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De l'influence eucharistique sur l'apostolat des premiers missionnaires au Canada

L'unique ambition des premiers missionnaires au Canada était de conquérir un royaume immense à Notre-Seigneur, et de lui gagner par la foi et par l'amour le plus grand nombre d'âmes possible.

L 'évangélisation d'un peuple infidèle est par elle-même une oeuvre qui dépasse, et de beaucoup, les seules forces humaines. Dans les circonstances même les plus favorables, elle demande et de façon plus qu'ordinaire l'action surnaturelle de la grâce qui inspire, dirige, soutient les apôtres, rend leur ministère efficace et par lui pénètre les âmes sur lesquelles il s'exerce. Toute l'histoire de l'Eglise en est là.

Au Canada, le dévouement religieux devait se heurter de prime abord, et faire face ensuite constamment, à des obstacles nombreux et qui constituaient par eux-mêmes des difficultés apparemment insurmontables.

Le pays très vaste, entièrement inconnu, offrait des différences topX)grapliiques et des variations climatériques presqu 'indéfinies ; ce qui rendait les déplacements et les voyages extrêmement pénibles. La population se partageait en un grand nombre de tribus, de moeurs et de langues différentes. Ce qu'elles avaient de commun rendait encore plus forte leur opposition naturelle à la lumière de l'Evangile.

Ces peuples étaient, pour la plupart, nomades, polygames, matériels, superstitieux, d'instinct cruel, grossiers dans leurs croyances, dépourvus à peu près complètement de toutes traditions religieuses ou simplement spiritualistes. S'ils croient en la vie future, s'ils espèrent aller au ciel c'est pour y manger du champignon, c'est-à-dire plus généralement pour y jouir de tous les plaisirs des sens. Toujours en guerre les uns contre les autres, ils ne savent que savourer la vengeance dans les abominables tortures qu'ils infligent à leurs prisonniers.

En somme, tout bon sentiment qui pourrait devenir vertu leur est étranger, tous les vices, même les plus honteux leur sont familiers. En fait de religion ils ont bien le culte du Manitou, la fête des morts, les sacrifices offerts par intervalle à certaines divinités, les festins, les danses, ils ont leurs

jongleurs et leurs sorciers ; mais impossible de voir en tout cela un point d'appui quelconque à l'action d'un prêtre qui se présente soudainement pour prêcher la religion chrétienne, ses mystères, ses préceptes, ses grandeurs, ses beautés et ses promesses de bonheur et de vie éternelle.

Ajoutons que le trafic de l 'eau-de-vie allait bientôt aggraver encore la situation, et que des fléaux de toutes sortes, venant décimer les familles au début même de leur apostolat, menaçaient de tourner contre les missionnaires une haine mortelle de la part des sauvages.

Avant d'aller plus loin, il faut insister sur ce qu'offrait de particulièrement difficile la langue sauvage dans ses différents dialectes. A raison même de leur mentalité commune, les sauvages qui avaient des mots pour désigner tous les objets matériels tombant sous leurs sens, ne pouvaient offrir aux questions du missionnaire aucune expression capable de rendre une idée tant soit peu abstraite. Gomment donc arriver, même après de longues études et de grands efforts, à leur expliquer ce que c'est qu'un mystère, la grâce, un sacrement, l'Eglise, etc.. Bien plus, l'Evangile lui-même, spécialement dans les paraboles ou dans les discours de Notre-Seigneur, parle de beaucoup de choses absolument inconnues parmi ces peuplades, le sel, le levain, le château, les monnaies, etc., etc. . .

Le lexique indien, d'ailleurs très varié et d'acquisition difficile, sera donc pendant longtemps sur les lèvres du missionnaire un moyen bien imparfait de catéchisme et de prédication.

Les missionnaires eux-mêmes sont très pauvres, ils n'ont point de présents à offrir à leurs néophytes, loin de là, ils leur sont à charge, leur demandant un abri dans leurs cabanes ou sous leurs tentes, et une part de leur pêche ou de leur chasse. Ils se plaignent doucement de n'avoir pas reçn le don des miracles qui leur serait d'un secours si puissant. Leurs personnes n'offrent rien de prestigieux, leurs vêtements sont bientôt usés jusqu'à la corde, et tout au plus possèdent-ils un petit coffret qui renferme tout ce qu'il faut pour dire la sainte messe. Là est toute leur richesse, mais elle leur suffit.

C'est qu'en effet ces apôtres, poussés par une vocation sublime, ont apporté avec eux la pensée, le sentiment qui dominera toujours dans leur âme et qui dès le principe vivifie tous leurs travaux, c'est la pensée et le sentiment eucharistique, c'est-à-dire que Notre-Seigneur est leur vie unique, et cette vie, ils veulent la communiquer abondante et surabondante à ceux vers qui ils sont envoyés. Le brasier s'allume avec eux sur nos plages, il ne s'éteindra plus, c'est le brasier de l'amour divin. Au foyer

eucharistique les âmes viendront innombrables renaître à la vie surnaturelle, et s 'enflammer au point qu'après deux ou trois siècles écoulés, en relisant l'histoire de ces temps héroïques, on reste confondu, d'admiration devant ce miracle de la grâce.

C'est en la fête du Très Saint-Sacrement que l'un d'entre eux, faisant voeu de se consacrer aux missions, prononce ces paroles : " Moi, étant en la présence du Très Saint-Sacrement de votre corps et de votre .sang précieux qui est le tabernacle de Dieu avec les hommes, etc., etc "... Ces simples mots condensent toute la pensée, résument tous les sentiments des Missionnaires.

Ce tabernacle ils voudront l'avoir partout où ils se trouvent. Leur plus terrible perspective est de demeurer des semaines et des mois entiers sans pouvoir dire la sainte messe, ni communier. Pour s'épargner ce chagrin, ils feront des courses à travers bois, en raquettes, de dix ou douze lieues parfois, pour atteindre leurs pauvres cabanes et y offrir le saint sacrifice. C 'est du reste au Sang du Sauveur ainsi versé, auquel ils sont prêts à mêler le leur, qu'ils attribuent l'extension merveilleuse, dès le principe, de la connaissance et de l'amour de Jésus-

Christ. Je crois, disent-ils, que c'est de cet adorable sacrifice que ces bonnes âmes tirent des lumières pour reconnaître les beautés de nos croyances, des forces pour résister aux attaques de leurs compatriotes, et de la charité pour leur porter compassion et les attirer à la participation de leur bonheur.

Aussi avant toute chose, quand ils arrivent au milieu d'une tribu, leur première préoccupation est-elle d'ériger un sanctuaire. Oh! ces premières ■chapelles plantées sur le sol Canadien, que leur histoire est touchante 1

C'est d'abord une simple cabane, celle même du missionnaire et dont il fait deux pièces, séparées simplement par des couvertures. Le prêtre habite avec son Dieu. Il n 'y a rien de riche qu 'un autel où les anges adorent tous les jours ce qu'ils voient de plus auguste dans le ciel. Puis ce sont des écorces jetées sur cinq ou six perches, on y dresse un petit autel, sur le terrain humide et fangeux on étend une robe de caribou pour servir de marche-pied. Une petite nappe de communion sépare les fidèles d'avec les infidèles. C'est si pauvre et si chétif que si le Sauveur du monde n'eût autrefois accepté luimême le logement de Betliléem, nous aurions de la peine de lui donner une espèce de nouvelle naissance en ce lieu, qui n'est couvert que de méchantes écorces, par où le vent entre de tous côtés.

Les premiers fidèles ont été bien vite épris du bonheur de posséder le sanctuaire où réside Celui qui a tout fait. Viens, disent-ils, nous te ferons une petite église ou une maison de prières pour y célébrer ta messe et pour nous y administrer les sacrements. Elle sera bâtie en deux heures. Dix ou douze perches et quatre ou cinq rouleaux d'écorces composeront tout l'édifice.

Le missionnaire arrive, le capitaine fait mettre tout le monde en campagne. Les jeunes hommes vont abattre des poutres et des chevrons, c'est-àdire de longues perches, les femmes apportent des planches, c'est-à-dire des écorces, les filles vont chercher des tapisseries, c'est-à-dire des feuilles de sapin. Tant d'ouvriers si lestes et si experts ont bientôt bâti à Notre-Seigneur un palais qui avait plus de rapport à celui de Bethléem qu'au tabernacle dont saint Pierre donna l'idée sur le Thabor. Une femme a fait un bénitier avec un cornet de bouleau. Les Pères fixent autour de l'autel quelques images apportées de France et plus ou moins artistiques, elles excitent naturellement la curiosité inquisitive des Indiens. Le Saint-Esprit est représenté sous le symbole d'une colombe. Ils demandent si ce n'est pas là le tonnerre qu'ils se représentent sous la forme d'un oiseau. S'il y a deux images de la Sainte Vierge, le bon Dieu a-t-il

plusieurs mères? Et ce n'est pas sans effort que l'on paradent à éelaircir leurs idées trop naïves.

Mais du sein de ce palais, Jésus Eucharistique règne et étend graduellement son empire. Les âmes viennent à lui comme par un attrait irrésistible, et dans toutes les bourgades s'élève la maison de prières. Une chrétienne se dépouille de sa robe de castor: j'en fais, dit-elle, une offrande à Notre- Seigneur, ce sera pour tapisser notre chapelle quand on l'aura accommodée. Si j'avais quelque chose de plus, je le donnerais de bon coeur afin que Dieu ait pitié de moi. C'est bien Notre-Seigneur et lui seul qui appelle et captive les coeurs, puisqu'ils n'y a point cet appareil extérieur qui réveille et entretient la dévotion. La foi n'est aidée d'aucune marque sensible de sa grandeur, non plus que les mages jadis dans l'étable, mais Dieu supplée par une action plus directe de sa grâce. Il récompense une ferveur plus méritoire et comble de ses bénédictions un ministère si entièrement privé de ressources et de consolations extérieures.

Oh! notre petite chapelle champêtre, je m'imagine que les anges du ciel avaient les yeux collés sur ce spectacle, et qu'ils prenaient plus de plaisir à voir ces saintes cérémonies pratiquées tout simplement dans une église de feuilles et dans un sanctuaire d'écorces, que celles qui se font avec tant de

pompes sous le marbre et sous le porphyre des grandes basiliques.

Une femme indienne qui a contribué quelque chose à l'embellissement de la chapelle en est si heureuse qu'elle passe la nuit sans dormir, remerciant Dieu de lui avoir irLspiré d'imiter la veuve de l'Evangile.

Ces sanctuaires rustiques sont comme autant de forteresses élevées à la gloire du Christ en plein pays satanique. Elles sont jetées ici et là sur les rives de tous nos fleuves, le Saguenay, le Saint- Laurent, le Richelieu, l'Outaouais; en pénétrant 'dans l'intérieur du pays on donnera à l'une des principales missions le nom du Très Saint-Sacrement.

Autant de fois que nous présentons au Dieu du ciel l'adorable sacrifice de l'autel en quelque nouvel endroit, il nous semble que nous en bannissons les démons et que nous prenons possession de ces terres au nom de Jésus-Christ, notre Souverain Seigneur et Maître, que nous désirons de voir régner pleinement dans les coeurs de nos français, et dans la croyance de nos sauvages.

La messe est pour les missionnaires leur force

et leur consolation. C'est la communion eucharistique qui les anime dans leurs travaux, les soutient dans leurs souffrances, qui les réjouit même au milieu des tortures, et s'ils vont jusqu'au martyre, c'est le souvenir des messes offertes qui leur fait accepter les plus affreux supplices. Une femme vient de couper, par ordre, av^c une cruauté inouïe le i)0uce de la main droite du père Jogues. " Je vous le présente, oh mon Dieu ! dit-il, me souvenant des sacrifices que je vous présentai sur vos autels depuis sept ans. J'accepte ce supplice comme une amoureuse vengeance du manquement d'amour et de respect que j'avais en touchant votre saint corps ".

Les chapelles sont bien aussi chères aux nouveaux convertis qu'aux missionnaires eux-mêmes. Ils savent que Celui qui a tout fait s 'y tient enfermé dans le tabernacle. Ce dogme, si étranger par lui-même à toute conception humaine, a été par eux accepté plus facilement que tout autre, il allait droit à leur coeur. Aussi la chapelle est-elle leur maison par excellence où ils aiment à entrer fréquemment pour faire leur prière. S'ils sont au travail dans les champs, leur propre dévotion leur a enseigné à se tourner le corps et l'esprit vers le tabernacle où repose le Très Saint-Sacrement parce que, disent-ils, je me sens attiré de ce côté^là.

La chapelle a son tabernacle et dans le tabernacle il y a Jésus-Christ, Celui qui a tout fait comme disent les sauvages et qui est là renfermé, prisonnier divin qui les invite, les attend, sera toujours prêt à les accueillir, à écouter et à exaucer leurs prières, aussi bien qu'à recevoir leurs hommages. Comme ils ont vite saisi cette vérité cependant si incompréhensible. D'eux-mêmes, à la suite 'des explications rudimentairee qu'ils ont reçues, ils trouvent par comparaison des façons naïves, si l'on veut, mais assez justes tout de même, d'exprimer ce dogme de la présence réelle, voir même de répondre aux objections trop faciles des infidèles.

Les mystères divins dépassent l'intelligence humaine, ils l'ont tout de suite compris. Dieu n'est pas un homme comme moi, dit un chef. Si un chien, disais- je en moi-même, voulait songer quelles sont les pensées des hommes, que devrait-il dire autre chose, si non que l'homme n'est pas du tout de même qu'un chien. Eh bien, Dieu ne serait pas tout puissant et ce qu'il est, si l'homme pouvait comprendre tout ce qu'il est.

Oui, mes frères, croyons sans aucun doute parcequ'il l'a dit et qu'il est Dieu tout-puissant, croyons que Jésus-Christ est dans l'hostie, qu'il est proche de nous et dedans nous lorsque nous communions.

Il s'est voulu cacher comme le petit enfant dans le sein de sa mère. Si la mère ne croyait pas à la vie 'de son enfant et qu'elle voulût le voir avant le temps, jamais elle ne le pourrait voir que mort et elle se ferait mourir elle-même. Ainsi quiconque refusera de croire que Jésus-Christ est en l'Hostie s'il ne le voit pas, jamais ne méritera de le voir. Attendons que lui-même veuille se découvrir, et alors nous l 'envisagerons avec autant de joie qu 'une mère voit son enfant dont elle a patiemment attendu la naissance.

Cette pensée me surprit beaucoup, dit le missionnaire, l'entendant de la bouche de ce chrétien. Ce qui est le plus étonnant, c'est que de telles pensées viennent d'elles-mêmes à ces bonnes gens. Ce qui me fait avouer que vraiment leur foi est un ouvrage de Dieu seul.

Il est bien admirable, et il semble qu 'il faille voir en cela une manifestation spéciale de la miséricorde divine envers les pauvres sauvages, que le mystère du Saint-Sacrement ait si facilement et comme de lui-même, trouvé le chemin de leurs coeurs. On dirait qu'ils sont fiers d'avoir le bon Dieu avec eux. Ils aiment à lui rendre visite. Ils se tiennent longtemps devant lui, et ils lui rendent grâce en termes touchants de ce qu'il a daigné les amener ainsi dans sa maison.

Ils lui apportent leurs enfants, les lui présentent avec les sentiments d'une tendresse vraiment amoureuse. Ils parient tout haut, on entend cette prière :• Toi qui as tout fait, tu sais tout, tu vois au-delà, bien loin tout ce qui arrivera, voici mon enfant, si tu connais qu'il ne veuille point avoir d'esprit quand il sera grand, s'il ne veut point croire en toi, prends-le devant qu'il t'offense; tu me l'as prêté, je te le rends, mais comme tu es tout puissant, si tu veux lui donner de l'esprit et me le conserver, tu me feras bien plaisir.

Des orphelins vont d'eux-mêmes aux pieds de Notre-Seigneur chercher leur consolation : c'est vous qui serez mon père, qui serez ma mère, puisque je n'en ai plus sur la terre.

Les sauvages ne partent jamais en voyage sans se rendre à l'église et demander la bénédiction du

Maître.

Le missionnaire est-il absent, la chapelle fermée, ils se mettent à genoux devant la porte ou aux fenêtres, et prient quand même avec une égale ferveur.

Les catéchumènes eux-mêmes éprouvent en présence du Saint-Sacrement quelque chose d'indéfinissable, dont ils se rendront mieux compte plus tard, après le baptême et à leur première communion. C'est donc cela, diront-ils, que j'avais tant

de plaisir à m 'approcher du ta)3ernacle, je n'y pouvais rien comprendre. Mais c'est bien la réflexion attendrie des disciples d'Emmaiis.

A certaines heures on les appelle à l'aide d'un vieux chaudron suspendu à un arbre et qui sert de cloche. Ils accourent de partout.

C 'est le dimanche, non seulement les fidèles de la bourgade se rendent fidèlement pour la messe. On accourt de très loin, de cinq lieues, lorsqu'on est au plus fort de la pêche ou de la chasse, que la neige et le froid rendent le voyage pénible, en dépit des orages, souvent même en s 'exposant à tomber aux mains d'une peuplade ennemie. Eh, quoi donc! Dieu n'est-il pas avec moi, si je suis tué en chemin pourrais-je mieux mourir, n'irai- je pas droit dans le ciel, puis- je craindre la mort quoique je marche au milieu des périls, m 'entretenant dans ces pen-

sées

Pour guider leur piété le missionnaire a donné aux chefs un calendrier de sa façon qui leur fait connaître le dimanche et les principales fêtes. Le chef avertit ses gens, personne ne voudrait manquer au précepte, dès qu'il est seulement possible de l'accomplir. Il en est qui durant sept ans n'auront manqué la messe qu'une seule fois, et encore par pur accident. Les catéchumènes eux-mêmes se rendent fidèlement, bien qu 'on ne leur permette pas

de pénétrer dans l'église pendant le saint sacrifice. Ce qui d'ailleurs active leur désir. Une mère infidèle apporte dans un berceau son bébé baptisé. Obligée de rester à la porte, elle tient son enfant au bout des bras de manière à se trouver par lui présente à la messe.

De même ceux qui ont commis quelque faute tant soit peu publique doivent se soumettre à la pénitence que leur impose le missionnaire. Ils l'acceptent volontiers, pourvu qu'avec le pardon on leur accorde l'admission à la messe. Mon Dieu, disent-ils alors à genoux devant l'autel, faites-moi miséricorde, je vous ai offensé, je vous en demande pardon. Ayez pitié de moi, j'ai commis un grand péché, mais vous êtes bon, faites-moi miséricorde, je ne commettrai plus jamais cette offense, je me confesserai. Ayez pitié de moi et vous autres qui êtes ici assemblés, priez pour 2noi afin que Dieu me fasse miséricorde, je suis bien marri de l'avoir fâché. Puis ils baisent la terre. Un des chefs s'écrie : prions pour lui, afin que Dieu lui fasse miséricorde. Et tout le monde à genoux priait tout haut Notre- Seigneur d'avoir pitié de ce pauvre pénitent. Ceci ne nous reporte-t-il pas aux premiers temps du christianisme ? Les missionnaires confessent que de pareils spectacles leur perçaient le coeur. Mon Père, dit un capitaine, j'entendrai la messe liors de

l'église, je ne mérite pas d'y entrer. Pourquoi, lui dit le Père ? J 'ai bu avec des gens qui ont commis des excès. As-tu excédé toi-même? Non, j'ai bu avec ceux qui l'avaient fait. Cela ne doit point t 'empêcher que tu n'entres dans l'église. Je te pris mon Père, répond-il, que je sois puni, afin que les autres haïssent la boisson qui nous perd.

Ces pénitences publiques, inspirées par le respect dû à la présence de Dieu, vont quelquefois jusqu'à la discipline et au fouet. Je vous supplie, Seigneur, que ce que je sens maintenant sur ma chair, ce que je sens par les coups de fouet efface les péchés que j'ai écrits mal à propos sur votre livre. Seigneur! ayez pitié de moi qui ai mérité l'enfer et qui vous demande pardon. Je vous abandonne mon corps et mon âme et vous promets de vous être plus fidèle à l'avenir, moyennant votre grâce. Ces châtiments étaient adoucis par le sentiment du profond respect que ces nouveaux chrétiens comprenaient devoir porter à la maison du Seigneur. Ce lieu est saint et terrible, c 'est la vérité dont ils étaient avant tout pénétrés.

Du reste, cette crainte toute filiale n'empêche pas leur amour d'être ardent et leur confiance d'être très vive. C'est ce qui inspire surtout leur regret

amer d 'avoir été si longtemps privés des lumières de la foi.

Sachant que Jésus-Christ s'était premièrement donné aux hommes sous les espèces du pain et du vin le jour qui précédait sa mort, ils témoignent de grands sentiments de reconnaissance. Ils lui demandent très humblement pardon tous ensemble de ce qu'ils n'avaient pas rendu auparavant tous les devoirs de vénération et d'honneur à cette adorable victime et à ce divin sacrifice.

Ils entendent la messe avec une modestie et une piété qui ravissent les missionnaires. Les enfants eux-mêmes y mettent une telle joie et une telle attention qu'on les compare à leur avantage aux petits européens. Ceux qui sentent à l'autel le font avec autant de grâce et de modestie que s'ils avaient été élevés dans une académie bien réglée.

Si par suite de l'absence des missionnaires il n'y a point de messe célébrée le dimanche, on se rend quand même en grand nombre à la chapelle. Un des anciens ou des chefs dirige la prière et même, aA'^ec toute l'assistance, fait les cérémonies habituelles de la messe. La même chose se pratique dans les maisons, où la famille réunie se figure être à l'église auprès du Saint-Sacrement et procède, mais avec une dévotion réelle et un grand sérieux, comme font nos enfants de choeur quand ils s'amusent entre eux à dire la messe.

C'est qu'ils ont, ces sauvages, très sincèrement acquis le sentiment de la réalité du sacrifice divin et de la présence réelle, et que la sainte messe concentre effectivement pour eux toute la doctrine qui leur a été enseignée.

Aussi ne se contentent-ils pas de l'office dominical. Ils veulent entendre la messe sur semaine et même, dans toutes les chrétientés aussitôt organisées, ils vont autant qu'ils le peuvent à la messe quotidienne. On leur a bien expliqué qu'il n'y sont point tenus, que c'est affaire de pure dévotion. " Père, ne nous dis point que Dieu n'est pas fâché si nous n'assistons pas à la sainte messe, disnous seulement qu'il agrée que nous nous y trouvions, cela suffit pour nous y faire \enir. Les paresseux se pourraient prévaloir de la moitié de ton discours ". Plusieurs en ont fait la promesse: j'irai tous les jours à la sainte messe, j'aimerai Dieu de tout mon coeur, je le prierai souvent. Au son de la cloche ou à son défaut au lever du soleil, avec une diligence qui est ensemble une des causes et un fruit de leur ferveur, souvent en s 'imposant de véritables privations, malgré les intempéries, hommes, femmes et enfants accourent comme invités à un festin.

La chapelle est trop petite, bon nombre entendent la messe dehors, au milieu des neiges et du froid,

avec autant de dévotion que si chaque jour était un jour de fête. On en a vu entendre ainsi jusqu'à cinq messes à genoux, ce qui était un véritable martyre pour des gens à qui pareille posture était auparavant inconnue.

Un français avait été tout émerveillé de voir tous les habitants d'une bourgade, debout en un tour de main, enveloppés de leurs couvertes qui servaient de robe et de lit, rendus à la chapelle en cet équipage. Les voir entendre la messe, dit un missionnaire, ce me fut le plus doux rafraîchissement que j 'aie eu pendant ce voyage et qui a entièrement essuyé mes fatigues passées.

Si tel est pour les sauvages l'attrait de l'église et du sacrifice eucharistique, que dire de leur désir de la communion et de la ferveur qu'ils apportaient à la recevoir.

Pour les enfants, la première communion est l'objet d'une attente anxieuse et d'une espérance très vive. Tout jeunes encore, à huit ans, sachant qu'une condition indispensable est de bien connaître sa religion, on les voit supplier le Père de. les instruire au plus tôt. S'il les renvoie ou fait mine de les remettre à plus tard, ils se jettent à ses

pieds, le cajolent et" le supplient jusqu'à ce qu'enfin on leur accorde les leçons de catéchisme qu'ils implorent. Notre-Seigneur s'empare vite de leur coeur. Ils se préparent au grand jour avec une ferveur incroyable. Ils s'imposent même des jeûnes et diverses mortifications qui causent au Père autant d'étonnement que d'édification. Si on leur demande pourquoi ils ont un si grand désir de communier, ils répondent que Jésus les tiendra baiser au coeur, et qu'il embellira leurs âmes.

Chez les adultes nouvellement baptisés, le désir est le même. Je n'ai point encore communié, mon Père, je t'en prie accorde-moi le bonlieur de la communion, je vais partir au loin, je ne sais si je reviendrai jamais. Un autre: mon Père, serait-ce donc à ce coup que je communierai? Et celui-ci, un capitaine s'il vous plaît: Tu m'as toujours refusé ce bonheur, tu m'as remis du printemps à l'automne, j'ai eu peur pendant tout l'été de mourir devant que l'on m'ait porté à la bouche cette nourriture de mon âme. Dieu m'a conservé la vie, me voici de retour, que diras-tu maintenant? Ne m'afflige pas. plus longtemps. Tu ne sais pas, mon Père, combien mon âme est triste, si tu le savais tu lui donnerais la communion qu'elle demande.

Les parents eux aussi veulent voir communier leurs enfants et s'emploient à les préparer. Ainsi cette mère qui vient demander pour elle et ses deux filles le pain de vie, voulant qu'on les instruise au plus tôt. C 'est le dimanche matin, elles espéraient communier ce .jour même, le seul Père qui est là n'entend pas leur langue, son confrère ne viendra que dans la soirée, elles sont à jeun depuis la veille à midi, et cependant elles attendent qu'il arrive. Mais pourquoi êtes-vous restées si longtemps ? Cette question les étonne, mais nous resterions volontiers tout le jour, nous reviendrons souvent, nous ne poupas nous ennuyer . . .

Leur humilité n'est pas moins admirable et ils ont des manières à eux d'exprimer leur pénitence et leur néant en présence d'un Dieu qui se donne comme aliment au moment de communier: Il me semblait que j'étais comme une pauvre petite puce, et je m'étonnais qu'un si grand capitaine voulût entrer dans le corps d'un si petit animal. Ils ne craignent pas de se proclamer publiquement indignes de communier, exagérant même les fautes légères qu'ils peuvent avoir commises, et se confessant plusieurs fois avant d'approcher de la sainte Table. Avant de recevoir ainsi Notre-Seigneur, ils étaient, disent-ils, comme de pauvres chiens qui ne mangent que ce que mangent les chiens et ne connaissent d'autre nonrriture.

Ils comprennent, comme le Père l'a dit, que le Fils de Dieu se cache sous la blancheur du pain pour éprouver notre foi. Oui c'est vrai, disent-ils tout haut dans l 'église, nous avons beau nous dégui ser, il vient exprès dans notre coeur pour voir tout ce qui se passe. Il connaît bien .si nous croyons par feintise ou non. C'est pour cela qu'il se cache afin de découvrir si nous avons de la malice dans l'âme.

Leur foi est si vive et leur ferveur si grande que le missionnaire ne peut s'empêcher d'écrire: toutes les peines qu'on a prises, toutes les dépenses qu 'on a faites pour le salut des sauvages sont plus que suffisamment payées par la conversion des âmes amenées à de pareils sentiments. Si les sauvages pouvaient tirer ces phrases et ces pensées d'un autre livre que cedui de Jésus-Christ, je douterais s'ils disent vrai, mais non, la source en est absolument divine, c'est à elle que remonte leur amour pour le sacrement de l'Eucharistie.

Ils comprennent ce que c'est que la grâce sanctifiante, qui rend l'âme belle aux yeux de Dieu et qu'il faut posséder pour communier dignement. Eux-mêmes cherchent et trouvent autour d'eux des termes de comparaison naturellement typiques. La grâce sanctifiante, c'est comme une peau de castor très belle, très soyeuse, très riche, sans déchirure, qu'un père aimant son fils et satisfait de sa

conduite lui donne en récompense. Celui-ci est tout fier d'être ainsi vêtu et tout le monde l'admire. Et son père lui-même l'en aime davantage. H la conserve tant qu'il se comporte bien, mais s'il lui arrive de se montrer ingrat et d'offenser son père, celui-ci pour le châtier enlève au fils coupable la belle robe dont il l'avait enveloppé, mais il ne la déchire ni ne la brûle. Oh non, il la sert précieusement, la tient en réserve et attend dans la tristesse que son fils revienne à de meilleurs sentiments et lui demande pardon. Au fils repentant et absous le père rendra la peau de castor. N'estt-ce pas la parabole de la robe nuptiale ?

Ils goûtent sensiblement la communion. Nous sommes venus tout exprès pour nous confesser et pour recevoir Celui qui nous a faits ses enfants par le baptême. C'est l'unique commerce et le seul trafic qui nous amène. Et ces gens, qui sont venus de très loin avec grande fatigue, reçoivent la communion avec mille bénédictions et actions de grâces, et repartent pour leur chasse.

Mon coeur est tout autre qu'il n'était, je sens je ne sais quelle douceur, quelle joie inexprimable, avant j'étais comme un petit animal renfermé dans son trou et qui n'ose sortir. Il se présente, il sort à demi, mais la peur le fait relancer dans sa tanière. Voilà comme j'étais avant d'avoir reçu

ce mets divin. Mon >Sauveur a visité mon coeur, vous diriez qu'il n'est plus dedans moi, qu'il vole dedans l'air, prêt à faire en quoi que ce soit la volonté de Dieu. L 'amour divin les transporte. Il me semble que rien au monde ne me saurait séparer de vous, dit une mère, je ne crains ni la pauvreté, ni la douleur, ni la mort, je sens néanmoins que j 'aime ma petite fille, mais je vous aime bien davantage, si vous la voulez prenez-la, mon Seigneur, je ne vous quitterai pas pour cela, ni pour chose aucune qui soit au monde.

Ne croirait-on pas relire saint Paul ?

Ils disent tout haut, au sortir de la sainte table, que Jésus-Christ est le maître de leur coeur, possède leur esprit et les rendra robustes.

A l'heure même que je communiai, je sentis Jésus-Christ dans mon coeur et j 'aperçus en même temps, que c'était lui qui m 'élevait à soi et m'enseignait ce que jamais je n'aurais su comprendre. J'avais été jusqu'alors comme un homme qui s'égare ou qui craint de s 'égarer au milieu de la nuit, mais maintenant je marche en assurance comme nous faisons en plein jour. Croyez, dit-il, tout ce qu'on nous enseigne, mais surtout, croyez fermement que Jésus-Christ entre dans notre coeur lorsque nous mangeons le pain sacré.

Après avoir reçu Notre-Seigneur, mon coeur est

plein de joie, je ne sais ce qu'il dit, je sais bien qu'il parle, mais je ne l'entends pas. Il va plus vite que ma pensée. Il me semble que ce que Dieu me fait est admirable. Je tremble tant j'ai peur de salir ce qui est en moi. Il m'est avis qu'on me dit dans l'âme qu'il faut que je sois bon, puisque je crois en lui, et que je ne commette aucun mal.

C'est la communion qui donne le courage, ce n'est point un mensonge que Jésus-Christ soit dans l'hostie, je l'y sentis après avoir communié, mais je ne sais si depuis ce temps-là il demeure toujours dans mon coeur. Car bien souvent, faisant tout autre chose, je me sens tout changé, comme s'il y avait en moi-même quelqu'un qui me parlât, et souvent je lui parle sans dire mot, il me répond et je vois bien pour lors qu'il entend mes désirs.

Ils s'entretiennent avec Dieu et s'animent mutuellement à l'action de grâces. Quand vous avez communié, il faut regarder Jésus-Christ dans votre coeur sans parler, il le faut adorer en silence et lui dire au fond de votre âme: Oh Seigneur, je me donne à vous, prenez mon coeur, possédez votre pauvre créature, et quand vous lui aurez parlé quelque temps du coeur, alors vous pourrez remuer vos lèvres. C'est une mère sauvagesse qui parle ainsi à ses enfants.

Avant la communion, on répétait ù satiété l'in-

vocation : Jésus, ayez pitié de moi. Au sortir de la sainte table, on entendait: Jésus, je te remercie; Jésus, je te remercie.

On comprend que les sauvages s'éloignaient avec peine du sanctuaire où ils avaient éprouvé de si douces jouissances : Oh ! que j 'ai eu de peine à me résoudre à ce voyage. Il me semblait, quand je quittai la chapelle pour m 'embarquer, qu'on m'arrachait le coeur, et jamais je n'eusse pu me résoudre à partir, n'était que j'espérais te trouver à Tadousac et que j 'aurais le moyen de me confesser et de communier. Ils reviennent aussitôt qu'ils le peuvent pour retremper leurs âmes dans la communion; Je viens. Père, te dire qu'il me semble que je ne sens plus rien dans mon coeur, il y a trop longtemps que j'ai reçu Celui qui a tout fait, je t'en prie, fais moi communier de nouveau pour renouveler mon courage.

Ils aiment à communier souvent, bon nombre même en vierment à la communion fréquente, apportant chaque fois le même soin à s 'y préparer. Les missionnaires se voient même contraints de modérer leurs désirs et leurs transports. Ils leur enseignent, et ils apprennent facilement la méthode de

la communion spirituelle, qu'ils pratiquent avec une piété étonnante quand ils sont privés du bonheur de s'approcher effectivement de la sainte table.

Ce sont les malades surtout qui sentent le besoin de recevoir un aliment qui leur tiendra lieu parfois de nourriture corporelle, dans lequel ils puiseront la force de supporter leurs souffrances, et trouveront le remède à leur faiblesse.

Aussi longtemps qu'ils le peuvent, ils se font transporter de leur lit et de leur cabane à la chapelle pour y recevoir Celui qui a tout fait, qui est le maître de la vie, de la sauté, de la mort et qui maintes fois récompensera par une guérison soudaine leur foi, leur amour et leur confiance.

Une jeune fille impotente est couchée par terre sur une peau d'orignal, sa mère l'en enveloppe et, aidée d'une autre femme, la transporte à l'église où elle peut entendre encore une fois la sainte messe et recevoir la communion. Si on porte le bon Dieu dans une cabane pour le donner en viatique à un mourant, on l'accompagne tout le long de la route avec une grande piété, récitant tout haut et en commun des prières et des invocations appropriées. A l'entrée de Notre-Seigneur dans la maison, la foi du malade est si vive qu'elle lui donne des forces étonnantes. Il se lève de son lit, se jette

à deux genoux en terre et d'une voix mourante : Ici, mon Seigneur, je crois fermement que c'est vous qui venez pour me visiter, je me meurs dans cette foi, et dans le repentir d'avoir été ainsi longtemps sans vous connaître, ayez pitié de moi. Sur son visage resplendit la joie qui remplit son coeur. Il respire le contentement d'une âme qui s'en allait sciemment au ciel. Et jusque dans son agonie, il semblera qu'elle prend plaisir à adorer Celui dont elle va bientôt jouir.

Jésus, ma vie, et mon capitaine, je crois en votre parole, vous êtes dans mon coeur quoique vous ne paraissiez pas, je le crois, oui en vérité, je le crois; déterminez de moi comme il vous plaiera. Je vous verrai, oui, je vous verrai.

Un autre peut difficilement parler tant il est faible, mais le sentiment est plus fort que la maladie, il s'écrie: Oh que vous êtes bon de m 'être venu visiter, ô mon Sauveur, je ne vous- vois pas maintenant, vous vous cachez, mais je vous verrai bientôt. Vous m'avez promis le paradis, j'attends la mort joyeusement, quand il vous plaiera de l'envoyer. Je vous aime, j 'irai avec vous et là je vous prierai, notamment pour ceux qui m'ont instruit et m'ont fait vous connaître.

Tels sont les sentiments dont nous retrouvons fréquemment l'expression chez les malades en présence de la Sainte Eucharistie.

Si le missiounaire est absent, si le bon Dieu se fait attendre, c 'est une véritable angoisse qui étreint le coeur du malade. L'ardeur de son désir égale l'inquiétude qui le tourmente de mourir sans avoir communié. N'aurai-je point cette consolation devant mon trépas, de recevoir Celui que je verrai bientôt au ciel !

Le bonheur du moribond d'avoir reçu son Dieu est partagé par ses parents et par toute la famille, qui expriment tout haut leur admiration et leur reconnaissance pour l'excès des bontés de Celui qui n'avait pas dédaigné la bassesse de leur hutte et de leur cabane, et ils gardaient pieusement la mémoire du jour béni où Jésus était entré dans leur pauvre demeure.

Une foi si vive, et qui s'était emparée dès l'abord des premiers chrétiens que la grâce s'était choisis parmi les sauvages, leui-s sentiments de respect et d'amour envers l'Auguste Sacrement devaient comme naturellement recevoir leur expression solennelle au jour de la fête consacrée par la liturgie à Jésus Eucharistique, et spécialement aux processions que les missionnaires n'eurent garde d'omettre partout où elles pouvaient s'organiser. D'autant moins qu'elles entraient mieux dans les goûts des

sauvages, très friands de ces démonstrations éclatantes et bruyantes. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner de voir l'empressement et la joie avec lesquels s'y portaient les nouveaux fidèles. Ils mettaient ce jour-là leurs plus beaux costumes, se rangeaient docilement deux à deux pour le défilé. L'honneur de porter le dais était très envié par les capitaines: c'était un spectacle très agréable au ciel et à la terre de voir ce sauvage qui a fait le jour même sa première communion, couvert d'une modestie vraiement chrétienne, sous une belle robe de fourrure, porter le dais à la procession avec la première personne du pays, le gouverneur.

Une escouade d'arquebusiers fait entendre des salves d'escopetteries, on chante des motets et des cantiques en l'honneur du Très Saint-Sacrement. Les païens eux-mêmes se mettront de la partie, entraînés par l'exemple et par le bonheur manifeste des chrétiens. C'est la fête de toute la tribu. Il est bien difficile, dit un père, au soir même d'une de ces manifestations triomphales, de voir Jésus- Christ ainsi honoré par des barbares, sans en ressentir de la joie jusqu'au profond de son coeur.

Après avoir lu ce qui précède, on pourrait être

tenté de croire que nous avons simplement voulu établir une thèse, formulée au préalable, que nous avons trop facilement généralisé quelques cas particuliers, donnant crédit aux sauvages répandus par l'immensité de notre pays, de ce qui aurait pu n'être que l'éclosion de sentiments isolés, partagés tout au plus par une élite d'âmes plus ferventes, en rapports plus intimes et plus habituels avec les missionnaires, bref, que nous aurions fait ressortir des exceptions pour en faire la règle; il n'en est rien, c'est le contraire qui est vrai.

Les quelques traits que nous avons cités se retrouvent à chaque page de nos premières annales. Ils sont rapportés par chacun des apôtres de la Nouvelle France. Ils nous sont donnés comme traduisant en termes trop concis, ce qui était pour eux-mêmes et à leur grand étonnement la caractéristique des âmes qu'ils amenaient à la foi, et des chrétientés que leur infatigable zèle avait en peu d'années groupées autour des chapelles et multipliées un peu partout. Nous-même, nous n'avons pu que glaner dans leurs récits déjà trop brefs. Ce que nous avons, comme une sorte d'essence, exprimé de leurs Relations, suffit cependant à convaincre le lecteur que la dévotion eucharistique sous tous ses aspects a imprégné l'atmosphère et pénétré le sol du Canada dès les débuts de son évangélisation.

Les missionnaires qui avaient apporté avec eux l'amour intense de Jésus-Christ, le désir de travailler pour sa gloire, la volonté même de verser pour lui leur sang, ne pouvaient puiser ailleurs que dans le sacrifice de l'autel et dans la communion eucharistique le courage, la force, la constance qu'ils devaient porter jusqu'à la confession de la foi, jusqu'au martyre dans les plus affreux supplices.

La flamme divine qui les consumait, devait se communiquer comme d'elle-même aux nouveaux convertis et, dans l'ensemble de la doctrine qui leur est enseignée, ce qui les touche et les attire plus que tout le reste, c'est l'amour immense d'un Dieu qui se donne jusqu'à se faire l'ami habituel et même la nourriture des âmes. C'est par là que la grâce les a surtout captivées. Elles ont été ravies, au point de produire cette élévation de pensées et de sentiments que les missionnaires se plaisent à nous traduire. C'était partout la même chose, les faits relatés se répètent avec la même généralité à Tadoussac, à Québec, à Sillery, à Trois-Rivières, à Montréal, à Laprairie, sur les bords du Richelieu, ou du Lac Champlain aussi bien que sur les rives de rOutaouais et dans toutes les contrées d'alentour et jusque sur les chemins de l'Ouest et de la Baie d'Hudson.

Et traînés en captivité avec leurs missionnaires, torturés et mis à mort comme eux au milieu des plus atroces souffrances et jusqu'à leur dernier soupir, c'est le souvenir Eucharistique qui garde ces nouveaux chrétiens contre toute faiblesse, les défend contre toute apostasie et leur fait conquérir la palme de la victoire finale.

Il y aurait d'ailleurs tout un autre travail à faire pour redire l'histoire des martyrs Eucharistiques de la Nouvelle France.

Hâtons-nous de conclure à la vérité de cette parole que prononçait au Congrès de Londres Mgr l'archevêque de Montréal: " Le Canada est une terre Eucharistique ".

L'Eglise en a fait la conquête par le sang du Christ et par celui de ses apôtres. Puisse-t-elle le garder toujours avec ce titre qui a été et qui est encore sa plus grande gloire ! Ce voeu se réalisera avec le secours de la grâce.

Tel sera l'espoir de tous après les éclatantes manifestations de foi, d'amour et de piété, offertes par tout un peuple à Notre-Seigneur au cours et à l'occasion du Congrès Eucharistique de Montréal.

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CANAWANA

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