‹ De l'intelligence (volume 2)Chapitre 18 sur 87 · Brierre de Boismont, iOid · texte numérisé non relu

Brierre de Boismont, iOid

CH. I. NATURE ET RÉDUCTEURS DE l'iMAGE 93

relie, avec un enfant dans les bras. Le premier sentiment de surprise passé, il remonta à la source de l'illusion, et remarqua que la figure correspondait exactement à celle qu'il avait vue dans la gravure. L'illusion persista deux minutes *. » Gœthe pouvait à volonté se donner l'illusion complète. « Lorsque je ferme les yeux, dit-il, et que je baisse un peu la tête, je fais apparaître une fleur au milieu du champ de la vision; cette fleur ne conserve pas sa première forme, elle s'ouvre, et de son intérieur sortent de nouvelles fleurs, formées de feuilles colorées et quelquefois vertes. Ces fleurs ne sont pas naturelles, mais fantastiques, quoique symétriques comme des rosettes de sculpteur. Je ne puis fixer une forme, mais le développement de nouvelles fleurs continue aussi longtemps que je le désire, sans variation dans la rapidité des changements. La même chose m'arrive quand je me représente un disque nuancé. Ses difl"érentes couleurs subissent des changements constants qui s'étendent progressivement du centre à la circonférence,

1. Traité des maladies mentales, par Griesinger, traduit pai Douraic, page 104.

« Quelques observateurs peuvent volontairement provoquer l<Mirs hallucinations; c'est-à-dire que des idées existant à l'état de conscience et qu'ils fixaient vivement faisaient entrer en action les fonctions sensorielles. Un individu qui avait des hallucinations de l'ouïe avait remarqué qu'il pouvait lui-même provoquer les voix; il disait ensuite que cela l'aidait en partie à reconnaître son erreur... M. Sandras parle d'hallucinations qu'il a eues lui-même dans une maladie, pendant laquelle il prenait 869 propres pensées et ses désirs pour des voix. Ces voix lui répondaient à ses questions mentales comme une deuxième peroniie , mais toujours dans le sens de ses désirs. »

« Ncn considérons les phénomènes de l'imagination comme étant une des fonctions des appareils sensitifs luteraes et qui diU'ère des autres seulement par l'intensité. »

exactement comme les changements du kaléidoscope moderne. » — Enfin, non-seulement en pleine santé, mais encore avec l'exercice complet et par l'exercice même de la volonté, des hallucinations, c'est-à-dire des projections dans le dehors de la simple image mentale, ont été produites. « Un aliéniste allemand, le D*" Brosius de Bendorf, raconte avoir produit à volonté sa propre image qui posa devant lui pendant quelques secondes, mais s'évanouit immédiatement quand il essaya de reporter sa pensée sur son existence personnelle K »

Ces cas extrêmes montrent par leur exagération la nature de l'état normal. De même qu'en disséquant des estomacs hypertrophiés on a pu démêler la disposition des fibres musculaires, invisibles dans les estomacs sains, de même, en considérant ces illusions prolongées pendant des secondes, des minutes, parfois davantage, on constate l'illusion fugitive qui accompagne les images ordinaires, mais qui est si rapide, si courte, si instantanée, que, directement, nous ne pouvons l'isoler et l'observer. — Elle n'en est pas moins réelle, et la simple analyse des mots que nous employons pour désigner l'image témoigne de la double opération qui la forme. Nous disons que cette image, fantôme de l'ouïe ou de la vue, saveur ou odeur apparente, qui nous semble située à tel endroit de nos organes ou du dehors, nous semble à tort avoir

1. Annales médico-psychologiques, ibid. — J'ai eu moi-même, à la vérité dans un rêve, une vision semblable (nov. 1869). A la suite d'un songe trop long pour être raconté, ma propre figure m'est apparue, assise dans un fauteuil, près d'une table, avec une robe de chambre blanche à raies noires ; elle s'est tournée vers moi, et l'effroi a été si firand que je me suis réveilJé en sursaut.

etle situation, qu'elle n'est point dans le dehors, mais niérieure. Cette phrase même indique la reconnais- -;mce et la correction d'une erreur, partant une erreur préalable; au premier moment, nous nous étions trompés, puisque au second moment nous découvrons que nous nous étions trompés. Les deux opérations, qui sont rillusion et son redressement, sont si promptes qu'elles se confondent en une seule. Mais supprimez le redressement; la première, qui est l'illusion, subsistera seule, et sa persistance inaccoutumée après la dissoluticm du couple manifestera sa présence fugitive dans le couple intact.

IV. Gela nous conduit à considérer des cas où le redressement ne puisse se faire. Ce qui le produit d'ordmaire, c'est la présence d'une sensation contradictoire. Quand le joueur d'échecs imagine à deux pas, en face de lui, un échiquier noir et blanc, el qu'un instant après ses yeux ouverts lui donnent à la même distance et dans la même direction la sensation d'un mur gris ou jaune, la sensation et l'image ne peuvent subsister ensemble. Quand le romancier imaginait dans sa bouche le crépitement de l'arsenic mâché et « cet affreux goût d'encre » que laisse le poison, si, un instant après; il avait sur la langue une gorgée de vin ou un morceau de sucre, la sensation réelle et la sensation imaginée s'excluaient Tune l'autre, et l'illusion momentanée causée par l'image disparaissait sous l'ascendant de la sensation. C'est ainsi que le plus souvent l'erreur fugitive, attachée pour un instant à la présence do l'image, disparaît presque au même instant et sans intervalle appréciable par le cl] oc antagoniste de la sensation réelle. —

Cherchons donc un cas dans lequel la sensation disparaisse et soit comme absente; on en trouve un dans la rêverie qui précède le sommeil ^ . Les sensations produites en nous par le monde extérieur s'effacent alors par degrés ; à la fin, elles semblent suspendues, et les images, n'étant plus distinguées des sensations , deviennent des hallucinations complètes. M. Maury, en se faisant éveiller de temps en temps, a pu en noter un grand nombre. Par exemple, un^ fois il est brusquement rappelé à lui; « je venais de voir très-distinctement, dit-il, mon nom sur une feuille de papier blanc, éclatante comme le plus satiné des papiers anglais. » Il se remet dans sa bergère. « Ma tête s'affaissait à peine que mon hallucination était déjà revenue; mais cette fois ce n'était plus mon nom que j'avais lu : c'étaient des caractères grecs, des mots mêmes, que j'épelais machinalement et presque par un remuement des lèvres. Plusieurs jours de suite, j'eus, soit dans mon lit, soit dans mon fauteuil, des hallucinations semblables ou des rêves véritables, dans lesquels je lisais des caractères orientaux. Cette lecture fugitive de quelques mots était toujours accompagnée d'un sentiment de fatigue dans les yeux.... Une fois surtout, je vis des caractères sanscrits, disposés en colonnes suivant la classification des grammairiens, et ces lettres avaient un relief et un brillant qui me fatiguaient. Notez ici que j'avais, depuis quelques jours, lu beaucoup de grammaires de langues

1. Maury, Annales de la Société médico-psychologique, 3* série, tome III, 161 ; et Du sommeil et des rêves, 3« édition, chap. iv. ~ M. Maury a montré le premier, par une série d'expériences bien suivies, la proche parenté de la sensation, du souvenir, de l'image et de l'hallucination.

CHAP. I. NATURE ET RÉDUCTEURS DE l'IMAGE 97

asiatiques et que la fatigue de mes yeux était en partie l'effet de cette lecture prolongée. » Non-seulement ici nous voyons l'image qui est devenue hallucination *, .mais nous la voyons en train de devenir telle. Nous pouvons assister au retranchement progressif de la sensation qui la contredisait, à la suppression du redressement qui la déclarait intérieure, à l'accroissement de l'illusion qui nous fait prendre le fantôme pour un objet réel ^.

Je connais cet état par mon expérience propre, et j'ai répété l'observation un très-grand nombre de fois, surtout pendant le jour, étant fatigué, et assis dans un fauteuil ; il me suffit alors de boucher un œil avec un foulard ; peu à peu, le regard de l'autre œil devient vague, et cet œil se ferme. Par degrés, toutes les sensations extérieures s'effacent, ou du moins cessent d'être remarquées; au contraire, les images intérieures, faibles et rapides pendant la veille complète, deviennent intenses, distinctes, colorées, paisibles et durables ; c'est une sorte d'extase accompagnée de détente générale et de bien-être. Averti par une expérience fréquente, je sais que le sommeil va venir et qu'il ne faut point déranger la vision naissante; je m'y laisse aller; au bout de quelques minutes, elle est complète. Des architectures, des paysages, des figures agissantes, défilent lentement, et parfois persistent, avec une netteté de formes et une plénitude d'être

1. Brierre de Boismont, ibid.^ 160. Mlle R , après une série d'hallucinatious, « caractérise très-nettement l'état dont elle est sortie. Elle ne peut, me dit-elle, mieux le comparer qu'à un mauvais rêve. » — Beaucoup d'hallucinés font, après leur gu('!rison, des déclarations semblables. — L'analogie du rêve et de 1 hallucination est certaine. Voyez Maury, ibid,^ chap. vu

Page 1