‹ De l'influence du theatre sur la classe ouvriereChapitre 2 sur 2 · GG · texte numérisé non relu

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Mais le crime et la haine, dans Rodogune, ont une grandeur qui les met en dehors de la nature. L'admiration dissimule l'horrear. Tout cela se passe dans un monde colossal devant lequel nous nous tenons frappés et exaltés, sans reconnaître, sans partager des impressions qui ne répondent pas aux nôtres. Ici, nous retrouvons notre mesure. Les hommes sont à notre taille, et quand ils ne seraient pas même à la taille de l'histoire officielle, Racine ne s'en excuserait pas ; ce n'est pas là qu'il a visé. « Il ne s'agit point, dans ma tragédie, des affaires du dehors, dit-il lui-même; Néron est ici dans son particulier et dans sa famille. »

C'e.4 Tacite et c'est peut-être encore plus Suétone qu'il a mis sur la scène. C'est la chronique familière; c'est le passé, mais rapproché du présent qui l'interprète et qui l'éclairé; c'est l'histoire ranimée par un souffle du temps nouveau et remise en mouvement par un ressort de comédie.

Qu'est-ce donc que Britannicus? Une comédie d'une élégance suprême, et telle que l'élégance est accoutumée aux personnes souveraines, avec des éclats de passion et un dénoLiment tragique. Agrippineet Burrhus touchent sans doute à la tragédie, l'un par la gravité de ses conseils, l'autre par les intérêts et les desseins soutenus de la politique ; mais Néron qui joue au César devant sa cour et qui la congédie d'un geste impérial pour mettre une confidence de jeune homme dans l'oreille de Narcisse ; mais ce ravisseur couronné qui débute par un coup de main dans la carrière des intrigues, ce prince chanteur, ce prince poëte, vainqueur à tous les jeux, qui veut séduire Junie et qui l'enveloppe de toute la caresse de sa voix, de toute la séduction de la galanterie, ce Yalère dédaigné qui se craint et qui s'arrange pour faire éconduire à moins de bruit son heureux rival par celle qui l'aime ; cette ruse de théâtre, ce piège tendu, ce Narcisse, valet à deux maîtres

qui sert Britannicus et qui se vend à Néron, qui va de l'un à l'autre ; beau parleur, homme d'expérience en fait de vie élégante et de conquêtes amoureuses, conduisant l'intrigue, apprêtant le poison avec un sourire, et justifiant le fratricide avec sa spirituelle ironie ; tout cela, c'est de la comédie d'un ordre particulier et curieux dont la tragi-comédie elle- même n'avait jamais donné l'exemple.

Que dut penser Corneille au fond de la loge où l'aperçut Boursault?

Racine, dans sa première préface de Britannicus , l'accuse ouvertement de cabale , pauvre et grand Corneille ! Il le flagelle durement sur le dos de ce vieux poêle malintentionné dont se plaignait Térence « et qui venait briguer des voix contre lui, jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies. » Non! Racine ne l'a pas vu. Non! Racine a été mal informé. Corneille n'a jamais brigué des voix contre lui ; mais, dans son étonnement , il aura

demandé sans doute à ceux qui l'abordaient si c'était là la tragédie telle qu'il {'avait créée, ou s'il s'était trompé luimême et s'il avait trompé son siècle avec lui?

Personne ne se trompait. Corneille avait créé, Racine créait à son tour, l'un le romain^ l'oUtre i/iumain.

Et quand on y regarde de plus près, il est impossible de ne pas reconnaître dans l'auteur à'Andromaque et de Britannicus un inventeur dramatique aussi hardi, aussi spontané, aussi sympathique, aussi souple qu'il en puisse exister. Il a si bien fondé un théâtre nouveau, qu'il a été l'origine et le modèle de tout ce qui est venu après lui jusqu'aux premières années de €0 siècle.

Toute la littérature dramatique du 18* siècle est sortie de son théâtre. Toute la langue poétique du 18* siècle est un écho affaibU de sa langue mélodieuse. Corneille fit Molière sont bien loin d'avoir la même

influence. Corneille passe pour un préjugé dans l'école encyclopédique. Marmontel l'attaque en face, et Voltaire, qui dote sa nièce, le commente malicieusement pour l'achever.

Corneille et ses héros sont des énergumènes,

dit le Callidès de Dorât, la personnification de Marmontel et le héros de la comédie du Tartuffe littéraire.

Nous avions bien besoin de ses vertus romaines \ Il n'est rien de plus sot qu'un peuple conquérant. Et c'est là ce qu'il peint, en nous l'exagérant. Il a fait, si l'on veut, des scènes tolérables; Mais son style a vieilli, ses plans sont misérables. Et, comme enfin du style on est surtout frappé. Racine monte au rang qu'il avait usurpé!

C'est le mot d'ordre. Il est bien suivi partout; mais, sans y prendre garde, en condamnant Corneille on condamne aussi Molière. Corneille et Molière sont deux écrivains de même sang. Armande des Femmes savantes est de la famille de Mélite, et Alceste, le misanthrope, descend de

Nicomède , par don Ge^rcie de Navarre, dont il a gardé tant de traits.

Lisez la tragédie de Psyché, où l'auteur de l'École des femmes, désespérant d'achever assez vite, a passé la plume à l'auteur de Cinna. Si Molière n'avait pas pris soin de marquer l'endroit où finit son travail, où commence celui de son illustre collaborateur, les plus habiles courraient risque de s'y méprendre et d'attribuer à Corneille les accents désespérés du roi pleurant sur sa fille, à Molière la scène délicieuse où le cœur de Psyché la trahit en débordant de joie et où des paroles inconnues montent, sans qu'elle le veuille, aux lèvres de cette Agnès transfigurée !

Pas une scène, je dis plus, pas un vers peut-être de Racine ne pourrait être attribué à Corneille ou à Molière.

Il est de leur temps, et il n'en est déjà plus. Il est déjà de l'avenir! Magnifique éloge, si cet avenir n'avait pas ses limites. D'un côté, la langue tragique de Racine

vieillit tout d'un coup la langue de Corneille et semble la rejeter un siècle en arrière. ; de l'autre, la seule comédie qu'il compose en se jouant, passe par dessus Molière et fait école, presque jusqu'à la Ciguë. Ici, seulement, une autre révolution littéraire s'accomplit. Emile Augier, Ponsard, Aug. Vacquerie, Edouard Foussier, Louis Bouilhet, Amédée Rolland, Pailleron, remontent à la tradition de Molière. Casimir Delavigne et VÉcole des vieillards descendaient encore des Plaideurs et de Racine.

Quoi qu'il en soit de ces vicissitudes, ne marchandons pas avec les grandes gloires et honorons-les toutes.

Corneille, Molière et Racine, la plus haute, la plus juste, la plus pénétrante expression de la grandeur, de la vérité, de la passion humaine, par une incroyable prédilection du ciel, le siècle de Louis XIV a eu tout à la fois, tout de premier début. Et, à côté de ces génies incomparables,

xjiie de talents dans tous les genres et à tous les degrés, même à ceux qui se rapprochent du génie : Rotrou, ce second de Corneille, comme Regnard est le second de Molière, Thomas Corneille, Scarron, La Fontaine, Quinault, Benserade, Boursuult, Cyrano de Bergerac, Montfleury, Hauteroche, Champmeslé, les deux Poisson, Pradon lui-même, dont le plus grand tort a été de faire un jour trop de bruit, Baron, Dancourt, Brueys et Palaprat, ouvriers de la dernière heure! Du reste, l'œuvre du théâtre ne s'arrêtera plus en France. La tragédie seule n'aura plus qu'un moment d'éclat, entre Crébillon, qui la fait encore parler par moments dans l'airain du masque antique, et Voltaire qui la rend cosmopolite, qui la promène à travers tous les pays, sous les costumes de tous les temps, réclamant les droits de l'humanité dans des improvisations éblouissantes. Mais , comme Voltaire lui-même, à la représentation de son Irène^ ce dernier éclat l'é-

puise en la couronnant. Elle tombe at?

milieu de son triomphe. L'abeille, dit-on, meurt en laissant son dard dans la piqûre. La tragédie meurt en laissant son poignard au cœur de l'ancienne société. La révolution qu'elle a préparée s'achève; mais il ne lui sera pas donné de survivre à ce qu'elle a détruit. Il y avait un poëme dramatique célèbre parmi les peuples depuis Eschyle et dont Voltaire a fait une arme de guerre ; mais, pour en faire une arme de guerre, il l'a dénaturé ; et les poètes qui sont venus plus tard, — je m'arrête au siècle où nous sommes, — n'en ont pas retrouvé le secret.

Ce secret est bien simple cependant, — à indiquer du moins, si ce n'est à mettre en pratique, — Tragédie ou comédie, l'objet de toute œuvre théâtrale, c'est de montrer l'homme à des hommes assemblés et à la vie elle-même l'image de la vie. Corneille et Racine n'y ont pas manqué dans deux ordres de vérité différents : l'un, dans l'or-

drc de la vérité supérieure, idéale et élevée à la dignité de règle certaine ; l'autre, dans l'ordre de la vérité nnliirelle, moins pure, moins idéale, mais élevée à la dignité de chef-d'œuvre par la force de l'exécution. C'est l'idéal, c'est l'élévation qui ont trompé les tragiques à la suite. Ils ont visé à l'élévation, et ils se sont trompés. Il ne faut pas la chercher hors de soi, il faut l'avoir en soi. Tout le mystère est là, si c'est un mystère.

Mettez-vous devant le vrai, essayez de le traduire et soyez forts, vous produirez le grand.

Mettez-vous devant le grand (mais où est-il? Et vous courez déjà le risque de vous placer devant une traduction !), essayez de le rendre et soyez timides, vous ne produirez pas même le vrai, vous ne produirez que le faux.

Au-dessbus des chefs-d'œuvre impérissables , la tragédie mal imitée a péri par ce qu'il y a de plus vide et de plus insignifiant au monde, la fausse élévation.

La comédie a eu moins de peine à ne pas s'égarer. Ce n'est pas que la vérité fût plus près de l'écrivain comique ; mais il se croyait plus près d'elle, et c'est beaucoup. Il ne s'est pas ingénié à la chercher trop loin et oii elle n'était pas. Pour peu qu'il ait eu de bonne humeur et d'esprit, les deux choses qui manquent le moins en France ; pour peu qu'il ait regardé gaiemen' et naturellement autour de lui, il a trouvé quelque petite aventure, quelque travers aisément arrangé pour la scène, quelque occasion d'être plaisant et léger, de mettre une maligne réplique à la bouche de Martoo, une bonne effronterie à celle de Crispin, de Lucas ou de Champagne.

C'est le fond de ce théâtre amusant où s'égaye de si bon air la verve de Dufresny, de Legrand , de Danchet et des deux Poisson.

Il ne faut pas tant d'art pour faire une pochade d'après nature. Le plus simple crayon, pris lestement sur le vrai^ garde

toujours une attitude, un mouvement, une expression qu'aucune habileté ne remplace.

La grande comédie demande une autre force de conception ; mais le procédé est encore le même : viser au vrai et faire le grand sans y penser.

Regarder son temps, comme Lesage ; se sentir au cœur une irritation sourde ; souffrir de l'impudence des parvenus, et de l'insolence des valets qui parviendront comme leurs maîtres ; ronger longtemps sa colère ; admirer la lâcheté publique, ce patrimoine des fripons de tous les temps, l'abaissement général, les ricochets du vice sur le vice, le traitant qui ruine tout le monde, la baronne qui ruine le traitant, le chevalier qui riiine la baronne, et Frontin qui ruine le chevalier; éclater enfin; dire à cetie décadence ce qu'elle est, ce qu'elle sera, et la faire rougir d'elle-même en lui montrant le despote du jour, ce tyran imbécile qui se nomme Turcaret et

qui répand l'or de ses vols par toutes ses poches coupées.

Ou bien encore, — l'art gracieux toucha au grand art, — trouver, comme Marivaux, que la vie est assez bonne dans une compagnie d'honnêtes gens sans affaires et qui se font une délicate affaire de l'amour; aimer dans une mesure charmante qui occupe assez le cœur pour ne pas lui laisser d'ennui, sans trop déranger son repos; suivre ce cœur qui se dirige à son gré et ne va pas plus loin que la tendresse ; l'étudier ; le surprendre dans ses mouvements qui se trahissent à peine et qui simulent en petit le véritable amour ; chercher une langue pour les nuances de cet état particulier qui est la galanterie du sentiment ou la sincérité de la galanterie; la trouver, l'écrire avec un soin élégant , y mêler le rire argentin de Lisette, les maladresses d'Arlequin, l'intrigue de Dubois, le flegme de l'Epine, donner de l'esprit à tout le monde, et faire VEpreuve nouvelle^ le Lei/Sy la

Jeu de r Amour et du Hasard et les Fausses Coîi/idences;

Se mettre hardiment en scène comme Beaumarchais; s'inquiéter médiocrement des mœurSj etpour cause ; secouer hardiment l'échelle de la hiérarchie sociale; jouer la noblesse et la magistrature ; réclamer un droit d'impunité pour l'esprit en attendant qu'il prenne son droit d'aînesse ; glorifier l'audace; exploiter le scandale; parodier ses procès ; raconter son histoire pour la raconter, et sans prétendre au fond qu'elle soit celle d'un galant homme; cribler ses ennemis de sarcasmes ; faire feu sur tout, parce qu'il faut que tout tombe, et écrire le Mariage de Figaro, ce prodigieux factum en cinq actes, ce pamphlet dramatique , ce chef-d'œuvre d'habileté, d'intrigue, de passe-passe et d'étourderie :

Tout cela, tout ce répertoire du Théâtre- Français, ce n'est pas seulement de la comédie, c'est notre histoire morale écrite depuis deux siècles page à page. Ce sont

— soles mémoires particuliers de l'homme commencés par une plume inconnue et auxquels tout le théâtre à venir ajoutera çà et là un feuillet. Cette histoire-là vaut bien l'autre. Il n'est guère plus permis de l'ignorer. Elle entre dans cette part de l'éducation attrayante que chacun se complète en dehors des écoles et dont la classe ouvrière n'a pas non plus le droit de se défendre.

Quoi donc ! il y aura un théâtre immortel, mieux qu'un théâtre, un monde, le monde de Molière, et la classe ouvrière ne chercherait pas à pénétrer dans ce monde, avec lequel vivent en familiarité tous ceux qui ont eu le bonheur d'élever leur intelligence !

L'histoire proprement dite est une excellente étude ; je ne le nie pas. Il est bon de connaître par leurs noms et par leurs actes tous ceux qui ont été pour quelque chose dans les prospérités ou dans les misères du pays, ceux qui se sont dévoués.

ceux qui ont vaincu, ceux qui ont subi la défaite et qui ont tout perdu fors l'honneur, ceux même qui ont trahi, ceux qui ont fondé par les armes, par le sang, par la force des lettres l'unité de la nation française; mais je vous assure qu'il est bien doux aussi de connaître par leurs noms, par leurs figures, par leurs costumes, par tout ce qu'ils ont fait, par tout ce qu'ils ont dit, ces personnages nés du génie et de l'art, plus réels, plus vivants, après deux siècles, que les personnages qui ont passé sur la terre et dont le temps a consumé la dépouille.

Que n'a-t-on pas contesté en fait d'existences historiques? L'un a nié Homère, et l'autre toute la série des rois romains de Romulus à Tarquin le Superbe.

En savons-nous plus de Pharamond et de l'origine de la monarchie française?

Les faits les plus récents et les plus rapprochés de nous, sommes-nous bien certains de les connaître ? De deux témoins

en histoire, celui-ci dit oui, celui-là dit non; le troisième met un doute au milieu.

Avec le monde créé par Molière, il n'y a pas de place pour le doute. On ne nie pas Alceste ni Célimcne, on ne nie pas Har pagon ni Tartuffe. Ils vivent. Us vivent plus qu'ils n'ont jamais vécu : ils ont deux siècles d'immortalité!

Chaque jour leur histoire recommence, et elle recommencera éternellement. Elle est l'entretien des esprits cultivés. Ils l'ont étudiée depuis qu'ils lisent et ils l'étudieront encore. C'est en elle qu'ils communient ; c'est par elle que plusieurs se sont liés d'une sympathie mutuelle. Séparés sur d'autres points, ils se rapprocheront toujours sur celui-ci. Quand ils parlent d'Elmire, ils parlent de la vertu dans la grâce, dans la mesure parfaite de l'enjouement, de la raison, de la discrétion et de la fermeté. Quand ils parlent de Tartuffe, ils parlent de l'hypocrisie doucereuse et béate (jui ne peut mentir qu'à Orgon ou à

M"' Pernelle et qui n'a pas besoin de faire sonner si haut sa haire avec sa discipline, ayant la pourpre du sang à l'oreille ei sous son teint fleuri. Le nom d'Alceste ne vient pas sans celui de Célimène. Ils sont le couple admirable et impossible : l'un grand seigneur dans toutes ses manières, sincère et loyal jusqu'à l'héroïsme, et au delà peut-être ; l'autre, charmante, adorable, accomplie : vingt ans et l'esprit le plus fin, le plus vif, le plus prompt à dessiner un portrait en trois mots ; mais Alceste veut être aimé comme il aime, et Célimène n'aimera jamais. Il est passionné, il est jaloux, et elle est coquette. Il fait bien de la fuir jusqu'au fond d'un désert : elle n'a pas de cœur.

Arnolphe aussi veut être aimé. Mais non, ce n'est pas là tout à fait ce qu'il demande. Il a quarante -deux ans, il veut se marier et prendre ses précautions contre un accident trop commun aux maris de sa connaissance. Une femme d'esprit, il n'en

veut pas. De l'esprit, bon Dieu! c'est bien assez de la malice ordinaire au sexe qui porle la cornette. Mais il découvre quelque part une enfant sans malice, voilà son fait; il l'élève à son gré, il l'abêtit de son mieux. Seulement Agnès a un cœur; l'esprit lui vient par là. Elle voit Horace et trouve le moyen de s'échapper avec lui.

Que dirai-je? Je ne passerai pas en revue toutes ces figures ou amusantes ou grotesques ou charmantes du théâtre de Molière; mais, encore une fois, il faut les connaître pour entrer dans la communion des esprits qui travaillent à se perfectionner; et la classe ouvrière, je le répète, n'a pas le droit de se refuser à cette communion.

Elle n'a pas le droit de croire que les théâtres littéraires ne sont pas les tiens, et de se confiner aux seuls théâtres populaires. Théâtres littéraires, théâtres populaires, la distinction n'existe plus, en ce sens-là du moins.

Tout est à tous.

Il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que moi, disait autrefois Voltaire : c'est tout le monde.

Ce quelqu'un-là existe toujours.

Il y a quelqu'un aujourd'hui qui est plus riche que les souverains, puisqu'il leur prête, soit pour les travaux de la paix, soit pour les dépenses de la guerre : c'est tout le monde.

Il y a quelqu'un qui se transporte plus rapidement à Versailles et à Fontainebleau que ne faisait le roi Louis XIV avec les relais de la grande écurie : c'est tout le monde.

Il y a quelqu'un qui a la foudre invisible à son service, qui lui dit : Pars et reviens ! qui la charge de sa correspondance, envoie une nouvelle et reçoit la réponse, d'aussi loin que ce soit, en moins de temps que M""" de Maintenon ne recevait à Versailles des nouvelles de Saint- Cyr : c'est tout le monde.

— SiS — Il y a quelqu'un qui a de plus beaux parcs que n'en avait le surintendant à Vaux, Condé à Chantilly, la duchesse du Maine à Sceaux-Penthièvre, puisqu'il a le bois de Boulogne et le bois de Yincennes , avec leurs cascades écumantes qui ne se taisent ni le jour ni la nuit : c'est tout le monde.

Il y a quelqu'un qui a ses jardins à la ville, mieux entrptenus, mieux renouvelés de fleurs rares et venues à grands frais, que l'amateur de tulipes dont La Bruyère raille la manie : c'est tout le monde.

Il y a quelqu'un pour qui rien n'est épargné; pour qui les grands arbres se déplacent et passent dans les villes; pour qui les ombrages que Dieu met trente ans à épaissir s'improvisent en une heure; pour qui l'on fait monter à fleur de sol les rivières'souterraines; pour qui l'on amène, sur d'immenses aqueducs, les eaux limpides filtrées parla montagne : c'est tout le monde.

Ne sommes-nous donc pas accoutumés à cet avènement de tout le monde?

N'ayons pas l'air d'en être plus surpris que nous ne sommes. Aidons à un mouvement puissant et doux. Ne nous défendons pas contre la loi du monde nouveau, et que la classe ouvrière ne lui oppose pas ellemême la résistance des vieilles habitudes. L'égalité monte pacifiquement de toutes parts. Que chacun s'y apprête ; et participons tous, autant qu'il est possible, suivant la mesure de nos loisirs, à la même littérature.

Songez qu'entre tant de dons répandus sur la France, sur cette terre de bénédiction et d'amour, il y a une langue supérieure à toutes les langues et que le monde civilisé nous emprunte sans envie. Songez que cette langue de la nation et l'esprit de la nation ne font qu'un ; que l'un et l'autre se sont achevés et perfectionnés mutuellement, et qu'où la langue s'altère^ l'esprit français s'altère aussi.

Songez que cette langue limpide et pure, Iransparente et sonore comme le cristal, cette langue qui se laisse voir jusqu'au fond, qui éclaire tout, qui peut tout dire, tantôt avec une magnificence incomparable, tantôt avec une exquise simplicité, est notre patrimoine, notre richesse et notre gloire.

Songez qu'elle est un signe de noblesse et de noblesse légitime, et de noblesse accessible à tous ceux qui veulent la mériter.

Méritez-la donc! Rapprochez-vous peu à peu de cette belle langue. Laissez-vous conduire à elle. Venez l'entendre, cela n'est pas plus malaisé que d'entendre celle qui en est la parodie. Venez où on la parle dans sa simplicité , dans sa justesse et dans son exactitude, où des artistes, où des maîtres en font leur étude, leur science et j'honneur de leur vie, où ils s'appliquent à concerter avec elle la grâce et la force de leur diction, à lui garder sa pro-

— 8!) — nonciation normale, son nombre, ses accents, le dessin et la caJence de la phrase, à imiter toute sa perfection, toutes ses délicatesses, par la délicatesse et la perfection de leur voix.

Venez ! et ne vous inquiétez pas d'un autre soin. C'est du plaisir, et ce sera un travail qui ne vous aura coûté aucun effort. Quand vous avez entendu d'excellents chanteurs, avec cette faculté de sympathie et d'assimilation qui n'appartient pas seulement à notre esprit, mais en quelque sorte à notre constitution physique, votre organe se modelait sponlanément sur celui de l'artiste; il en suivait à votre insu l'effort, le jeu intérieur et les mouvements imperceptibles. En sortant du spectacle ou du concert, vous vous preniez à chanter d'une voix plus souple, plus puissante et plus étendue. Quand vous écouterez bien dire et que vous vous y plairez, votre voix se façonnera d'elle-même à mieux dire. Elle s'y accoutumera sans que vous vous en

aperceviez, et il ne faut pas non plus que vous vous en aperceviez. Je serais bien mal compris si j'avais l'air de conseiller le pédantisme ou la prétention à la classe ouvrière. Non ! je voudrais que le bon théâtre mêlât pour elle son effet heureux et salutaire à celui de cette grande ville métamorphosée, de ces rues pleines d'air et de soleil, de ces jardins, de ces perspectives, de ces clartés, de ces beautés, de ces élégances qui lui deviennent familières et relèvent par tous les côtés à la fois.

Je ne dis plus qu'un mot. Je le mets dans votre pensée, et c'est le résumé de tout mon discours : l'égalité de la langue !

Avec l'égalité de la langue, si je n'ai pas fait un trop beau rêve, nous serions tous les enfants de la même famille, issus de la même origine intellectuelle, et ayant pour ancêtres les grands aïeux de l'esprit français : Corneille, Molière et Racine !

Typo!iiai)liie K. PANCKOlîCKE n (>, quai Vnliaire. 13.

PN Thierry, Edouard |

I64.3 De l'influence du théâtre

T5 sur la classe ouvrière

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