées; je me mis
à sonder mon corur , à me demander ce que je desirais; je ne le savais pas , mais je crus loul à coup que les bois nie seraient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever dans un exil champêtre une carrière à peine commencée et dans laquelle j'a\ ais déjà dévoré des siècles.
J'embrassai ces projets avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins ; je partis précipitamment pour m 'ensevelir dans une chaumière , comme j'étais parti autrefois pour faire le tour du monde.
Je sens que j'aime la monotonie des senlimens de la vie ; et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. La solitude absolue, le spectacle de la nature, me plongèrent bientôt dans un état pnsque impossible à décrire. Sans parens , sans amis pour ainsi dire sur la terre, n'ayant pas encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance dévie. Quelquefois je rougissais subitement , et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux dune lave ardente ; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence; je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs, l'idéal objet d'une flamme future ; je l'embras-
5o DU SUICIDE.
sais dans les vents, je croyais l'entendre dans les gémissemens du fleuve
L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes, j'entrai avec ravissement dans les mois des
tempêtes
Ah ! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais. Ah, Dieu ! si tu
m'avais donné une femme selon mes désirs
Hélas! j'étais seul sur la terre. Une langueur secrète s'emparait de mon corps. Ce dégoût de la vie que j'avais ressenti dès mon enfance revenait, avec une force nouvelle. Bientôt mon cœur ne fournit plus d'aliment à ma pensée, et je ne m'apercevais de mon existence que par un profond sentiment d'ennui.
Je luttai quelque temps contre mon mal, mais avec indifférence, et sans avoir la ferme résolution de vaincre. Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n'était nulle part et qui était partout, je résolus de quitter
la vie
Repoussé par la société, abandonné
d'Amélie, quand la solitude vint à me manquer, que me restait-il? Décidé que j'étais à me débarrasser du poids de la vie , je résolus de mettre toute ma raison dans cet acte insensé. Rien ne me pressait ; je ne fixai pas le moment du départ, afin de savourer
DU SUICIDE. 5l
à longs traits les derniers momens de V existence , et de recueillir toutes mes forces , à l'exemple d'un ancien, pour sentir mon âme s'échapper.
Cependant je crus nécessaire de prendre des arrangemens concernant ma fortune, et je fus obligé d'écrire à Amélie. Il m'échappa quelques plaintes sur son oubli , et je laissai sans doute percer l'attendrissement qui surmontait peu à peu mon cœur. Je m'imaginai pourtant avoir bien dissimulé mon secret; mais ma sœur, accoutumée à lire dans les replis de mon àme, me devina sans peine. Elle fut alarmée du ton de crainte qui régnait dans ma lettre, et de mes questions sur des affaires dont je ne m'étais jamais occupé. Au lieu de me répondre, elle vint tout à coup me surprendre
Jure, me dit-elle, tandis que je te presse sur mon cœur, jure que c'est la dernière fois que lu le livreras à tes folies ; fais le serment de ne jamais attenter à tes jours
Hélas ! mon cœur se rouvrit à toutes les joies ; comme un enfant, je ne demandais qu à être consolé; je cédai à l empire d'Amélie. Elle exigea un serment solennel; je le fis sans hésiter, ne soupçonnant même pas que désormais je pusse être malheureux
Cependant Amélie perdait le repos et la santé quelle commençait à rendre à René ; elle maigrissait , ses yeux se creusaient , sa démarche était languissante et sa voix troublée , etc. Trois mois se passèrent de la sorte, et son état devenait pire
chaque jour. » Enfin , un matin ,
René aperçoit sur la cheminée un paquet à son adresse; il l'ouvre et lit une lettre dans laquelle Amélie lui apprend qu'elle part pour le couvent.
« La foudre, qui fût tombée à mes pieds, ne m'eût pas causé plus d'effroi que cette lettre. Quel secret Amélie me cachait-elle ? qui la forçait à embrasser si subitement la vie religieuse? Ne m'avait-elle rattaché à l'existence , par le charme de l'amitié ,
que pour me délaisser tout à coup ?»
René écrit à sa sœur pour la supplier de lui ouvrir son âme. Cette démarche ayant été inutile , il résolut d'aller faire un dernier effort auprès d'elle ; mais tout est vain. « Cette froide fermeté qu'on opposait à l'ardeur de mon amitié me jeta dans de violens transports. Tantôt j'étais sur le point de retourner sur mes pas , tantôt je voulais rester uniquement pour troubler le sacrifice. L'enfer me suscitait jusqu'à la pensée de me poignarder dans l'église , et de mêler mes derniers soupirs aux vœux
qui m'arrachaient ma sœur. »
Le sacrifice commence
Il est presque consommé. « On m'avait
contraint de me placer à genoux devant ce lugubre appareil. Tout à coup un murmure confus sort de dessous le voile sépulcral ; je m'incline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mes oreilles : Dieu de miséricorde, fais que je ne me relève jamais de cette couche funèbre , et comble de tes biens un frère qui n'a pas partagé ma criminelle passion !
« A ces mots échappés du cercueil, l'affreuse vérité m'éclaire, ma raison s'égare
Je sus donc ce que c'était que de verser des larmes pour un mal qui n était point imaginaire. Mes passions si longtemps indéterminées se précipitèrent sur cette première proie avec fureur. Je trouvai même une espèce de satisfaction inattendue dans la plénitude de mon chagrin, et je m aperçus , avec un secret mouvement de joie, que la douleur n'est pas une affection qu'on épuise comme le plaisir
Amélie me priait de vivre, et je lui devais bien de ne pas aggraver ses maux. D'ailleurs (chose étrange!') je n'avais plus envie de mourir depuis que j'étais réellement malheureux. Mon chagrin était devenu une occupation qui remplissait tous mes momens , tant mon cœur est naturellement pétii d ennui et de misère. Je pris donc subitement une autre résolution.
54 DU SU ICI ne.-
Je me déterminai à quitter l'Europe , et à passer
en Amérique, etc. »
Prédisposition héréditaire, vague des passions, état de l'intelligence dans une variété de mélancolie suicide décrit avec une grande vérité, rémission de la maladie par l'arrivée imprévue d'une sœur tendrement chérie, guérison complète lorsqu'un mal affreux, mais réel , succède à un mal imaginaire : tels sont, en résumé , les points principaux sur lesquels j'ai appelé l'attention du lecteur, et qui rendent l'observation de René une des plus remarquables que je connaisse.
Chagrins Les chagrins domestiques ( sous ce nom , on domestiques. compren(] t0uleslesinquiétudes , toulesles peines, toutes les dissensions de famille ) sont des causes très fréquentes d'aliénation mentale et de suicide. La nature de ces causes , leur continuité d'action , expliquent assez leur énergie extrême. La divergence d'opinion dans les familles, en multipliant aujourd'hui à l'infini les peines du ménage, contribue aussi à l'augmentation des suicides en France.
Les chagrins domestiques sont d'autant plus vifs , que souvent on ne peut en prévoir le terme, que fréquemment on est obligé de les concentrer, de les dissimuler, de témoigner même du contentement, lorsque le cœur ne s'ouvre qu'à la douleur. Le libertin, l'homme frivole et léger, peuvent
seuls échapper à leur terrible influence; mais l'homme qui pense, qui a- des idées justes sur le véritable bonheur, et qui le cherche en vain dans son intérieur, ne doit-il pas en être péniblement affecté ! Si la sérénité ne lui est bientôt rendue , s'il est long-temps en butte à une peine si cruelle , et qui se fait ressentir à chaque instant, n'est il pas souvent dans un danger imminent de succomber à sa douleur, de tomber dans le désespoir, et de saisir enfin l'arme du suicide?
J'ai eu occasion de voir, à la Salpêlrière, plusieurs femmes réduites à celle extrémité par l'inconduile el la débauche de leurs maris. L'élat de gêne, la difficulté à se procurer les moyens d'existence les plus nécessaires, avaient été souvent le premier mobile des dissensions de famille et du désordre de l'intelligence.
Un homme s'était marié dans l'espoir d'une petite fortune. Son attente ayant élé trompée, il ne cessait de railler et d'injurier sa femme et ses parens adoptifs. Celle-ci ne pouvant s'accoulumcr à la froide indifférence de son époux , prit le parti de s'étrangler six mois après l'accomplissement de son mariage.
Un homme âgé de trente-cinq ans , d'une conduite d'ailleurs régulière, avait perdu quelque argent au jeu. Sa femme en eut connaissance, et lui en fit de si vifs reproches, et à tant de reprises
différentes, que ce malheureux se jela dans la rivière.
Une jeune femme voyait avec la plus grande peine que son mari intentait un procès à son père. Désolée de voir l'union de sa famille ainsi troublée, elle s'asphyxia après avoir reconnu toute l'insuffisance de ses démarches et de ses prières. Revers de Les revers de fortune, qui entraînent , comme fortune. tfessuitéspresque nécessaires, TinfidélitédeSamis, l'ingratitude des serviteurs , les vengeances des ennemis, sont dos causes puissantes de suicide. Il est difficile , ordinairement , de résister à Un coup du sort qui porte atteinte, non seulement à notre fortune, mais encore à tout ce que nous avons de plus cher. Ici la douleur agit comme les passions que nous venons de passer en revue ; elle aliène les sens , ôte la raison avec le courage , et provoque la plus sombre et la plus terrible des mélancolies.
Nous pourrions citer ici de nombreux exemples de suicides produits par les revers de fortune. La république romaine expirante est féconde en faits de ce genre; et quelle époque, d'ailleurs, plus féconde que celle qui est si rapprochée de nous? Mais quel est le lecteur qui ne soit à même de suppléer à notre silence !
Qu'on ne croie pas cependant que les malheurs les plus grands en apparence soient toujours les
DU SUICIDE." 5y
véritables motifs du suicide. Il est des individus qui ont résisté à la perle de leur fortune et de leurs plus chères affections , et qui n'ont pu survivre à une offense faite à leur amour- propre. Le premier coup, en affaiblissant l'organisme, a produit une fâcheuse prédisposition , le deuxième la développée. Toute détermination dépend des sensations successives que nous éprouvons, et des circonstances dans lesquelles nous nous trouvons lors de l'action de la cause.
Un événement ôte toute espérance à un individu et le porte au suicide, tandis qu'un autre résiste à plusieurs orages successifs avant de prendre celle résolution.
Annibal, héritier par serment, delà haine implacable de son père contre les Romains, supporte la honte du joug qui va peser sur Cartbage après la batadle de Zama , et consent àse retirer d'abord chez Antiochus, roi de Syrie , et ensuite chez Prusias, roi de Bitliyiiie. Mais connaissant bientôt le danger qu'il court dans Je palais de ce prince, il met un terme à sn vie , en avalant le poison qu'il conservait depuis long-temps pour cet usage.
Cléomène , roi des Spartiates , vaincu par Antigonus, est réduit à chercher un asile à la cour de Ptolémée, roi d'Egypte. Théricion, son ami, qui dans les Combats avait fait preuve d'un grand courage, l'excite à s'affranchir du pouvoir de la
fortune. Cléomène repousse fortement ce conseil. Tliéricion ne répliqua point; mais dès qu'il trouva le moment de quitter Cléomène, il se donna la mort. Cependant Cléomène parut devant Ptolémée , et en fut traité d'abord sans aucune distinction. Dans la suite, son bon sens et cette simplicité lacédémonienne , assaisonnés de grâce et de noblesse , lui acquirent la confiance et l'intimité de Ptolémée. Il en avait reçu la promesse d'être rétabli sur le trône de Sparte ; mais arriva la mort de Ptolémée , et la cour étant tombée dans la dissolution, 1 intempérance et la domination des femmes, les intérêts de Cléomène furent aussi négligés que toutes les autres affaires. Lassé de demander des vaisseaux et des troupes, Cléomène pria qu'on le laissât partir seul avec ses amis, pour profiler des avantages que lui offrait la mort d'Antigonus et l'état de tout le Péloponnèse. Il ne fut écoulé de personne , et, qui plus est, Sosibius, qui gouvernait et dirigeait toutes les affaires, usa d'un moyen infâme pour persuader à son roi que Cléomène avait le dessein d'aller ; avec les vaisseaux et les troupes qu'il lui donnerait, s'emparer de Cyrène. Dès lors Cléomène fut enfermé. Un tel traitement l'affligea; mais l'indignation fut au comble lorsqu'il entendit un courtisan qu'il avait mandé dans sa prison, et de l'intérêt duquel il se croyait assuré, repro-
DU suicide. 5g
cher, en sortant, aux sentinelles de garder si négligemment cette béte féroce.
Cléomène, justement irrité, pensa qu'il serait honteux pour lui, après avoir refusé tout accommodement avec Antigonus, prince guerrier ei plein d'activité, d'attendre dans l'inaction qu'un roi bateleur trouvât le loisir de quitter son tambourin , d'interrompre ses danses, pour prononcer son arrêt de mort. En conséquence il ouvrit à ses amis, au nombre de treize, le conseil d'opérer une révolte dans Alexandrie, et d'appeler le peuple à la liberté.
Ce projet reçut son commencement d'exécution , mais toute la force des Alexandrins se borna à louer, à admirer l'audace de Cléomène, et pas un ne lui donna le moindrç secours. Alors Cléomène, qui quelques années auparavant avait résisté à la perte de son trône, aux conseils et à l'exemple de son ami Théricion , grrdit toute espérance : il exhorta ses compagnons d'infortune à se donner la mort, il se la donna, et tous sans exception s'empressèrent de l'imiter.
Croirait-on cependant qu'un étatapparentde prospérité, qu'une fortune brillante, deviennent plus souvent cause de suicide que la perle de ses biens, de ses dignités? C'est ce qui caractérise la forme de suicide que les Anglais ont appelée spleen , et dont nous ferons connaître ailleurs les véritables motifs.
Causes oc- On a singulièrement exagéré la fréquence et
casionnelles ,, ,
indirectes. 1 énergie de ces causes ; leur proportion n est
presque rien en comparaison des causes directes ou cérébrales. Ou a attribué, par exemple, une grande influence sur la production de la folie et du suicide en particulier à l'abus des boissons alcooliques, et moi-même j'y ai cru long-temps, d'après des relevés généraux dressés en France et en Angleterre; mais des recherches plus approfondies et l'examen attentif des observations que j'avais recueillies , ou de celles qui ont été publiées par d'autres médecins, me forcent à penser qu'on a accordé beaucoup trop d'importance à cette cause. Presque constamment j'ai pu remonter à une affection morale, véritable source de ces maladies mentales. On sent que je ne puis soumettre à l'analyse les faits que les auteurs ont cités comme favorables à leur opinion, mais j'engage tous ceux qui ne partageront pas ma manière de voir à se livrer à ce travail. Cette recherche est, comme on le verra, d'un grand intérêt pour éclairer le siège primitif de l'aliénation mentale.
On a pareillement exagéré l'influence de la syphilis et du mercure, comme causes physiques, sur la production de la folie; on conçoit très bien au contraire que la syphilis puisse agir moralement sur des personnes naturellement irritables, dépendantes par caractère ou par position, ou
dont l'imagination est tourmentée par la pensée des accidens graves qui peuvent en êlrele résultat.
Je partage l'opinion des médecins qui pensent que le mercure, sous quelque forme qu'il soit employé, peut agir d'une manière funeste sur le système nerveux; mais doit-on conclure que son usage soit une cause si fréquente d'aliénation mentale, par cela qu'on reçoit un grand nombie de fdles publiques dans les hôpitaux consacrés aux aliénés ?
Des causes plus plausibles de l'aliénation mentale et du suicide se trouvent dans la manière de vivre de ces femmes. La plupart d'entre elles n'ont connu le libertinage qu'après avoir éprouvé des chagrins domestiques, encouru les disgrâces de leurs parens, que par suite d'affections contrariées, de penchans désordonnés, qu'après avoir lutté péniblement contre la misère la plus absolue. Une fois lancées dans le vice, elles en parcourent tous les degrés. Avides de sensations, elles usent et leur physique et leur moral par tous les genres d'excès. Bientôt flétries par une vieillesse précoce, leur vanité n'est plus flattée par des préférences, par une brillante parure, il ne s'offre aucun motif de consolation. Accahlées de souvenirs pénibles , de pensées affligeantes , elles tombent dans le désespoir qui entraîne l'aliénation mentale et le suicide.
Ces causes me paraissent si énergiques, si directes, que je suis étonné de ne pas voir la folie être le terme le plus ordinaire de tant de misères et de turpitudes.
Thunberg, dans son Voyage au Japon, assure que les Indiens, qui font un usage excessif de l'opium , entrent parfois dans un tel état de fureur, qu'ils se battent et cherchent réciproquement à se donner la mort : aussi des peines très sévères sont-elles infligées contre un tel abus de l'opium.
M. Olivier a ohservé que ce narcotique abrutit l'homme très promptement, le jette dans un amaigrissement extrême, et finit quelquefois par tarir en lui toutes les sources de la vie. Pareille remarque a été faite par Ananian.
Nous ne disconvenons pas que l'abus de l'opium comme celui des liqueurs alcooliques, en excitant trop fortement le système nerveux, ne puisse développer une prédisposition à l'ennui de la vie ; mais afin que le lecteur ne soit pas induit en erreur, nous devons faire remarquer qu'indépendamment de l'action de ce narcotique , il existe presque toujours des causes excitantes cérébrales dont les voyageurs n'ont pas tenu compte. ( Voyez les Motifs du suicide chez les Japonais.) Douleur Ladouleur physiqueestsupportéegénéralement avec plus de résignation que la douleur morale;
ses effets étant généralement moins prompts, elle agit d'une manière moins forte et moins immédiate sur le principe de vie ; c'est ce qui a fait dire à J. J. Rousseau qu'on ne se tue point pour les douleurs de la goutte.
Cependant la goutte contraignit Servius le grammairien à s'empoisonner, et Pline le jeune nous apprend qu'un de ses amis, Cornélius Rufus, ayant vainement cherché à pallier les douleurs de la goutle , dont il était horriblement tourmenté depuis l'âge de irent-trois ans, se lassa d'être leur jouet, et finit par se laisser mourir de faim à l'âge de soixante-sept ans. Au rapport du même auteur, Silius Italicus termina ses jours par une abstinence volontaire. Un abcès incurable qui lui était survenu l'avait dégoûté de la vie; jamais au reste la moindre disgrâce n'avait altéré son bonheur.
Zenon est tourmenté de la vie, parce qu'il s'est froissé un doigt. Sénèque raconte clans une de ses e'pîtres, que déjà dans sa jeunesse, un catarrhe, ou une fluxion qui lui faisait perdre de son embonpoint, l'aurait déterminé à se donner la mort, si l'amour d'un père, dont l'âge avancé réclamait son assistance, ne l'eût enchaîné à la vie. Pour celui qui connaît les principes de la secte stoïque, l'ennui de la vie chez ces deux philosophes peut il être attribué exclusivement à la douleur physique?
Sénèque et Pline pensent qu'il est des maladies
qui donnent le droit d'attenter à ses jours. Pline signale surtout l'existence d'une pierre d.ins la vessie, lorsque l'urine ne peut pas s'écbapper de son réservoir; et Sénèque ne mentionne (|ue celles qui sont capables d'ébranler pour long-temps les facultés de l'intelligence. La discussion de cette opinion ne doit pas nous occuper.
Le pbilosopbc Speusippus était atteint d'bydropisie depuis fort long-temps. Un jour se faisant porter en litière, il rencontra Dingène et le salua. A toi point de salut, répondit Diogène, puisque tu souffres de vivre en tel état. Quelque temps après, Speusippus se donna la mort. Dans ce cas, le suicide doit-il être attribué à l'impatience de la douleur pbysique, ou au reprocbe de Diogène?
Preus parle d'une femme que la violence des douleurs de lêle jeta dans une telle fureur , qu'elle se précipita dans un puits. On trouva beaucoup de sérosité dans les ventricules latéraux, surtout du côté de la tête le plus douloureux.
On a des exemples d'individus qui, ayant chercbé à se laisser mourir de faim pour mettre un terme à des douleurs physiques, se sont vus délivrés de leurs maux par cette abstinence, et n'ont pas pour cela renoncé à leur projet, disant qu'étant obligés un jour de franchir le pas, et qu'étant déjà si avancés, ils voulaient s'ôter la peine de
recommencer une autre fois : tels furent Pomponius Atticus et le philosophe Cléanthe.
Est-il raisonnable, dans ces circonstances, d'attribuer exclusivement le projet de suicide à la douleur physique, puisque sa cessation n'a pas empêché l'accomplissement de leur détermination?
On a remarqué dans plusieurs endroits que les lépreux étaient sujets à la mélancolie suicide. Le scorbut, surtout dans quelques pays, rend un homme bizarre et insupportable à lui-même.
La pellagre , ainsi nommée à cause du principal symptôme, quoiqu'elle existe quelquefois sans éruption cutanée, entraîne souvent à la mort volontaire les malheureux qui en sont affectés. Doiton s'en étonner lorsqu'on sait que plusieurs auteurs ont comparé la pellagre à la manie? Slrambio, qui a écrit un Traité exprofesso sur cette affreuse maladie, ne reconnaît point la justesse de cette comparaison ; mais ses observations , faites avec soin dans un hôpital destiné aux pellagreux des campagnes du Milanais, attestent qu'il portait une grande attention aux symptômes qui se manifestaient du côté de la tête. Leur énuméraliou suffira pour expliquer la funeste détermination de ces infortunés.
« Les pellagreux, dit cet auteur, présentent des signes multipliés qu'on doit rapporter à l'affection
de l'organe encéphalique et des nerfs , comme le délire tantôt aigu et tantôt chronique, des maux de tête dans certaines parties du crâne, ou dans la totalité, des douleurs lancinantes, déchirantes, ou sourdes et obtuses , des tintemens d'oreilles , un bruissement continuel, l'obscurcissement de la vue, les convulsions des yeux, etc. etc. » ( Mémoires de la Société médicale d'émulation , pour 1802 , an x.)
M. le professeur Alibert dit, dans sa Thérapeutique, avoir donné des soins à une dame qui, pendant la digestion, ne pouvait se défendre du désir de se détruire. On finit par la surveiller après l'avoir surprise deux fois ayant la corde au cou pour s'étrangler.
Un malade était en proie aux douleurs atroces que fait ressentir un cancer uni à une dartre rongeante. Il me semble, disait-il à M. Alibert, que des chiens affamés mordent et dévorent mes chairs; aussi cet infortuné n'eul-il pas le courage d'attendre la fin de sa destruction , et il s'étrangla avec une corde attachée au ciel de son lit.
J'ai eu occasion rie voir trois fois chez la même personne un penchant au suicide , coïncider avec un rhumatisme très douloureux. Je connais aussi un médecin très respectable , qui souffrant horriblement de la même maladie et sous un climat très chaud, eut mille fois le désir de se tuer. Ne
pouvant se servir de ses mains pour se donner la mort, il ne cessait de conjurer ses amis de lui rendre ce dernier service.
J'ai vu à la Salpêtrière une femme atteinte d'un cancer à l'utérus, et réduite au désespoir par les douleurs affreuses qu'elle éprouvait, recueillir soigneusement plusieurs grains d'opium , et faire un instrument de mort d'un médicament que l'humanité lui prodiguait pour alléger ses douleurs. J'ai vu dans le même hôpital, une épileplique dès l'enfance, sujette à des emportemens de colère, et éprouvant tous les jours des vertiges épileptiques, tenter, après ses accès, des moyens de suicide. Elle mourut asphyxiée pendant un accès épileplique. Les méninges furent trouvées injectées, et le prolongement rachidien ramolli à son extrémité lombaire.
Qui le croirait? on ne manque pas d'exemples de femmes qui, ne pouvant contempler sans effroi les ravages faits à leur beauté par les progrès de l'âge ou par la variole, ont préféré se donner la mort plutôt que de reparaître sans éclat dans le monde, et sans y fixer l'attention publique.
Vers le temps critique chez les femmes, on remarque quelquefois le dégoût de la vie et le désir de la terminer; mais il faut moins le rapporter aux incommodités , aux infirmités qui accompagnent si souvent cet état, qu'à la perte de leurs
charmes , et à la certitude désespérante de ne pas les recouvrer.
Le fait suivant , que M. Georget a consigné dans son bon ouvrage sur la folie, vient à l'appui de notre assertion.
T\*** , âgée de soixante-huit ans, a été extrêmement belle et très recherchée jusque dans un âge fort avancé. Depuis quelque temps seulement, l'embonpoint ayant disparu, des rides nombreuses ont sillonné sa peau ; elle s'en est tellement affectée, quelle en a tout-à-fait perdu la raison et veut se détruire ; sa vanité la porte à attribuer au scorbut ce qui n'est qu'un effet naturel des années.
J'ai vu moi-même tout récemment une femme très intéressante, qui, arrivée à l'âge critique, a été affectée d'un cancer au nez. Dès l'invasion de cette maladie, son caractère a été changé , la gaîlé a fait place à une tristesse habituelle. Dans l'espace de six mois la mélancolie a été telle, que cette personne a cherché à s'asphyxier. Secourue à temps , elle a avoué que son acte de désespoir n'avait pas été provoqué par les douleurs du cancer , puisqu'elles étaient à peine sensibles , mais bien par la crainte d'être un objet de dégoût pour un mari qu'elle chérissait.
Voilà tout ce que je puis dire en ce moment sur les causes occasionnelles indirectes ; j'espère en avoir dit assez pour montrer le peu d'influence
de quelques substances, qui, introduites dans les ■voies digestives , portent secondairement le trouble dans l'intelligence, et j'espère avoir de nouveau démontré combien est grande l'énergie des causes morales et intellectuelles , c'est-à-dire des fonctions mêmes de l'encéphale sur la production du suicide , en appréciant à sa juste valeur la puissance de la douleur physique ; cependant je reviendrai sur ce sujet important après l'exposé du résultat des ouvertures de corps.
Nous venons de passer en revue les causes qui Causes gépeuvent dans tous les temps et dans tous les lieux "' produire quelques suicides ; maintenant il convient de fixer l'attention du lecteur sur quelques causes qui , par leur action générale, sont susceptibles de développer un grand nombre de suicides dans un temps et dans un lieu déterminés. Nous allons successivement considérer les gouvernemens , les croyances religieuses , les sectes comme causes de mort volontaire. Enfin nous exposerons les raisons principales de la fréquence du suicide chez les Romains , à une certaine époque de leur histoire, et de sa multiplicité actuelle en Angleterre et dans notre patrie.
Hippocrate avait observé que la différence des Gouvemgouvernemens influait non seulement sur le ca- mms' ractère, mais encore sur la santé des peuples. Celte influence est surtout remarquable dans les
maladies nerveuses, et plus particulièrement dans les maladies mentales.
Sous un gouvernement despotique, dont la nature est de comprimer l'élan des passions , il y a peu de fous , peu de suicides ', excepté dans cette crise fatale, dans ce passage d'un état libre qui succombe au despotisme , comme les Romains nous en offrent un exemple. Il est encore quelques autres exceptions : c'est ainsi que les Japonais qui gémissent sous la tyrannie la plus cruelle, méprisent la mort et s'ouvrent le ventre pour la cause la plus légère : mais peut-on s'en étonner , lorsqu'on sait que chez eux on punit de mort presque tous les crimes , et même ce qui n'a point l'apparence d'un crime , puisqu'on punit de mort un homme qui hasarde de l'argent au jeu? La fréquence du suicide , chez les Japonais , s'explique donc par la vue continuelle des supplices qui familiarise les esprits à l'idée de la mort, et par la crainte où l'on vit toujours de devenir la victime de lois aussi absurdes et aussi féroces.
L'esprit militaire, en inspirant le mépris de la vie , peut aussi multiplier les suicides. Les militaires romains , à une époque de leur histoire, attentaient fréquemment à leurs jours , soit pour ne pas survivre à leur défaite , soit pour ne pas servir d ornement au triomphe de leurs vainqueurs. Rarement pendant la guerre les militaires cherchent-
BU SUICIDE. yi
ils à abréger leur existence : quelques désastres que notre armée ait éprouvés lors de la funeste campagne de Moscou, on n'a presque pas observé de suicides, comme me l'a assuré le savant et modeste docteur Castel , ancien médecin de l'hôpital de la garde. (1)
(i)Je crois faire un acte de justice, sans porter aucune atteinte au mérite de M. Broussais , en réparant un oubli sans doufe involontaire de la part de ce médecin distingué à l'égard de M. Castel.
C'est M. Castel qui le premier , en France , a proclamé la non-existence des fièvres essentielles.
L'énergie des expressions qu'il employa en énonçant cette vérité , dont les développemens ont été si féconds en beaux résultats ; l'ancienneté de la date de l'écrit où je puise les passages que je vais mettre sous les yeux du lecteur, comme pièce de conviclion , lui assurent une priorité que M. Broussais se plaira à reconnaître.
( Analyse critique et impartiale de la Nosographie philosophique du professeur Pinel , parL. Castel. Paris, vendémiaire an vu. )
« On est si frappé des contrastes que présentent les ouvrages qui ont eu la fièvre pour objet , du désordre et de la confusion qui y régnent, de la diversité des noms qu'on lui a prodigués , que l'on est tenté de vérifier si le point d'où les divers auteurs sont partis , au lieu d'être une vérité démontrée, n'est pas une supposition arbitraire.
h Ne pouvant pénétrer la cause de certaines fièvres , ils les ont divisées en symptomatiques et en essentielles i expressions que je regarde comme synonymes de celles-
Pendant la guerre le soldat est trop occupé de combattre et de vaincre, il a trop d'occasions de
ci : Fièvres dont la cause est connue ; fièvres dont la < ause est cachée ). La médecine aura remporté une grande victoire sur les préjugés scolastiques , lorsqu'elle rejettera cette division.
« J'entends d'avance les hauts cris qu'une telle opinion fera pousser. ( Quelle absurdité ! quel paradoxe ! ) S'ils me font craindre qu'il n'y ait une grande témérité à l'énoncer, ils me font sentir la nécessité de lui donner un cortège de noms illustres , et de prouver qu'elle n'est qu'une 'conséquence des écritsde nos maîtres les plus recommandables dans leurs tableaux de division sur la fièvre ; ils ont presque toujours fait mention d'une maladie qui en était comme la cause. ( Hippocrate , par exemple, rapportait la fièvre typhode à une matière érysipélateuse qui affectait les intestins ou la rate , etc. etc.) Le même auteur nous la représente souvent comme un bienfait de la nature , et comme un moyen efficace sans lequel elle ne peut dompter les affections les plus graves. A la vérité , Sydenham etTorli n'ont point dit : ■> La fièvre n'est jamais une ■■ maladie isolée , une maladie essentielle; » mais ils ont dit : « Très souvent il est inutile et même dangereux de » lui opposer des moyens curatifs. ■■
« On n'a point trouvé , jusqu'à présent , de caractère tranché qui fît distinguer, dans la pratique, une fièvre essentielle d'une.fièvre symptomatique. Il a fallu recourir à des moyens artificiels; celui qui a été regardé comme le moins équivoque , consiste dans l'action relative des fébrifuges. Ce moyen n'est rien moins qu'infaillible. D'ailleurs , que penser d'une maladie aussi fréquente , et
verser son sang avec honneur , pour avoir recours à une mort volontaire. Les suicides comme les
dont on ne peut néanmoins saisir le vrai caractère que par des tâtonnemens qui peuvent être meurtriers ?
« Les médecins modernes se sont ocêupés , pendant longtemps, d'augmenter le catalogue des fièvres essentielles ; combien ils se sont éloignés de la méthode des anciens, qui , selon le témoignage de Galien , ne donnaient le nom de fébricitans qu'aux malades dont la fièvre n'offrait aucune complication notable ! Si on ne l'eût considérée que comme un symptôme , on eût évité une contradiction dans laquelle plusieurs auteurs sont tombés , en la regardant tantôt comme la cause de la guérison , et tantôt comme la cause de la mort. *
« Je m'aperçois que je me laisse entraîner dans les détails des objections; il me paraît plus prudent de les attendre que de les prévenir. Je dirai seulement que toutes les vicissitudes de la fièvre , ses divers types , ses variétés, sa marche, ses résultats , en un mot , tous les phénomènes quelle présente, s'expliquent naturellement et avec facilité , lorsqu'on ne l'envisage que comme un symptôme ; il n'est pas une circonstance qui non seulement ne soit en harmonie avec cette hypothèse , mais qui ne puisse in ême lui servir d'appui.
«Dans l'autre hypothèse, au contraire, on est obligé de recourir à des distinctions scolastiques , à des circonlocutions embrouillées, à des suppositions absurdes, aux sophismes , aux s ubtilités ; et une marche aussi tortueuse ne mène qu'à ce résultat humiliant : qu'est-ce que la fièvre? (Une discussion métaphysique sur ce point devien. drait fastidieuse, à cause de celles auxquelles j'ai été
duels n'ont guère lieu que dans les garnisons , et ce n'est que dans la paix que se réveillent toutes les passions qu'avait étouffées l'amour des honneurs et de la gloire , et qui , dans une condition semblable , doivent si souvent produire le dégoût de la vie.
Les gouvernemens républicains et ceux qui s'en rapprochent , en donnant un plus libre essor aux passions , favorisent le développement de l'aliénation mentale et du suicide. J'en excepte cependant presque tous les cantons de la Suisse , qui ,
obligé de me livrer ; mais je voudrais bien qu'un médecin analyste nous dît sur quels rapports a été fondée la réunion de ces deux mots , fièvre essentielle. )
« C'est de cette division qu'est né le fatras des argumens sur la cause prochaine. Je ne ferai point l'énumération des noms bizarres qu'elle a produits : Fièvre légitime , fièvre bâtarde , fièvre intermittente manifeste , fièvre intermittente obscure , c'est-à-dire fièvre intermittente qui est intermittente} fièvre intermittente qui ne l'est pas.
« Nous sommes convaincus que les bornes de l'empire des fièvres seront resserrées de jour en jour par l'application de l'analyse à la nosologie. C'est par elle que le docteur Pinel vient de lui enlever une grande province ( les phlegmasies) ; c'est par elle que les médecins auront le courage d'avouer que le siège d'une maladie leur est inconnu , plutôt que de lui donner le nom de fièvre essentielle , et de compromettre leur amour-propre aux yeux de la multitude , plutôt que la justesse de leur esprit à leurs propres yeux. »
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pour des raisons qu'il ne convient pas de développer ici , offrent peu d'exemples de mort volontaire.
Les commotions politiques , les grandes catastrophes, les révolutions, imprimant plus d'activité aux âmes , en bouleversant les fortunes publiquesetparticulières,en changeant les mœurs et les habitudes, présentent les conditions les plus favorables à l'explosion de la folie et du suicide. Cependant il est digne de remarque qu'on n'observe presque pas de mort volontaire pendant la durée des temps orageux , quelle que soit l'atteinte portée à nos intérêts , quelque froissement que reçoivent nos opinions. Le suicide est plus fréquent lorsqu'il y a imminence de changemens politiques ■au lorsque les changemens se sont opérés. Pourqu»i?c'est que, dans les temps orageux, la vie de chaqin citoyen se trouvant en danger, toutes les puissance de notre âme sont dirigées vers un but unique , celci de la conservation. La variété des spectacles les p'ns horribles , et dont un seul dans une autre circonsiance aurait suffi pour entraîner le suicide , en éloigne aujourd'hui l'idée , en faisant une diversion utile.
Les suicides sont plus nombreux dans l'imminence des commotions politiques, parce que l'imagination grossissant les dangers , l'esprit de l'homme succombe à la frayeur de ne pouvoir en
triompher. Les suicides sont encore plus nombreux lorsque le calme est rétabli, parce que la cause d'excitation étant passée ou suspendue , on peut juger plus sainement des atteintes portées à nos plus chères affections, à noire bonheur.
Quel vide l'on doit ressentir, lorsque n'ayant plus à redouter un danger personnel, on peut apprécier à leur juste valeur les pertes que l'on a éprouvées ! Le courage est affaibli par les efforts de la réaction, et on se trouve, à demi vaincu, aux, prises avec toute l'étendue de nos pertes , toute la vivacité de nos regrets , et l'impuissance de rentrer dans les jouissances desbiens auxquels étaient attachées les douceurs de la vie.
La civilisation joue un grand rôle dans la production du suicide et des aliénations mentales e-* général. Et comment en serait-il autrement? Les lésions d'un organe ne sont-elles pas toui-'urs en rapport avec le nombre et l'énergie <*es causes d'excitation auxquelles il est exposé.' Or, par les progrès de la civilisation , les fonctions du cerveau ne se trouvent-elles pas pius actives ? La multiplicité des personnes instruites n'entraîne-t-elle pas nécessairement à des efforts prodigieux de l'esprit ? les passions n'ont-elles pas un surcroît de violence , les désirs ne sont-ils pas plus impérieux à une époque où il est plus difficile de les
Aussi voyons-nous que la mort volontaire, fréquente en Angleterre , en France , en Italie et en Allemagne , est presque inconnue dans les vastes contrées de l'empire des czars (i). N'est-ce point ici le lieu de rapporter qu'en visitant l'an dernier les hôpitaux de presque tous les cantons de la Suisse , je n'y ai point rencontré un seul mélancolique avec penchant au suicide, tandis que j'y ai vu un nombre considérable d'érotomanes?
L'histoire nous montre dans tous les temps, Croyances dans tous les lieux, les erreurs en matière de reli- reUSmaagion, produire une foule de maladies mentales.
Le fanatisme religieux a été , selon moi , la cause la plus puissante de la mort volontaire. La frénésie du zèle religieux ne s'est pas bornée à des victimes isolées, elle a exercé ses ravages sur des peuplades , sur des nations entières.
(i) « Je me rappelle, dit M. Chevrey, dans son Essai médical sur le Suicide , qu'en voyageant du côté de Casan , lors de ma captivité , je m'avisai un jour de faire des questions sur ce sujet à un paysan russe qui paraissait avoir beaucoup d'intelligence. Lorsqu il apprit que quelquefois , en France et en d'autres endroits , les hommes se tuaient eux-mêmes , son étonnement fut extrême , et même comique; car il me dit, en riant avec un air de pitié : Comment , les Français qui passent pour avoir tant d'esprit, peuvent-ils se tuer! Puis il ajouta : Oh! sans doute qu'alors ils sont fous-! »
■y 8 DU SUICIDE.
Dans le Phédon, nous lisons, que lorsque le dogme de l'immortalité de l'âme, sorti de l'école de Platon, vint à se répandre chez les Grecs , il détermina une foule d'hommes mécontens de leur sort à se donner la mort, et de nos jours sans doute les chrétiens suivraient fréquemment la même voie , si à la croyance de l'immortalité de lame ils n'associaient l'idée de la nécessité du courage et de la résignation dans les plus vives souffrances, afin de se rendre plus dignes de l'objet de leurs désirs.
L'espoir d'une meilleure vie et des récompenses qui y sont réservées aux gens de bien et aux hommes courageux, embrassé avec une foi ardente , a inspiré le mépris de la mort aux Thraces , aux Gètes, aux Germains , aux Bretons, aux Gaulois, aux Arabes , à tous les peuples enfin instruits par Odin , par les druides, et par Mahomet.
Les anciens habitans des îles Canaries, abusés par une religion mensongère, necroyoient-ils pas, en se précipitant dans un goufre, honorer les dieux et mériter par une si belle mortlaplusgrande félicité?
Le Japonais que nous avons vu fréquemment attenter à ses jours à cause de la tyrannie des lois qui lui sont imposées , trouve encore dans sa religion un motif de suicide. On le voit se noyer pour mieux célébrer la divinité Arhidas , ou bien s'ensevelir tout vivant dans un tombeau qui ne
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présente qu'une petite ouverture pour le passage de l'air ; c'est là que le fanatique succombe dans les horreurs de la faim en invoquant sans cesse Amidas, Amidas !
Le christianisme, qui s'occupe sanscesse démettre un frein aux passions de l'homme, qui recommande si fort la patience et la soumission aux volonte's de l'Éternel dans les plus grandes infortunes , ne met cependant pas à l'abri de la mort volontaire. Faut-il s'en étonner? l'homme n'abuset-il pas quelquefois des meilleures choses ? est-il à l'abri des fauses interprétations ? Faudra-t-il accuser la religion chrétienne d'avoir entraîné cet homme dont j'ai déjà parlé , et qui se pendit , s'autorisanl de ces paroles : « Tout arbre qui ne porte pas de fruit , doit être coupé et mis au feu 7 »
Matthieu Lovât, cordonnier à Venise, dominé par des idées mystiques , se coupa les parties génitales et les jeta par la croisée. Il avait préparé d'avance tout ce qui était nécessaire pour panser sa plaie, et il n'éprouva aucun autre accident fâcheux. Quelque temps après il se persuada que Dieu lui ordonnait de mourir sur la croix , et il obéit après s'être couronné d'épines.
Est-ce au christianisme que sont dus ces suicides ? Non sans doute , ils ont été provoqués par la plus furieuse des passions , par le fanatisme.
Je ne crains pas de le dire, c'est à la même
go DU SUICIDE.
cause qu'il faut rapporter la mort volontaire de Saùl et de Razias.
Saùl , voyant son armée taille'e en pièces par les Philistins, préfère se plonger l'épée dans le corps que de tomber entre les mains des ennemis de sa religion.
Le roi Nicanor fait investir de troupes la maison de Razias. Celui-ci ne pouvant se résoudre à adorer les faux dieux , cherche à se tuer d'un coup depée; n'ayant pu y réussir, il se jette par une fenêtre. Cette tentative encore inutile , il recueille ses forces, court vers un endroit élevé, s'arrache les entrailles , les jette sur le peuple , et meurt enfin en adressant des vœux au ciel. Il en est de même de ces chrétiens qui , dans des temps de persécution, allaient se dénoncer eux-mêmes , et regardaient le jour de leur supplice comme un jour de fête et de triomphe. Quelques uns d'entre eux étaient si désireux delà mort, qu'ils sautaient dans les flammes , ou s'empressaient d'une autre manière à mettre un terme à leur existence. Celait un zèle brûlant qui entraînait le dégoût des choses humaines , c'était la palme du martyre qu'ils étaient avides de cueillir. N'avaienl-ils donc pas une parfaite ressemblance avec les autres fanatiques ?
L'irréligion est certainement une cause très fréquente de suicide. Celui qui pense que l'homme
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meurt tout entier, qui ne croit pas à une autre vie, est nécessairement disposé à abandonner celle qui lui paraît une source de calamités.
Ceux qui flottent incertains entre ces deux opinions éprouvent les plus grandes angoisses, et ce doute arme souvent la main du suicide. Et que peut en effet un doute dans la balance contre une réalité , contre la violence d'une douleur actuelle ?
J'ai recueilli l'observation d'un enfant de douze ans qui se pendit, irrité d'une juste punition, et qui, pour motiver son suicide, consigna par écrit les déclamations les plus virulentes contre les choses les plus sacrées.
Un autre enfant, de quinze ans environ, fatigué de voir devant ses yeux le néant éternel, s'est délivré il y a quelques années de cette affligeante image , en se plongeant dans une atmosphère de gaz acide carbonique que dégageaient autour de lui quatre fourneaux embrasés.
Quel sujet de méditations plus affligeant pour sectes. le philanthrope que l'examen de l'influence de certaines sectes sur les déterminations de l'homme?
Qu'il est pénible de voir l'homme, abusant de la philosophie comme de la religion, faire un dogme de la mort volontaire, et se tuer par principe ! Tels ont été cependant les stoïciens, dont le nom rappelle d'ailleurs des souvenirs si hono-
Fables pour l'humanité; tels, ont été les brachmanes ou les gymnosophistes. Entrons dans quelques détails pour justifier cette assertion.
Un grand nombre de maximes des stoïciens étaient gigantesques, et ne dérivaient point delà nature de l'homme. Elles fomentaient une guerre continuelle entre l'homme et le philosophe, et dans les occasions critiques, il ne leur restait que de couper le nœud qu'ils ne pouvaient résoudre. Comment réaliser le portrait qu'ils font du sage?
Le sage, disent-ils, est au-dessus du destin et de la fortune , tous les traits de la douleur s'émoussent sur le triple airain dont son âme est environnée. Le sage ne vit qu'autant qu'il doit, et non autant qu il pourrait ; le bonheur n'es! pas de vivre, mais le devoir , mais le bonheur est de bien vivre.
Quels déplorables résultats ne doivent pas avoir de tels principes de philosophie! On voit l'homme maître de fixer le terme de son existence, et de s'isoler entièrement de la société.
C'était une vertu sublime parmi eux, et le but de tous leurs efforts, que l'insensibilité et l'indifférence.
Si tu aimes un pot de terre, dit Epictète, pense que tu aimes un pot de terre, car ce pot venant à se casser, tu n'en seras pas troublé. Si lu aimes ton fils ou ta femme, dis-toi que tu aimes des êtres mortels, car s'ils viennent à mourir, tu n'en
seras pas troublé. Si tu vois quelqu'un pleurer la mort de son fils, ne le crois pas malheureux; ne refuse pas cependant de pleurer avec lui , s'il est nécessaire; mais prends bien garde que la compassion ne passe au-dedans de toi, et que tu ne sois véritablement affligé.
Marc-AurèleAnlonin lui-même va jusqu'à dire: Ne te lamente pas avec ceux qui s'affligent, et n'en sois point ému.
Une de leurs maximes favorites était de songer toujours à la mort afin de ne la craindre jamais.
Les brachmanes, si difïérens des stoïciens sous tant de rapports, avaient ceci de commun a\ec eux, qu'ils faisaient d'une méditation continuelle de la mort le point capital de leur pbilosopbie. Selon Pline le naturaliste, les bracbmanes étaient philosophes et prêtres tout à la fois. C'était une société d'hommes bizarres qui, renonçant à tous les plaisirs, à tous les agrémens de la vie, fixaient leur séjour sur des rochers, dans des bois, dans des antres profonds.
Exposés tout nus ou presque nus à l'inclémence du climat et des saisons, ils passaient leurs jours dans une discipline rigide, dans la contemplation et dans l'extase. C'était une vie ascétique, dont le noviciat durait trente-sept ou quarante ans, et dont les austérités excédaient tout ce qu'on a imaginé de plus absurde. Un de leurs exercices
les plus familiers, était de se tenir dans les sables ardens de leur contrée sur un pied, et quelquefois même chargés de fardeaux , les yeux fixés sur l'astre qui les brûlait. Us redoutaient le commerce des femmes , et voici leur dilemme à ce sujet : Si elles sont méchantes, disaient-ils, il faut les fuir; si elles sont bonnes, il faut encore les fuir, de peur de s'y attacher; car il ne convient pas que celui qui fait profession du mépris de la douleur et du plaisir, de la mort et de la vie, s'expose à tomber dans une honteuse servitude.
On ne cessait, pendant leur noviciat, de les entretenir de la mort, qu'on leur montraitcomme le bien suprême. Celte vie, leur disait-on, n'est que la conception de l'homme, la mort est sa vraie naissance, et pour le philosophe elle est le passage dans la véritable vie, dans la vie bienheureuse. Soyez donc prêts en tout temps à vous ouvrir ce passage, à délivrer votre esprit de la prison du corps , et à lui donner, en le purifiant dans les flammes, un libre essor vers le ciel.
Les maladies et la douleur passaient chez eux pour un opprobre qui ne pouvait être expié que par la combustion. La plus grande infamie était atlachée à la mort naturelle. On abhorrait les cadavres de ceux qui avaient été surpris par celle espèce de mort , et l'on aurait cru souiller l'élément sacré du feu en lui donnant à consumer
d'autres corps que des corps vivans. Ainsi , aux approches de la vieillesse , ou à l'imminence d'une maladie, le brachmane s'empressait de se soustraire à une pareille ignominie , et de s'assurer par une mort sanctifiée la béatitude de la vie future, (i)
Il vient de se former tout récemment à Dresde une secte particulière, dont le fondateur est un prédicateur qui réunit cbez lui un grand nombre de ses sectaires.
Les plus déplorables excès ont été le résultat de l'esprit qui les dirige, et augmenteront encore indubitablement , si l'autorité ne se bâte d'imiter la sage conduite de Ptolémée Philadelphe , roi d'Egypte.
Déjà quelques uns sont tombés dans l'aliénation mentale la plus complète , d'autres se sont suicidés. Enfin 3 le 12 août dernier, une femme appartenant à celle secte a assassiné une servante. Arrêtée sur-le-cbamp et conduite en prison, cette malbeureuse insensée, loin de témoigner du re-
(1) Quinte -Curce nous apprend que les brachmanes citoyens prenaient leurs confrères des bois pour des lâches qui ne se donnaient la mort que parce qu'ils n'avaient pas le courage de l'attendre.
La différence de leur conduite s'explique très bien par la différence de leurs lois et de leurs institutions.
pemlr, n'a cessé de se réjouir, tant son esprit était fasciné par l'espoir d'être plutôt réunie à Jésus. Voilà ce que peut le fanatisme sur l'homme dans ions les temps et dans tous les lieux.
Les Indiens modernes croient qu'on peut attenter à sa vie sans être criminel dans certaines villes saintes. ( Abraham Roger, p. 264. )
Les sectateurs de la doctrine indienne de Foc regardent le corps humain comme un amas de houe , et négligent sa conservation. Aussi se tuentils par milliers. ( Dehalde , - Histoire de la Chine, ton). 3 , p. 5i.)
Les Siamois pensent que le suicide est un sacrifice utile à l'âme , et lui acquiert un haut degré de vertu et de bonheur : conformément à cette opinion , ils se pendent quelquefois par dévotion à un arbie appelé lou-po. (Laloubère, tom. 1e1", p. 487.)
Quelles différences dans les principes de philosophie des stoïciens , des brachmanes, et ceux des épicuriens et des péripatéticiens! mais aussi quelles différences dans les résultats! Pour nous borner à ce qui est relatif à notre sujet, nous rappellerons seulement qu'Epicure, dont on n'a pas toujours assez bien apprécié la philosophie (1), condamne
(i) Le bonheur, rêve habituel du cœur de l'homme , était aussi celui de Zenon etd'Épicure. Ces illustres chef-
également et la crainte et le désir immodéré de la mort. Quelle folie, dit-il , de courir au trépas par l'ennui de vivre, tandis que c'est votre manière de vivre qui vous réduit à courir aU trépas! Ailleurs il ajoute : Quel ridicule d'invoquer la mort, quand c'est la crainte de la mort même qui a troublé votre vie! Telle est l'imprudence, ou plutôt la folie des liommes; plusieurs sont réduits à mourir par la crainte même de la mort. Aux yeux des péripatéticiens, ils n'étaient point généreux et magnanimes, les citoyens qui attentaient à leurs jours. Suivant Aristote, la grandeur d'âme consiste plutôt à soutenir la mauvaise fortune qu'à céder à ses coups, à se conserver dans le monde par l'espérance qu'à en sortir par le désespoir.
ThéophrasU", disciple et successeur d'Aristote, n'était point certainement partisan de la mort volontaire, lui qui se plaignait en mourant, à l'âge de quatre- vingt-dix-neul ans, de la nature, qui
de deux sectes également célèbres dans l'antiquité , d'accord sur le but, variaient dans les moyens de l'atteindre. L'un tendait toujours à diminuer la somme des maux, et l'autre à augmenter la somme des biens. Zénou instruisait les hommes à prévenir la douleur , et à mourir lorsqu'ils ne pouvaient en triompher. Epicure les conviait sans cesse à multiplier les jouissances , mais le plaisir n'était pour lui que le moyen d'insinuer la sagesse.
avait accorde une si longue vie aux corneilles, et une carrière si courte aux hommes.
Mœurs pu- La fréquence des suicides est toujours en rap-
hliques. , , .
port avec le mauvais état des mœurs.
Parcourez l'histoire du peuple juif, et vous vous convaincrez qu il fut exempt de cette fureur sur lui-même tout le temps qu'il resta soumis aux lois, fidèle à la religion, et animé de l'amour de la patrie : mais la mort volontaire devint fréquente, lorsque ses tribus furent divisées par le schisme, et déchirées par les factions. Qu'on se rappelle les efforts impuissans de Joseph dans la grotte près Jota pat, pour détourner ses furieux compatriotes d'attenter à leurs jours. Qu'on se rappelle encore le spectacle affligeant pour l'humanité que donnèrent les Juifs à la prise de Jérusalem par Pompée. La crainte d'un juste châtiment inspira aux rebelles le désir de terminer volontairement leurs jours, et on les vit exécuter en foule leur horrible résolution, soit en se précipitant des endroits les plus élevés, soit en se jetant dans les flammes de leurs maisons incendiées par leurs propres mains. L'histoire des Grecs prouve aussi que le suicide était chez eux en proportion des mauvaises mœurs, et Athénée ne manque pas de faire remarquer que lorsque les filles de Millet se donnaient volontairement la mort, les Milésiens avaient passé du courage le plus grand à la plus grande mollesse.
dit suicide. 8g
Enfin voyez les Romains avant la bataille de Pharsale , et après cette époque désastreuse , qui porta un coup si funeste aux mœurs de ce peuple souverain. Mais je dois me borner à ces courtes réflexions, pour ne pas anticiper sur les causes de la fréquence du suicide chez les Romains , en Angleterre et dans notre patrie.
De la bataille de Pharsale , qui fut le tombeau Causes gé-
7 1 / i i ■ . îii i nèratrices du
de la république romaine, date la plus grande suicide chez fréquence de la mort volontaire chez les Romains. es °"""ns- Quelles circonstances en effet plus favorables pour le développement du suicide que la perle de la liberté pour des âmes fières , accoutumées à l'indépendance ! Que de beaux souvenirs il fallait effacer de sa mémoire ! que de regrets en comparant deux époques si rapprochées et si différentes! quels changemensdans les mœurs ! quelles cruautés sous les empereurs! quel temps peut présenter un concours plus nombreux et plus puissant de causes de suicide, que celui où le ressentiment d'une femme, la haine d'un affranchi, la délation d'un esclave mécontent ou corrompu , la possession d'une grande fortune, la jalousie, la cupidité, l'esprit ombrageux d'un tyran, un geste, le silence, un songe même , sont des motifs suffisans pour vous envoyer au supplice dans le moment le plus inattendu !
Assiégés par la troupe infâme des délateurs, et
go ,- DU SUICIDE.
par conséquent sans cesse exposés à devenir la proie des bourreaux, qui les iraitaient avec tonte sorte de cruauté et d'infamie (i) , les Romains attentaient donc à leurs jours pour se délivrer de la crainte de subir des tortures affreuses.
Il faut ajouter que la loi qui confisquait les biens des condamnés n'avait point la même rigueur pour les suicides, et que ceux-ci enfin n'étaient pas privés des honneurs rendus à la mort naturelle. (2)
Je dois noter l'influence de la secte stoïcienne , qui devait avoir plus de partisans à une époque aussi désastreuse. Il faut tenir compte aussi du
(1) Pour ne citer qu'un seul exemple , je rappellerai celui de Vibulen us Agrippa. Ce chevalier romain, après le discours de ses accusateurs , avale, dans le sénat même , le poison qu'il tenait caché sous sa robe. Les licteurs s'en emparent avec un empressement barbare. Ils entraînent précipitamment dans la prison ce mourant qui leur e'chappait , et se tourmentent pour étrangler un cadavre.
(2) Eorum qui de se slaluebanl humabanlitr corpora , manebant lesiamenta , prœtium fœstinandi. (Tacite, Annales , Liv. vr. )
Cependant nous ferons observer que Tacite, à qui on ne reprochera ni de manquer de courage , ni d'élévation dans le caractère, donne la préférence aux citoyens qui ont vécu sous de mauvais princes , sans ostentation et sans faiblesse, sur tous ces personnages qui ont cherché la gloire par une mort éclatante, mais inutile à la patrie.
DU SUICIDE. yt
pouvoir de l'imitation , pouvoir plus grand peutêtre ici que dans toute autre occasion , puisque les exemples de suicide étaient fournis par les plus illustres citoyens.
Ne peut-on pas admettre au nombre des raisons qui augmentaient le suicide chez les Romains, la vue constante de la mort dans les combats sanglans du cirque ? ne devait-on pas en effet se familiariser avec la douleur de la mort , et la regarder comme peu vive, en voyant tous les jours les gladiateurs tomber avec grâce, et expirer selon les lois de la gymnastique ? Que resle-l-il d'ailleurs lorsque le sentiment de l'humanité est éteint, sinon le mépris de la vie?
Nous avons déjà dit que vers le milieu du sei- Causes gé-
fi • < 1 __ * j • ficratrices du
zieme siècle, on commença a remarquer des sui- ■ -^ en cides en Angleterre; maintenant il faut rechercher AngUtem. les principales causes de leur augmentation. La singularité du suicide de ce prêtre dont nous avons parlé en appréciant l'influence du climat , le moment et le motif de son exécution, durent fortement éveiller l'attention générale. Depuis le règne de Henri vin, on a vu se former dans la Grande- Bretagne une infinité de sectes religieuses; de là, le scepticisme et le fanatisme que nous avous vu être si souvent cause de mort volontaire.
Quelques suicides éclatans sont venus de temps en temps exciter de nouveau les esprits, et ont eu
les effets les plus déplorables : tels ont été les suicides de Smith et de sa femme, et celui de Philippe Mordant , etc.
Ces événemens tragiques donnèrent le signal à ceux qui s'ennuyaient de vivre, et c'est alors qu'eut lieu la secle des anii-vivans.
Des disputes nombreuses et animées s'élevèrent pour savoir si l'homme était le maître de sa vie , s'il avait le droit d'en disposer; et ces disputes durent nécessairement ébranler certaines personnes et en précipiter d'autres dans la mélancolie suicide.
Les apologies du suicide se sont multipliées d'une manière prodigieuse depuis la fin du dixseptième siècle jusqu'à nos jours. Doune , Bloun , Gildon, etc. et plusieurs journalistes se sont déclarés les orateurs de la mort , et ils ont eu sur les esprits la même influence qu'Agesias exerça sur ses disciples en Egypte sous le règne de Ptolémée.
Les éloges, les applaudissemens, les distinctions flatteuses, les récompenses accordées à quelques uns d'entre eux , surtout à Doune, ajoutèrent encore à la puissance de leur funeste doctrine.
Enfin pour le dire en peu de mots , outre l'influence d'un climat sombre et nébuleux , on doit compter comme causes du grand nombre des morts volontaires chez les Anglais , l'exaltation de quelques sectes religieuses , la fréquence
DU SUICIDE. Çr3
des commotions politiques , l'essor donné à toutes les passions sociales, les hasards des spéculations lointaines, l'oisiveté des riches, jusqu'à un certain point l'ivresse dont ne rougissent point les hommes les plus éminens de l'état, et par dessus tout l'importance attachée à l'opinion publique.
Indépendamment de toutes ces causes qui ont Causes gèune part plus ou moins grande a la multiplicité suic-l(ie ai effrayante des suicides en France, si nous jetons Francenos regards sur la situation actuelle de notre patrie , combien de projets déconcertés, d'espérances anéanties , de bras sans emploi ! Que de familles déchues de leur ancienne splendeur! que de prétentions qui ne sont pas satisfaites ! Il faut avoir reçu de la nature une âme bien trempée pour renoncer sur-le-champ à tous les avantages qui faisaient les délices de la vie.
Comment se frayer de nouvelles routes de prospérité et même se procurer de nouveaux moyens d'existence ; comment consentir à languir dans un repos qui contraste si fortement avec l'agitation tumultueuse de la vie passée.'* Des hommes accoutumés à violenter la fortune peuvent-ils être satisfaits du bonheur domestique, de la considération locale du citadin ?
Ainsi, l'étal d'inertie qui succède aujourd'hui aux entreprises les plus périlleuses , aux travaux les plus hardis , le choc violent des intérêts
opposés, l'nnimosité des différons partis , la divergence d'opinion parmi les familles les plus étroitement unies , l'accroissement du luxe et des besoins, l'instabilité des institutions sociales, l'impuissance el la versatilité de l'opinion publique, telles sont les véritables causes du suicide en France.
Ajoutons que des impressions excessives et multipliées chez un peuple naturellement si irritable, ont porté une atteinte profonde à sa constitution physique. Toutes les passions sensuelles logent dans des corps efféminés ; ils s'en irritent d'autant plus qu'ils peuvent moins les contenter. Cette privation fait le tourment de l'existence , et l'on se sent porté au dégoût de la vie , par cela même que les organes , sans ressort , ne peuvent plus en jouir.
Dans un des articles dont M. Castel a enrichi le journal complémentaire des Sciences médicales, il assigne au suicide quelques uns des motifs que je viens d'exposer. Je puis donc invoquer en nia faveur l'autorité de sou opinion.