‹ De l'influence du dialecte gascon sur la langue française: de la fin du XVe siècle à la secondeChapitre 12 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

VOCALISME

Pour étudier le traitement que subissent en gascon les voyelles latines^ nous partons^ comme on le fait d^habitude^ de la voyelle qui a le son le plus aigu i, pour aboutir à celle qui a le son le plus grave, u, en passant par celles dont le son est intermédiaire, é, è, a, à, 6.

Voyelle I (î en latin classique).

§ I. — / tonique.

/ tonique long subsiste, en gascon comme en français, qu'il soit libre ou entravé ou suivi d'un jod :

* Nous avons conservé à toutes les lettres la valeur qu'elles ont en français, sauf sur un point ; le groupe Ih représente / mouillé. Nous notons par w anglais le son u quand il est joint à la voyelle précédente, de manière à former une diphtongue. Cet u provient de la résolution de l, v, OMb,.

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filum^ hiw.

vivum, biw.

vitam, bita.

Mais il convient de remarquer que i tonique^ suivi de n, loin de se nasaliser comme en français^ conserve sa valeur propre ; ainsi les Gascons disent :

a bin » de c viginti )i>, « cin » de «*cinque », en donnant à Yi le son français qu^il a dans a divinement ».

§ II. — / long protonique initial.

/ long protonique initial reste intact en gascon :

filare, hila,

ripariam, arribera.

En gascon, comme en français, i protonique initial « ne peut se changer en / que quand la voyelle accentuée immédiatement suivante a elle-même pour voyelle un autre i' ». Dans ce cas, i devient é.

fînire, féni,

vicinum, bési.

Primarium, mirabilia, ne rentrent pas dans les conditions de la règle précédente ; nous disons cependant : prémé, mérbelhe. En français, ces deux mots constituent aussi une exception; peut-être Vî était-il devenu de bonne heure t bref dans le latin populaire.

* G. Paris. Rontania, VIII, p. 629.

Voyelle É {ï, é en latin classique).

É tonique.

§ I. — É tonique libre.

On sait que é tonique libre aboutit, en français, au son oi, en passant par une série de sons intermédiaires; é latin n^a subi en gascon aucune de ces modifications ; le son é a subsisté :

pïlum, péw.

pïram, péra.

*frigidum, devenu sans doute *frigidum sous Tinfluence de rigidum^ hrét.

pïperem, pébe.

bïbere, béwé.

têlam^ téla. habêre, hawé.

*sapêre, sabé.

crêdere, crédé (créye, crési.) très, très.

më[n]sem, mes. (Il en est de même dans tous les mots qui ont le suffixeensem.) extrêmum, estrém.

candëlam, candéla.

sërum, se.

mê, mé.

Ce dernier mot appelle une remarque. De même

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qu'çn français^ le latin me a donné deux formes^ me et moi, selon que ce mot était ou non proclitique^ de même en gascon il a deux formes : méy quand ce mot n^eat pas proclitique ; ém (métathèse de mé) quand il est proclitique :

Grey-mé, crois-moi.

Em-créyes ? me crois-tu ?

La même remarque s'applique à te (té, et) et à se (se, es;.

§ IL — E tonique entravé.

A. — jE tonique entravé, qui donne è en français, donne é en gascon :

ïUum, et.

ïllam, éra.

capïstrum, cabéste.

ïstum, este, sïlvam, séwba. mïttere, méte siccum, séc.

B. — Les nasales n'influent en rien sur é tonique entravé par une nasale et une consonne ; il ne se nasalise point ; jamais il ne prend le son français an,

fïndere, héne.

vêndere, béne.

fêminam, hénna.

Dans le gascon de la Grande-Lande, au lieu de ce son é si persistant, on trouve le son eu; cet

assourdissement est la caractéristique principale dû parler de la Grande-Lande.

§ III. — É tonique sous Tinfluence dû jod.

Le jod n'exerce aucune influence sur é tonique dans la phonétique du gascon.

placêre, plazé.

pagênsem^ P^gés; vieux mot remplacé

par le français paysa.

créscere, crèche, rëgem, arréy (y représente le g^ comme

dans le mot suivant), légem, léy.

picam, péga.

Voyelll: E (è en latin classique).

E tonique.

Le traitement de è tonique ne donne lieu qu'à peu de remarques.

A. — E tonique donne toujours en gascon è, qu'il soit libre ou entravé :

brévem, brèw.

léporem, lèbe.

pédem, pè.

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fébrem, hrèbe.

fél, hèw,

fërrum, hèr.

tèstam^ testa.

novéllum, navet.

vitèllum, bédèt.

capitéllutn^ capdèt.

pëllem, pèt.

Cependant lorsque l'entrave est formée par une nasale et une autre consonne, è ne s'est point nasalisé en gascon; il ne sonne jamais an; mais il a pris le son fermé é. Par suite, les participes présents en -eniem ne se confondent jamais avec ceux de la première conjugaison -antem :

péndere, pêne.

gëntem, yént.

B. — Lorsque è est suivi du groupe tr\ ce groupe dégage un i qui, joint à la voyelle précédente, forme une diphtongue (sonnant comme ex dans eia du latin) :

pétram, péyra.

Éy Èy atones.

A. — Protoniques initiaux, é, è donnent en gascon é : pïlare, pela, cïrcare, cérca.

mïnutum, ménut.

mïsculare, méscla.

» Voir plus loin a tonique suivi de rr, p Sq

vïrtutem, bértut.

vïcariutn, béguer.

vïtellum, bédet.

dcbere^ déwé.

pé[n]sare, pesa, lévare, Ihéva.

B. — A la différence de ce qui a lieu en français, le voisinage d^une nasale n^exerce aucune influence :

ïmplere, empli.

Voyelle A (â ou a en latin classique).

A tonique.

§ I. — i4 tonique, libre ou entravé, se maintient

en gascon.

spatham, espada.

nasum, nas.

rasum, arras.

fabam, hawa.

natULTi, nat.

*capum, cap.

tabulam, tawla ; d^où les infinitifs de la première conjugaison en a :

cantare, canta.

secare, séga; — les participes passés at, ada, et tous les mots en ade (atam) :

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cantatum^ cantad.

cantatam, cantada.

tabulatam^ tawlada.

petram-foratam, Peyrehorade (nom d^une localité dans les Landes ) ; — les substantifs en at, ad, correspondant au latin -atem :

sanitatem^ santad.

bonitatem^ bontad.

legatuoi^ légat.

Lorsque a tonique est suivi du groupe tr, ce groupe dégage un / qui^ joint à Va tonique, forme une diphtongue (sonnant comme ce aïe » en français) ; il en est de même de a atone :

patrem, pai ;

matrem, mai ;

fratrem, frai ;

latronem, lairou ;

latrare, laira.

§ IL — Suffixe -arius.

Le suffixe latin -arius, a, um, devient -è, èra; il est probable, comme le suppose M. P. Meyer*, que ce suffixe est devenu -erius dès l'époque préhistorique des langues romanes ; il est difficile^ sans cette hypothèse, d'expliquer le changement gascon de a en è ;

* Romania, III, pp. 433 et suiv.

6o PHONÉTIQUE DU PARLER GASCON.

scalarium, escale.

nugarium^ noguè (nouguè).

prunarium, pruè.

candelarium^ candelè.

vaccarium^ baquè.

caprarium^ crabe.

semitarium^ sendè.

fimarium^ hemè.

vicarium, beguè.

caldariam^ cawtèra.

ripariam, arriwèra (arribère, en béarnais').

carbonariam, carboèra.

A côté de ces mots^ il y a toute une catégorie de mots en -art, mots savants, notari, conirari, pregari, etc.

A atone.

§ I. — A protonique subsiste en gascon :

sapere, sabé.

valere, balé.

panarium, paè.

tabulatam, tawlada.

granarium, graè français grenier; .

'granunculam, graolha (français grenouille), gallinam, garia (a. fr. geline).

maturum, madu (a. fr. melir).

' Cf. Lespy. Dict. béarnais.

VOCALISME. 6l

natalem^ nadaw (français Noël), patellam, padèra (français poêle), ^damnaticum^ damnageV

§ II. — A posttonique subsiste :

rosam, arrosa.

tab[u]lam, tawla.

Il devient cependant o sur certains points du domaine gascon, e sur d'autres points ; nous n'avons pas à tracer ici la ligne de démarcation qui sépare la région où Ton prononce « tawla » de celle où Ton prononce « tawlo » ; il nous suffit de savoir que les deux formes existent. Cette dernière forme, d'ailleurs, disparaît chaque jour de plus en plus^ principalement parce qu'elle est considérée comme plus grossière ; ainsi, dans une même localité, — nous en avons souvent fait la remarque, — le peuple dira « tawlo » ; ceux au contraire qui ont reçu quelque nstruction diront « tawla » .

Voyelle Ô {ô en latin classique).

d tonique.

§ I. — Ô tonique libre ou entravé reste intact en gascon, tandis qu'en français il est devenu successivement uOj «e, œ, eu.

* Cf. Lespy. Dict. béarn, t Doumadge », qui est la forme la plus usitée, vient du français.

cor, CO.

rôtam, arroda.

ôperam, obra.

ôpus, ob, op.

pôtet, po.

sôlum, so (le sol).

soror, so.

*vôlit, bo.

pôpulum, poble.

Nuram, devenu nôram, sous Tinfluence de novium ou de socrum, a donné également nora.

§ II. — Devant les nasales, ô s'est changé en d et a

donné Ou.

bônum, bou.

sônat, soua.

sônum, sou.

hôminem, houmi, forme qui se rencontre fréquemment dans les anciens textes.

pôntem, pount.

frôntem, hrount, frount.

respôndet, respoun.

tôndet, toun.

§ III. — Sur le traitement de ô tonique soumis à l'influence du jod, nous n'avons qu'une seule remarque à faire.

Oleum (mot savant) fait exception, comme en

* Cf. Lespy. Dict, béarnais.

VOCALISME. 63

français ; mais Texception est d^une autre nature ; de ce ôleum » est venu en gascon « oli » au lieu de c uelh » (Cf. fôliam^ huelha; sônium, suenh\

Voyelle Ô (ô, ti du latin classique .

6 tonique.

§1. — ô tonique libre et entravé devient ou en gascon.

honôrem, awnou.

flôrem, hlou, eslou.

sapôrem^ sabou..

sudôrem^ sudou.

seniôrem, senhou.

nôdum, nou*.

côdam^ coua.

sôlum^ soûl.

nepôtem, neboud.

rotûndum^ arredoun.

bûccam^ bouca.

On sait que ô tonique entravé devient ou en rançais^ mais avec des exceptions assez nombreuses; parmi ces exceptions^ on signale ce gorge » et

* On dit aujourd'hui plus fréquemment nu, mais les formes qu'on rencontre dans les anciens textes sont noud. nood.

c noce* »^ et^ pour expliquer ces formes françaises, on a recours au latin vulgaire 'gôrga^ *nôptia. Mais ces mots n^expliquent pas les formes gasconnes gourg et nouça qui proviennent régulièrement de gûrges et de nûptia (gôrga et nôptia seraient devenus gorge et noça';.

§ IL - Même sous Tinfluence du jod^ ô donne en

gascon ou :

côfeam, couha.

vôcem, bouts, crûcem, crouts, nùcem, nouts*.

* Bourciez. Précis de phonétique française , p. 39.

* Sur « Nuplias », en roman, Cf. un article de M. G. Paris {Romania, X, 397) qui admet noptias et combat M. Fœrster qui, lui, admet un radical « nup «. M. G Paris signale aussi comme exception le terme a mot » {Romania^ X, 55). MuttOf dit -il, a fait « mot » et non « moût i> par une dérivation qui se retrouve dans le prov. mdt et Titalien màtto, et qui remonte par conséquent au latin vulgaire- Je serais porté à l'expliquer par un rapprochement d'étymologie populaire avec môvi/o, la parole étant comprise comme un mouvement. Au reste, on trouve aussi moût. Littré cite cette forme dans les Assises de Jérusalem, et, en ancien français, a mot • figure assez souvent à la rime avec des mots qui ont aujourd'hui out. » — A ces exemples de a moût t y on peut ajouter la forme gasconne, seule usitée, c moût .0.

' Cf. I^spy. Dict. béam. Aujourd'hui on ne se sert plus que du mot a esquilhot » .

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O et Ô atones.

^ I. — àex ô protoniques initiaux deviennent ou

en gascon.

O libre : jocare^ youga.

ô entravé : dormire, dourmi, et par méta-

thèse^ droumi.

ô devant une nasale : sonare, soua.

ô sous rinfluence d^un jod : locarium^ louguè.

â libre : plorare, ploura.

ô entravé : ornare, ourna.

subvenit^ soubié.

6 devant une nasale : mundanum^ moundaa * .

6 sous rinfluence d^un jod : potionem^ pousou.

Voyelle U {û en latin classique).

U tonique.

Libre ou entravé, û prend, en gascon comme en français, le son u :

' Cf. Lespy. Dict.

mûrum, mur.

matûrum^ madu^ madut V

mûlam^ mula.

acûtum^ agut.

virtûtem, bértut.

nûdum, nut.

pûlicem, pus.

necûnum^ negun.

fûstem^ hust.

Ce dernier terme^ aujourd'hui à peu près disparu, était d'un usage fréquent au xvi® siècle. Cf. Lespy, Dict. béarnais: Presioos fust. Précieux bois (Le bois de la Croix). — Toustemps Testère que-^ semble au hust. Toujours le copeau ressemble au bois (d'où il a été tiré). — <t Tel père, tel fils. »

* Sur la forme madu^ voir ce que nous disons plus loin, p. 8i.

CONSONNANTISME . 67

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