‹ De l'intelligence (volume 2)Chapitre 72 sur 87 · Garnier, Traité des facultés de l'âme, t. I · texte numérisé non relu

Garnier, Traité des facultés de l'âme, t. I

l'analyse qui montre dans la substance et dans la force des entités verbales s'applique à la matière aussi bien qu'à l'esprit. Dans le monde physique comme dans le monde moral, la force est cette particularité que possède un fait d'être suivi constamment par un autre fait. Isolée par abstraction et désignée par un nom substantif, elle devient un être permanent, subsistant, c'est-à-dire une substance. Mais elle n'est telle que pour la commodité du discours, et, si l'on veut en faire quelque chose de plus, c'est par une illusion métaphysique semblable à celle qui pose à part le moi et ses facultés. Les savants eux-mêmes en viennent involontairement à cette conclusion quand, munis des formules mathématiques et de tous les faits physiques, ils essayent de concevoir les dernières particules de matière *. Car ils arrivent à se figurer les atomes, non pas, selon l'imagination grossière de la foule, comme de petites masses solides, mais comme de purs centres géométriques par rapport auxquels les attractions, puis les répulsions croissent avec la proximité croissante. Dans tout cela, il n'y a que des mouvements présents, futurs, ou possibles, liés à certaines conditions, variables en grandeur et en direction suivant une certaine loi, et déterminés par rapport à certains points.

Ainsi, dans le monde physique comme dans le monde moral, il ne reste rien de ce qu'on entend ( ommunément par substance et force; tout ce qui subsiste, ce sont les événements, leurs conditions et leurs dépendances, les uns moraux ou conçus sur le

1. Rfînouvier, Essais de critique génd raie, Z* essai, 25, expopition des idée» de Boscovich, Ampère, Poisson et Cauchy.

type de la sensation, les autres physiques ou conçus sur le type du mouvement. La notion de fait ou événement correspond seule à des choses réelles. A ce titre, le moi est un être aussi bien que tel corps chimique, ou tel atome matériel; seulement c'est un être plus composé, partant soumis à des conditions do naissance et de conservation plus nombreuses. Corps chimique, atome matériel, moi, ce qu'on appelle un être, c'est toujours une série distincte d'événements ; ce qui constitue les forces d'un être, c'est la propriété pour tel ou tel événement de sa série d'être suivi constamment par tel événement de sa série ou d'une autre série ; ce qui constitue la substance d'un être, c'est la permanence de cette propriété et des autres analogues. C'est pourquoi, si nous embrassons d'un regard la nature et si nous chassons de notre esprit tous les fantômes que nous avons mis entre elle et notre pensée, nous n'apercevons dans le monde que des séries simultanées d'événements successifs, chaque événement étant la condition d'un autre et en ayant un autre pour condition.

IV. Cela posé, on comprend sans difficulté la liaison de la personne humaine avec l'individu physiologique. Car il ne s'agit plus de savoir comment une substance inétendue, appelée âme, peut résider dans une substance étendue, appelée corps, ni comment deux êtres de nature aussi différente peuvent avoir commerce entre eux; ces questions scolastiques tombent avec les entités scolastiques qui les suggèrent. Nous n'avons plus devant les yeux qu'une série d'événements appelée moi, liée à d'autres qui sont sa condition. Dès lors il n'y a rien d'étrange dans les dépendances que

nous avons constatées. La trame de faits qui constitue notre être est un district distinct dans l'ensemble des fonctions dites nerveuses, et cet ensemble lui-même est une province distincte dans l'animal vivant pris tout entier. Comme on l'a montré, cette trame peut être considérée à deux points de vue, soit directement, en elle-même et par la conscience, soit indirectement, par la perception extérieure et d'après les impressions qu'elle produit sur nos sens. — A côté des idées, images et sensations, événements fort composés dont nous avons conscience et que cette particularité distingue des autres événements analogues, sont d'autres événements rudimentaires et élémentaires du même genre, dont nous n'avons pas conscience, et que dénote l'action réflexe : tel est le premier point de vue. — A côté des mouvements moléculaires fort composés qui se passent dans la substance grise des lobes cérébraux et des centres dits sensitifs, sont d'autres mouvements moléculaires analogues et moins composés qui se passent dans la substance grise de la moelle et dans les ganglions du système nerveux sympathique * ; tel est le second point de vue. — Le premier est le point de vue psychologique; le second est le point de vue physiologique. — D'après le second, il y a dans l'animal plusieurs centres d'action nerveuse, les ganglions du grand sympathique, les divers segments de la moelle, les divers départements de l'encéphale, plus ou moins subordonnés ou dominateurs, plus ou moins simples ou comphqués, mais tous distincts, mutuellement

1 . Expériences de Claude Bernard sur le pouvoir réflexe du ganglion gous-maxilloirc.

excitables, et doués des mêmes propriétés fondamentales. — D'après le premier, il y a dans l'animal plusieurs groupes d'événements moraux, idées, images, sensations proprement dites, sensations rudimentaires et élémentaires, tous plus ou moins subordonnés ou dominateurs, plus ou moins simples ou complic^ués, mais tous distincts, mutuellement excitables, et plus ou moins voisins de la sensation. — En forçant les termes, on pourrait considérer la moelle comme une file d'encéphales rudimentaires, et les ganglions du système sympathique comme un réseau d'encéphales plus rudimentaires encore *. Par suite, l'on verrait, dans les groupes de sensations rudimentaires dont nous n'avons pas conscience, des âmes rudimentaires ; et, de même que l'appareil nerveux est un système d'organes à divers états de complication, de même l'individu psychologique serait un système d'âmes à divers degrés de développement.

Ne prenons ces métaphores que pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire pour des locutions qui traduisent en langage ordinaire les faits positifs que nous constatons. Toujours est-il que, si l'on descend la série animale, on les voit devenir de plus en plus exactes ; la dépendance mutuelle des centres nerveux devient alors moins étroite; chacun d'eux souffre moins du

1. Landry, Des Paralysies, 47 : k Chaque segment de la moelle est un véritable centre d'innervation... On peut considérer le cordon médullaire comme constitué par une série de centres nerveux à propriétés identiques, mais pourtant affectés à des fonctions différentes, suivant les organes auxquels sont affectés les nerfs qui en proviennent... La physiologie en cela serait d'accord avec l'anatomie comparée, qui montre la moelle sa segmentant peu à peu, à mesure qu'on descend des mammifères aux poissons et de ceux-ci à des animaux plus inférieurs encore, les crustacés par exemple. »

retranchement des autres; isolé, il fonctionne moins incomplètement et plus longtemps. Nous avons vu, dans un triton ou une grenouille, le train postérieur, séparé du reste, exécuter des mouvements complexes, adaptés à un but, et capables, si les circonstances changent, de s'adapter à un autre but. Ces mouvements coordonnés, et qui semblent dénoter une intention, sont bien plus visibles encore dans les tronçons d'un insecte *. Gela va si loin que plusieurs observateurs y ont vu une intention véritable, et partant de véritables représentations, comme celles dont les lobes cérébraux sont l'organe. « J'enlève rapidement avec des ciseaux, dit Dugès, le protothorax de la Mantis religiosa. Le tronçon postérieur reste appuyé sur les quatre pattes, résiste aux impulsions par lesquelles on cherche à le renverser, se relève et reprend son équilibre si l'on force cette résistance, et, en même temps, témoigne, par la trépidation des élytres et des ailes, d'un vif sentiment de colère, comme il le faisait pendant l'intégrité de l'animal, quand on l'agaçait par des attouchements ou des menaces... On peut poursuivre l'expérience d'une façon plus parlante. Le protothorax, qu'on a détaché des autres segments, contient un ganglion bilobé qui envoie des nerfs aux bras ou pattes antérieures, armées de crochets puissants. Qu'on en détache encore la tête, et ce segment isolé vivra pendant près d'une heure avec son seul ganglion; il agitera ses longs bras et saura très-bien les tourner contre les doigts de l'expérimentateur qui tient le tronçon, et y imprimer douloureusement leur crochet. »

4. Vulplan, ouvrage cité, 790. Expériences de Dugès, Diijardiu, Walkeoaer, etc. Dugès, Physiologie comparée, I, 337.

Descendons encore d'un pas, la pluralité foncière de l'animal deviendra manifeste *. ce Chez les annelés, chaque ganglion correspond à un segment du corps formé souvent de plusieurs anneaux, comme par exemple chez les sangsues, dont toutes les parties se répètent de cinq en cinq anneaux. Chaque segment possède ainsi, outre ce ganglion, une portion semblable des principaux appareils, parfois même des appareils des sens. Il en est ainsi du Polyophthalme, chez lequel chaque segment est muni de deux yeux rudimentaires qui reçoivent chacun du ganglion correspondant un filet nerveux, véritable nerf optique. » Chacun de ces segments est un animal complet, et l'animal total est formé « de plusieurs animaux élémentaires placés à la suite les uns des autres ». C'est pourquoi, lorsqu'on les sépare, chacun d'eux est encore un centre indépendant d'actions réflexes coordonnées et adaptées à un but. Or il n'y a point de différence entre un système nerveux ainsi composé et le système nerveux d'un mammifère, sinon que les segments du premier sont plus complets et plus indépendants que ceux du second. En effet, l'anatomie montre qu'une colonne vertébrale, comme un annelé, est composée de segments protecteurs et de segments médullaires distincts, que le crâne lui-même est composé de vertèbres élargies et soudées, et que le cerveau n'est qu'un prolongement et un développement de la moelle. En somme, la république de centres nerveux, tous égaux et presque indépendants, que l'on rencontre chez les animaux inférieurs, se change peu à peu, à mesure que l'on arrive aux

l. Vulpian, 782.

animaux supérieurs, en une monarchie de centres inégaux en développement, étroitement liés, et soumis à un centre principal. — Mais cette organisation et cette centralisation plus avancées ne suppriment point la pluralité originelle de l'être ainsi construit. A mesure qu'il s'élève plus haut dans l'échelle, il s'écarte davantage de l'état où il était une somme et approche davantage de l'état où il sera un individu; voilà tout. Même quand il est à l'état d'individu, on le fait repasser à l'état de somme; en pratiquant des sections transversales sur la moelle d'un jeune mammifère ^, on peut, si la circulation et la respiration persistent, maintenir en lui, pendant plusieurs semaines, des segments indépendants, chacun capable de son action réflexe et incapable de recevoir des autres ou de transmettre aux autres aucune excitation. Enfin, au plus bas degré de l'échelle animale, dans les zoophytes par exemple, où nul système nerveux ne se montre et où la matière nerveuse n'existe probablement qu'à l'état difTus, la pluralité et la division sont plus grandes encore; car on peut couper un polype en tous sens et même le hacher; chaque fragment se recomplète et fournit un animal qui a toutes les facultés et tous les instincts de l'animal primitif.

Le lecteur voit maintenant comment la trame d'événements qui est nous-mêmes et dont nous avons conscience se lie avec le reste. Cette série, qui, selon le point de vue où nous la considérons, est tantôt pour nos sens une série de mouvements moléculaires, tantôt pour notre conscience une série de sensations plus ou moins transformées, n'est que la plus com*

Page 1