Livre II, ch. u
absents. Sauf l'absence des objets et l'inaction des nerfs, notre état est le même alors que dans la sensation ordinaire; l'encéphale agit donc alors comme dans la sensation ordinaire ; et il agit seul , puisque les objets sont absents et les nerfs inactifs. — Qu'on l'excite seul et directement, des hallucinations, c'està-dire des sensations spontanées avec leurs images associées se produisent; c'est ce qui arrive quand l'encéphale est enflammé, quand il est irrité par le haschich. — D'ailleurs les observateurs ont enregistré plusieurs cas de malades en qui les nerfs étaient plus ou moins complètement détruits, quoique les hallucinations correspondantes fussent parfaites *. Esquirol cite, entre autres, « une Juive de trente-huit ans, aveugle et maniaque, qui néanmoins voyait les choses les plus étranges. Elle est morte subitement; j'ai trouvé les nerfs optiques atrophiés depuis leur entre-croisement jusqu'à leur entrée dans le globe de l'œil ; certainement dans ce cas la transmission des impressions était impossible. » — « Deux individus avaient perdu un œil par phthisie du globe, et les hallucinations se produisaient chez eux aussi bien de ce côté que du côté sain. » — « Nous avons en ce moment à la Salpêtrière, dit Esquirol, deux femmes absolument sourdes qui n'ont d'autre délire que celui d'entendre diverses personnes avec qui elles disputent jour et nuit. » — A la rigueur on pourrait objecter que dans ces exemples la partie centrale et encore intacte du nerf est le point de départ de l'irritation; mais cela n'est point vraisemblable; l'hal-
1. Griesinger. Traité des maladies mentales, 101 et 102. Exemples nombreux.
CHAP. I. FONCTIONS DES CENTRES NERVEtJX 253
lucination est trop systématique; si elle provenait du nerf, il faudrait que ses diverses fibres entrassent en action dans l'ordre compliqué et avec le degré exact que l'excitant extérieur peut seul leur imposer. « Une irritation directe, dit Griesinger, peut bien, dans la rétine, déterminer des taches lumineuses^ des globes de feu, des images colorées, etc., mais non des formes compliquées, un homme, une maison, un arbre; elle peut bien, dans l'oreille, déterminer des bourdonnements, des sons élevés ou bas , mais non pas des mots formés ou des mélodies. » — La distinction se marque mieux encore dans les hallucinations qui suivent l'usage du microscope; j'en donne le détail d'après une lettre que m'écrit un des plus illustres micrographes, M. Robin. « J'ai remarqué, dit-il, qu'après avoir longtemps regardé au microscope, surtout à l'aide d'une lumière vive, les figures des objets observés persistaient lorsque je fermais les yeux. — Elles persistaient encore lorsque je dirigeais mes yeux sur la table d'acajou qui porte mes instruments, sur mon carton à dessins, qui est de teinte bleu-grisâtre, ou sur mon papier à dessins. — Elles persistaient pendant deux ou trois minutes environ, en oscillant dans un cercle assez étroit; après avoir diminué de grandeur, puis disparu, elles reparaissaient plus pâles; après deux ou. trois apparitions de plus en plus faibles, elles ne reparaissaient plus. — Elles disparaissaient plus vite lorsque je portais les yeux sur un papier blanc que lorsque je les tournais ou les portais sur ma table d'acajou foncé. — Je les voyais gi'isâtres comme sont les images des objets vus au microscope. Ces images sont l'ombre des objets qui se projette sur la rétine vivement éclairée au-
tour d'eux dans tout le champ circulaire du microscope, comme les ombres chinoises de la lanterne magique. » A mon sens, ajoute M. Robin, ce n'est pas la rétine qui, en l'absence de l'objet, continue et recommence à agir, « c'est le centre cérébral de perception visuelle » ; ayant agi une première fois, il rentre de lui-même en action deux ou trois fois encore. « Je ne crois pas que les extrémités des nerfs de sensibilité ou organes d'impression puissent s'ébranler spontanément de manière à transmettre au centre percepti'f la forme, la couleur, etc., d'un objet; ce que peut faire au contraire le centre de perception par son retour spontané à un état antérieur d'activité, sous l'influence de quelque congestion temporaire de ses vaisseaux, comme en produit l'usage prolongé du microscope ou l'introduction des alcaloïdes de l'opium, de la belladone, de l'absinthe. » En effet, les maladies de l'œil avec congestion rétinienne sans méningite ne ramènent pas sur la scène des images de ce genre, mais de tout autres : pour éveiller celles-ci, il faut la méningite, l'ivresse de l'opium ou de l'absinthe, c'est-à-dire l'irritation des centres nerveux. — En résumé, l'irritation des nerfs et l'irritation des centres nerveux se reconnaissent à des signes très-différents. « La première, qu'on peut appeler pseudesthésie des extrémités périphériques, se manifeste par des étincelles, des éclats lumineux, des bruits, des chatouillements » et autres sensations isolées qui ne font pas un système et ne correspondent à aucun ensemble possible de caractères extérieurs. « La seconde, qu'on peut appeler pseudesthésie des centres perceptifs, » se manifeste par des images survivantes ou ressusci-
tantes complètes, comme celles du microscope, c'està-dire par des hallucinations ou sensations spontanées et organisées de couleur et de relief, de sons harmoniques et articulés, qui correspondent à un ensemble possible de caractères extérieurs.
IV. Nous arrivons CTonc a poser, comme condition suffisante et nécessaire de la sensation et partant des images, une certaine action ou mouvement moléculaire des centres nerveux, c'est-à-dire de l'encéphale; en effet, c'est là qu'aboutissent tous les nerfs sensitifs, soit directement, comme les nerfs crâniens, soit indirectement, comme les nerfs rachidiens , par l'interaiédiaire des parties conductrices de la moelle K — Il reste à chercher, parmi les diverses parties de l'encéphale, celles dont l'action est la condition nécessaire et suffisante de la sensation et des images. Les physiologistes emploient pour cela les vivisections, et à cet égard leurs expériences sont très-nettes. Voyons d'abord la pure sensation.
Si le lecteur veut regarder un encéphale préparé ou tout au moins les figures de quelque grand atlasf anatomique, il trouvera qu'à sa partie supérieure la moelle épinière se renfle en un bulbe nommé moelle allongée ou bulbe rachidien, par lequel commence l'encéphale. Qu'on retranche à un animal tout l'encéphale, sauf ce bulbe; cet animal ^ exécute encore une quantité de ces mouvements systématiques et automatiques qu'on appelle réflexes, et que produisent les divers segments de la moelle sans l'intervention de
1. Brown-Séquard, Journal de physiologie; voyez ci-dessus, livre III, cil. il, p. 257.