CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
. Résumé de la première partie. — Éléments de la connaissance humaine. — Principaux composés que forment leurs combinaisons. — La naissance et la rectification d'une illusion sont les deux procédés par lesquels se forment en nous nos diverses sortes de connaissances.
II. Exemples. — Illusion produite par le théâtre. — Illusions d'optique. — Illusion des amputés. — Illusion des hallucinés.
— La condition suffisante de la croyance ou jugement affirmatif est la présence de la sensation ordinaire. — Il n'importe pas que la sensation soit pourvue de ses antécédents ordinaires. — Preuves. — Quand la condition du travail mental est donnée, il se poursuit aveuglément, comme le travail vital.
III. Conséquences. — La perception extérieure est une hallucination vraie. — Exemples. — A l'état normal et ordinaire, notre rêve du dedans correspond aux choses du dehors, — Illusion psychologique à propos de la perception extérieure. — Nous sommes tentés de la prendre pour un acte simple et spirituel.
— Illusion psychologique analogue à propos des autres actes de connaissance.
IV. Rôle de l'image substitut de la sensation. — Elle provoque le même travail hallucinatoire. — Exemples. — Cas où ce travail aboutit. — Observations de M. Maury sur les hallucinations hypnagogiques. — Hypnotisme et somnambulisme. — Expériences de Braid sur la suggestion. — Cas cité par Carpenter.
— Expériences du D"- Tucke. — Prédominance des images et et de l'action des hémisphères.
400 LIVRE I. mi':ganisme de la connaissance.
V. Conséquences. — Présence des images dans toutes les représentations sensibles et dans toutes les idées pures. — Dans toutes les-perceptions extérieures, souvenirs, prévisions, actes de conscience. — Tendance générale de l'esprit à Thallucinalion. — Dans toutes nos opérations mentales il y a une hallucination, au moins à l'état naissant. — Exemples de son développement. — Phrases mentales qui deviennent des voix externes. — Images effacées qui, en ressuscitant, deviennent hallucinatoires. ^- Nos diverses opérations mentales ne sont que les divers stades de cette liallucination.
I. Le lecteur vient de suivre, dans toutes ses formes, l'événement intérieur qui constitue nos connaissances. Nos idées sont des signes, c'est-àdire des sensations ou des images d'une certaine espèce. Nos images sont des sensations répétées, survivantes, spontanément renaissantes, c'est-àdire des sensations d'une certaine espèce. Nos sensations proprement dites sont des sensations totales, composées de sensations plus, simples, celles-ci de même, et ainsi de suite. On peut donc, faute d'un meilleur nom, dire, avec Condillac, que l'événement ultérieur primordial qui constitue nos connaissances est la sensation. — Mais il faut remarquer que ce nom désigne simplement son état le plus notable, qu'en cet état elle n'est qu'un total, que ce total est une suite ou un groupe de sensations élémentaires, elles-mêmes composées de sensations plus élémentaires, qu'à côté de celles-ci les actions réflexes en indiquent d'autres rudimentaires également inaccessibles à la conscience, qu'ainsi l'événement intérieur pri-
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mordial va se simplifiant et se dégradant à l'inlini hors de notre portée et de nos prises. 11 faut remarquer de plus, pour bien le comprendre, qu'à un autre aspect, c'est-à-dire vu par le dehors et par l'entremise de la perception extérieure, il est un mouvement moléculaire des centres nerveux, et rentre ainsi dans la classe des phénomènes physiques. Il faut remarquer enfin, que les noms de force et de substance, de moi et de matière ne désignent que des entités métaphysiques, qu'il n'y a rien de réel dans la nature sauf des trames d'événements liés entre eux et à d'autres, qu'il n'y a rien de plus en nous-mêmes ni en autre chose. — C'est pourquoi, pour se faire une première idée de l'esprit, il faut se représenter une de ces trames, et poser que, connue par deux procédés différents, la perception extérieure et la conscience, elle doit apparaître forcément sous deux aspects irréductibles mais d'inégale valeur, c'est-à-dire morale à l'endroit et physique à l'envers. — L'événement primordial ainsi dégagé et déterminé, il faut maintenant avec lui construire le reste.
Nous avons conscience de nos états, nous nous en souvenons, nous en prévoyons plusieurs. Nous percevons les objets extérieurs, nous nous souvenons de leurs changements, nous en prévoyons beaucoup. Outre ces opérations qui nous sont
communes avec les animaux, il en est d'autres qui nous sont propres. Nous faisons des abstractions et des généralisations précises, nous jugeons, nous raisonnons, nous construisons des objets idéaux. Voilà les principaux groupes d'actions qui sont des connaissances. — Comment un être composé comme on Fa dit peut-il les accomplir? — Comment des événements intérieurs comme ceux qu'on a décrits parviennent-ils à les former? Telle est la question, et on ne la résout pas, en disant comme beaucoup de psychologues que nous avons telle ou telle faculté, la conscience, la mémoire, l'imagination ou la raison. Ce sont là des explications verbales, héritage des scolastiques. Expliquer une de ces actions, c'est en démêler les éléments, montrer leur ordre, fixer les conditions de leur naissance et de leur combinaison. Or les éléments de toute connaissance sont les événements que nous avons étudiés, signes, images, sensations. Par leur association ou leur conflit, ils se transforment. D'un côté, ils paraissent autres qu'ils ne sont. D'un autre côté, ils sont dépouillés, grâce à une correction plus ou moins complète , de cette fausse apparence. Deux procédés principaux sont employés par la nature pour produire les opérations que nous appelons connaissances : l'un qui consiste à créer en nous des illusions ;Vauire^
qui consiste à les rectifier. C'est par cette double opération que s'élève et s'achève l'édifice mental; nous n'en avons encore observé que les matériaux ; il faut maintenant en étudier la structure. — Entrons tout de suite dans les exemples; on comprendra mieux le sens des mots, en voyant d'abord le détail des faits.
II. Une femme fait des gestes violents, essuie ses yeux avec son mouchoir, sanglotte en se cachant la tête dans les mains. Elle crie d'une voix plaintive: « Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureuse ! » Son visage est contracté, sa poitrine se soulève, elle est haletante, et ses cris étouffés, saccadés, recommencent incessamment. — Elle joue le chagrin ; mais en ce moment, si je l'ignore, il me semble qu'elle a un grand chagrin; cela signifie que ses gestes, sa physionomie, ses cris, ses paroles sont les mêmes et éveillent en moi les mêmes idées que si elle avait un grand chagrin. Entre son chagrin et mon idée, il y a une série d'intermédiaires dont le premier est sou attitude expressive. Ordinairement l'attitude est précédée du chagrin, mais ce n'est qu'ordinairement. Si la femme est comédienne habile, le chagrin manque sans que l'attitude manque, et je porterai le même jugement que s'il ne manquait pas.
liOk LivuK I. mk(;ani?me dk la connaissance.
Pareillement, voici un balon plongé à demi dans Peau ; il semble courbé, quoiqu'il soit droit; c'est qu'entre la présence du bâton et ma perception il y a plusieurs intermédiaires dont le premier est un faisceau de rayons lumineux. A l'ordinaire, c'est-à-dire quand le bâton est tout entier dans l'air ou dans l'eau, si une moitié des rayons est infléchie par rapport à l'autre, le bâton est effectivement courbé ; mais ce n'est là que l'ordinaire. Si, par exceptioQ, le bâton droit est plongé dans deux milieux inégalement réfracteurs, quoiqu'il soit droit, une moitié des rayons sera infléchie par rapport à l'autre, et j'aurai la même perception que si le bâton était courbé.
En dernier lieu, considérez un amputé qui, ayant perdu la jambe, se plaint de fourmillements dans l'orteil. Il éprouve en effet des fourmillements ; mais ce n'est pas dans l'orteil qu'il n'a plus; seulement il lui semble qu'ils y sont. Là encore, entre l'ébranlement nerveux de l'orteil et le jugement qui place en cet endroit la sensation, il y a plusieurs intermédiaires, dont le principal est la sensation elle-même. Ordinairement quand celle-ci naît, elle est précédée par cet ébranlement terminal; mais ce n'est qu'ordinairement. Si, par exception, le bout central conservé après l'amputationvient à s'ébranler, elle naîtra, quoiqu'il n'y ait plus d'orteil, et l'amputé portera le
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même jugement que s'il avait encore sa jambe. — Ces exemples nous montrent fort nettement en quoi consiste l'apparence. Trois termes sont donnés et sont les trois chaînons d'une chaîne ; un antécédent qui est le fait affirmé, un intermédiaire qui est ordinairement précédé de l'antécédent, une idée, croyance, jugement, ou perception qui suit toujours l'intermédiaire et porte sur l'antécédent. Pour que le jugement affirmatif se produise, il suffit que l'intermédiaire se produise ; peu importe que l'antécédent existe ou n'existe pas. Poussons plus loin. Jusqu'ici l'antécédent n'est qu'une propriété de l'objet, tantôt absente, tantôt présente; en effet ce que nous avons considéré, c'est la situation du fourmillement, c'est la courbure du bâton, c'est le chagrin delafemme. Cherchons maintenant un cas où l'antécédent soit l'objet lui-même; c'est ce qui arrive dans l'hallucination. Un homme, les yeux ouverts ou fermés, voit à trois pas de lui une tête de mort parfaitement distincte, quoiqu'il n'y ait devant lui aucune tête de mort. Cela signifie, comme dans les exemples précédents, qu'entre la présence réelle d'une tête de mort et la perception affirmative, il y a un groupe d'intermédiaires dont le dernier est telle sensation visuelle des centres nerveux. D'ordinaire cette sensation a pour antécédents un certain ébranlement des nerfs optiques, un
certain rejaillissement de rayons lumineux, enfin la présence d'une tête de mort réelle. Mais ces trois antécédents ne précèdent la sensation que d'ordinaire. Si la sensation se produit en leur absence, la perception affirmative naîtra en leur absence, et l'homme verra une tête de mort qui n'est pas. Ici encore la présence du dernier intermédiaire suffit pour faire naître la perception; peu importe que les antécédents existent ou n'existent pas. On voit par tous ces exemples qu'un objet ou une propriété qui n'existent pas nous semblent exister, lorsque l'efi'et final que d'ordinaire ils provoquent en nous par un intermédiaire , se produit en nous sans qu'ils existent. Leur intermédiaire les remplace ; il leur équivaut.
Or, il est aisé de voir que, dans tous ces exemples, l'intermédiaire final qui précède immédiatement l'idée, croyance, perception ou jugement affirmatif est la sensation. Les autres intermédiaires n'agissent que par elle et à travers elle. Otez-les tous, sauf elle; supprimez la chose elle-même comme on le fait au moyen d'un trompe-l'œil dans les spectacles optiques ; supprimez les rayons lumineux, ce qui est le cas pour les images consécutives que l'on voit les yeux fermés ; supprimez l'ébranlement du bout extérieur du nerf, ce qui a lieu dans l'illusion des amputés; suppri-
mez toute action du nerf, ce qui a lieu dans l'hallucination proprement dite ; ne laissez subsister que la sensation ou action des centres sensitifs, il y a hallucination, et partant jugement affirmatif. — Au contraire, supprimez cette sensation ou action des centres sensitifs, en gardant tous les autres intermédiaires et l'objet lui-même; posez que l'objet est présent, qu'il est éclairé, que l'extrémité du nerf est ébranlée, que cet ébranlement se propage sur tout le trajet du nerf ; si les centres nerveux sont engourdis par le chloroforme, ou si, comme il arrive dans l'hypnotisme et dans l'attention passionnée, une sensation antérieure dominatrice ferme l'accès aux sensations survenantes, on pourra battre le tambour dans la chambre, pincer, piquer, blesser le patient sans qu'il s'en doute ; n'éprouvant ni la sensation du son, ni la douleur de la blessure, il ne percevra ni le tambour ni Tinstrument blessant. Bref, sauf obstacle ultérieur, pour que la perception ou jugement affirmatif se produise, il faut et il suffit que la sensation ou action des centres sensitifs se produise. — En ceci les opérations mentales ressemblent aux opérations vitales. Si, sur une larve de grenouille, vous séparez la queue et que vous jetiez cette queue dans l'eau, elle s'organise et se développe jusqu'au dixième jour, comme si elle fût restée
à sa première place \ Si vous introduisez la patte détacbée et écorchée d'un jeune rat sous la peau du flanc d'un autre rat, elle s'y greffe, s'y nourrit, s'y accroît, acquiert toutes ses pièces, toutes ses soudures, toute sa structure ordinaire, comme si elle fût demeurée chez son ancien propriétaire. Tel est le travail vital; sauf obstacle ultérieur, c'est-à-dire pourvu que le milieu soit convenable, il se continue à l'aveugle, que son issue soit utile, inutile, ou même malfaisante. — Il en est de même pour le travail mental; sauf empêchement et paralysie dans les lobes cérébraux, sitôt que la sensation est donnée, la perception ou jugement affirmatif suit, faux ou vrai, salutaire ou nuisible, peu importe, quand même l'hallucination qui parfois le constitue entraînerait l'homme au suicide et détruirait l'harmonie ordinaire qui ajuste notre action à la marche de l'univers.
III. De là suit une conséquence capitale: c'est que la perception extérieure est une hallucination vraie. Comprenons bien cette vérité qui semble un paradoxe. L'halluciné qui voit à trois pas de lui une tête de mort, éprouve en ce mo-
1. Yulpian, 296. "Voir toute la Thèse de Paul Bert, Sur la vitalité propre des tissus animaux.
mont-là une sensation visuelle interne exactement semblable à celle qu'il éprouverait si ses yeux ouverts recevaient au même moment les rayons lumineux qui partiraient d'une tête de mort réelle. Il n'y a pas devant lui de tête de mort réelle; il n'y a point de rayons gris et jaunâtres qui en partent; il n'y a point d'impression faite par ces rayons sur sa rétine ni transmise par ses nerfs optiques aux centres sensitifs. Ce qui est devant lui à trois pas, c'est un fauteuil rouge ; les rayons qui en partent sont rouges ; l'impression faite sur sa rétine et propagée jusqu'aux centres sensitifs est celle des rayons rouges. Et cependant l'action des centres sensitifs est celle que provoqueraient eu eux, à Tétat normal, des rayons gris et jaunâtres, tels qu'en lancerait une véritable tête de mort. Cette action des centres sensitifs, en d'autres termes celte sensation visuelle spontanée, suffit pour évoquer en lui une tête de mort apparente, apparemment située à trois pas de lui, douée en apparence de relief et de solidité, fantôme interne, mais si semblable à un objet externe et réel que le malade pousse uû cri d'horreur. — Telle est l'efficacité de la sensation visuelle proprement dite ; elle la possède si bien qu'elle la manifeste, même en l'absenc ■ de ses antécédents normaux. Elle la possède donc encore lorsqu'elle est pré-
'ilO LIVRE I. MÉCANISME DE LA CONNAISSANCE.
cédée de ses antécédents normaux ; par conséquent, lorsque la tête de mort est réelle et présente, lorsqu'un faisceau de rayons gris et jaunâtres en rejaillit pour aller frapper la rétine, lorsque cette impression de la rétine est propagée le long des nerfs optiques, lorsque l'action des centres sensitifs y correspond, la sensation visuelle ainsi provoquée donnera naissance au même fantôme interne, et le simulacre de tête de mort, qui se produit en nous pendant l'hallucination proprement dite , se produira aussi en nous pendant la perception extérieure, avec cette seule différence que, dans le premier cas,lamain, tout autre sens, tout autre observateur appelé à vérifier notre jugement affirmatif, le démentira, tandis que, dans le second, la main, tout autre sens, tout autre observateur appelé à vérifier notre jugement affirmatif, le confirmera; ce que nous exprimons en disant, dans le premier cas, que l'objet n'est qu'apparent, et, dans le second cas, qu'il est réel. Il est aisé de voir que cette analyse s'applique, non-seulement aux sensations visuelles, mais à toutes les autres, puisque toutes les autres comportent aussi des hallucinations. — Donc, lorsque nous nous promenons dans la rue, en regardant et en écoutant ce qui se passe autour de nous, nous avons en nous les divers fantômes qu'aurait un halluciné enfermé dans
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sa chambre et chez qui les sensations visuelles, auditives et tactiles qui en ce moment se produisent en nous par l'entremise des nerfs, se produiraient toutes dans le même ordre, mais sans l'entremise des nerfs. Ces divers fantômes sont, pour nous comme pour lui, des maisons, des pavés, des voitures, des trottoirs et des passants. Seulement, dans notre cas, des objets et des événements extérieurs, indépendants de nous et réels, constatés par l'expérience ultérieure des autres sens et par le témoignage concordant des autres observateurs, correspondent à nos fantômes ; et, dans son cas, cette correspondance manque. — Ainsi notre perception extérieure est un rêve du dedans qui se trouve en harmonie avec les choses du dehors; et, au lieu de dire que l'hallucination est une perception extérieure fausse, il faut dire que la perception extérieure est une hallucination vraie. La maladie dégage l'événement interne et le montre tel qu'il est, à l'état de simulacre coloré, intense, précis et situé. En cet état, il ne se confond plus avec les choses; nous pouvons l'en distinguer, et, aussitôt après, par un juste retour, conclure sa présence pendant la santé et la raison parfaites ; il suit de là que, pendant la raison et la santé parfaites, c'est lui que nous prenons pour ime chose subsistante autre que nous et située hors de nous.
Du même coup, nous comprenons et nous corrigeons l'erreur dans laquelle tombe naturellement la conscience à propos de la perception extérieure. Quand nous examinons notre perception des choses du dehors, nous sommes tentés de la prendre pour un acte simple et nu, dépourvu de tout caractère sensible, et même de tout caractère, sauf son rapport avec la chose qui est son objet. — Soit donnée une table, je la regarde, je la touche, je la perçois. En dehors de mes sensations tactiles et visuelles, je ne trouve rien en moi qu'un acte d'attention pure, acte spirituel, d'espèce unique, incomparable à tout autre. — Rien d'étonnant dans ce jugement ; si l'acte est spirituel et pur, c'est qu'il est vide; nous l'avons vidé nous-mêmes, en retirant de lui tous ses caractères, pour les poser à part et faire d'eux un objet. La perception extérieure d'un fauteuil n'est rien en dehors du fantôme de ce fauteuil ; quand, selon l'habitude, nous considérons ce fantôme comme un objet extérieur et réel, nous retranchons de la perception tout ce qui la constitue, et, d'un acte plein, nous faisons un acte vide ou abstrait. — Nous avons déjà vu plusieurs exemples de cette illusion ; nous en verrons encore d'autres ; c'est ainsi que naissent tes êtres et les actes spirituels dont la métaphysique et la psychologie sont encore remplies.
Beaucoup de philosophes et tous ceux qui se conteuteiit de mots sont sujets à cette erreur. D'ordinaire ils se figurent nos connaissances, perceptioQS extérieures, souvenirs, actes de conscience ou de raison, comme des actes d'une nature spéciale et simple, desquels on ne peut rien dire, sinon qu'ils sont une action et un rapport, l'action d'uû être simple, qui, par eux, entre en rapport avec des êtres étendus différents de lui-même, avec lui-même, avec des événe méats passés, avec des lois ou vérités supérieures. La science ainsi entendue est bientôt faite ; il n'y a rien à chercher ni à trouver dans une pareille action, puisqu'elle est simple ; une fois qu'on l'a nommée, on est à bout. La vérité est qu'on a trouvé des noms, ce qui est peu de chose, La vérité est aussi que, si on est à bout, c'est qu'on s'est barré soi-même le chemin. — Ni la perception extérieure, ni les autres prises de connaissance ne sont des actions simples qui s'appliquent et se terminent à des objets différents d'elles-mêmes. Ce sont des simulacres, des fantômes, ou semblants ^ de ces objets.
1. Tous les termes par lesquels les hommes ont désigné le phénomène aboutissent par l'étyraologie au même sens. — Conception (cum-capere , la chose devenue interne) . — Représentation (rursus prœsens, la chose présente de nouveau, quoique en fait absente). — Idée (Eidos, la figure, l'image, le semblant, l'apparence de la chose, au lieu de la chose ellemême.) De même en allemand, Begriff, Vorstellung. etc.
des hallucinations le plus souvent vraies, et, par un artifice de la nature, arrangées de façon à correspondre aux objets, toutes plus ou moins avancées, retardées et altérées dans leur développement. On en verra le détail et l'agencement dans les pages qui suivent. — En attendant, retenons ce principe, que la sensation, en l'absence ou en la présence des impulsions du dehors et de l'ébranlement nerveux, provoque ces hallucinations, et les provoque par elle seule. Elle est le ressort moteur de tout le mécanisme, et elle l'est si bien que, pour renouveler et perpétuer nos connaissances, la nature lui a donné un substitut.
IV. Ce substitut est l'image; à côté des sensations proprement dites, lesquelles, de leur nature, sont temporaires, attachées à l'ébranlement des nerfs, presque toujours incapables de renaître spontanément, et situées dans les centres sensitifs, il y a en nous une autre série d'événements absolument analogues, lesquels, de leur nature, sont durables, survivent à l'ébranlement du nerf, peuvent renaître spontanément et sont situés dans les hémisphères ou lobes cérébraux. Ce sont eux que nous avons nommés images. — Voilà un second groupe de sensations, si semblables aux premières qu'on peut les appeler sensations réviviscentes^ et qui répètent les pre-
mières, comme une copie répète un original ou comme un écho répète un son. A ce titre elles ont les propriétés des premières, elles les remplacent en leur absence, et, faisant le même office, elles doivent donner lieu au même travail mental.
C'est ce que nous a déjà montré l'expérience. Plus elles deviennent complètes, c'est-à-dire intenses et précises, plus l'opération qu'elles sus • citent est voisine de l'hallucination. Représentezvous tel objet que vous connaissez bien, par exemple telle petite rivière entre des peupliers et des saules. Si vous avez l'imagination nette et si, tranquille au coin de votre feu, vous vous laissez absorber par cette rêverie, vous verrez bientôt les moires luisantes de la surface , les feuilles jaunâtres ou cendrées qui descendent le courant, les faibles remous qui font trembler les cressons, la grande ombre froide des deux files d'arbres ; vous entendrez presque le chuchotement éternel des hautes cimes et le vague bruissement de l'eau froissée contre ses bords. Des fragments de vos sensations anciennes ont ressuscité en vous; vous avez revu, les yeux fermés, des bouts de vert, de bleu, de luisant sombre ; il vous est revenu des restes de sons ; et, toutes proportions gardées, en petit, incomplètement^ ces débris survivants de la sensation
primitive ont eu le même effet que la sensation primitive; le travail hallucinatoire s'est fait à demi.
Écartons les obstacles qui l'empêchent de se parfaire. Prenons le cas des images qui nous viennent au moment où finit la veille et où commence le sommeil'. On a vu qu'elles s'avivent et se précisent, à mesure que nos sensations présentes deviennent plus faibles et plus vagues; au bout de quelques secondes, il nous semble que nous entendons de vrais sons, que nous voyons de vraies formes, qu'effectivement nous goûtons, nous flairons, nous touchons. Par une conséquence forcée, des jugements affirmatifs suivent ces images; selon leur espèce, nous croyons avoir devant nous tel ou tel objet, « un livre ouvert imprimé « en fort petit texte et que nous lisons pé- « niblement*^, un hermaphrodite , un ragoût à c( la moutarde d'où s'exhale une odeur forte, « tel tableau de Michel-Ange , un lion , une ce figure verte rhomboédrique , » quantité de personnages et de paysages. Quand le sommeil est venu tout à fait, l'hallucination, qui est au maximum, compose ce que nous appelons nos
1. Cf. Maury, du sommeil et des rêves, hallucinnlions hypnagogiques, p. 33.
2, Maury, Ibidem, 51, Observations faites sur lui-même.
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rêves. — Quand le sommeil, au lieu d'être naturel, est artificiel, le travail hallucinatoire devient plus visible encore. Tel est le cas de l'hypnotisme et du somnambulisme. Dans cet état, qu'on provoque à volonté chez beaucoup de personnes, le patient croit sans résistance ni réserve aux idées qu'on lui suggere\ et l'on peut les lui suggérer de deux façons.
Le premier moyen est de lui donner une attitude qui corresponde à tel sentiment, qui soit le commencement de telle action, qui indique la présence de tel objet; spontanément, il complète cette attitude, et aussitôt il éprouve le sentiment, il fait l'action, il croit à la présence de l'objet. — Vous penchez sa tête un peu en arrière et vous redressez son échine , « aussitôt sa contenance (( prend l'expression de l'orgueil le plus vif et « son esprit en est manifestement possédé.... » En cet instant , o courbez sa tête en avant, fléc( chissez doucement son tronc et ses membres, et « la plus profonde humilité succède à l'orgueil. » Écartez l'un de l'autre les coins de la bouche,
1. Braid, Neurhypnology. — Carpenter, article Sleep, dans la Cyclopxdia de Todd. — De la folie artificielle parle docteur Hack Tuke, Annales médico-psychologiques, quatrième série, tome YI,429,et tome VIL— Maury, Da sommeil, etc., tout le chapitre XI et 42 i. — Azara, Annales de médecine et de chirurgie, janvier 1840, et Annales médico-psychologiques , troisième série, tome YI, 430. — Cours de Braidisme ^théorique et pratique, par le docteur Philips.
il devient gai aussitôt ; tirez les sourcils l'un vers l'autre et vers le bas, aussitôt il devient grognon et triste ; et parfois, au réveil, il peut témoigner des émotions insurmontables dans lesquelles l'ascendant de l'attitude l'a jeté et enchaîné. « Non-seulement de simples émotions, dit Garce penter, mais encore des idées précises peuvent « être ainsi provoquées. Ainsi, levez la main du « patient au-dessus de sa tête et fléchissez ses c( doigts sur la paume , l'idée de grimper^ de se « balancer, de tirer une corde est provoquée. « Si au contraire vous lui fléchissez les doigts a tout en laissant pendre son bras le long de son « côté, l'idée qui s'éveille en lui est celle de « soulever un poids; et, si les doigts sont fléchis, « pendant que le bras est porté en avant dans u la position de donner un coup , c'est l'idée de c( boxer qui surgit. » Et aussitôt l'hypnotisé complète l'action, je veux dire qu'il se met à boxer, à soulever péniblement son bras, à remuer ses membres pour grimper, pour se balancer ou pour tirer.
Le second moyen de suggestion consiste dans la parole, et ce procédé réussit parfois dans le somnambulisme simple, a Nous avons connu, dit « Carpenter, une jeune fille, qui, dans le temps « qu'elle était à l'école , se mettait souvent à « parler une heure ou deux après s'être endor-
c( mie. Ses idées roulaient presque toujours sur «les événements delà journée; si on l'encoua rageait par des questions qui la guidassent, a elle en rendait un compte très-distinct et trèsce cohérent, révélant souvent ses peccadilles et « celles de ses compagnes, et exprimant un grand « repentir pour les siennes, tout en paraissant « hésiter à faire connaître celles des autres. Mais « pour tous les sons ordinaires , elle semblait « parfaitement insensible.... et, si l'interlocuteur c( lui adressait des questions ou observations qui c( n'entraient pas dans le cours de ses idées, a elles ne faisaient aucune impression.... Le cas « bien connu de l'officier dont parle le docteur c( James Gregory, appartient à cette classe inter- « médiaire, plus voisine, croyons-nous, du som- « nambulisme que du rêve ordinaire. Cet office cier, qui servait dans l'expédition de Louisburgh ce en 1758, avait l'habitude Aq jouer [to act) ses c< rêves, et l'on pouvait en diriger le cours en c( murmurant à son oreille, surtout si cela venait ce d'une voix qui lui fût familière. Aussi ses comce pagnons dans le voyage s'amusaient perpétuelce lement à ses dépens. — Une fois ils le conce duisirent à travers toute une scène de querelle ce qui finissait par un duel, et, quand les parce ties furent supposées au rendez-vous, un pisce tolet fut mis dans sa main, il lâcha la détente
(( et le bruit le réveilla. — Une autre fois, le a trouvant endormi sur un coffre dans la caa bine, ils lui firent croire qu'il était tombé parce dessus le bord et l'cxliortèrent à se sauver en « nageant ; aussitôt il imita les mouvements de « natation. Alors ils lui dirent qu'un requin le c( poursuivait, et le supplièrent de plonger pour c( échapper au péril. Il le lit à l'instant avec a une telle force qu'il se lança du haut du cofl're '-( sur le plancher, ce qui lui causa des contu- « sions et naturellement le réveilla. — Après le « débarquement de l'armée à Louisburgh, ses a amis le trouvèrent un jour endormi dans sa « tente et manifestement très-ennuyé par la ca- « nonnade. Ils lui firent croire qu'il était au feu, « sur quoi il exprima une grande crainte et une a disposition évidente à s'enfuir. Là-dessus ils « lui firent des remontrances, mais en même « temps ils accrurent ses craintes en imitant les « gémissements des blessés et des mourants, et « quand il demandait, ce qu'il faisait souvent, c( qui était tombé, ils lui nommaient ses amis « particuliers. Enfin ils lui dirent que l'homme « qui, en ligne, était le plus près de lui, venait c( de tomber; aussitôt il sauta hors de son lit, «s'élança hors de la tente, et fut tiré du péril « et du rêve en trébuchant sur les cordes des « piquets. — Après ces expériences, il n'avait point
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« de souvenir distinct de ses rêves, mais senle- « ment un sentiment confus d'oppression et de fa- « tigue, et, d'ordinaire, il disait à ses amis qu'il « était sur qu'ils lui avaient jou6 quelque tour. » Le somnambulisme artificiel met l'esprit dans un état semblable. « On annonce à un somnam- « bule' qu'on est un lion, on en prend quelque « peu l'allure en marchant à quatre pattes et en « simulant son rugissement. Le magnétisé manic( feste alors une violente terreur qui se peint sur c( tous ses traits, et il donne tous les signes d'une « conviction positive. » Quand une personne est hypnotisée, dit le docteur Tucke'^, souvent a on « lui fait croire par suggestion qu'elle voit un in- « dividu absent.... De même on peut arriver à lui (( faire imaginer qu'elle entend jouer sur un in- « strument de musique un air déterminé , alors « qu'il ne se produit aucun son. » La parole évoque dans le patient les images de certaines sensations visuelles ou auditives, et le travail mental qui suit est exactement le même que si les sensations elles-mêmes eussent été éveillées par l'intermédiaire des nerfs.
1. Maury, 333. J'ai assisté moi-même à des expériencrs analogues chez le docteur Puel. On annonçait à la somnambule qu'elle était dans un parterre de ileurs; elle faisait le geste de les cueillir et de les respirer avec délices.
2. Annales médico-psijcholof/ iqucs , quatrième série, tome VI, p. 427, et tome VII, p. 261.
Le même travail suit, quelle que soit l'espèce des images. « C. D., lorsqu'il fut hypnotisé, fut « prié de sentir les doigts de l'opérateur, il ré- « pondit qu'il ne sentait rien. Celui-ci appliquant « alors sous le nez du sujet ses doigts fermés « contre le pouce, lui dit d'aspirer pour prendre « une prise de tabac. La suggestion eut aussitôt c< son effet. Le patient aspira un moment et «présenta ensuite tous les phénomènes qu'é- « prouverait une personne qui viendrait de « prendre une poudre sternutatoire. » — Pareillement, «dites à une personne convenable- « ment disposée par l'hypnotisme, qu'elle mange « de la rhubarbe , qu'elle mâche du tabac ou « quelque autre substance désagréable au goût... « et l'effet suivra vos paroles. C'est ainsi qu'un « certain G. H. étant hypnotisé, on plaça devant « lui un verre d'eau pure qu'on l'amena à pren- « dre pour du brandy. Il le loua comme excel- « lent — cette eau avait bien pour lui le goût « du brandy — et il en demanda d'autre tout en « buvant avec avidité. — Dans un second cas, « J. K., étant dans le même état anormal, fut « invité à boire un peu d'eau fraîche, et tandis « qu'il obéissait, l'opérateur en but un peu lui- « même qu'il cracha aussitôt en employant une « expression de dégoût et d'horreur. Immédiate- « ment cet acte suggéra fortement au sujet que
« l'eau était mauvaise ou même empoisonnée , si « bien que dans cette persuasion il la rejeta avec «horreur.... » — Même illusion quand l'image suggérée est celle d'une sensation de tact, k C. D. « étant hypnotisé, fut amené à croire qu'il était (( couvert d'abeilles. Tout aussitôt il ajouta foi à « cette suggestion et agit exactement comme « ferait une personne piquée. Il donna tous les « signes de la douleur, secoua ses cheveux, se « frotta le visage avec les mains d'une manière « frénétique et se dépouilla ensuite de sa veste « pour se débarrasser de ses ennemies imaginai- « res. Il souffrait évidemment d'une hallucination (( de la sensibilité générale. — On peut encore « dire la même chose d'une autre personne, « E. F., qui, dans les mêmes conditions de som- « nambulisme, fut amenée par suggestion à croire (( qu'elle avait une violente odontalgie, l'opéra- « leur augmentant l'effet de ses paroles en ap- « pliquantson doigt sur la joue du sujet. Celui-ci, c< se pressant le visage dans les mains et s'agitant « de droite à gauche, se tordait dans la douleur. » Dans tous ces exemples, les conditions physiques et morales qui , d'ordinaire, répriment le travail hallucinatoire sont absentes. En effet, les nerfs et les centres sensitifs sont engourdis; toute cette portion du système nerveux par laquelle nous communiquons avec le dehors devient
inactivc ou moins active. Dès lors, en fait, nous n'avons plus de sensations proprement dites, ou du moins celles que nous avons sont singulièrement émoussées, et en tout cas elles sont nulles pour nous. Elles cessent toutes pour le dormeur ordinaire ; pour le rêveur, celles-là seules subsistent qui concordent avec son rêve ; le somnambule et l'hypnotisé n'en gardent non plus qu'une série, celles qu'on nomme musculaires ou celles des sons proférés par l'opérateur. De cette façon, les sensations perdent tout à fait ou en partie le contrôle qu'elles exercent àl'étatnormal. — En langage physiologique, l'équilibre qui règne pendant la veille, entre les nerfs et les centres sensitifs d'un coté et les hémisphères de l'autre, est rompu au profit des hémisphères; ils fonctionnent seuls et d'une façon prépondérante. En langage psychologique, le balancement qui règne pendant la veille entre les sensations et les images est rompu au profit des images; elles acquièrent tout leur développement et toutes leurs suites; elles deviennent intenses, précises, aboutissent à des jugements affirmatifs, provoquent le même travail mental que les sensations, et donnent lieu à des hallucinations.
V. De là suit une conséquence importante. Nous avons vu que dans toute représentation,
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conception, ou idée, il y a une image ou un groupe d'images. — Quand je pense à un objet particulier, le Louvre par exemple, il y a en moi quelque image de la sensation visuelle que j'aurais en sa présence. — Quand je pense à un objet général, l'arbre ou l'animal, il y a en moi quelque débris plus ou moins vague d'une image analogue, et, en tout cas, l'image de son nom, c'est-à-dire des sensations visuelles, auditives, musculaires, que ce nom exciterait en moi, si je le lisais, si je le prononçais, ou si je l'entendais.
— Partant dans toutes les opérations supérieures que nous faisons au moyen de noms abstraits, jugement, raisonnement, abstraction, généralisation, combinaison d'idées, il y a des images plus ou moins effacées ou plus ou moins nettes.
— D'autre part il est évident que tout souvenir et toute prévision contiennent des images. Quand je. me souviens que le soleil s'est levé hier à tel point de l'horizon, et quand je prévois que demain il se lèvera à tel autre endroit du ciel, j'ai intérieurement l'image distincte ou vague de la sensation visuelle que j'ai eue hier et de la sensation visuelle que j'aurai demain. — Pareillement, toutes les perceptions associées que le souvenir et la prévision ajoutent à la sensation brute pour constituer la perception externe ordinaire, tous les jugements, croyances et con-
jectures qu'une sensation simple provoque sur la distance, la forme, l'espèce et les propriétés d'un objet, contiennent aussi des images. Ce fauteuil qui est à trois pas de moi ne donne à mes yeux que la sensation d'une tache verte diversement ombrée selon ses diverses parties ; et cependant, sur cette simple indication visuelle, je juge qu'il est solide, moelleux, qu'il a telle grandeur et telle forme, qu'on peut s'asseoir dessus; en d'autres termes, j'imagine comme certaine une série de sensations musculaires et tactiles que mes mains et mon corps auront, si j'en fais l'expérience à son endroit. — Enfin dans la conscience elle-même, par exemple dans la conscience de nos sensations présentes, il y a des images: car, lorsque nous avons conscience d'une douleur, d'une saveur, d'un effort musculaire, d'une sensation de froid ou de chaud, nous la situons en tel ou tel endroit de nos organes ou de nos membres; en d'autres termes, ma sensation éveille l'image des sensations tactiles^ visuelles et musculaires que j'emploierais pour reconnaître l'endroit où se produit l'ébranlement nerveux.
Il suit de là que, dans toutes ces opérations, une hallucination se trouve incluse, au moins à l'état naissant. L'image, répétition spontanée de la sensation, tend comme elle à provoquer
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une hallucination. Sans doute elle ne la provoque pas complètement ; le travail mental commencé est enrayé par les répressions circonvoisines; il faudrait que l'image fut seule, et livrée à elle-même, comme dans le sommeil et l'hypnotisme, pour qu'elle put atteindre sa plénitude et avoir tout son effet; elle ne l'a qu'à demi; quand elle l'a tout à fait, l'homme est fou. — Mais, que le travail hallucinatoire soit ébauché ou achevé, peu importe, et l'on peut définir notre état d'esprit pendant la veille -et la santé comme une série d hallucinations qui n aboutissent pas.
Considérons en effet nos représentations ordinaires et la population habituelle de notre cerveau : nous nous figurons telle maison, telle rue, tel cabinet de travail, tel salon, telles figures humaines, tels sons, odeurs, saveurs, attouchements, efforts musculaires, et surtout tels et tels mots ; ces derniers lus, entendus, ou prononcés mentalement, sont les habitants les plus nombreux d'une tête pensante. Tous sont des fantômes d'objets extérieurs, des simulacres d'action, des semblants de sensation, reconnus à l'instant comme simples apparences, et, de plus, fugitifs, effacés, incomplets, mais, en somme, les mômes en nature que le fantôme de maison ou de tête de mort engendré chez l'halluciné.
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que le seinblaiit de piqûres cutanées ou de picotement nasal engendré chez l'hypnotisé et le somnambule. De l'idée à l'hallucination, il n'y a d'autre différence que celle du germe au végétal ou à l'animal complet.
Nous n'avons qu'à regarder les maladies mentales pour voir le germe se développer et prendre la croissance qui, dans l'état normal, lui est interdite. Examinons tour à tour les mots et les images qui composent nos pensées ordinaires. — A l'état normal nous pensons tout bas par des mots mentalement entendus ou lus ou prononcés, et ce qui est en nous, c'est l'image de tels sons, de telles lettres, ou de telles sensations musculaires et tactiles du gosier, (fe la langue et des lèvres. — Or il suffit que ces images, surtout les premières, viennent à s'exagérer pour que le malade ait des hallucinations de l'ouïe et croie entendre des voix — « Au milieu de ma fièvre, dit Mme C, j'aperçus « une araignée, qui, au moyen de son fil, s'é- « lançait du plafond sur mon lit. [^ne voix mys- « térieuse me dit de prendre cette araignée. « Comme cet insecte m'inspirait de la frayeur, « je l'ai prise avec le coin de mon drap. Après « bien des efforts je me suis levée, et f ai reçu