F.S FRANCK
Voici maintenant quels sont, à notre avis, les établissements d'instruction spéciale qui manquent pour compléter notre système d'enseignement public :
Une Faculté des sciences économique , administrative et politique ,-
Vue Faculté des sciences agronomique, industrielle et commerciale ,-
Des écoles préparatoires pour ces deux facultés ;
Des écoles c.n\rvnF.s d'agriculture , d'horticulture , d'arboriculture, d'amélioration des races bovine, chevaline , etc., etc.
En ce qui touclie la création d'une faculté des sciences économique, administrative et politique , nous avons déjà insisté sur la nécessité de combler cette importante lacune de notre enseignement public, en nous fondant sur l'autorité des deux grands noms de Bacon et de Cuvier.
Le plus arbitraire des pouvoirs absolus, le plus anarcbique des agents révolutionnaires, la presse quotidienne, exerce en France sans contre-poids et sans contrôle la liberté de son enseignement ; elle peut impunément faire de l'empirisme politique, propagera son gré simultanémenf ou successivement , selon le besoin de la cause qu'elle défend ou l'intérêt des partis qu'elle exploite, la science et l'erreur en matière d'économie sociale et d'administration publique; aucune garantie d'aptitude et de savoir n'est exigée ni des gérants signataires ni des rédacteurs anonymes de journaux.
Étrange contre-sens ! Il n'est pas permis d'ouvrir une école, de professer un coiu's, sans justifier de certaines garanties de moralité et de certaines conditions de capacité ; mais il est permis de publier un journal sans autre formalité qu'une déclaration insignifiante et que le dépôt
d'un cautionnement Cependant une école, un cours
ne peuvent jamais ouvrir leurs portes qu'à un petit nombre de personnes , tandis que le public d'un journal n'est circonscrit ni par l'espace ni par les distances !
Les contre-sens et les contradictions abondent ainsi parmi nous. Les mesures vexatoires sont prodiguées, les mesures les plus importantes négligées, et l'on s'étonne de l'anarcliie morale qui, de notre temps, égare les meilleurs esprits !
Là où la logique est exclue on veut fonder l'ordre. Tentative inutile ! L'ordre ne saurait régner où gouverne l'ignorance.
Rien, parmi nous, ne se lie, rien ne s'enchaîne , rien ne fait corps de doctrine ; souvent les principes les plus opposés sont violemment unis.
Tout est choc et frottement.
La France n'a de système sur rien ; elle manque d'esprit de suite et d'ensemble, de prévoyance et de persévérance.
Poursuivie par le passé, débordée par le présent, surprise par l'avenir, elle vit au jour la journée entre deux révolutions, l'une inachevée, l'autre imminente;
En tout arbitraire , en rien absolue ;
Partout la centralisation administrative , nulle part l'unité politique;
Fatalement gouvernée par la mobilité des faits là où devrait régner l'immuabilité des principes;
Soutenue par la force des choses , non par la supériorité des ministres responsables de ses destinées;
Faisant une exorbitante consommation d'hommes politiques, et ne s'occupant aucunement des moyens d'en former de nouveaux ;
Ne prévoyant rien, ne préparant rien; s'apercevant seulement que le temps des semailles est passé quand l'époque de la moisson est venue; laissant le présent inculte et s'étonnant que l'avenir soit stérile;
Enfin, au-dehors comme au-dedans, n'ayant aucun plan mûrement arrêté et constamment suivi.
.\ussi nos alliances sont-elles flottantes et muettes : la plus insignifiante circonstance les complique et les fait
varier; elles n'expriment rien, ni solidarité de principes politiques, ni communauté d'intérêts commerciaux , d'où il suit qu'elles n'inspirent aucune confiance et ne permettent d'entreprendre avec sécurité rien de grand ni de durable.
Aussi notre puissance militaire n'a-t-elle pour bases ni le cboix de nos relations extérieures, ni le chiffre proportionnel de notre population , ni l'intérêt de notre agriculture, de notre industrie et de notre commerce. Notre armée et notre marine n'ont pas un but qui leur soit commun. L'une des deux n'est pas la conséquence mutuelle de l'autre ;
Aussi notre agriculture, notre industrie, notre commerce, nos travaux publics, errent-ils plutôt qu'ils n'avancent. Notre agriculture retardataire, qui devrait se presser, n'avance que lentement; notre industrie vagabonde, qui devrait au contraire modérer son pas, le hâte imprudemment et se prépare ainsi des crises par sa précipitation. Notre commerce souffre de cet état de choses illogique et contre nature ; il est entravé dans son développement ; il en est ainsi toutes les fois que l'agriculture et l'industrie d'un pays ne sont pas exactement pondérées l'une par l'autre. La prospérité du commerce est surtout une question d'équilibre. Si les travaux publics et les tarifs de douanes présentent en France tant de questions insolubles , n'en cherchons pas d'autre cause que celle des rangs qui ont été intervertis; le premier, qui appartenait à l'agriculture, a été usurpé par l'industrie. Usurpation fatale ! car lorsque le prix de la main-d'œuvre baisse prématurément à ses dernières limites , et que celui des matières premières ne se réduit qu'insensiblement, il en résulte d'inextricables difficultés de salaires et des perturbations commerciales qui mettent en péril les institutions politiques;
Aussi n'existe-t-il aucune concordance entre notre enseignement public, notre régime municipal et notre forme
460 i)E l'instruction publique
représentative. L'instruction publique, ce puissant levier des sociétés, cherche vainement deux choses : la main et le point d'appui qui lui sont nécessaires pour relever la condition humaine et donner à la hiérarchie sociale l'égalité civile pour base. L'instruction est la première de toutes les cultures, car elle est celle de l'homme. Perfectionnez celle-là , toutes les autres se perfectionneront d'ellesmêmes ;
Aussi, que se passe-t-il tous les jours sous nos yeux? Tantôt nous voyons le gouvernement s'appuyer sur des principes qu'il devrait combattre, tantôt l'opposition l'attaquer avec des arguments qui , s'ils étaient soumis à un plus sévère examen , seraient la condamnation de la cause qu'elle défend.
Rarement ce sont deux doctrines contraires en urésence ; presque toujours c'est une mêlée de tous les principes contradictoires , dont chacun des deux antagonistes s'arme en toute hâte et au hasard pour la défense ou pour l'attaque.
Lorsque l'opposition et le pouvoir entrent ainsi en lutte, l'erreur et la vérité n'ouit pas chacune leur camp opposé, 'ignorance seule est aux prises avec elle-même ; aucun des deux, de l'opposition ou du pouvoir, ne sait ce qui lui appartient en propre ; pour l'un comme pour l'autre, rien n'est patrimoine, tout est butin. Comment pourrait-il en être autrement?
11 n'y a point en France d'éducation nationale, de moyens réguliers de constater le savoir politique.
Les hommes n'y sont pas choisis; des circonstances et des combinaisons, plus souvent que le droit et l'habileté, les mettent en possession du pouvoir sans expérience des affaires et surtout sans idées. Tel est même le dédain que l'on y professe pour l'étude et la spécialité, que les hommes expertsdans une partie sont presque toujours appli- ([ués à une autre qu'ils ignorent, ou relégués dans des emplois subalternes.
J-N FRANCE. i(jj
Les tliùoiies y sont des opinions verbeuses, et non point des systèmes médités.
L'ignorance y est présomptueuse, déliée, téméraire, et la science, au contraire , modeste, gauche , timide ; l'une osant tout, l'autre n'osant rien.
Si la France, facile à féconder, végète à demi productive, si la civilisation semble l'avoir desséchée avant de l'avoir mûrie, c'est parce qu'en matière de gouvernement elle n'a pas un choix de principes arrêtés, de traditions respectées , d'hommes spéciaux ; c'est parce que l'esprit de parti y prévaut trop souverainement sur l'esprit public, et l'art de limprovisation sur le génie d'organisation.
11 en serait autrement si la science économique, administrative et politique avait ses professeurs, ses autorités, ses cours , ses journaux ; si par exemple , dans un temps déterminé, nul ne pouvait être gérant, signataire d'une feuille quotidienne qu'il n'eut préalablement justifié quil est éligible ; si nul ne pouvait être éligible qu'il n'eût le titre de bachelier es sciences politiques.
Ainsi, dans l'ordre de nos idées, nul, à une époque qui serait déterminée, ne pourrait être électeur ou juré qu'il n'eût obtenu le diplôme de capacité électorale dont il a été précédemment parlé ; nul ne pourrait être éligible qu'il n'eût été reçu bachelier es sciences politiques, indépendamment des autres conditions d'âge et de cens qui pourraient être légalement requises.
Alors aurait lieu tout naturellement, par superposition, le classement de la société; le savoir aurait ses prérogatives déterminées; la hiérarchie s'établirait naturellement sans porter atteinte au principe de l'égalité ; une aristocratie mobile et bienfaisante croîtrait chaque jour en nombre et en puissance ; l'élection deviendrait un germe fécond ; les journaux auraient alors à la fois pour garantie et pour contrôle le savoir de leurs gérants et les études de leurs lecteurs.
Mais avant d'instituer une Faculté des sciences économies.
iC)2 DE l'instruction l'IBLlQLt
que , administrative et politique , une première pensée devrait occuper sérieusement le gouvernement, ce serait de déterminer d'abord les principes qui seraient reconnus les plus justes, de choisir ensuite les autorités dont les opinions seraient données pour bases fondamentales à ce nouvel enseignement, et de rédiger en conséquence les traités rudimentaires et spéciaux qui seraient approuvés.
Une telle œuvre, un tel examen ne sauraient être faits avec trop de soin et de maturité.
Dans les gouvernements absolus , il est peut-être superflu d'enseigner à l'enfance le respect des lois; l'énergie du pouvoir supplée à tout : il n'est pas besoin d'autre ressort que la crainte ; mais dans les gouvernements représentatifs, il faut s'occuper d'autant plus attentivement de l'éducation nationale et de l'instruction politique des citoyens , qu'ils ont plus de part à la gestion des alTaires, et que l'autorité du pouvoir est plus ébranlée par les discussions de la presse et de la tribune.
L'exercice du pouvoir a changé de conditions : autrefois un seul homme gouvernait et administrait , et donnait l'impulsion générale ; sous Richelieu, Mazarin, Colbert, il suffisait d'éclairer Richelieu, Mazarin, Colbert, pour obtenir une mesure utile ou une réforme nécessaire. Mais il n'en est plus ainsi : le pays prétend se gouverner lui-même ; c'est donc maintenant le pays qu'il faut instruire , la majorité qu'il importe d'éclairer !
L'opinion publique , ce juge sans appel , ce pouvoir sans bornes et sans responsabilité , cette souveraine absolue du monde constitutionnel, subit la loi commune de toutes les royautés; elle a d'imprudents conseillers et de plats courtisans, à qui profitent ses caprices et ses écarts. Ses erreurs ne sont jamais sans danger ; passagères , elles amènent des crises ; prolongées et imposées au pouvoir ou partagées par lui , elles deviennent la cause, souvent inaperçue, des perturbations internes les plus. graves.
Uépaiidro cla\antage les vrais principes administratifs, populariser les saines opinions économiques et le goût des études sérieuses , est le seul moyen peut-être de créer, à la place de cet élément vague et inconstant, une autre opinion publique plus éclairée , moins mobile et moins arbitraire, qui mette enfin un terme à ce désir indéfini de cbangement qui use les institutions politiques sans les fonder et les hommes d'État sans les instruire.
Après la création dune Faculté des sciences économique, adminislrative el politique , rien de plus important que la fondation d'une faculté des sciences agronomique , industrielle et commerciale , où les aspirants puissent venir passer leur examen , soutenir leur thèse et prendre leurs degrés.
Ces deux établissements d'instruction spéciale manquent à notre enseignement public ; le gouvernement doit les créer; c'est là sa tâche , car en toute circonstance son devoir est de combler les lacunes que ne peut remplir la libre concurrence, d'exécuter ce qu'elle ne saurait tenter avec avantage. C'est ainsi que le gouvernement a fondé, à diverses époques, \a Manufacture royale de porcelaines de Sèvres , celle de tapisseries des (hjbelins , que maintenant peut-êtr* il serait plus utile de remplacer par des établissements voués au perfectionnement d'industries retardataires; c'est ainsi que pendant longtemps les Messageries royales ont fait partie de l'administration publique; c'est ainsi qu'ont été successivement fondées, pour les divers besoins de l'iitat , en 1795, les écoles Normales; en 1795, les écoles Centrales, Vécole Polytechnique, Yécole Navale; en 1796, les écoles de cavalerie, réorganisées en 1820 ; en 1802 , les écoles secondaires, les écoles du génie et d'artillerie; en 180i, Vécole des ponts et chaussées ; en 1814, \es écoles régimentaires ; en 1816, Vécole des mines et Vécole des mineurs de Saint-Etienne ; en 1818, les écoles d'application d'étal-major ; en 1824, Vécole forestière, etc., etc.
i(3i DE l'i.nstklctio.n l'LULiyLi:
Le iiouibre des écoles militaires instituées pendant la guerre est resté le même depuis la paix; il n'a pas été diminué; aussi ces écoles produisent-elles plus d'officiers que les cadres de l'armée n'en peuvent absorber : c'est là une grave difficulté dont se sont préoccupées les chambres législatives '. Cet état de choses montre qu'en mêjnc temps qu'il y a lacune dans certaines parties ,de l'enseignement public, il y a en d'autres points surabondance. C'est qu'en France , où l'esprit cependant est si uiobile , nous avons le tort de prétendre toujours fonder à perpétuité. Il y a beaucoup de bonnes choses qui ne sont utiles qu'un temps donné , qui cessent de l'être au delà d'un certain laps de temps.
Supprimer ce qui est superflu, c'est rendre plus faciles les moyens de fonder ce (jui est nécessaire. Que de choses utiles et neuves une administration ferme et éclairée pourrait pratiquer en France sans sortir des limites du budget, en sachant seulcmi'ut se mouvoir dans sa vaste circonférence! Nous n'insisterons pas sur la nécessité de créer une Faculté agronomique , industrielle et coiitmerciale ; nous croyons avoir suffisanunent établi cette nécessité dans tout le cours de cet ouvrage; nous nous hornerons seulement à dire quelques mots des motifs qui nous ont engagé à réunir dans la même Faculté l'agriculture, l'industrie et le commerce : il nous a paru impossible de les séparer. La loi a pu établir en droit une différence entre le producteur agricole et le producteur industriel ; déclarer le second commerçant , et en cette qualité l'astreindre à certaines obligations dent le premier n'est pas tenu ; mais cette différence n'existe pas en fait; elle est arbitraire bien que légale; c'est une concession
' Kapport faille 5 février 1835 àla cliambre des pairs, par M. iecomle Mallhieu Dumas ,au nom d'une commission spéciale chargée de l'examen du projet de loi reialif aux élèves des écoles spéciales susceptibles d'élre p romus au grade de sous-lieuleuant.
faite à l'ignorance rurale par le législateur. Le propriétaire agronome qui achète et qui vend ses produits ne fait pas une autre opération que le manufacturier qui achète des matières premières pour les revendre ouvrées. L'étude , la connaissance , l'aptitude du commerce , leur sont , à l'un et à l'autre , nécessaires en proportion de l'importance de leurs opérations. Les livres de MM. Mathieu de Domhasle el Bella ne sont pas moins exactement tenus que ceux de MM. Kœchlin et Cunin-Gridaine.
En général, parmi nous, l'industriel — agriculteur ou manufacturier — n'est pas assez commerçant; le commerçant à son tour n'est pas non phis assez industriel; l'industriel reste trop étranger à l'agriculture , l'agriculteur reste trop étranger à l'industrie.
Kn réunissant donc dans la même Faculté l'agriculture, l'industrie et le commerce, on obviera à cette cause d'infériorité de la France comparée à l'Angleterre, l'Amérique du nord, la Belgique, la Hollande et la Suisse. L'enseignement , qui fait à volonté des avocats, des ingénieurs ou des médecins , peut aussi changer la face de l'agriculture, et faire refluer hors des villes qu'elles encombrent beaucoup de fabrications qui seraient infiniment mieux placées, sous le rapport économique, au sein des grandes exploitations rurales.
Le gouvernement a dans ses mains une baguette douée d'une puissance magique : l'enseignement pubUc ! — L'ignore-t-il donc?
L'enseignement public , cet admirable frein qui montre que l'art , pour dompter la nature et maîtriser la force physique, n'a qu'à le vouloir, l'enseignement public peut au gré du législateur régénérer un peuple ou le laisser se corrompre , propager Fesprit d'ordre et de hiérarchie ou perpétuer l'esprit contraire.
Etienne de la Boétie raconte que , pour prouver aux Lacédémoniens tout l'empire de l'éducation sur la nature, « Lycurgue , ce grand policeur de Sparte , nourrit , au
466 Bi: l'instruction I'Ubliqie
rapport de Plutarque, deux chiens, tous deux frères, tous deux allaictez du même laict, mais l'un engraissé à la cuisine , l'autre accoustumé par les champs au son de la trompe et du huchet ; puis les mit un jour en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre. L'un courut au plat, l'autre au lièvre. Toutefois, se dit-il, si sont-ils frères. »
Le gouvernement, nous le croyons, n'aurait qu'un appel à faire aux habiles fondateurs et aux savants professeurs de y École centrale des arts et manufactures, dirigée par M. Lavallée , de VÉcole de commerce , dirigée par M. Blanqui, des Instituts agronomiques de Roville et de Grignon, dirigés par MM. de Dombasle et Bella, pour fonder avec éclat la Faculté des sciences agronomique , industrielle et commerciale , dont nous sollicitons la création.
Nul doute que MM. Lavallée, Blanqui, Mathieu de Dombasle , Bella , ne s'empressassent de s'associer à la réalisation de cette pensée avec un dévouement égal à celui qui a rendu à jamais dignes de reconnaissance les noms de Trudaine et Péronnet , ces deux fondateurs de l'École des ponts et chaussées.
L'enseignement de l'agriculture , de l'industrie et du commerce dans l'intérieur de la même Faculté ne tarderait pas, nous le pensons, à exercer une grande et salutaire influence sur le mouvement de la richesse publique et à lui imprimer une meilleure direction.
De fréquents changements de gouvernement ont suscité en France beaucoup de situations fausses et de divisions intestines, les unes entretenues par le point d'honneur monarchique, les autres par l'intérêt froissé, la vanité irritée et l'esprit anarchique : le moyen de faire cesser ce fâcheux état de choses , ce n'est pas de rendre équivoques de respectables dévouements , de corrompre de vieilles croyances , de compromettre d'illustres noms en prodiguant à une classe de la société les faveurs et les
emplois, en rétablissant pour elle d'anciens abus qui tombaient en ruines alors qu'on les a abattus. Les fils de propriétaires ricbes ont quelque cbose de mieux à faire que de tenter encore une fois d'envabir la magistrature , le parquet, l'armée, Tadministration, la cour; c'est d'acquitter noblement leur dette envers le sol , en devenant des agronomes distingués; c'est de mériter la confiance et la reconnaissance du pays , en n'aspirant plus désormais qu'aux fonctions gratuites conférées par l'élection.
De toutes parts on entend ceux qui possèdent des patrimoines s'écrier que le nombre des prolétaires devient menaçant.
Eb bien! pour prévenir ce péril, que veut-on que fasse le gouvernement? — i Qu'il augmente ou qu'il diminue les impôts? — Qu'il les augmente pour venir au secours des pauvres , ou bien qu'il les diminue pour accroître la consommation et les moyens de travail?... Lequel des deux ?
Le gouvernement , en France , est trop généralement considéré comme devant tout faire, tout prévoir et pourvoir à tout : c'est un grave préjugé qu'il importe de détruire, car il crée une sorte d'apatbie nationale fort dangereuse.
Le gouvernement a trente-trois millions d'babitants à contenir; quel qu'il soit, il y aura toujours un gouvernement; or, les plus intéressés à ce qu'il soit fort sont ceux qui possèdent ou qui prospèrent : dès qu'une cbose est utile, qu'ils n'attendent donc pas que lÉtat leur donne l'exemple ; qu'ils l'exécutent eux-mêmes.
Désormais il faut que la propriété, sous peine d'anéantissement, se retrancbe derrière toutes les institutions utiles et bienfaisantes ; il faut qu'elle sacbe que c'est à elle surtout à veiller à sa conservation.
Mais lorsque les écoles préparatoires d'agriculture se seront multipliées, lorsqu'un grand collège agronomique se sera fondé , lorsqu'une faculté des sciences agronomi-
408 DE I.'rXSTRUr.TION PUBLIQIT.
(luc, industrielle et commerciale existera, une moitié seulement de la tâche sera faite encore.
Après avoir ainsi organisé des moyens d'enseignement en rapport avec la moyenne de la fortune des fils de propriétaires, il restera à ouvrir aux classes peu aisées des écoles rurales gratuites en grand nombre.
On se plaint de la dépopulation des campagnes, que leurs habitants quittent pour venir encombrer les ateliers, les fabriques, les magasins, les hospices et les prisons des villes; et on ne fait rien pour arrêter le mal. C'est sur l'enfance qu'il faudrait surtout porter son attention , car on corrige difficilement les hommes des habitudes vicieuses qu'ils ont contractées.
Après nous être ainsi adressé à la raison des familles, à rintérêt des grands et despetits propriétaires, maintenant nous répéterons au gouvernement ce que nous écrivions en 1834 à M. ïhiers, alors ministre du commerce et des travaux publics :
« L'industrie agricole d'un pays ne saurait prétendre à la prospérité et aux perfectionnements qui résultent toujours de l'influence et de l'action des capitaux, aussi longtemps que l'industrie manufacturière et le commerce les détourneront d'elle par des intérêts ou des bénéfices plus élevés que ceux que présente, dans l'état actuel de la science et de l'art , l'exploitation du sol ; hâtez-vous donc d'améliorer l'instruction de la classe agricole, de la mettre, autant que possible, en rapport de perfectionnement avec les pratiques et les instruments que la France importe d'Angleterre et d'Allemagne ; car s'il est vrai que les capitaux sont nécessaires aux perfectionnements, il faut également reconnaître que ce sont les perfectionnements qui les premiers appellent les capitaux, les attirent et s'emparent d'eux.
« Si donc il est désirable que les capitaux refluent vers l'industrie agricole, il est nécessaire d'aider ses premierspas et d'encourager les efforts des Orangé, des Aubert, des Pau-
EX FRANCE. WJ
lin-Paris, simples garçons de ferme, que le désir d'ôtre utiles à leur pays a sortis de l'esprit de routine et a doués de l'esprit d'invention et de perfectionnement. « Ici se présente une grave question d'ordre social : (( C'est celle des classes ouvrières.
« Lorsqu'elles s'agglomèrent dans les villes hors de toute proportion, qu'arrive-t-il ?
« Le prix des objets de consommation de première nécessité s'élève par le seul fait de la concentration d'un grand nombre d'ouvriers sur un point; d'autre part, la concurrence qui en résulte fait baisser le prix des salaires; de là leur insuffisance, de là le malaise des classes laborieuses au sein des villes. L'industrie agricole peut seule réparer le mal de l'industrie manufacturière, — en disséminant les masses compactes d'ouvriers, exigeants quand le travail abonde, menaçants quand il manque, — en ramenant, en retenant dans les communes rurales leurs nombreux émigrants, qui les quittent pour suivre le cours des capitaux.
« En faisant remonter les capitaux vers leur source , vers l'industrie agricole, toute une réforme s'opérera; on verra se sécher la plaie du prolétarisme et se résoudre la double question des salaires et de la concurrence intérieure, à la satisfaction de l'intérêt général.
« Les hommes au courant de l'industrie agricole et de l'industrie manufacturière ne contesteront pas l'exactitude des assertions qui suivent :
« La famille d'un ouvrier subsisterait dans une condition incontestablement meilleure hors de l'enceinte des villes, avec son salaire réduit d'un tiers, qu'au dedans de leurs murs, avec son intégralité, soit que hors des villes industrielles les objets de première nécessité soient moins coûteux dans une proportion au delà de ce tiers, soit que les occasions de dépenses et de débauche y soient plus rares, soit enfin qu'une commune rurale offre plus d'économie qu'une ville pour les familles composées d'en-
iTO DE l'instruction publique
fants en bas âge, plus de moyens de les utiliser à mesure qu'ils grandissent, et plus de ressources à l'industrie domestique.
« L'abaissement d'un tiers dans le taux des salaires, qui serait le résultat d'une difTusion mieux combinée de la population , aurait pour effet de trancber les difficultés que rencontrentplusieursbranchesde notre industrie dans leurs rapports avec les douanes françaises et étrangères.
« Une alliance entre l'industrie agricole et l'industrie manufacturière est une nécessité de notre époque et de notre situation politique; sacbez la comprendre !
« L'agriculture, tant qu'elle ne consistera qu'à faire produire à la terre des matières premières pour les livrer au commerce et à la fabrique sous leur forme la plus brute, sous leur volume le plus pesant, ne méritera pas de porter le nom d'industrie agricole; le prix de ses produits continuera de se doubler par les frais de transport, sans pour cela les faire augmenter de valeur, et la consommation par suite s'en restreindra ; tandis que si l'agriculture se faisait elle-même industrie , elle profiterait de tout ce qu'elle perd ; les premières préparations qu'auraient à subir les matières brutes se feraient dans les campagnes avec une économie considérable de maind'œuvre; l'industrie manufacturière des villes n'appellerait plus à elle qu'un nombre limité d'ouvriers babiles.
« La France possède cinquante-trois millions d'hectares de superficie, dont vingt-cinq millions sont en terres labourables ; et cependant à peine un tiers de sa population mange-t-ildu pain, tandis que quatre millions d'hectares de bonnes terres bien cultivées et semées en froment suffiraient pour nourrir sainement et substantiellement ses trente-trois millions d'habitants.
« En Angleterre, l'agriculture occupe 13,396 lieues carrées.
« En France, l'agriculture occupe 27,400 lieues carrées, et produit à peu près un septième de moins.
E> fRANCl". 471
« En Angleterre, 13,596 lieues carrées, travaillées par sept millions cinq cent mille agriculteurs, créent un produit brut de 3,480,000,000 fr., soit 40,000 fr. par lieue carrée, ou 722 fr. par individu.
« En France, 27,400 lieues carrées, travaillées par vingtdeux millions de cultivateurs, ne créent qu'un produit brut de 4,500,000,000 fr., soit 16,000 fr. par lieue carrée, ou 200 fr. par individu.
0 Comment en serait-il autrement ?
Sur 49,863,608 hectares de propriétés imposables en
France, 25,550,1.59 sont consacrés à la culture des céréales;
4,834-,621 sont consacrés à celle des prés;
2,134,822 sont consacrés à celle des vignes;
7,412,314 sont consacrés à l'exploitation forestière;
7,799,672 sont en landes, palis, bruyères, etc..
« Le reste est en vergers ou propriétés bâties.
« Ainsi, sur 48, 705, S14 hectares, 954,000 seulement sont affectés à des cultures diverses, et il n'existe que 5 millions d'hectares de prairies artificielles ou naturelles, en balance de 25 millions et demi d'hectares en terres labourables!
« En Angleterre, le poids net des bœufs de boucherie est de 554 livres.
« En France, le poids net des bœufs de boucherie est de 350 livres.
« Même proportion à l'égard des veaux, des moutons, des agneaux consommés dans les deux pays.
'< L'Angleterre possède 10,500,000 têtes bovines; et la France, qui a un territoire plus étendu, une population plus considérable, n'en compte que 6,700,000.
« En Angleterre, la culture du rutabaga, ou navet de Suède, a augmenté son revenu territorial d'un milliard, tandis que la France tire encore annuellement du Pié-
Al^À Itli l'i.NSTRL'CTIOX l'tDLlQUE
mont et de la Lonibardie pour -iO millions de soie qu'elle pourrait récolter sur son sol. »
Un tel état de choses montre hautement ce qu'ont encore à faire en France l'instruction nationale et l'enseignement professionnel ; il montre, sous le point de vue de la production, quel faux calcul fait le gouvernement lorsqu'il marchande le coût de l'instruction élémentaire, au lieu de s'empresser de l'inscrire au premier rang des dépenses de l'État. Ce que coûte la semence, c'est la récolte qui le paye.
Terminons par un résumé succinct de nos vœux, car nous nous apercevons trop tard que l'abondance des développements nous a entraîné au delà des limites que nous nous étions tracées.
Au nom des diverses considérations que nous avons fait valoir, nous vaudrions :
Que l'inslruction élémentaire ou nationale fût lne et gratuite pour tous ; que son niveau s'élevât graduellement; que la jeunesse fût familiarisée de bonne heure avec le régime militaire et le système électif ; que de bons ouvrages élémentaires, rédigés par les plus distingués de nos publicistes dans un esprit en harmonie avec nos institutions, fussent mis entre ses mains ;
Que des écoles rurales gratuites, d'agriculture, d'horticulture, d'arboriculture, etc., fussent fondées en grand nombre, afin d'opposer un obstacle à la progression effrayante du prolétariat, à la dégénération physique et à la démoralisation de la classe agricole, au déclassement des professions et à l'influence absorbante des grandes villes, par suite aux crises industrielles et aux révolutions sociales ;
Que l'instruction complémentaire ou professionnelle fût complétée par l'établissement des deux Facultés nouvelles dont nous avons proposé la création ;
Qu'autant que possible, dans les collèges et dans les écoles préparatoires, les auteurs grecs, latins, français, aile-
mands, anglais, etc., fussent choisis de préférence, en raison du rapport qui doit toujours exister, selon nos idées, entre l'enseignement et la profession à laquelle il servirait d'introduction.
Pourquoi, par exemple, les élèves en médecine n'apprendraient-ils pas le grec dans Ilippocrate, dans Gallien et dans Élien; le latin dans Caton, dans Pline et dans Celse ; le français dans Barthès, dans Bichat et dans Cuvier? Pourquoi les élèves en droit n'étudieraient-ils pas le grec dans les fragments des lois athéniennes de Samuel Petit, dans le texte original des Novelles de Justinicn , et dans le grand recueil des Basiliques de l'empereur Léon le Philosophe; le latin dansGaïus, dansPapinien, dans le Code de Théodose, dans le Digeste, dans le Décret de Gratien, dans les grands glossateurs comme Alciat et Acurse, et dans les juristes littéraires du seizième siècle, comme Cujas et Dumoulin; le français dans Pierre des Fontaines, dans Boutillier, dans La Thaumassière, dans les discours elles rapports de Michel de l'IIospital, de du Vair, de Daguesseau, et dans les livres de Montesquieu, etc. ?
Nous voudrions :
Que deux ordres de diplôme existassent : l'un d'aptitude électorale, délivré à la sortie de l'école communale ; l'autre d'aptitude professionnelle, délivré par l'une des sept Facultés ;
Que le gouvernement fit de tous les emplois dont il dispose un classement qui étahlisse d'abord ceux pour lesquels il suffirait de justifier du premier diplôme, ensuite ceux pour lesquels le second serait obligatoire ;
Que la rétribution universitaire fût supprimée et remplacée par un droit cumulatif sur les diplômes des licenciés en droit et des docteurs en médecine, alin d'opposer à l'encombrement une barrière plus forte et plus élevée. La rétribution universitaire, si vexatoire dans la perception, ne produit pas aimuellement 700,000 fr.; et c'est pour une si mince somme qu'on a laissé imprudemment
Alï i)K l'imstructioiN publique
.s'élever de pressantes réclamations et mettre en (luestion un grand principe, celui de la liberté d'enseignement! Nous ne savons pasfairejouer à l'impôt le rôle bienfaisant qu'il remplirait presque toujours, si dans tel cas on avait l'art de le faire agir comme droit différentiel, dans tel autre comme droit prohibitif, dans tel autre enfin, comme prime acordée à certaine production ou à certaine consommation. L'impôt, au point où en est venue la science économique, ne doit plus être jamais employé que comme un régulateur, un niveau. Il doit toujours être protecteur, jamais oppressif. La fiscalité est condamnée par l'expérience. C'est ce que sauraient maintenant nos gouvernants, sans en pouvoir douter, si la Faculté dont nous avons demandé l'établissement s'était chargée de leur instruction.
Nous voudrions ensuite :
Que le nombre des bourses accordées par le gouvernement fut considérablement réduit, sinon entièrement supprimé, en raison de l'abus politique qu'on en fait et du déclassement social qui en est la conséquence;
Que le nombre des cours professés à Paris fût plutôt réduit qu'augmenté, attendu que ce mode d'enseignement ne profite qu'à un petit nombre d'auditeurs; qu'il a l'inconvénient d'attirer dans la capitale, sans avantages suffisamment démontrés, beaucoup de jeunes gens qui pourraient recevoir le même enseignement sans être obligés de quitter leurs famHles, si la réduction du nombre de ces cours se liait avec l'idée de la publication d'un journal créé par le gouvernement sur les bases que nous avons fait connaître ailleurs «. Pense-t-on, par exemple, que la jeunesse studieuse des départements lirait sans intérêt et sans fruit un journal qui, ne coûtant qu'un sou par numéro (18 fr. paran\ la ferait assister chaque jour succes-
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siveniciit aux cours d'économie politique de MM. Hossi et nianqui ; — d'hisioire, de MM. l.acretellc, C.uizot ou Lenormaiid; — de philosophie, de MM. Laroniiguière, Royer- Collard ou Jouffroy ; — de législalion comparée, de M. Lherininier; — de droit administratif, de M. Gérando ; — d'é'loquence, de MM. Villemain ou Gérusez, etc.?
Nous voudrions encore :
Que l'enseignement public et la presse périodique restassent moins étrangers l'un à l'autre; ils ont des rapports communs qu'il importe d'établir , et qu'on méconnaît ;
Qu'on s'occupât sérieusement et sans retard de l'instruction des filles, au point de vue maternel que nous avons sommairement indiqué ;
Qu'on prit plus de soin de l'instruction des adultes, il ne faut point confondre l'instruction élémentaire et l'instruction populaire. L'instruction des enfants n'intéresse que l'avenir, tandis que l'instruction du peuple, c'est le présent de la France , c'est l'instruction des citoyens nés sous l'empire et sous la restauration, auxquels nos institutions ont conféré des droits avant qu'ils fussent en état de les comprendre et de les définir, et que leur ignorance a laissés en arrière de tous les progrès , de tous les perfectionnements. L'instruction populaire doit partir de ce point, que les hommes à (\u\ elle s'adresse savent déjà lire.
Elle doit comprendre :
1" L'enseignement politique et municipal ;
2" La propagation et l'application des découvertes scientifiques et industrielles, dont le résultat est d'améliorer le bien-être dis classes pauvres, soit par une diminution lie ftitigues, soit par une augmentation de produits dans le travail ;
5" La connaissance de toutes les notions utiles de l'économie sociale et domesticpie.
Ses moyens d'enseignement doi\ent être :
1" Des cour? dans les villes et dan=î les communes ru~
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raies faits par des amis des progrès et encouragés par le gouvernement;
2" Des journaux spéciaux et à bon marché.
Enfin nous voudrions que le gouvernement tirAt de l'enseignement public, combiné avec la presse périodique , ces deux rameaux d'une môme tige , toutes les ressources puissantes qu'il offre abondamment pour étendre la moralité de l'homme, le crédit de l'I-^tat, la fertilité du sol, les perfectionnements de l'industrie, les débouchés du commerce, consolider les institutions de la France et réduire enfin à de justes proportions le chilTre exorbitant de ses armées, en donnant à l'avenir les satisfactions qu'il réclame , et à l'Europe la sécurité sans laquelle la paix ne serait en définitive qu'un dehors mensonger, précurseur d'une épouvantable catastrophe.
DimiiHier progressivement le nombre des prétentions de toutes natures et accroître indéfiniment celui des supériorités en tous genres, corriger la superficialité des esprits par la spécialité des études , tel doit être , en résumé, au point de vue du gouvernement français, le but de l'instruction publi(jue; car elle seule peut commencer l'ère des réformes et clore celle des révolutions , en donnant à l'éducation nationale l'unité pour base, et à renseignement professionnel la variété pour fondement.