CHAPITRE IV
LA PSYCHOLOGIE SUBCOiNSCIENTE
1° La cryptopsyciiie
(( Le subconscient, a-t-on dit, est moins un problème psychologique que le problème de la psychologie ! »
Parole profondément vraie : toute étude, toute théorie, toute conception philosophique refusant de faire à l'inconscient sa part légitime, qui est la part prépondérante, est faussée d'avance dans son essence et dans ses enseignements. Elle voit immédiatement les faits se dresser contre elle et la submerger.
L'importance de la psychologie subconscienie ne s'est imposée que de nos jours à la critique scientifique.
Entièrement méconnue par elle, jusqu'au xix^ siècle, puis considérée d'abord uniquement comme le fait d'anomalies, d'accidents ou de maladies, elle s'affirme progressivement et désormais toute nouvelle recherche, toute nouvelle découverte accroissent son domaine et sa profondeur.
On se voit forcé d'attribuer à l'Inconscient un rôle primordial dans l'instinct, dans l'innéité psychologique, dans le psychisme latent, dans le génie.
Avec les travaux contemporains, le psychisme subconscient apparaît, de plus en plus, infiniment complexe et varié. Son rôle ressort nettement prépondérant dans tous les domaines de la vie intellectuelle, et affective.
La thèse bien connue du docteur Chabaneix « le Sub-
conscient chez les artistes, les savants et les écrivains » donne un certain nombre d'exemples particulièrement frappants. Mais en réalité, les exemples sont innombrables. On peut dire qu'il n'est pas d'artiste, de savant ou d'écrivain de valeur qui ne connaisse, par son expérience personnelle, pour peu qu'il soit apte à l'auto-observation, l'importance sans égale du subconscient (1).
L'influence subconscionte est parfois souveraine et impérative. Elle constitue alors « l'Inspiration ».
Sous son influence, l'artiste ou le savant produit son œuvre, parfois un chef-d'œuvre, d'un jet, sans réflexion et sans raisonnement ; bien souvent en dehors de toute direction voulue et coordonnée ; toujours sans effort. L'inspiration subconsciente se fait parfois sentir pendant le sommeil, sous forme de rêves coordonnés et lucides.
Dans d'autres cas, plus nombreux, il y a comme une collaboration entre le conscient et l'inconscient. L'œuvre est c( amorcée » par un acte de volonté et faite à la fois d'eîïorts réfléchis et d'inspiration spontanée et tout à fait involontaire. Celle collaboration aboutit parfois à des résultats différents des résultats primitivement cherchés. Il est extrêmement rare qu'un grand arliste ou écrivain dresse d'avance le plan d'une œuvre et y reste fidèle ; commence son œuvre -par le commencement et la termine par la fin ; compose régulièrement et sans à-coups, comme un maçon, par exemple, bâtit une maison.
Le travail du grand arliste est irréguHer ; le plan qu'il avait primitivement conçu subit, en cours d'ouvrage, des modifications profondes, et parfois complètes. Les ébauches ne procèdent pas les unes des autres, avec régularité, du commencement à la fin de l'œuvre. Elles alternent au gré de l'inspiration du moment. L'artiste n'est pas maître
(1) Je oroifi .superflu de oitor dos exemples bien connus. Consulter en outre de la Thè^e do Chabaneix, L'Incnnscie'nf, de M. Du'sr.sHAtr- VBR8 et généralement tons les travaux sur la pisychologie subconscients.
en effet, de son inspiration. Parfois elle est absente : si l'artiste s'obstine, malgré tous ses efforts, il n'arrivera cb jour-là qu'à une tâche médiocre, qu'il jugera ensuite inférieure et mauvaise.
S'il a la sagesse de ne pas insister, il verra, un autre jour, la tâche abandonnée se terminer comme par enchantement ; car le travail inconscient se poursuit pendant le repos et surtout pendant le repos.
L'artiste sent parfaitement s'il est inspiré ou s'il ne l'est pas. Dans le premier cas, travail facile, presque sans obstacles, accompagné d'une profonde satisfaction, parfois de ravissement. Dans le deuxième cas, fatigue non seulement intellectuelle, mais vraiment physique ; arrêts perpétuels ; labeur fastidieux et douloureux accompagné d'une impression d'impuissance découragée. L'inspiration ne vient pas de l'effort, au contraire ; elle vient parfois au moment où on l'attend le moins, surtout en dehors des périodes de travail réfléchi, quand l'esprit est distrait.
Il est des écrivains ou artistes qui ont toujours avec eux un carnet pour noter, à toute heure et en toute circonstance, ce que leur soufflera le caprice de l'inspiration : quelques vers si c'est un poète ; un postulat philosophique si c'est un penseur ; la solution d'un problème vainement creusé auparavant si c'est un savant ; une période bien faite si c'est un littérrateur, etc., etc.
Ainsi guettent-ils, toujours et partout, prêts à l'accueillir, l'inspiration bienfaisante : dans leur cabinet de travail ou en promenade ; dans l'isolement ou dans la foule ; dans leur lit de repos ; dans le train qui les emporte en voyage ; dans la voiture qui les emmène à leurs affaires ; au sein d'une' réunion mondaine où ils s'isolent ; au cours d'une conversation banale qu'ils n'écoutent pas et à laquelle ils ne s'associent que par monosyllabes ; parfois enfin en rêve conscient.
Dans les cas les plus remarquables de la collaboration conscience-subconsciente, il semble que Vœuvre, amorcée
consciemment s élabore tout entière peu à peu dans la subconscience, avec le plan définitif, les différents casiers et tous les détails. Mais ces différents casiers et tous les détails n'arrivent à la conscience que peu à peu et non dans un ordre de suite régulier. Ce n'est que quand l'œuvre est très avancée, que le plan et l'ordre de disposition des parties se révèlent. Il y a là comme un jeu de puzzle subconscient et l'artiste ou écrivain (car c'est surtout des écrivains qu'il s'agit) doit faire effort pour trouver où vont se placer les pages ou les phrases inspirées.
Quand l'œuvre est terminée, elle se trouve totalement différente de l'ébauche du début ; mais elle donne une impression de beauté et d'arrangement qui semble à l'artiste supérieure à ses propres capacités. Elle lui laisse rimpression de lui être en partie étrangère et il l'admire objectivement, comme il admirerait une œuvre qui ne serait pas de lui.
Il y a d'ailleurs tous les degrés, toutes les modalités possibles dans la collaboration conscienle-subconscienle. Certains artistes ou savants, en général (mais non toujours) de valeur médiocre, ne la perçoivent pas. Ils croient sincèrement que tout ce qu'ils produisent est le résultat de leur effort. D'autres la perçoivent plus ou moins et l'utilisent sans l'analyser. D'autres enfin la comprennent si bien qu'ils l'emploient systématiquement, limitent rationnellement leurs efforts e! arrivent à sentir aisément, en travaillant, s'ils sont ou non dans la bonne voie, large, facile, bien défrichée, ou s'ils s'égarent sans profit dans des sentiers broussailleux et perdus.
L'inspiration, néanmoins, saul dans des cas très rares, ne dispense pas de VeHort. Elle rend simplement l'effort fécond et le réduit au minimum. L'effort, par contre, ne peut se passer de l'inspiration. La collaboration de l'effort conscient et de l'inspiration subconscienle produit les chefs-d'œuvre les plus pnrfaits.
Sans l'effort rationnel et le contrôle conscientiel, l'inspiration, même géniale, risque de s'égarer. Une œuvre magnifique, mais anarchique et exubérante, sans proportions, gâtée par des erreurs, des fautes ou des déviations peufe être le résultat de l'inspiration désordonnée et sans guide.
De même qu'une forêt vierge présente des frondaisons magnifiques, se' détachant sur le ciel et, en même temps, des taillis broussailleux, obscurs, impénétrables et des végétations parasites étouffées ou avortées ; ainsi une œuvre puissante mais dont la géniale beauté disparaît parfois sous les aberrations et les erreurs grossières, serait le fruit d'une inspiration créatrice soustraite à la direction d'une conscience robuste et saine.
A côté de l'inspiration, il faut placer Vlnluition, comme elle subconsciente et comme elle toute puissante, à condition de subir, dans une juste mesure, le contrôle du jugement rationnel.
Les données de l'intuition sont acquises en dehors des faits, de l'expérience, de la réflexion, et dépassent ces faits, cette expérience et cette réflexion. L'intuition est l'essence même de la subconscience. Ebauchée dans l'animal où elle se manifeste sous forme d'instinct, elle acquiert, chez l'homme, les caractères de faculté supérieure géniale.
L'inconscient ne se révèle pas seulement pas l'inspiraliontion ou l'intuition ; mais aussi par une intrusion perpétuelle, d'ordre sentimental, esthétique, religieux, etc..
Les décisions inattendues, les changements brusques d'opinions, une foule de sentiments non raisonnes, sont en grande partie d'origine subconsciente ou le fait d'une élaboration subconsciente.
Qui sait même si certaines idées qui nous paraissent parfaitement réfléchies ne sont pas comme les floraisons d'une végétation subconsciente invisible ?
Enfin, tout le lond de notre être ; ce qui constitue le
principal du moi : les capacités innées, les disposilions bonnes ou mauvaises, le caractère, ce qui sépare essentiellement une intelligence d'une autre intelligence, n'est pas le produit d'un effort personnel ou de l'éducation ou des exemples ambiants.
Efforts, éducation, exemples peuvent développer ce qu'il y a dans l'Etre d'inné et d'essentiel ; ils ne peuvent pas le créer. Ce fond inné et essentiel c'est le subconscient, dont l'activité constitue la cryptopsychie formidable que nous venons de passer en revue.
2° La cryptomnésie.
A côté de la cryptopsychie se place naturellement la cryptomnésie, c'est-à-dire la mémoire subconsciente.
En effet, le subconscient n'apporte pas seulement à l'Etre ce qu'il a de psychiquement essentiel ; il consea^ve aussi et recèle tout ce que l'Etre, au cours de la vie, semble avoir acquis par son psychisme conscient.
Pour lui, il n'y a pas d'oubli. Il garde tout, intégralement.
La cryptomnésie s'observe dans la psychologie normale comme dans la psychologie anormale ; mais c'est naturellement dans cette dernière qu'elle est le plus remarquable.
Flournoy (1) est peut-être le psychologue qui a le mieux étudié la cryptomnésie. Les faits de réapparition de souvenirs oubliés, que le sujet prend à tort pour quelque chose de nouveau et d'inédit, sont, dit-il, beaucoup plus fréquents qu'on ne croit. (( Les simples mortels, comme les plus grands génies, sont exposés à ces lapsus de mémoire, portant non sur le contenu mnésique lui-même, puisque précisément le contenu revient avec une exactitude parfois désolante et traîtresse, mais sur ses associations locales et temporelles (ou sur son caractère de u déjà vu ^^ qui l'au-
(1) Flournoy : Esprits et médhims.
raient fait reconnaître pour ce qu'il est et auraient empêché le sujet de se parer innocemment des plumes du paon. On en a signalé chez Hélène Keller, la célèbre aveu- ^le-som^de-muelte, qui, ayant à onze ans composé son [ameux conte du Roi du Gel, se vit bien injustement et cruellement accusée de fausseté parce que ce conte présentait la plus grande analogie avec une histoire qu'on lui avait lue trois ans auparavant. On en a découvert chez Mietsche, dont le « Zarathustra » renferme des petits déails provenant à son insu d'un ouvrage de Kerner que le ohilosophe avait étudié à l'âge de 12 ou 15 ans. Mais c'est laturellcment chez les individus particulièrement prédisposés aux phénomènes de dissociation mentale et de déioublement de la personnalité que la cryptomnésie attein^ 5on apogée. »
Un exemple classique de la cryptomnésie dans la psyo :hologie normale est celui du rappel instantané de souve-^ îirs latents, lors d'un violent bouleversement psychologique ,el que celui que peut produire un danger brusque de mort îccidentelle : on a cité des cas où l'individu aurait ainsi m défiler devant son esprit tous les événements de sa vie, ous ses actes et toutes ses pensées, même les plus insi- ^ifianles et les plus effacées de sa conscience.
La cryptomnésie peut se manifester dans le rêve.
Le cas classique de Delbœuf (1) est tout à fait caractéristique à cet égard ; dans un rêve compliqué, il vit entre mtres choses, une plante avec son nom botanique, Vasjlenium ruia muraria. Or, Delbœuf ignorait totalement ce lom ou du moins croyait l'ignorer. Il finit, après de longues recherches, par trouver qu'il avait feuilleté distraitenent, deux ans auparavant, un album de botanique et qu'il wait sûremeat vu là ce nom de plante et la plante ellenêmc, auxquels il n'avait jamais songé depuis lors.
(1) Cité par M. Dwolshauvors.
9i DE I.'iNCONSCIENT AU CONSCIENT
Dans l'hypnose et les états connexes, la cryptomnésie se manifeste parfois avec une remarquable intensité.
Si le sujet est reporté, spontanément ou par suggestion, à une époque reculée de sa vie, tous les souvenirs oubliés reparaissent et le psychisme manifesté est exactement celui que le sujet avait à cet âge. Les expériences de Janel et celles plus récentes de de Rochas sur la régression de la mémoire ont mis le fait en évidence.
Parfois le sujet, dans cet état de régression à un âge antérieur, fait preuve de connaissances complètes totalement oubliées , par exemple celle d'une langue apprise dans l'en-' fance. Pitres (1) cite le cas d'une malade, Albertine M. qui employait ainsi le patois de la Saintonge, qu'elle avait parlé seulement dans son enfance. Pendant ce délire de' régression, dit Pitres, « elle s'exprimait en patois, et si « nous la priions de parler français, elle répondait inva- « riablement et toujours en patois qu'elle ne connaissait « pas la langue des messieurs de la ville ».
On connaît le cas fameux du sujet de Flournoy, qui, dans un état de somnambulisme médiumnique, parlait en sanscrit, langue qu'il ignorait totalement, n'avait jamais apprise et dont malgré toutes ses recherches, Flournoy n'a pu découvrir la source (2).
C'est dans le médiumnisme, en effet, que la cryptomnésie se manifeste dans toute sa splendeur. Elle serait alors la source insoupçonnée de messages stupéfiants ;
M. Flournoy cite en effet une foule de faits qu'il attribue tous à la cr^iplomnésie : médiums décrivant la biographie de personnages inconnus d'eux mais qu'ils ont pu connaître, à leur insu, par un coup d'œil oublié sur un journal ayant donné cette biologie ; médiums parlant des lambeaux d'une langue ignorée d'eux, simplement parce que ces
(1) Pitres : L'Bysféne ri VhypnotÎKmp.
(2) Flournoy : Des Indes à la planète ^[nl•s.
lambeaux de phrase leur sont un jour quelconque et oublié, tombé sous les yeux, etc., etc.
(c En somme, conclut Flournoy, le contenu mnésique, quelque soit d" ailleurs la voie par laquelle il est entré, lecture, conversation, etc., ressort en automatismes sensoriels (visions, voix, etc.) ou moteurs (dictées typtologiques, écriture mécanique) ou totaux (trances, incarnations, personnifications somnambuliqules). Cette diversité, cela va sans dire, se complique encore des broderies dont la fantaisie du médium entoure souvent des fragments proprement cryptomnésiques ».
Parmi les exemples donnés par Flournoy, il en est de particulièrement remarquables. En voici quelques-uns :
Cas Elisa VVood : Mme Elisa Wood, veuve depuis une semaine, reçut la visite d'une amie, Mme Darel, (l'écrivain genevois bien connu) qui possédait alors de remarquables facultés médiumniques. Mme Darel lui apportait « de la part du défunt le message suivant obtenu à sa table : « dites à Elisa qu'elle se rappelle le lundi de Pâques. » (( C'était une allusion frappante à un fait connu de M. et Mme Wood seuls ; il s'agissait d'une promenade faite en cachette de leurs familles, un certain lundi de Pâques avant leurs fiançailles, et qui leur avait laissé un souvenir ineffaçable. Cette preuve éclatante d'identité convainquit Mme Wood, qui ne tarda pas à en avoir une seconde, encore plus importante, aux séances qu'elle alla faire chez Mme Darel. M. Wood étant mort assez rapidement après leur voyage de noce, sa veuve ne croyait pas qu'il eût laissé un testament, et les recherches qu'elle fit à ce sujet, sur le conseil de ses parents, restèrent vaines, jusqu'à ce qu'un jour où elle était avec Mme Darel à la table, celle-ci lui dicta de la part du défunt : «< tu trouveras quelque chose de moi sous une soûlasse dans le tiroir du lavabo ». Elle y trouva en effet une feuille de papier constituant le document en question. Elle se souvint alors qu'à l'instant de
partir eu voyage, son mari l'avait fait attendre un momeni et était rentré sous un prétexte quelconque dans leur chambre à coucher, évidemment pour y écrire et y cacher son testament ».
« Or, dit M. Flournoy, rien ne prouve que Mme Darel ou l'un des siens, se promenant le lundi de Pâques (qui est jour férié chez nous) dans les environs de Genève, n'oni pas rencontré ou aperçu de loin le couple des futurs fiancés, et que ce souvenir oublié ne soit pas l'origine du message qui impressionna tant la jeune veuve ; de même le second message concernant le testament caché, peut fori bien avoir eu sa source dans de simples réminiscences el inférences subconscientes de Mme Wood ».
Cas du curé Burnet :
Le sujet de Flournoy, dans l'état second, reproduisit un jour un prétendu message d'un certain Burnet, curé d'une commune de la Haute-Savoie, mort depuis un siècle. Les recherches entreprises par le Professeur démontrèrent l'identité absolue de l'écriture et de la signature du message avec celles du curé, de son vivant.
Comment expliquer cela ? Le médium, suppose Flournoy, avait passé un jour, dans son enfance, par la commune qu'avait habitée le curé. Il avait vu par hasard, (c'est toujours l'hypothèse de Flournoy) sur un document quelconque, par exemple un vieux contrat de mariage, récriture et la signature du curé. En tous cas, il n'avait pas le moindre souvenir de ce voyage. Il s'agissait d'un souvenir acquis à son insu et ignoré, mais intact, qui avait provoqué dans l'état second, celte étrange et parfaite réminiscence.
A côté de ces exemples remarquables, que les spirites attribuent, non à la cryptomnésie, mais à des manifestalions post-morlem, Flournoy en donne d'autres, très nombreux qui, sous des allures tout aussi mystérieuses en apparence, relèvent, à coup sftr, de la pure cryptomnésie