Baillarger, Des hallucinalions^ p
les mêmes hallucinations se sont renouvelées dès le début du délire. « Constamment la ma- « lade s'est sauvée dans la campagne pour évite ter le bruit du canon, des coups de fusil, des « carreaux cassés par les balles. » — Dans une tête saine, l'image des sons entendus pendant l'émeute se serait reproduite avec exactitude, mais comme une sourdine. Elle aurait pu être chassée et rappelée à volonté. Par ces deux caractères, elle aurait été reconnue comme purement intérieure, et aurait été distinguée de la sensation. Ici elle se reproduisait avec une intensité égale à celle de la sensation, à l'improviste, sans appel de la volonté, contre toute résistance de la volonté ; elle ne différait donc plus de la sensation telle que nous la connaissons par la conscience. C'est pourquoi elle avait les mêmes effets et les mêmes suites, et renouvelait le trouble et la terreur que la femme, encore saine d'esprit, avait éprouvés pendant le combat.
Même remarque pour les autres images et notamment celles de la vue. Une dame vient de perdre son mari, s'afflige beaucoup, et, comme elle croit à l'immortalité de l'âme, elle s'occupe sans cesse de son mari comme d'une personne encore existante '. « Un soir, au mo-
1. Renaudin, Études médico-psychologiques^ p. 423, et Griesinger, Traité des maladies mentales , 83.
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(c ment oii elle se couchait, rappartemeut étant « éclairé par une pâle lueur, elle voit son mari « s'approcher d'elle avec précaution ; elle l'encc tend prononcer quelques paroles à voix basse, ce et sent sa main pressée par celle du défunt. » Pleine de doute et de surprise, elle retient sa respiration, le fantôme disparaît, et elle reconnaît qu'elle a été dupe d'une hallucination. — « Deux individus, dit Griesinger, peu de temps « avant l'explosion de la folie, s'étaient beauce coup adonnés à la chasse ; chez eux le délire ce roula longtemps sur des aventures de chasse, ce Un autre avait lu, peu de temps avant de tomee ber malade, la relation d'un voyage dans su l'Himalaya; et c'est sur ce sujet que roulait ce principalement son délire. » — Les circonstances ' les plus effacées de nos premières années, les incidents les moins remarqués et les plus insignifiants de notre vie ressuscitent parfois avec cette hypertrophie monstrueuse, ce J'ai passé ce mes premières années à Meaux, dit M. Maury, ce et je me rendais souvent dans un village ce voisin, nommé Trilport, situé sur la Marne ce où mon père construisait un pont. Une nuit,
1 . Quantité d'exemples rapportés par Maury, U Sommeil et les /îéues,- troisième édition, 70, 120, 128. —Autres observations d'images qui, eu renaissant, de%iennent hallucinatoires, dans de Quincey, Confessions of an opium eakr, p. 83.
434 LIVRE I. Ml':CANISME DE LA CONNAISSANCE.
« je me trouve en rêve transporté aux jours de « mon enfance et jouant dans ce village de Tril- « port. J'aperçois velu d'une sorte d'uniforme Cl un homme auquel j'adresse la parole en lui (c demandant son nom. Il m'apprend qu'il s'ap- « pelle C, qu'il est le garde du port, puis dis- « paraît pour laisser la place à d'autres person- « nages. Je m'éveille en sursaut avec le nom ce de C. dans la tête. Était-ce là une pure imacc gination, ou y avait-il eu à Trilport un garde ce du port nommé C? Je l'ignorais, n'ayant ce aucun souvenir d'un pareil nom. J'interroge, (^ quelque temps après, une vieille domestique, ce jadis au service de mon père, et qui me conee duisait souvent à Trilport. Je lui demande ce si elle se rappelle un individu du nom de C, ce et elle me répond aussitôt que c'était un garde ce du port de la Marne, quand mon père conee struisait son pont. Très-certainement je l'ace vais su comme elle, mais le souvenir s'en ce était effacé. Le rêve en l'évoquant m'avait ce comme révélé ce que j'ignorais. » — Pareillement, Théophile Gautier me raconte qu'un jour, passant devant le Vaudeville, il lit sur l'affiche : ce La polka sera dansée par M... » Voilà une phrase qui s'accroche à lui, et que désormais il pense incessamment et malgré lui, par une répétition automatique. Au bout de
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quelque temps, ce n'est plus une simple phrase mentale, mais une phrase composée de sons articulés, munis d'un timhre et apparence extérieurs. Cela dura plusieurs semaines, et il commençait à s'inquiéter, quand, tout d'un coup, l'obsession disparut. — Il n'y a pas d'image normale, même la plus ancienne, la plus affaiblie, la plus latente, qui ne puisse végéter et s'amplifier de la sorte, de même qu'il n'y a pas de graine de pavot, la plus petite, la plus abandonnée au hasard, qui ne puisse devenir un pavot.
C'est pourquoi, si l'on veut comprendre le travail mental que provoque l'image en son état de réduction et d'avortement, il faut examiner le travail mental qu'elle provoque en son état de plénitude et de liberté, imiter les zoologistes qui, pour expliquer la structure d'un bourrelet osseux inutile, montrent, par la comparaison des espèces voisines, que c'est là un membre rudimentaire; imiter les botanistes qui, augmentant la nourriture d'une plante, changent ses étamines en pétales et prouvent ainsi que l'étamine ordinaire est un pétale dévié et avorté. — Par des rapprochements semblables et d'après des hypertrophies analogues, nous découvrons que l'image, comme la sensation qu'elle répète, est, de sa nature, hallucinatoire. Ainsi
rhalluciiiatioii, (pii semble une monstruosité, est la trame même de notre vie mentale. — Considérée par rapport aux choses, tantôt elle leur correspond, et, dans ce cas, elle constitue la perception extérieure normale; tantôt elle ne leur correspond pas, et, dans ce cas qui est celui du rêve, du somnambulisme, de l'hypnotisme et de la maladie, elle constitue la perception extérieure fausse, ou hallucination proprement dite. — Considérée en elle-même, tantôt elle est complète et achevée dans son développement, ce qui arrive dans les deux cas précédents ; tantôt elle est réprimée et demeure rudimentaire ; c'est le cas des idées, conceptions, représentations, souvenirs, prévisions, imaginations, et de toutes les autres opérations mentales.