partie dans les Archives de la Gironde
La phrase est relativement correcte et pure de
gasconismes ; à peine peut-on relever quelques termes
ou quelques tournures qui trahissent la patrie de
l'écrivain.
Il semble donc que le français soit déjà en quelque sorte la langue officielle ; c'est en français que les Gascons parlent et écrivent le plus souvent au roi d'Angleterre* et au roi de France. Froissart se montre
* Archives de la Gironde^ t. I, pp. 27 et suiv.
* Parfois cependant les réclamations sont écrites, soit en gascon, soit en latin. En 1252, Raimond-Guillaume , vicomte de Soûle» se plaint — en gascon — de Simon, comte de Leicester. Ce document a été étudié par M. P. Meyer {Romania, V, 367 sq.), qui ajoute : « Les plaintes ont dû être rédigées tout d'abord en langue vulgaire, mais, pour q\ie rintelligence en fût plus facile, elles furent, sans doute en Angleterre même, remises en latin. Nous avons aussi la réponse de Simon de Montfort aux plaintes du vicomte de Soûle (en latin et en français), publiée par Balasque et Dulaurens : Études sur Bayonne, II , appendice i. Sur l*usage du français en Angleterre, Cf. Histoire littéraire de
très surpris de voir avec quelle facilité Gaston Phébus s'exprime en français : « Toutes les nuits après son souper je lui enlisois (Recueil de poésies françaises). Mais en lisant nul n'osoit parler ni mot dire^ car il vouloit que je fusse bien entendu, et aussi il prenoit grand solas au bien entendre... Et quand il chéoit aucune chose où il vouloit mettre débat ou argument, trop volontiers en parloit à moi, non pas en son gascon, mais en beau et bon françois\ » Ce passage semble indiquer qu'à Orthez, la connaissance du français était assez répandue ; comprendrait-on sans cela que Gaston Phébus tienne tant à ce que Froissart soit religieusement écouté de tous ? Mais Gaston Phébus, grand seigneur, ami des lettres, auteur des Déduis, n'est-il pas, à ce point de vue, une illustre exception? En réalité, le français est encore peu familier aux Gascons; non seulement ils se servent de leur dialecte dans les circonstances ordinaires de la vie, mais, dans ces rares occasions où ils doivent employer la langue française, il leur arrive parfois, sous l'influence d'un sentiment violent, d'abandonner brusquement le français, et d'exprimer en gascon leur colère ou leur indignation. Ainsi fit, vers i363, Jean II, comte d'Armagnac. Il s'était rendu à Bordeaux, lisons-nous dans un Mémoire conservé dans les Archives des Basses-Pyrénées (E. 25 1), auprès du prince de Galles, « pour luy faire foy et
la France au XIV* siècle, 2® édit., t II. p. 6, et le travail de M. Behrens {Fran^. Studien, V, 2, î886).
* Chroniques, éd. Buchon, t II. p. 899
jusqu'en iSSg. 117
hommaige » ; mais cet hommage était un hommage forcé ; malgré lui et pour obéir aux ordres formels du roi de France, Jean prêtait obéissance à l'Anglais abhorré. Or, il lui fut impossible de cacher ses vrais sentiments ; il déclara donc « qu'il était venu audit lieu pour obéir au Roy, son souverain seigneur, qui l'en avoit prié, pressé et requis ». A ce langage, empreint d'une trop grande franchise, le prince de Galles répond par des menaces. Le comte d'Armagnac s'emporte à son tour, et c'est en gascon — le texte le dit en propres termes*, — qu'il donne libre cours à sa colère : « Per lo cap de Diu ! je vous feray ung tau pastis, que vous ne saberatz rompre la croste. » Pourquoi, ayant commencé son discours en français, le termine-t-il en gascon ? On le comprend : il n'aurait point su trouver, en français, une tournure assez expressive, une image assez vive pour traduire cette colère qui bouillonnait en lui .
Mais il est possible de suivre de plus près encore les progrès de la langue française.
Les soldats de César furent les principaux initiateurs du latin dans les Gaules ; de même, en Gascogne, on peut aflirmer que les soldats gascons contribuèrent puissamment à propager la langue française.
' c Ce que ne peut endurer ledit comte Jehan et luy dist en son langaige gascon telles paroles ou semblables, i Le chroniqueur a raison d'ajouter: c ou semblables », la moitié des termes n^appartient pas au pur dialecte gascon. Ce récita été publié par M. Lespy, Gram, béarnaise, 2« édit., p. 437.
t |8 LA LANGUES fîtANÇAlSE EN GASCOGNE
Les d^ Armagnac^ les de Foix^ les d'Albret avaient toujours entretenu^ amicales ou hostiles, des relations suivie^ avec les rois de France ; ces grands seigneurs, dont le nom se trouve de bonne heure inscrit dans ks pages de notre histoire^ connaissaient assurément le français'.
En dehors de ces grands seigneurs, d^autres, de moindre importance, se mirent au service de la royauté. Tous ces cadets qui n^avaient pour fortune que leur épée et leur courage prêt à tous les hasards, vinrent grossir les armées royales. Leur premier soin ne dut-il pas être de bien apprendre la langue française ; ou, du moins, sensibles comme ils Tétaient à toute raillerie, comment ne pas admettre qu% eurent Tambîtion de la connaître assez pour ne jamais corn-* mettre de fautes qui les rendissent ridicules?
^ Parmi eux, plus d*un aima et protégea les lettres. Sans parler de Gaston Phébus, qui fut Tun des écrivains les plus remarquables de son temps, un autre comte de Foix, Jean de Grailli (mort en i436), dont on connaît en pariie du moins la a librairie % portait un vif intérêt à la poésie contemporaine (Cf. P. Meyer, Rotnania, XV, 229), Le débat du Gras et du Maigre, d'Alain Chartier, est un hymne à la gloire du
. . . Sage et entier Noble Jehan, de Phébus héritier. Ce Jean de Grailli, dit le poète, possède • sens et science • tt Et en amours très grant expérience,
... Et grand sçavoir, Valeur, bonté, hault cueur et bon devoir Et bon advîft pour cognoistre le voir. » {Romania, XV, 612).