‹ De l'influence des déviations de la colonne vertébrale sur la conformation du bassinChapitre 1 sur 17 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Rechercher quelle est l’influence des déviations de la colonne vertébrale sur la conformation du bassin , tel est le sujet de ce travail.

Comment comprendrons-nous la question qui nous est posée?

Nous plaçant au seul point de vue de la science obstétricale, nous allons définir les termes mêmes du problème et limiter exactement le champ de nos recherches.

Si nous ouvrons le Dictionnaire de Littré, nous y trouvons la signification suivante donnée au mot Déviation : « direction vicieuse que prennent certaines parties » .

Donc, parmi les déviations de la colonne vertébrale, nous sommes autorisé à ranger tous les changements de direction anormaux que cette tige est susceptible de présenter, et non pas seulement, comme on serait tenté de le croire d’abord, les courbures avec gibbosité plus ou moins prononcée.

Quant aux termes « conformation du bassin » , il faut aussi les préciser. En effet, une légère obscurité surgirait encore ici à cause de la confusion qui a été faite entre les bassins à conformation plus ou moins anormale et les bassins viciés, Pour Velpeau, en effet, un bassin vicié était celui dont les dimensions s’éloignent assez des dimensions normales pour rendre la par-

turition dangereuse, dilficile ou impossible. On sait aussi que l’illustre chirurgien était amené à admettre, par le fait, un bassin vicié avec perfection des formes. Ce sont les subtiles distinctions de ce genre qui ont autrefois produit une certaine confusion entre les mots « viciation du bassin » et « conformation anormale du bassin ». Nous devons donc nous expliquer. Par conformation, nous entendrons simplement la constitution physique, topographique, si on peut dire, la figure même du bassin ; en somme, nous rechercherons toutes les modifications de forme imprimées au bassin par les déviations rachidiennes, quelles qu’en soient les conséquences ultérieures au point de vue de la grossesse et de l’accouchement.

La question ainsi définie, nous aurons à étudier toutes les déformations que les déviations rachidiennes sont susceptibles de produire, depuis le simple raccourcissement d’un des diamètres obliques jusqu’à l’obstruction plus ou moins complète de l’aire du détroit supérieur.

C’est donc surtout une étude d’anatomie pathologique obstétricale que nous avons à faire ; mais nous devons en même temps signaler les particularités intéressantes au point de vue de la grossesse et de l’accouchement.

La littérature médicale n’est pas très riche en documents relatifs à la question de l’influence des déviations de la colonne vertébrale sur la conformation du bassin. Nous avons réuni avec soin, les renseignements que les auteurs ont donnés, et nous les reproduirons chemin faisant; mais aussi nous avons pensé faire œuvre utile en nous livrant nous-même à des recherches sur ce sujet. Pour cela, nous avons parcouru atten-* tivement diverses collections anatomo-pathologiques et étudié chacune des pièces qui nous intéressaient.

Nous sommes heureux de dire ici combien ce travail nous a été facilité avec bienveillance soit au musée Dupuytren, soit au

Musée des hôpitaux. — M. le professeur Depaul a bien voulu aussi nous permettre de visiter en détail sa riche collection de la Clinique, et nous le prions de croire à notre sincère reconnaissance.

Nous avons encore trpuvé quelques spécimens à étudier au Muséum d’histoire naturelle, dans les galeries de l’Anthropologie, et nous prions le docteur Ilamy d’agréer nos remerciements.

Quelques-uns de nos confrères bordelais nous ont transmis des renseignements utiles sur des pièces pathologiques ou des observations cliniques ; nous leur en exprimons toute notre gratitude.

L’influence des déviations de la colonne vertébrale sur la conformation du bassin a donné lieu à quelques remarques de la part des anciens auteurs, mais il n’en est pas moins vrai de dire que la question était à peine soupçonnée par eux.

Les accoucheurs du xvir siècle font entrer la question des déformations pelviennes dans une voie nouvelle : ils ont, mieux que par le passé, reconnu l’existence des rétrécissements du bassin et commencé à en rechercher les causes.

Plus tard, Levret (1776) fait la remarque suivante, si judicieuse : « Les femmes bossues et les boiteuses, qui dans leur jeunesse n'ont pas subi de ramollissement des os, accouchent pour l’ordinaire aussi facilement que celles qui ne sont pas contrefaites ou claudicantes, si ces difformités ne leur sont survenues qu’ après l’âge de la puberté : il est rare qu’il en arrive autant à celles à qui la claudication est survenue en bas âge. » {Art des Accouchements, § 73.)

La distinction importante entre les déviations de la colonne vertébrale d’origine rachitique et celles non rachitiques commençait à être établie. On reconnaissait que les premières étaient souvent accompagnées d’une déformation de la ceinture

pelvienne, tandis que les autres laissaient, à ce que l’on croyait, le bassin complètement indemne de déformation. Pendant longtemps, tous les traités d’accouchements ont reproduit deux gravures, dont l’une représente le squelette d’une femme rachitique avec bassin déformé, tandis que l’autre montre un squelette non rachitique dont la colonne vertébrale est incurvée et dont le bassin est normal : c’était à peu près tout ce qui avait trait à la question.

Il serait cependant exagéré de prétendre que, même depuis longtemps, on n’avait pas essayé d’étudier avec plus d’exactitude l’influence de la déviation rachidienne sur la conformation du bassin. Nous trouvons en effet, en 1818 et en 1820, deux mémoires de Choulant1 publiés à Leipzig, et dans lesquels, à côté d’erreurs évidentes, se rencontrant des considérations fort justes. « Je pense, dit l’auteur, que j’ai assez démontré que la conformation de la colonne vertébrale et celle du bassin sont solidaires et que les vices de la colonne vertébrale s’étendent au pelvis même en l’absence du rachitisme. Mais je ne prétendrai jamais qu’une femme dont le rachis est déformé doive attendre nécessairement un accouchement laborieux » (p. 20).

A partir de cette époque, les travaux importants de J. Guérin, Bouvier, ont amené la lumière sur ces questions. Si nous distinguons cependant ce qui a rapport aux déviations de la colonne vertébrale de ce qui concerne l’influence de ces déviations sur la forme du bassin, nous voyons que la première de ces questions est magistralement étudiée dans tous ses détails, tandis qu’il reste encore bien à faire pour éclaircir la seconde.

On sut du moins par la suite mieux reconnaître et distinguer les cas au point de vue de leur importance en obstétrique selon l’existence ou l’absence du rachitisme. Sur 69 exemples

\ . Decas spinarum pelviumque deformatarwn.

de déformation de l’épine dorsale dont Bouvier adonné la description, 57 auraient offert le bassin à l’état normale! absence d’altération dans les membres, 12 sont accompagnés de déformation du bassin avec incurvation des membres. Les cas dans lesquels il y a déformation du bassin en l’absence du rachitisme nous paraissent être un peu plus nombreux que ne l’indiquent les chiffres précédents. 11 nous est arrivé plusieurs fois, en effet, de rencontrer parmi les pièces du musée Dupuytren des bassins présentant des déformations bien évidentes et qui sont pourtant catalogués comme bassins normaux.

Toujours est-il que l’importante distinction entre les déviations rachitiques et les autres était établie au point de vue de la conformation défectueuse ou à peu près normale du bassin.

Bouvier reconnut de plus l’existence d’une réciprocité marquée entre le bassin et la colonne vertébrale au point de vue des déviations, et la multiplicité des maladies pouvant amener ces déviations. Alors on vit un nouveau chapitre prendre place dans les livres d’accouchement sous cette dénomination : « Vices de conformation du bassin dus à la déformation préalable d'une autre partie du squelette. » On y décrivait quelquesunes des influences exercées par les déviations rachidiennes rachitiques ou non. Dans le traité de Gazeaux, par exemple, nous lisons :

« 11 ne faudrait pas croire que les déviations du rachis non rachitiques n’ont aucune influence sur la direction et la déformation du bassin. Mais ce n’est, en général, que sur les sujets avancés en âge que les courbures de l’épine survenues après l’enfance finissent par amener des changements dans la forme et dans la direction du bassin, de sorte qu’elles n’offrent que peu d’intérêt à l’accoucheur.

« Quant aux courbures rachitiques de l’épine, bien qu’elles

— fi-

ne soient pas la cause essentielle des déformations du pelvis, elles n’en exercent pas moins une influence fâcheuse sur le degré de rétrécissement et sur l’irrégularité de la forme du bassin.

« La même action qui donne lieu à ces difformités chez les vieillards est aussi en grande partie celle qui les détermine chez les enfants rachitiques. Dans l’un et l’autre cas, le bassin se dévie sous l’influence de la déviation du rachis. Seulement, ce qui a lieu avec lenteur chez les vieillards s’effectue rapidement chez l’enfant rachitique, parce que le ramollissement des os favorise l’action de la cause.

« La principale altération consiste en un renversement d’avant en arrière, plus fort du côté de l’angle formé par la jonction de la colonne lombaire avec la base du sacrum, et donne par conséquent au bassin une figure plus ou moins semblable à celle que le professeur Nægele a décrite sous le nom de bassin oblique ovalaire. »

A la fin de la première moitié du siècle actuel, on connaissait les distinctions à établir entre les déformations rachitiques et celles dues au mal de Pott par exemple, au point de vue des déformations vertébrales. On commençait même à établir des différences exactes entre les divers types de déformation dus aux déviations rachidiennes.

L’influence des déviations latérales de la colonne était la mieux et à peu près la seule connue. Cependant l’influence de la cyphose commençait à être étudiée en Allemagne1. A ce moment aussi une autre déviation, fort importante au point de vue de la déformation du bassin, était découverte par Kilian de

\ . (Voir thèse Chantreuil, Paris, 1869.) Élude sur les déformations du bassin chez les cypho tiques.

Bonn (1853), qui lui donnait le nom de spondylolisthésis (i Glissement vertébral) .

Depuis cette époque, la question a été approfondie, on a mieux fait connaître l’influence particulière de chacune des espèces de déviations rachidiennes dont nous parlerons plus loin en détail.

De nouveaux exemples de la déformation rare découverte par Kilian furent décrits successivement dans les divers pays et dernièrement, en 1876, le professeur Hergott de Nancy est parvenu à démontrer que bon nombre des cas donnés comme des exemples de spondylolisthésis devaient être rapportés à une autre espèce de déviation vertébrale utile à différencier, du moins au point de vue obstétrical, et qu’il dénomme spondylizème (Affaissement vertébral).

Actuellement enfin, surtout en Allemagne, des recherches très approfondies sont faites sur les déformations pelviennes dues aux déviations vertébrales. Nous aurons cà en signaler un certain nombre d’après les travaux les plus récents >.

Telle est, rapidement esquissée, la marche qu’ont suivie les études sur les déformations pelviennes dues aux déviations du rachis.

établissons comment la question nous semble devoir être envisagée aujourd’hui.

Toutes les déviations de la colonne vertébrale sont susceptibles d’amener des changements dans la forme pelvienne, et chacune d’elles imprime à la déformation des caractères particuliers et reconnaissables.

Les déviations du rachis opèrent d’une façon beaucoup plus marquée si elles se produisent sur un sujet rachitique.

Quelques-unes cependant peuvent agir d’une façon très

t. Léopold de Leipzig. Rachilische Becken, 4879.

marquée en dehors de toute influence rachitique, par exemple les lésions tuberculeuses ou autres siégeant au niveau de la colonne lombaire inférieure et amenant le glissement ou l’affaissement vertébral.

De plus, les déviations peuvent être multiples sur le même sujet; dans certaines conditions, l’effet d’une première s’ajoute à celui de Ja seconde; dans d’autres, au contraire, les effets se balancent ou se corrigent réciproquement : d’où un grand nombre de difficultés pour établir la part de telle ou telle influence.

Ces quelques mots suffisent à faire comprendre combien est complexe la question qui nous occupe.

Pour plus de clarté, nous étudierons l’influence de chacune des déviations rachidiennes en particulier avec les caractères spéciaux que le bassin présente dans chacun des cas, sauf à revenir ensuite, quand nous connaîtrons chacun des types, sur les modifications qu’ils peuvent présenter quand plusieurs causes de déformation se sont combinées, comme cela a lieu le plus souvent.

Quelles sont les diverses déviations que nous rencontrerons du côté de la tige rachidienne et qui peuvent déformer le bassin?

Si nous consultons les traités de pathologie externe1, nous trouvons décrites trois formes de déviations rachidiennes, la lordose, la scoliose et la cyphose, dans lesquelles l’incurvation vertébrale a lieu en avant, de côté ou en arrière; nous étudierons donc ce qui se produit sur le bassin dans les cas où ces diverses déviations existent; mais nous avons encore à signaler certaines déviations plus rares et qui présentent un intérêt spécial à l’accoucheur, par exemple la rectitude anormale de

'I. Follin et Duplay, tome III.

la colonne vertébrale dont nous avons trouvé un certain nombre d’exemples dans les collections et que nous rapprocherons de la lordose lombaire au point de vue de la description.

Enfin, nous ferons un groupe spécial du spondylizème et de la spondylolisthésis dans lesquels il y a à la fois déviation de la colonne vertébrale et déformation du bassin.

Voici le plan que nous suivrons:

Après avoir rappelé certains faits importants au point de vue de la physiologie et de la pathologie de la colonne vertébrale considérées dans leur influence sur le bassin, nous ferons un premier chapitre sur l’influence de la lordose et de la rectitude anormale du rachis sur la conformation du bassin.

Le deuxième chapitre comprendra l’étude des modifications de forme du bassin consécutives à la scoliose.

Dans le troisième , nous étudierons les conséquences de la cyphose.

Dans le quatrième , les déviations décrites sous le nom de spondylizème et de spondylolisthésis.

Dans le cinquième , nous verrons quelques modifications apportées par les déviations de la colonne vertébrale sur des bassins portant déjà des lésions spéciales, telles que la synarthrose sacro-iliaque, ou déformés en même temps par une luxation coxo-fémorale, etc.

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