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LA CONSTITUTION POLITIQUE DES PEUPLES

La société offre l'image de ce chaos si bien défini

par ces paroles : Chaque chose n'y est point à sa

place, et il n'y a pas une place pour chaque chose.

Glizot, Du gouvernement de la France,

Les gouvernements qui se sont succédé en France depuis quarante années, n'ont pas accordé à l'instruction publique une impottance égale à l'influence qu'elle exerce sur le caractère d'une nation.

A cette cause peut-être l'histoire attribuera-t-elle leur instabilité.

Les meilleures institutions, lorsque l'instruction d'un peuple n'est pas assez profonde, assez générale pour en développer le germe , ne sont que des éléments de perturbation jetés dans la société , car elles créent des besoins qu'elles ne peuvent satisfaire ; elles prodiguent les droits et les devoirs; elles affaiblissent les gouvernements, qui, à force de multiplier les lois, se mettent dans l'impossibilité de les appliquer; elles concentrent à l'excès, dans quelques tètes ardentes à les recueillir, les idées

i DE L INSTRUCTION PUBLIQUE

qu'une population tout entière doit insensiblement absorber. Ces idées fermentent, font explosion faute d'issue ; c'est ainsi que les institutions, qui produisent plus de forces qu'elles ne peuvent utilement en employer, périssent par l'excédant qu'il leur faut comprimer.

C'est le danger auquel s'expose tout gouvernement dont la pensée première n'est pas de mettre en harmonie l'instruction et la constitution d'un peuple.

Aux constitutions comme aux édifices , il faut un sol ferme et nivelé.

L'instruction donne un niveau aux intelligences, un sol aux idées.

L'ignorance d'un peuple , quelque épaisse qu'elle soit, est une surface sans consistance ; un préjugé en désuétude rébranle en tombant ; une idée nouvelle qui surgit l'émeut autant qu'une commotion volcanique.

L'instruction des peuples met en danger les gouvernements absolus ; leur ignorance, au contraire, met en péril les gouvernements représentatifs, car les débats parlementaires , pour révéler aux masses l'étendue de leurs droits, n'attendent pas qu'elles puissent les exercer avec discernement.

Et dès qu'un peuple connaît ses droits, il n'y a plus qu'un moyen de le gouverner, c'est de l'instruire.

EN 1 RAXCE. 5

Ce qu'il faut donc à tout gouvernement représentatif qui prend naissance dans l'élection , c'est un vaste système d'enseignement général, gradué, spécial, professionnel , qui porte la lumière au sein de l'obscurité des masses, qui remplace toutes les démarcations arbitraires, qui assigne à chaque classe son rang, à chaque homme sa place.

Tout gouvernement fondé sur le double principe de l'égalité des droits civils et de l'élection, sera toujours anarchiquc et chancelant, si un système d'instruction qui lui soit propre ne régénère l'esprit public faussé, abâtardi par la routine des temps, ne dissipe l'encombrement des prétentions que suscite le principe mal interprété de l'égalité civile prise pour l'égalité sociale, n'établit la hiérarchie des intelligences, ne fournit pas enfin un contigent d'hommes éclairés, suffisant pour recruter l'administration municipale, le jury, l'électorat, l'éligibilité.

Qui veut fermement le gouvernement représentatif, veut le régime municipal. — Qui veut le régime municipal, veut l'élection. — Mais là où les électeurs ne sont pas juges éclairés des choix qu'ils font, l'élection n'exerce plus son droit, l'intrigue l'usurpe, la centralisation paralyse le régime municipal, si bien qu'enfin, sous l'empire des formes parlementaires, ce sont le monopole et l'ignorance qui font les lois.

La France ne produira de ministres capables de la gou-

verner, qu'alors que l'instruction, généralement répandue, aura si largement fondé cette hiérarchie des intelligences, que chaque unité municipale, chaque unité électorale posséderont et des administrateurs au niveau des besoins sociaux qu'ils devront satisfaire, et des mandataires en état de faire coordonner avec l'intérêt général les intérêts spéciaux de localUé ou d'industrie qu'ils seront appelés à représenter.

Le mal de notre époque, le voici :

L'ignorance générale perpétue la centralisation administrative et la rend nécessaire ; l'étendue de l'une fait la force de l'autre.

Toute attaque prématurée contre la centralisation sera vaine ou dangereuse; car, en admettant même qu'on parvînt à détruire les traditions du monopole, l'ignorance de la grande majorité des contribuables est telle, qu'il serait impossible d'y substituer l'administration municipale- Mais , par l'instruction publique nous entendons l'instruction primaire suffisamment dotée (1), l'instruction universitaire judicieusement complétée.

' L'enseignement primaire, en y comprenant les fonds généraux , les centimes Cacullalifs et additionnels des conseils généraux et les frais des écoles normales, figure en 1812 au budget de l'instruction publique pour une somme de 6,280,000 fr., qui se répartissent ainsi ;

Que produit l'instruction primaire avec une dotation annuelle insuffisante? — Le déclassement de la population,— l'appauvrissement de l'agriculture, — l'encombrement de l'industrie, — l'agglomération d'une masse flottante d'hommes turbulents, assiégeant les avenues du pouvoir, déconsidérant le gouvernement qui se sert d'eux, et s'insurgeant contre celui qui les repousse.

Un homme qui sait lire et écrire quelque peu est encore , dans les communes, un être privilégié qui possède de fait une supériorité qu'on ne saurait lui contester; il est rare qu'il n'abuse pas du très-peu qu'il sait pour faire supposer aux connaissances élémentaires qu'il possède toute l'étendue dont elles manquent; aussi, généralement, exerce-t-il et cumule-t-il les fonctions de secrétaire et de conseiller des familles , d'avocat et de notaire de village ; ce qui ne contribue pas peu à accroître le nombre des procès.

L'expérience démontre que lorsque l'instruction élémentaire est le privilège de quelques-uns et non l'obligation de tous, elle ne fait que des victimes.

Un enfant, par exception, a-t-il appris à lire et à écrire; dès qu'il possède cet avantage sur son père, il conclut

Encouragemenis à l'inslruclion primaire (fonds généraux). 2,000,000 fr. Cenlimns additionnels qui doivent être votés par les conseils généraux 3,93o,O0O

Portion des centimes facultatifs 100,000

Ecoles normales primaires 250, doo

Tolul. . . . 6,280,000

8 DE l'i.nstrlctiox publique

que la profession paternelle est incompatible avec le savoir; la vanité labuse sur sa vocation et lui fait abandonner la commune pour la ville ; de bon cultivateur qu'il eut été, en état de substituer avec discernement quelques procédés perfectionnés à des pratiques erronées, il va, selon que ses parents peuvent faire à son avenir plus ou moins de sacrifices, augmenter le nombre des artisans sans ouvrage , ou grossir la foule des hommes qui , peu soucieux que les professions industrielles ou libérales soient encombrées, tandis que la terre manque d'intelligences et de bras, attendent la destinée qu'ils convoitent de la révolution qui bouleversera leur pays.

Voilà, sans amplification, ce que produit l'instruction élémentaire inégalement et parcimonieusement départie; voilà pourquoi nous voudrions que la loi fît dune instruction convenue une obligation commune, afin que, dans un temps prévu , savoir lire et écrire cessât d'être un piuviuÉGE SOCIAL, et que ne savoir pas lire et écrire devînt une incapacité politique.

Quelles chambres législatives refuseraient au gouvernement l'allocation qu'il demanderait en faveur de l'enseignement élémentaire , quelque élevée qu'elle soit , lorsque l'exactitude des assertions qui suivent leur aurait été démontrée par l'examen approfondi des faits?

Sans instruction élémentaire ou primaire généralement répandue ,

— Les formes représentatives agitent tous les intérêts, les font tous ennemis les uns des autres, et n'en satisfont aucun ;

— La centralisation est incompatible avec le régime municipal ; elle ne peut supporter le débat parlementaire ;

— La décentralisation est impossible, faute d'une hiérarchie d'intelligences;

— La réforme de notre industrie agricole est une utopie hors d'état de lutter contre la routine ;

— Chaque progrès de l'industrie manufacturière est un pas fait en avant vers sa ruine ;

Cela s'explique :

— L'industrie agricole restant stationnaire, n'augmentant pas le nombre des consommateurs, ne diminuant pas le prix des matières premières, l'industrie manufacturière s'encombre de ses produits; elle insurge contre le gouvernement les prolétaires sans travail, dont elle augmente chaque année le nombre.

Enfin, sans instruction élémentaire généralement répandue,

— La superstition , dans les époques de transition , fait

faire de rapides progrès à l'incrédulité , et l'incrédulité à la démoralisation d'une nation; car toute société qui remet en doute l'existence de Dieu, met la sienne en question.

Sans moralité publique, que deviennent l'institution du jury, le droit d'élire? quelles garanties de sa bonne foi peut donner le mandataire élu ?

Dans les classes abruties, l'intempérance est un excès né de la privation ; les meilleurs conseils répétés n'en détruiront pas l'babitude , tant qu'une meilleure administration municipale ne fera pas pénétrer l'aisance dans ces classes , et qu'une bonne instruction élémentaire ne sera point considérée comme le premier devoir de tout citoyen jaloux de l'exercice de ses droits.

Ces considérations sont de premier ordre ; elles appellent toute l'attention du gouvernement.

L'ignorance met la liberté en péril.

La rouille qui ronge le fer d'une machine exerce sur lui une action moins destructive que l'ignorance populaire sur les engrenages du système représentatif. Comment veut-on qu'il fonctionne , quand toute sa force est employée à vaincre la résistance ?

En France , les instituteurs de la jeunesse n'occupent pas, dans la hiérarchie administrative et sociale, la place que leur assigne l'importance de leur mission.

De là Tune des plus graves difficultés que rencontre l'établissement de l'ordre moral.

C'est moins par des lois, reposant presque toujours exclusivement sur des circonstances passagères et sur des intérêts mobiles , que les mœurs d'un peuple s'améliorent, que par une instruction convenablement appropriée à la constitution qui le régit ou doit le régir. Cette affirmation, d'une vérité absolue, reçoit encore une application plus directe lorsqu'il s'agit d'un pays qui, de la forme monarcbiquc absolue, a passé révolutionnairement au régime monarchique représentatif.

Un gouvernement qui se tranforme ne se fonde, ne se consolide, ne se perpétue que par un système d'instruction publique mis en barmonie avec ses principes fondamentaux; ainsi, dans un gouvernement représentatif dont la base est l'élection populaire, tout doit tendre essentiellement à préparer la jeunesse, par des études spéciales, à l'exercice des droits qu'elle est appelée à remplir, et à la pratique des devoirs que l'intérêt commun et communal lui imposera.

Dans un gouvernement représentatif, l'instruction publique à tous ses degrés, et quelle que soit la diversité des noms qu'on lui donne, doit être essentiellement parlementaire. Inculquer aux générations, dès leur berceau, l'amour et le respect de la constitution fondamentale, et les former à l'habitude de la parole ; voilà quel en devrait être le caractère distinctif.

Chez un peuple dont le Code prescrit l'égalité des partages de succession, et tend conséqueinment à la division indéfinie des fortunes les plus compactes ; chez un peuple dont l'esprit en est venu à ce point de ne plus admettre aucune idée de priviviléges héréditaires, l'instruction puhlique ne doit plus rester ce qu'elle était à l'époque où les fortunes étaient substituées, les carrières obligées, les vocations contraintes, où certaines classes étaient privilégiées à l'exclusion des autres ; l'instruction doit alors cesser d'être uniforme pour devenir aussi variée que la diversité des professions; elle doit cesser d'être classique pour devenir professionnelle ; car, plus les fortunes se diviseront, plus l'obligation de spécialiser l'instruction deviendra rigoureuse.

L'époque n'est pas éloignée où, sous peine de voir dépérir l'enseignement public et renaître l'ignorance dans les classes moyennes, il faudra abaisser le prix que coûte l'instruction donnée dans les collèges. L'instruction classique d'un enfant est une dépense variable de 10 à 20,000 fr. au moins, dépense qui déjà ne représente plus son équivalent, car les carrières qu'ouvrait autrefois l'instruction universitaire sont maintenant obstruées, et, quant au petit commerce et aux arts manuels, il n'y a pas de doute que, pour y prospérer et assurer le bien-être d'une famille, un capital sagement économisé de 10 à 20,000 fr. ne soit plus utile que le diplôme dispendieusement acquis de bachelier ès-lettrcs.

EXPÉDITIVE et ÉCONOMIQUE, PROFESSIONNELLE et PAULEMKN-»

EN FRANCE. \o

TAIRE, telle doit être désormais l'instruction publique en France, pour s'accorder avec nos institutions nouvelles ; telle elle doit être si l'on veut prévenir l'alternative menaçante de révolutions périodiques ou de régimes oppressifs.

Ce qui est nécessaire à la consolidation du gouvernement représentatif en France, ce n'est pas absolument une nouvelle réforme électorale : avant de demander à l'arbre de porter des fruits, il faut attendre qu'il ait poussé des racines. Ixs racines de l'arbre représentatif, ce sont le régime municipal et l'éducation parlementaire ; quand elles auront pénétré profondément le sol populaire, alors les fruits pourront être des droits politiques accordés à tous les contribuables, sans autres conditions pour les exercer, que de justifier légalement de vingt-cinq ans d'âge, et de l'instruction nécessaire à leur accomplissement. Alors on pourra dire qu'à l'instruction populaire la raison publique devra son triompbe, et l'intrigue électorale sa cbute.

A notre sens, ce qui manque principalement à la consolidation du gouvernement représentatif en France, c'est un corps de quarante mille instituteurs mieux instruits et mieux payés; un clergé mieux enseigné, plus respectable et plus respecté; une concordance mieux établie entre l'enseignement public , le régime municipal et le gouvernement représentatif; enfin, des rapports mieux combinés entre l'Église, l'école et la municipalité.

14 DE l'instruction riBLIQL'E EN FRANCE.

Défaut d'instruction générale et élémentaire parmi les classes inférieures et laborieuses, défaut d'instruction spéciale et politique parmi les classes supérieures, telles sont en résumé, selon nous, les deux causes capitales de l'instabilité des gouvernements en France.

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