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CHAPITRE II

LES SENSATIONS TOTALES DE LA VUE, DE L'ODORAT, DU GOUT, DU TOUCHER ET LEURS ÉLÉMENTS

I. Les sensations totales de la vue. — Le spectre. — Nombre infini des sensations totales de couleur. — Il y a au moins trois sensations élémentaires de couleur. — Il suffit d'en admettre trois. — Théorie de Young et d'Helmholtz. — Confirmation expérimentale de la théorie. — Paralysie partielle de l'aptitude à éprouver les sensations de couleur. — Expériences qui portent au maximum la sensation du violet et du rouge. — Les trois sensations élémentaires sont celles du rouge, du violet et probablement du vert.

II. Construction des diverses sensations de couleur spectrale par les combinaisons de ces sensations élémentaires. — Sensation du blanc. — Couleurs complémentaires. — Loi qui régit le mélange des couleurs spectrales. — Leur saturation et leur proximité du blanc. — Sensation du noir ou manque de la sensation rétinienne. — Klle fournit un nouvel élément pour composer les diverses sensations totales de couleur. — Divers exemples. — Résumé. — Nous ne pouvons démêler par la conscience les éléments des sensations élémentaires de couleur. — Pourquoi. — Analogie de ces sensations élémentaires et des sensations élémentaires du son. — Preuve qu'il y a des éléments dans les unes comme dans les autres. — Expérience de Wheatstone. — Nombre énorme des éléments successifs qui composent une sensation élémentaire de couleur. — Indices et conjectures sur les derniers de ces é'-^mcnta. — La conscience n'aperçoit que des totaux.

III. Les sensations totales de l'odorat et du goût. — Difficultés plus grandes. — Raison de ces difficultés. — Distinctions préalables. — L'odorat. — Des sensations d'odeur proprement dites, il faut séparer celles du toucher nasal. — Exemples.

— Et aussi celles des nerfs du canal alimentaire. — Exemples. — Et aussi celles des nerfs des voies respiratoires. — Exemples. — On isole ainsi les sensations de pure odeur. — Leurs types. — Le goût. — Des sensations de saveur proprement dites, il faut séparer les autres sensailons adjointes.

— Sensations adjointes d'odeur et de contact nasal. — Sensations adjointes de température et de contact dans la bouche.

— Les sensations de saveur proprement dites sont diverses selon les diverses parties de la bouche. — Expériences de Guyot et Admyrault. — Complication extrême des sensations de saveur ordinaire et même des sensations de saveur pure,

— Leurs types. — L'action des nerfs olfactifs et gustatifs a probablement pour antécédent immédiat une combinaison chimique, c'est-à-dire un système de déplacements moléculaires. — Analogie de cet antécédent et de la vibration éthérée qui provoque l'action de la rétine. — Indices sur le mode d'action des nerfs olfactifs et gustatifs. — Très-probablement il consiste en une succession d'actions semblables et trèscourtes qui excitent chacune une sensation élémentaire d'odeur ou de saveur. — Théorie des quatre sens spéciaux. — Chacun d'eux est un idiome spécial construit pour représenter un seul ordre de faits. — Théorie générale des sens. — Tous sont des idiomes. — Le sens du toucher est un idiome général.

IV. Sensations totales du toucher. — Difficultés croissantes. — Raison de ces difficultés — Distinctions préalables. — Premier groupe des sensations du toucher, les sensations musculaires. — Paralysies où elles manquent. — Cas pathologiques.

— Second groupe des sensations du toucher, les sensations de la peau. — Paralysies où elles manquent. — Observations de Landry. — Les deux groupes de nerfs sont distincts. — Les deux groupes de sentations sont semblables. — Trois espèces de sensations pour tous les nerfs du toucher. — Sensation de contact, sensatior» de température, sensation de plaisir et de douleur. — Chacune de ces espèces peut être conservée ou abolie isolément. — Observations sur les malades, — Conditions connues de chaque espèce. — Expériences et observations. —- Opinion de Weber. — Ces conditions sont des types distmcts d'action pour le même nerf. — Expériences de Fick. — Les caractères différents que nous trouvons dans les sensations totales de contact, de tempéra-

ture. de plaisir et de douleur, s'expliquent par l'arraugement différent des mêmes sensations élémentaires. V. Résumé. — Lacunes de la théorie. — Recherches qui pourront les combler. — L'action nerveuse qui provoque une sensation n'est jamais qu'un déplacement de molécules nerveuses. — A ce déplacement élémentaire correspond une sensation élémentaire. — Les différences des sensations totales ont toutes pour cause les diversités du groupement des mêmes sensations élémentaires. — Procédé général et voie économique que suit la nature dans la construction de l'esprit.

1. Une réduction semblable, mais un peu moins complète, peut être pratiquée sur les sensations de la vue K Tout le monde sait qu'un rayon de lumière blanche est divisé par le prisme en plusieurs rayons de couleur différente. Il s'étale en un spectre où les couleurs font une gamme continue. Au commencement de la gamme est le rouge; viennent ensuite l'orangé et les divers jaunes, puis le vert, les divers bleus, l'indigo, enfin le violet ^, et chacun de ces tons passe par des intermédiaires dans le ton précédent et dans le ton suivant. — Voilà une infinité de sensations distinctes et reliées par des intermédiaires. Cherchons leurs conditions extérieures. L'optique nous montre que, s'il y a un spectre, c'est que les divers rayons contenus dans la lumière blanche se sont infléchis, les uns moins, les autres davantage, en passant par le prisme; ils se sont d'autant plus infléchis que leurs ondes sont plus courtes et plus rapides; partant, si l'on suit, du rouge au violet, la série des rayons qui

i. Uelmholtz, Physiologische Optik, 2^ partie.

2. M. Helmholtz distingue les couleurs successives suivantes : le rouge, l'orangé, le jaune d'or, lo jaune pur, le jaune vert, If vert pur, le bleu vert, le bleu d'eau, le bleu cyonéen, l'indigo, le violet et l'ultraviolet.

font le spectre, on trouve que le raccourcissement et l'accélération des ondes vont croissant. Donc, du rouge au violet, chaque sensation correspond à des ondes plus rapides et plus courtes que celles de la sensation précédente, moins rapides et moins courtes que celles de la suivante. Un accroissement de vitesse et une diminution de longueur dans les ondes suffisent pour déterminer toutes les variations que notre sensation de couleur subit du rouge au violet.

Gela posé, considérons le rouge; à mesure que l'on descend dans le spectre, la sensation du rouge diminue; elle passe de son maximum à son minimum. Il y a donc une sensation élémentaire qui décroît à mesure que les ondes deviennent plus courtes et plus rapides. — Mais il y en a plus d'une; car, s'il n'y en avait qu'une, à mesure qu'on avancerait vers le violet, elle faiblirait avec le raccourcissement et l'accélération croissante des ondes, et le spectre tout entier ne présenterait que les degrés d'intensité du rouge, tandis que, de fait, au minimum apparent du rouge nous voyons naître une seconde sensation distincte, celle du jaune. Il y a donc au moins deux sensations élémentaires de couleur. — N'y en a-t-il que deux? S il n'y en avait que deux, celle du rouge et celle du jaune par exemple, celle du rouge ayant son maximum au sommet du spectre, et celle du jaune ayant son maximum au centre du jaune, la première décroissant par l'accélération et le raccourcissement des ondes, la seconde décroissant sitôt que la vitesse et la longueur des ondes sont au-dessous ou au-dessus du degré de vitesse et de longueur qui correspond au centre du jaune, on verrait, en descendant le spectre au-dessous de ce centre, le jaune s'affaiblir indéfini-

ment jusqu'au bout du spectre, sans subir aucun autre changement. Ce qui n'a pas lieu; car au minimum inférieur du jaune on voit apparaître une nouvelle sensation distincte, celle du vert. — Il y a donc au moins trois sensations élémentaires, et, en étudiant la composition du spectre, on trouve qu'il suffit d'en admettre trois, l'une analogue à celle du rouge, l'autre analogue à celle du violet, la dernière analogue à celle du vert.

Toutes les trois sont éveillées par chaque rayon du spectre; mais chacune des trois est éveillée différemment par le même rayon. — La première est à son maximum à peu près au centre du rouge; à mesure que l'on descend vers le violet et que les ondes deviennent plus courtes et plus rapides, son intensité diminue et approche du minimum. — La seconde est à son maximum à peu près au centre du violet; à mesure qu'on remonte vers le rouge et que les ondes deviennent plus longues et plus lentes, son intensité diminue et approche du minimum. — La troisième est à son maximum à peu près au centre du vert; à mesure que l'on remonte vers le rouge ou que l'on descend vers le violet, c'est-à-dire à mesure que les ondes deviennent d'abord plus longues et plus lentes, (ensuite plus courtes et plus rapides, son intensité diminue et approche du minimum. — Ainsi, à mesure ([Lie, du rouge au violet, on descend tous les degrés du spectre, les trois sensations composantes varient d'un degré à chaque degré, mais chacune en un sens l).irticulier, la première passant insensiblement du maximum au minimum, la seconde du minimum au maximum, la troisième allant d'abord du minimum au maximum, puis du maximum au minimum, ce qui

19i LIVRE in. LES SENSATIONS

explique à la fois le passage insensible par lequel, dans le spectre, chaque sensation composée se relie à la suivante, et la diversité des dix ou douze principales sensations composées ^

On voit aisément le but de cette disposition de notre être. Si un rayon simple n'éveillait en nous qu'une seule sensation de couleur, elle aurait un maximum, un minimum et des degrés intermédiaires, rien de plus; et, faute de pouvoir l'opposer à une autre, nous ne la remarquerions pas ^ ; nous n'aurions pas l'idée de couleur; les ondes lumineuses ne feraient, en croissant ou en décroissant de vitesse et de longueur, que rendre la sensation plus intense ou plus faible; les objets ne différeraient que par leur teinte plus ou moins foncée; ils ressembleraient aux diverses parties

1. IlelmhoUz, ib., 191. Le fonds de cette explication appartient à Young. Il suppose que chaque fibre nerveuse de la rétine est composée de trois fibres élémentaires, différemment excitables par le même rayon. Selon la remarque d'Helmholtz, on peut supposer que chaque fibre nerveuse de la rétine possède trois activités différentes, excitables par le même rayon. — Mais on peut se passer de toute supposition, en admettant, au lieu de trois fibres nerveuses ou de trois activités nerveuses, trois sensations élémentaires. Dans l'hypothèse anatoinique ou physiologique, le fait admis est incertain; car il n'est pas certain qu'il y ait dans chaque nerf trois fibres différentes ni qu'une fibre ait trois genres d'actions. Dans l'explication psychologique, le fait admis est positif; car il est certain que les trois sensations du violet, du rouge et du vert existent. — Je fais donc les changements nécessaires à l'exposé d'Helmholtz. « Cette hypothèse d'Young, dit-il, donne une vue d'ensemble et une explication extraordiuairement claire et simple de tous les phénomènes qui appartiennent à la science physiologique des couleurs. »

2. « Les personnes aifectées d'achromatopsie ne distinguent que les degrés du clair et du sombre, ne voient les objets que tels qu'ils sont rendus par la photographie. »

(Wecker, Maladies des yeux, II, 432.)

CHAP. lî, SENSATIONS DES AUTRES SENS IDS

à'un dessin où toutes les différences sont celles du blanc, du gris et du noir. — D'autre part, si chaque rayon simple éveillait seulement deux sensations de couleur, nous aurions encore l'idée de couleur; nous distinguerions encore deux couleurs principales, leurs maxima, leurs minima, leurs intermédiaires et leurs composés; mais quantité de sensations de couleur nous manqueraient, et toute l'économie de nos sensations de couleur serait renversée. — C'est ce que l'on observe en étudiant divers cas de maladie ou d'infirmité congénitale, et la théorie qui réduit nos sensations élémentaires de couleur aux trois sensations du rouge, du violet et du vert, reçoit ici de l'expérience la plus frappante confirmation ^ . — Certaines personnes n'ont pas la sensation du rouge ^ ; d'autres n'ont pas celle du vert ^ ; en prenant de la santonine, on perd pour plusieurs heures la sensation du violet.

i. Ilelmholtz, 294, 848, 293, et Wecker, ibidem.

a L'ingestion de la santonine détermine une variété particulière de daltonisme en rendant la rétine insensible aux rayons violets.... » Certains sujets « ne perçoivent pas le bleu ; cet état coïncide toujours avec l'insensibilité de la rétine aux rayons rouges. D'autres ne confondent aucune couleur avec le blanc, le gris, le noir, mais confondent entre elles les diverses couleurs. Chez d'autres, la rétine est iiîsensible au violet, les au très couleurs étant perçues à condition que les nuances soient pures et l'éclairage intense. »

2. Un prêtre écossais, affecté d'anérythropsie, choisit un jour du drap rouge écarlate pour s'en faire une soutane noire. (Ilelmholtz.)

3. Alathias Duval, Structure et Usages de la rétine, p. 16, cas d'une femme qui voit dilîéremment des deux yeux. L'œil gauche

t sain, l'œil droit n'a pas la sensation du vert. Cet œil ne dis-

igue'pas le violet du bleu, mais les voit tous deux comme une couleur a lilas, avec une pointe rose ». On conclut de lu que le violet est une couleur primitive, que le vert en est une

tro, et que, si la femme ne distingue pas le bleu du violet,

'-st faute do la sensation du vert.

ion prm- m

Dans tous ces cas, non-seulement une sensation principale manque, mais beaucoup d'autres sont altérées, et ces lacunes comme ces altérations sont justement celles que doit produire le manque de la sensation élémentaire. — Enfin une vérification plus délicate et définitive s'est rencontrée ^ D'après la théorie, le rouge et le violet du spectre, même aux points où ils nous semblent le plus intenses, sont des sensations composées; car, à la sensation élémentaire qui est alors au maximum, sont jointes les deux autres, qui sont alors au minimum ; la première est donc mélangée, afTaiblie; elle n'est pas absolument pure ni la plus forte possible. Elle le sera donc davantage si on lui ôte ces causes d'impureté et d'affaiblissement. Or, il est un cas où on peut les lui ôter : c'est lorsqu'on a émoussé la sensibilité de l'œil pour les deux autres. Dans cette occasion, on doit voir un rouge ou un violet plus intenses que ceux du spectre; ce qui arrive. En ce cas, qui est unique, nous parvenons à isoler une de nos sensations élémentaires de couleur. Par un heureux coup de chimie psychologique, nous la retirons du composé ternaire où l'enfermait le cours ordinaire des choses ^et où la théorie seule la démêlait.

IL Avec les trois sensations élémentaires de couleur, on peut construire toutes les autres. D'abord, en figurant par une courbe la croissance et la décroissance que subit chacune d'elles à mesure que l'on descend le spectre, on voit les trois variations différentes de leurs intensités respectives produire les

i. Helmholtz, ib., 369, 370.

diverses couleurs du spectre *. — Les ondes les plus longues et les plus lentes, situées au sommet du spectre, excitent fortement la sensation élémentaire du rouge et faiblement les deux autres; le produit est la sensation du rouge spectral. — Plus bas, au point désigné par le jaune, les ondes, déjà moins longues et moins lentes, excitent avec une force moyenne les sensations élémentaires du rouge et du vert, et faiblement celle du violet ; nous avons alors la sensation du jaune spectral. — Vers le milieu du spectre, les ondes qui ont là une vitesse et une longueur moyennes excitent fortement la sensation élémentaire du vert et beaucoup plus faiblement les deux autres; notre sensation totale est celle du vert spectral. — Plus bas dans le spectre, quand les ondes s'accélèrent et se raccourcissent, les sensations élémentaires du violet et du vert sont excitées avec une force moyenne, et celle du rouge l'est faiblement; nous voyons alors le bleu du spectre. — Vers le bas du spectre, lorsque l'accélération et le raccourcissement des ondes augmentent encore, la sensation élémentaire du violet est forte, celles du rouge et du vert sont très-faibles; alors naît la sensation composée que nous appelons le violet. D'autre part, quand les trois sensations élémentaires sont à peu près d'égale force et qu'aucune ne prédomine sur les autres, nous avons la sensation du blanc ou des couleurs blanchâtres. Ce qui arrive en plusieurs cas; d'abord lorsque tous les rayons du spectre, rassemblés de nouveau par un autre prisme, viennent frapper le même point de la rétine et excitent ainsi le maximum, le minimum et tous les degrés

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