Il sort de l'hôpital
L'amélioration consiste en ce que le malade a plus de force dans la main droite et qu'il traîne un peu moins la pointe du pied droit. D'autre part le pincement, qui n'était presque point senti au début, donne une sensation de contact. Un verre d'eau à boire placé aujourd'hui sur les différents points du côté droit détermine une sensation assez nette de froid, surtout à la face antérieure de l'avant-bras et à la face interne du bras.
L'engourdissement de l'avant-bras est le même : il y a toujours sensation de froid sur la face interne de l'avant-bras droit, sans provocation extérieure.
La pantoufle n'est pas sentie bien distinctement du pied droit.
Lorsque le malade sort, il se sent décidément en meilleur état; il quitte l'hôpital, persuadé que la guérison se complétera sans recours à de nouvelles électrisations.
Vers les premiers jours d'avril, le malade vient à la consultation pour rentrer. Une sent absolument rien à droite, et son avant-bras est très engourdi. Le membre supérieur droit est aussi faible, plus même, dit-il, que dans les premiers temps.
Faute de lit, il est envoyé au Bureau central : il ne peut attendre la prochaine consultation.
On n'a pu examiner sérieusement le malade à la consultation, et l'on ne sait pas si c'est réellement une aggravation de la maladie qui le ramène, ou si ce n'est pas plutôt le manque de travail.
Dans ce cas, la paralysie de la sensibilité, bien que très complète au début dans les membres d'un côté (côté droit), ne s'étendait pas aux organes des sens du môme côté ; la faradisation avait eu, au début du traitement, une influence plus marquée sur l'anesthésie que chez le malade précédent, et cependant le résultat du traitement a été, au total, moins satisfaisant. L'anesthésie persistait encore, bien moins marquée, il est vrai, lors de la sortie, au bout d'un mois de traitement, et le malade, deux
mois plus tard, demandait de nouveau cà entrer à l'hôpital, ra(imant que l'insensibilité était revenue au degré qu'elle offrait au commencement du mois de janvier.
Le fait de l'absence de paralysie des sensibilités spéciales (vue, ouïe, etc.), du côté paralysé et anesthésique, ne permet guère de placer dans la capsule interne le siège de la lésion qui s'est produite au moment de l'apoplexie : on est, au contraire, autorisé à supposer que cette lésion a pu se faire dans l'étage supérieur du pédoncule cérébral gauche.
Quant à la nature de la lésion, l'âge du malade, l'état athéromateux de ses artères, la rechute probablement par extension de l'altération, la production, non soudaine, mais progressive, quoique rapide, de la paralysie et de l'anesthésie, sont des circonstances qui indiqueraient plutôt un ramollissement ischémique qu'une hémorrhagie.
Dans les deux observations suivantes, il s'agit de cas d'iiémianestliésie saturnine. L'un des malades a été guéri très rapidement par la faradisation pratiquée sur l'avant-bras du côte insensible; chez l'autre, l'anesthésie a opposé une résistance très grande à ce mode de traitement.
Obs. IV. — Intoxication saturnine. Anesthésie complète du côté droit, ijitéressant les orgaiies des sens spéciaux ; anestJiésie Légère du côté gauclie; traitement par la faradisation d'une régioii limitée du membre supérieur droit ; guérison. — Le nommé V..., âgé de vingt-huit-ans, exerçant la profession de miroitier, entre à l'hôpital de la Charité, le 8 mai 1879, salle Saint-Jean de Dieu, lit n» 4 (service de M. Vnipian). Ses parents sont bien portants. 11 eu la petite vérole à six ans ; blenuorrhagie il y a six mois ; il n'a jamais eu d'autres maladies graves; il s'enrhume facilement, mais ne tousse pas d'ordinaire et n'a jamais craché de sang; il ne paraît pas nerveux.
Depuis l'âge de seize ans jusqu'à vingt ans, il a travaillé dans un atelier au laminoir : soldat de vingt à vingt-cinq ans, il n'a commencé à travailler comme ouvrier miroitier qu'à partir de vingt-cinq ans : il dit qu'outre le mercure, il maniait du minium.
Pendant deux ans, il n'avait éprouvé aucun trouble de la santé pouvant être attribué à sa profession. Il y a deux mois, il commence à sentir dans les articulations libio-tarsiennes des douleurs lancinantes : ses mollets sont devenus douloureux comme s'il avait fait de longues marches. An bout de trois semaines, les douleurs ont gagné les genoux, et depuis ce moment elles occupent toute la longueur des membres inférieurs. Parfois au milieu de la nuit, il est réveillé par des secousses douloureuses semblables à de fortes décharges électriques; la douleur disparaît au bout de
trois îi quatre spcondos : ces secousses sont rares dans la journée. Elles sont plus fréquentes dans le membre inférieur droit que dans le gauche. En môme temps les membres inférieurs devenaient très faibles; il ne pouvait plus marcher, ni rester debout, sans se fatiguer rapidement.
Dès le début des douleurs, le malade commençait déjà à perdre l'appétit; la bouche avait un goîit métallique ; il s'apercevait qu'il maigrissait. II est ordinairement constipé.
Trois semaines environ après l'apparition des douleurs aux articulations du pied, en même temps qu'elles se montraient aux genoux, se produisirent des coliques. Elles consistaient en une douleur continue, sourde, avec des accès pendant lesquels le malade comprimait son abdomen sans pouvoir la faire cesser : quoique très pénible, celte douleur n'était pourtant pas excessivement intense.
Depuis une huitaine de jours les douleurs abdominales ont disparu.
Une semaine environ après le début de sa maladie, une céphalalgie frontale bien vive s'est déclarée, occupant plus particulièrement le côté droit de la tête et descendant, dit le malade, jusqu'à l'oreille du même côté. Toutes les fois qu'il se baissait pour ramasser un objet, il avait une sensation vertigineuse assez forte pour être obligé de s'asseoir pendant quelques instants. D'ailleurs, il éprouvait et éprouve encore aujourd'hui dos vertiges, mais plus légers, en dehors de cette circonstance. Il a des bourdonnements d'oreille.
Depuis deux mois, il a comme un brouillard devant l'œil droit; avec ce dernier il lit moins bien et les objets éloignés lui apparaissent comme une ombre noire sans contours bien nets.
Le début de la maladie date en réalité d'une époque antérieure au début des douleurs des membres inférieurs.
En effet, il y a quatre à cinq mois, il se sentait déjà faible de la main droite, main qui est plus en contact avec ie plomb, et cette faiblesse augmentait progressivement et n'a cessé d'augmenter jusqu'au moment actuel. Depuis deux mois environ elle a gagné aussi le membre supérieur gauche. Les membres supérieurs sont sujets aussi, depuis plusieurs semaines, mais à un moindre degré que les membres inférieurs, à des secousses douloureuses pendant la nuit.
Etat actuel. Le malade est d'une forte constitution et de taille au-dessus de la moyenne. Les gencives offrent un petit liséré noirâtre, mais peu marqué. La langue est un peu sale, la bouche pâteuse et le malade sent constamment un goût métallique. Il paraît offrir une légère teinte subictérique, il est profondément anémié, comme courbaturé.
L'abdomen n'offre aucune douleur spontanée ou à la pression : les accès de coliques ont cessé depuis une dizaine de jours.
Les membres inférieurs, à partir des genoux et au-dessous, sont le siège d'une sensation douloureuse de fatigue; les mollets sont douloureux à la pression. Les genoux et les articulations tibio-tarsiennes ne sont plus le siège d'élancements douloureux, comme cela avait lieu au début, mais la nuit le malade est souvent réveillé par des secousses douloureuses qui ont lieu surtout dans le membre inférieur droit et qui sont plus rares aux membres supérieurs.
Il est un pou constipé.
11 a toujours la céphalalgie cl('j.\ Indiqu*'!»», ainsi que les tendances au vertige.
Motilité. Les extenseurs des doigts et des mains sont un peu paralysés ; la paralysie est plus prononcée à droite, où il serre avec moins de force : il n'y a pas le moindre tremblement des mains ou des doigts.
Les extenseurs du pied droit paraissent affaiblis ; il étend ^ peine ses orteils et son pied.
La contractilité électrique est partout conservée.
Marche. En marchant, il a de la peine à mouvoir son membre inférieur droit. Il s'appuie sur un bâton. Il ne traîne pas la pointe du pied, au contraire, elle est un peu relevée, c'est plutôt le talon qui porte le premier.
Sensibilité. Hémianestliésie du côté droit. Sensibilité émoussée à gauche.
Membres supérieurs. Les contacts légers ne sont pas sentis du côté droit ; ils le sont îi peine de côté gauche. Le frottement n'esi senli nulle part à droite, tandis qu'il l'est un peu à gauche et dans toute l'étendue du membre. Le pincement n'est pas non plus senti du côté droit; peut-être l'est il très légèrement vers le bord interne de l'avant-bras, mais c'est plutôt une légère sensation de pression que le malade éprouve, qu'une vraie sensation de pincement; le pincement est assez bien senti et mieux sur la face antérieure du membre que sur la postérieure.
La pression un peu forte est perçue légèrement, mais surtout à l'extrémité des doigts. En effet, si l'on presse un peu fortement la pulpe de la troisième phalange, le malade éprouve une sensation non douloureuse de contact, et le pincement n'éveille à cet endroit aucune douleur: la pression est douloureuse sur la troisième phalange de la main gauche ; elle est sentie mieux à gauche qu'à droite, sur toute l'étendue du membre.
Le froid n'est pas perçu du tout à droite, tandis qu'il est senti à gauche et surtout sur la face antérieure de l'avant-bras et du bras.
La chaleur n'est point sentie sur la moitié droite de tout le corps : elle l'est un peu îi gauche.
Membres inférieurs. La sensibilité est abolie sous toutes ses formes du côté droit, tandis qu'à gauche elle n'est qu'émoussée, presque au même degré que dans le membre supérieur correspondant.
On constate les mêmes particularités et les mêmes différences en examinant la moitié gauche et la moitié droite du tronc, du cou et de la face^ La conjonctive droite est complètement insensible, la gauche l'est bien moins. J^a vue est un peu affaiblie du côté droit. La langue est très peu sensible à gauche; elle ne l'est point à droite. La saveur salée est perçue seulement à gauche, mais d'une façon très désagréable : en avalant la salive, le malade sent le sel au fond de la gorge, mais à gauche seulement. Le voile du palais présente la même insensibilité.
Les battements d'une montre sont moins bien entendus du côté droit.
Bains sulfureux; limonade sulfurique.
Eledrisation faradique. Membre supérieur droit : la contractilité électrique est conservée ; la sensibilité électro-musculaire n'est qu'affaiblie. Une fois cette constatation faite à l'aide des excitateurs à éponges humides, on remplace un de ces excitateurs par un pinceau métallique. L'excitateur à éponges est placé sur le bras et c'est au moyen du pinceau métallique
que l'on faradise la peau de l'avant-bras, de la main et des autres parties dont on veut apprécier le degré de sensibilité. Un léger courant ne donne lieu qu'à une sensation profonde de vibrations; cependant le malade sent de légers picotements au bord interne de l'avant-bras droit et un peu à la face dorsale de la main droite : un courant plus fort donne une sensation un peu douloureuse à la paume de cette main ; mais il faut un courant maximum pour éveiller la sensibilité sur l'éminence hypothénar ainsi que dans tous les autres points du membre.
Après l'électrisation, qui a duré une dizaine de minutes, le pincement un peu fort est légèrement senti sur le membre supérieur droit. En même temps, la face dorsale du pied droit est devenue légèrement sensible.
Tisane de houblon; iodure de potassium, 2 grammes; une bouteille d'eau de Sedlitz.
10 tnai. Pas d'électrisation. La sensibilité, qui hier avait apparu sur quelques points, sur le pied surtout, après l'électricité, n'existe plus aujourd'hui.
H mai. Avant l'électrisation : sensibilité comme hier matin. Dyschromatopsie : l'œil gauche étant fermé, on lui présente différentes couleurs à une distance de 00 centimètres environ.
11 ne distingue pas les petites nuances, et les teintes foncées lui apparaissent noires : rose, vu blanc à droite, rose à gauche; gris, vu gris sah;
droite, gris îi gauche; jaune tendre, vu blanc à droite, jaune à gauche ; rouge, vert, bleu (teintes un peu claires), couleurs assez bien reconnues du côté malade ; vert noir, paraît noir à droite; bleu foncé, paraît noir aussi.
Electrisation avec un courant induit saccadé : l» courant très faible, il ne sent dans aucun des points d'application;
2» Graduateur aux trois quarts: il sent, partout où l'on place le pinceau métallique, comme des piqûres d'épingles;
3° Graduateur au maximum : il sent bien, surtout si l'on reste à la même place quelques instants ; il se produit alors le phénomène dit chair de poule dans la région électrisée;
4" En enlevant tout à fait le graduateur, ce qui augmente encore la force du courant, on produit en un instant une douleur assez vive, mais supportable dans le point d'application du pinceau , à la face antérieure de l'avant-bras surtout.
La sensibilité est difficile à réveiller au niveau de l'éminence hypothénar : la peau ne devient sensible dans cette région qu'après une l'aradisation un peu prolongée. Le petit doigt, au contraire, est sensible à la première application du courant; il en est de même de l'éminence thénar.
Après la faradisation, qui n'a porté que sur l'avant-bras droit et la main, principalement sur la face dorsale de l'avant-bras (séance de huit à dix minutes en tout), on explore la sensibilité aux divers excitants.
Côté droit : le pincement est senti dans tous les points du membre supérieur, surtout .\ la face antérieure de l'avant-bras ; il l'est k peine dans la paume de la main. Il est perçu aussi lorsqu'il porte sur la peau du pied; la sensation est moins vive lorsqu'on pince la peau du mollet droit, du côté interne ; il en est do même pour la face interne de la cuisse ; aucune sensation au niveau de la face externe de ces régions du membre inférieur.
Le froid est Lien senti au membre supérieur, particulièrement à la face palmaire de la main, de l'avant-bras et à la face antérieure du bras ; il est senti aussi sur tout le poiu-tour de la jambe, sur la face interne de la cuisse, pas sur l'externe; il est perçu snr toute la surface du pied.
Le chaud est senti aux mêmes endroits, la sensation qu'il donne est moins vive que celle du froid. 11 ne paraît pas être senti nettement sur le pied.
Côté gauche : la sensibilité de ce côté est partout beaucoup plus vivo qu'avant la faradisalion de l'avant-bras droit.
En ce qui concerne la dyschromatopsie, le bleu foncé est toujours vu noir, mais le jaune tendre qui lui apparaissait blanc avant la faradisatiou est vu à présent hlaiic-jaunâtre.
Goût : n'a pas changé depuis hier.
\'3.mai. Avant l'électrisation : le pincement est mieux senti qu'il ne l^'étaiît hier avant la faradisatiou ?i la face antérieure de l'avant-bras et sur le dos de la main : il l'est un peu moms qu'il ne l'était après la faradisatiou. Partout ailleurs, la sensibilité a aussi un peu diminué, mais en restant moins obtuse qu'avant l'électrisation. Le pincement provoque de la douleur lorsqu'il porte sur la peau du pied et sur la face interne de la cuisse. 11 n'est pas senti sur l'éminence hypothénar.
Le froid est bien senti sur les mêmes endroits que le pincement.
Electrisation à droite :
1» Minimum, senti sur l'avant-bras, et mieux sur la face antérieure ainsi que sur le dos de la main.
2° Maximum, presque insupportable parlout, surtout si on laisse le pin ceau métallique appliqué plus de quatre à cinq secondes, et aujourd'hui l'éminence hypothénar est plus douloureuse que l'éminence thénar. A la pulpe des doigts, sur le.s métacarpiens, le passage du courant est insup portable. On constate que le froissement du cubital droit ne donne pas de vibrations dans le petit doigt à droite; il en donne ;i gauche.
Dynamomètre : main droite, 14 ; main gauche, SO.
Du côté gauche, la sensibilité est revenue, ou peu s'en faut, à l'état normal.
13 mai. Avant l'électrisation : la sensibilité réveillée sous toutes ses formes par l'électrisation d'hier est à peine diminuée.
Le malade a senti hier des fourmillements non seulement aux doigts, mais dans la main droite.
Electrisation : le graduateur est tiré aux deux tiers ; c€ courant n'est presque plus supportable, surtout <\ la face palmaire de la main et de l'avant-bras.
Sur l'éminence hypothénar, il faut le maximum pour que le courant soit senti.
14 mai. La pression du nerf cubital donne aujourd'hui des vibrations au petit doigt à droite. La sensibilité n'a presque pas baissé depuis l'électrisation d'hier.
Hier, à partir de huit heures du soir, le malade a eu des fourmillements qui, partant des doigts, remontaient jusqu'au poignet droit.
Aujourd'hui, le pincement est douloureux à la face palmaire des doigts, i} l'est un peu lorsqu'il est fait sur la peau de la main. Il n'est passenti au
niveau de l'éminence liypotliénar. Le courant maximum est aujourd'hui absolument insupportable, si ce n'est au niveau de cette dernière éminence, où il produit des vibrations profondes.
Au membre inférieur, la sensibilité reste un peu émoussée sur la face interne de la jareibe. Aujourd'hui, pour la première fois, sent un peu le pincement îi la face externe de la cuisse droite.
15 mai. Dynamomètre ; main droite, 17; main gauche, 50.
Le pincement de la peau est senti un peu à l'éminence hypothénar.
On faradise le malade chaque jour et, lorsque je quitte le service, au bout de quelques jours, le malade est à peu près guéri.
Une première question doit être posée au sujet de ce malade. S'agil-il d'une intoxication plombique ou d'un empoisonnement mercuriel? Malheureusement la note qui a été prise au moment de l'entrée ne relate pas en détail toutes les particularités de l'examen auquel ce malade a été soumis et, entre autres lacunes, elle ne dit presque rien de la profession du malade et des conditions dans lesquelles il a été exposé à l'absorption du plomh. Son état de miroitier le mettait en contact avec le mercure pour rétamage des glaces; mais il nous a dit qu'il avait manié du minium, et je lui ai certainement demandé de quelle façon et pendant combien de temps il avait fait usage de cette préparalion plombique. Je n'ai conservé aucun souvenir de ses réponses ; mais je sais bien qu'en tenant compte de toutes les circonstances du cas, il m'avait semblé à peu prés certain que l'aifection de ce malade tenait à une intoxication saturnine.
Le début de la maladie, cinq mois avant l'entrée à l'hôpital, a été un affaiblissement progressif de la main droite ; puis la main gauche s'est affaiblie à son tour. Trois mois après le début se sont déclarées des douleurs dans les jointures, puis dans la continuité des membres inférieurs ; ensuite sont survenues des secousses douloureuses, comme électriques, dans ces membres et plus tard dans les membres supérieurs. Le malade a eu des coliques avec constipation opiniâtre, delà céphalalgie, des vertiges. Le côté droit a été frappé d'anesthésie complète, et le côté gauche d'anesthésie incomplète. Il faut encore, pour compléter l'énumération succincte des principaux symptômes, mentionner une inappétence complète, un goût métallique habituel et l'existence d'un liséré noirâtre au bord des gencives. Il semble réellement difficile, d'après cet ensemble de phénomènes, de se refuser à admettre que ce malade était atteint d'une de ces formes non rares d'intoxication saturnine qui s'éloignent plus ou moins des types
classiques. Il serait malaisé, au contraire, de se rendre compte de toutes les circonstances de ce cas, si l'on voulait le faire rentrer dans le cadre de l'hydrargyrisme.
L'hémianesthésie de cause saturnine est maintenant bien connue. Le fait dont nous donnons aujourd'hui la relation n'est pas aussi net que plusieurs de ceux qui ont été insérés dans des travaux publiés sur cette remarquable manifestation dcreni|)oisonncnient par le plomb ; cependant il en offre les traits ordinaires. La différence consiste surtout en ce que raneslliésie n'était pas, chez notre malade, exclusivement bornée à un coté; l'autre côté offrait aussi un certain degré d'insensibilité de la peau : sauf cette dissemblance, notre observation, en ce qui concerne l'anestlîésie, se rapproche complètement, par les caractères principaux, des autre's cas d'hémianestliésie saturnine. Chez notre malade, en etîet, l'anesthésie du côté droit était complète et portait sur tous les modes de sensibilité cutanée; de plus, elle intéressait les organes des sens, comme la peau de la face, du cou, des membres et du tronc.
L'hémianesthésie offrant ces caractères a pour cause une incapacité fonctionnelle des éléments conducteurs habituels de la sensibilité, et la modification à laquelle est due cette incapacité doit avoir pour siège la région de l'encéphale oîi tous ces conducteurs, réduits à un nombre relativement peu considérable, sont concentrés, groupés, les uns à côté des autres : c'est là, disons-nous, que les éléments chargés de transmettre les impressions au centre perceptif doivent être atteints et plus ou moins altérés. Or, cette région, c'est la partie postérieure de la capsule interne, car c'est là seulement que se rencontrent, plus ou moins mêlés et accolés, les conducteurs de la sensibilité générale et ceux de la sensibilité sj)éciale. La modification de ces conducteurs pourrait, il est vrai, se trouver au niveau de leurs extrémités périphériques et non pas dans les centres nerveux ; mais comment expliquer, s'il en était ainsi, l'influence de la faradisasation limitée à un point de l'enveloppe cutanée sur toule l'étendue de la moitié du corps frappée d'anestliésie?
D'autre part, si l'on n'a pas d'autres raisons à invoquer en ce qui concerne les sens spéciaux, ne trouve-t-on pas, dans les résultats de l'excitation directe du tronc de certains nerfs, des indices qui permettent d'affirmer que les impressions portant sur ce tronc ne sont pas perçues et que, par conséquent, elles
ne trouvent pas libres les voies qui sont chargées Je les transmettre aux centres. L'interprétation que nous avons donnée de ces sortes de faits nous paraît donc tout à fait légitime.
Dans l'hémianesthésie saturnine, les modifications des éléments de la partie postérieure de la capsule interne sont en général peu considérables et facilement réparables. Aussi voit-on, dans certains cas, l'insensibilité de la peau et des sens spéciaux disparaître assez rapidement sous l'iiiliuence de la thérapeutique employée. On a vu l'anesthésie saturnine céder à l'emploi de moyens qui agissent surtout dans le cas d'hystérie : je veux parler de l'application d'un aimant à la surface d'un des points insensibles de la peau. On réussit aussi, ainsi que je l'ai montré, à l'aido de la faradisation portant sur un point limité du côté insensible. C'est ce qui a eu lieu chez le malade dont l'observation vient d'être relatée. La faradisation quotidienne de la peau de l'avant-bras droit, bornée presque exclusivement à une région peu étendue de la face dorsale de ce segment du membre supérieur, a ramené complètement, en une douzaine de jours, la sensibilité de tout le côté correspondant qui était absolument insensib'e lors de l'entrée du malade <à l'hôpital. Quant à l'autre côté, qui présentait une anesthésie beaucoup moins marquée, il avait recouvré la sensibilité deux ou trois jours après le commencement du traitement.
Il est vraisemblable que, dans le cas de ce genre, la faradisation, aidée probablement de l'action de l'iodure de potassium, a pour effet de ramener à leur fonctionnement normal les éléments des radiations pédonculaires que l'intoxication saturnine avait para lysés plus ou moins complètement. L'ignorance où nous sommes de l'altération subie par ces éléments sous l'influence de l'absorption du plomb nous interdit aucune hypothèse sur le mécanisme de cet effet du traitement.
En même temps que ce malade, se trouvait dans le même service un autre malade, atteint aussi d'intoxication saturnine: cet homme offrait comme principaux symptômes une anesthésie complète de la moitié gauche du corps, organes des sens y compris, et une anesthésie incomplète du membre supérieur droit. L'anesthésie, dans ce cas,commeon le verra dans robservation(l), a résisté à un traitement énergique pendant plusieurs mois.
(1) Un résumé de cette observation a déjîi été publié par M. G. Ilaniant,
Etu(/ff sur l'/uh)ii tnf'sffié^ir saturnine (Tliôse de Paris, 1S79, p. 43).
Obs. V. — Le nommé P,.., igé de trenle-trois ans, peintre en bâtiments entre à l'iiôpital de la Charité, service de M. Vuipiun, le 23 janvier 1879, salle Saint-Jean de Dieu.
Aucune maladie signaler chez ses parents. Quant à lui, il a eu des maladies assez graves dans son enfance : des convulsions à l'Age de deux ans; le croup un peu plus tard. En 1867, chancres sur la verge; soigné pendant trois mois il Versailles. A l'âge de vingt-huit ans, il a eu des douleurs rhumatismales dans le membre inférieur gauche. Depuis l'Age de douze ans, il travaille comme peintre eu bâtiments. 11 ne s'enivre pas. C'est eu 1873 qu'il eut pour la première fois une attaque de colique saturnine; cette attaque a été d'une grave intensité. Il a été soigné à l'hospice de Pézénaô, près Béziers : il reprit sa profession au bout de deux mois et n'a pas cessé de travailler jusqu'au mois de décembre 1878 : il avait alors de très fréquents maux de tète, presque tous les soirs; il vomissait assez souvent; le membre inférieur gauche était, de temps îi autre, le siège de douleurs et était quelque peu raide; mais la marche était cependant facile; la vue s'affaiblissait un peu.
Au mois de novembre 1878, nouvelle attaque de colique de plomb, mais moins vive que la première. Il entre à l'hôpital de Clcrmont et il y reste jusqu'au 17 décembre ; deux ou trois jours après son entrée, il est pris de céphalalgie avuc vertiges; puis le bras gauche commence îi se paralyser, mais d'une façon incomplète. La sensibilité au contact et à la douleur était affaiblie ; les mouvements se faisaient bien par moments ; mais d'autres fois, il lui était presque impossible de fléchir le bras et de l'étendre alternativement. Quinze jours après son entrée, le malade ne pouvait pas faire les mouvements d'extension des phalanges de la main gauche. Rien dans le membre inférieur gauche.
La colique saturnine dura quinze jours. La paralysie du bras gauche n'était pas modifiée au moment do la sortie de l'hôpital. On avait donné des bains sulfureux et on avait fait des injections sous-cutanées (de morphine?).
Il vint alors à Paris, où il fut pris, de nouveau, de colique de plomb. 11 entra à l'hôpital Necker, il y resta du 4 janvier au 17 du même mois. Le membre supérieur gauche était toujours daiis le même état Le malade entra alors à riiôpital de la Charité. "Voici l'état dans lequel il se trouve le 24 janvier 1879 :
Il soufl're encore du ventre; une pression modérée sur la région itbdominale antérieure augmente d'abord la douleur; mais si cette pression dure un peu et surtout si elle est faite sur une surface assez large, avec la paume de la main, par exemi)Ie, elle produit un certain soulagement. Cette douleur est continue, pou intense en général; mais par moments elle devient plus forte; il n'y a d'irradiations ni vers la région des reins, ni vers le scrotum, ni vers les cuisses. Le malade est constipé ; mais cependant il va à la garde-robe. Il éprouve quelques nausées, mais n'a pas vomi. La bouche est amère, pâteuse; liséré grisâtre sur les gencives, auprès des dents. Il n'a pas d'appétit, pas de lièvre; il sue assc^z souvent pendant la nuit et éprouve souvent, pendant la nuit aussi, de la céphalalgie.
Teiate subictérique de la face et des sclérotiques. La pupille gauche est
un peu plus dilatée que la droite ; la vue est très affaiblie du côté gauclie; les mouvements de l'œil gauche sont un peu paresseux. Pas de déviation des traits.
La sensibilité tactile est abolie complètement dans l'étendue du membre supérieur gauche (bras, -avant-bras, main) ; il en est de môme pour la région de l'épaule gauche. La sensibilité à la douleur est abolie au même degré dans les mêmes parties (exploration à l'aide de piqûres, de pincements) ; il en est de même aussi pour la sensibilité aux changements de température.
La sensibilité est seulement émoussée sur tonte la surface du membre supérieur droit, principalement au niveau de la région dorsale de la main.
Le membre inférieur gauche offre une aneslhésie très marquée, presque complète dans toute son étendue : la sensibilité est moins affaiblie sur la face dorsale du pied.
Le membre inférieur droit a conservé sa sensibilité normale.
Quant à la face, la sensibilité est émoussée du côté gauche; intacte, du côté droit.
Les mouvements de la main gauche sont paresseux, affaiblis; la flexion et l'extension de la main ne se font qu'avec une certaine lenteur et comme avec raideur. La main droite ne possède pas non plus sa vigueur normale. Avec la main droite le malade dévie le dynamomètre de 26 degrés; avec la main gauche de 16 degrés.
Le membre inférieur gauche est pareillement un peu raide et un peu affiiibli; les orteils se meuvent difTicilement ; ils sont douloureux à la pression. Les mouvements du membre inférieur droit s'exécutent d'une façon normale.
La sensibilité de la moitié gauche du tronc est affaiblie.
Aucun trouble trophique cutané.
La sensibilité tactile de la langue est presque complètement abolie des deux côtés ; il en est de même de la sensibilité gustative, car le malade, les yeux fermés, ne sent aucun goût, lorsqu'on met sur sa langue du tabac en poudre. La moitié gauche du pharynx est insensible. Ouie conservée. On a déjà noté que la vue est très affaiblie, presque abolie du côté gauche ; l'œil droit a conservé sa puissance visuelle. L'odorat paraît intact des deux côtés.
Poumons, cœur, foie, rate : état normal.
On prescrit des bains sulfureux (trois par semaine), 1 gramme d'iodure de potassium chaque jour, et une séance quotidienne de faradisation cutanée à l'aide du pinceau métallique, en bornant l'application du pinceau à la surface de l'avant-bras et de la main.
On a exploré la sensibilité électrique de la peau et des muscles, le 25 janvier, avant de commencer les faradisations quotidiennes prescrites. II n'y a aucune sensation, lorsqu'on se sert du pinceau métallique, dans toute l'étendue du membre supérieur gauche, à l'exception d'une région très limitée. Cette région est située à la face palmaire de Tavanl-bras, un peu au-dessous du pli du coude et n'a qu'une étendue de 2 ou 3 centimètres carrés. Partout ailleurs, même avec le maximum du courant, on ne provoque aucuns sensation, même de contact. Les muscles se contractent avec force lorsqu'on emploie un courant intense, et l'on peut se con-
vaincre que la sensibilité musculaire de ce membre est abolie. Non seulement le malade ne sent aucune douleur au niveau des points directement éiectrisés, mais encore il n'a qu'une notion très incomplète, presque nulle, du mouvement de sa main et de ses doigts lors des contractions des muscles extenseurs et fléchisstiurs éiectrisés. 11 laisse parfois échapper de sa main les objets qu'il tient lorsqu'il ne les regarde pas.
2G janoier. La faradisation à l'aide du pinceau est encore pratiquée de la même fa(;,on que la veille. On constate que la sensibilité a reparu sur les différents points de la face palmaire de la main gauche. L'îlot, au niveau duquel on avait trouvé un peu de sensibilité, au niveau de la partie supérieure de la face palmaire de l'avant-bras , est plus étendu que la veille. Après la séance d'électrisation, on constate que, si la sensibilité tactile est toujours abolie, la sensibilité au pincement s'est réveillée à un faible degré dans les régions qui ont été directement et fortement électrisées. Au bout de moins d'une heure, le pincement n'est plus senti. On constate, à l'aide du dynanomèlre : pour la main droite, 39 degrés; pour la iTiain gauche, 19 degrés.
27. Mêmes constatations avant et après la faradisation. Dynamomètre: main droite, 42; main gauche, 19.
30. La sensibilité reparaît sur la face dorsale de la main gauche. Cette main, au dire du malade, est un peu plus forte. Céphalalgie très vive dans la soirée d'hier.
31, La céphalalgie a reparu encore hier dans la soirée, avec sensation de vertige et de lipothymie.
8 février. La céphalalgie revient presque chaque jour vers six heures du soir.
Depuis le l^r février, le malade prend 2 grammes d'iodure de potassium. Le retour de la sensibilité n'a pas fait de progrès. Bien au contraire, la face dorsale de la région métacarpienne de la main gauche est redeveuue insensible. Dynanomètre, main droite, 38 degrés ; main gauche, 18 degrés. Douleurs dans l'épaule gauche, dans le coude gauche et dans les articulations métatarso-phalangiennesdes deux gros orteils, sans gonflement. Le membre inférieur gauche est toujours dans le même état, au point de vue du mouvement et de la sensibilité. Un peu de bronchite. On continue le même traitement.
10. Injection sous-cutanée, dans la région de l'épaule gauche, de 1 centigramme de chlorhydrate de pilocarpine. La sudation ainsi provoquée est très abondante; il y a peu de salivation.
11. Injection semblable à celle de la veille. La salivation est plus abondante. Les douleurs arlhralgiques persistent (le poignet gauche, les deux genoux, l'épaule droite) . La céphalalgie se montre toujours dans la soirée.
13, 14,15. Chaque jour, une injection de 1 centigramme de chlorhydrate de pilocarpine. Les effets sont toujours les mêmes; aucune modification des douleurs, qui, d'ailleurs, n'ont jamais été très vives. Dynanomètre: main gauche, 21 degrés. L'état de la sensibilité est resté le même. Ou continue toujours à électriser exclusivement l'avant-bras gauche.