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pailletées d'or et enserrées dans nn demi-cercle de sables blancs, est tout actuelle et interne. Mais ce sera une correction ultérieure et supplémentaire, une rectification sur une rectification, un second et dernier stade dans la série des réductions par lesquelles l'image passe pour arriver à paraître telle qu'elle est effectivement. — Au premier stade, à l'instant où nous sommes, elle m' apparaît encore comme sensation, non pas comme sensation actuelle, ainsi qu'il arrive dans l'hallucination proprement dite et dans le rêve, mais comme sensation passée et située à une distance plus ou moins grande du moment où je suis, comme la sensation d'un certain bleu lustré et d'un certain blanc mat, intercalée entre mes sensations actuelles et d'autres sensations plus lointaines. — Et de fait, quand une série un peu longue de souvenirs bien liés s'éveille en nous, quand nous repassons en esprit telle journée notable d'un voyage intéressant, nous nous croyons en face de faits éloignés, mais réels. Les images de sons, de couleurs, de peines, de plaisirs, qui ne sont que des images actuelles, mais qui correspondent à des sensations antérieures, nous semblent, à mesure qu'elles défilent devant nous, nos sensations antérieures elles-mêmes. Tl n'y a rien en nous que l'écho présent d'une impression distante; pourtant, ce que nous affirmons, ce n'est

pas l'écho, c'est l'impression comme distante, et par une rencontre admirable , nous l'affirmons avec vérité.

Voilà le fait brut, et l'on voit que le souvenir, comme la perception extérieure, est une hallucination vraie, c'est-à-dire une illusion qui aboutit a une connaissance. Il est une illusion, en ce que l'image actuelle qui le constitue est prise, non pour une image actuelle, mais pour une sensation passée , et qu'ainsi elle parait autre qu'elle n'est. Il est une connaissance, en ce que, dans le passé et justement à l'endroit convenable, il se rencontre une sensation exactement semblable à la sensation affirmée, et qu'ainsi notre jugement, qui, en lui-même et directement, est faux, se trouve vrai indirectement et par une coïncidence. — Ici encore la nature nous trompe pour nous instruire. De même que, dans la perception extérieure, nous avons vu de simples fantômes internes être pris pour des objets externes, mais, par une adaptation admirable, correspondre à la présence de véritables objets externes ; de même, dans la mémoire, nous voyons de simples images actuelles être prises pour des sensations passées, mais, par un mécanisme aussi beau, correspondre à la présence antérieure de sensations véritables. — Ainsi, la première répression que subit l'image et qui enraye l'hallu-

cination complète à laquelle naturellement cette image eût abouti, nous ouvre un nouveau monde, celui du temps et de la durée. En cet état intermédiaire, partiellement avortée et partiellement achevée, demi-rectifiée et demi-hallucinatoire, l'image est comme tel organe' arrêté au milieu de son développement, un produit spécial, utilisé pour des fonctions spéciales, parfois pour des fonctions de premier ordre. C'est ici le cas, puisque ici nous lui devons notre connaissance du passé et, par suite, nos prévisions de l'avenir.

Cette fois encore nous saisissons sur le fait une illusion de la conscience. — Quand un psychologue observe un de ses actes de mémoire, il remarque d'abord que c'est une connaissance, et, posant que toute connaissance exige deux termes, un sujet connaissant et un objet connu, il se dit que dans le souvenir il y a deux termes, la sensation passée et la connaissance que nous en avons. S'il examine alors cette connaissance, il est tenté de la prendre pour un acte simple et nu, dépourvu de tout caractère sensible, même de tout caractère, sauf son rapport avec la sensation passée qui est son objet. Partant il est disposé à considérer cette connaissance comme un

1. Par exemple les étamines et les autres parties de la fleur qui sont des pétales enrayés dans le cours de leur développement.

acte pur d'attention, acte d'espèce unique, incomparable à tout autre, dont l'essence, toute spirituelle, consiste en cela seulement qu'il nous met eu communication avec notre passé. — Mais si cet acte lui paraît spirituel et pur, c'est qu'il est vide; il l'a vidé lui-même en lui retirant tous ses caractères, pour les poser à part et fabriquer avec eux l'objet. En effet ce qui constitue le souvenir ou acte de mémoire, c'est l'image présente qu'a laissée en nous une sensation passée, image qui se trouve affectée d'un recul apparent et qui nous semble la sensation elle-même. Retranchez de l'image tout ce qui la constitue et toutes les propriétés positives par lesquelles elle ressemble à la sensation, pour les reporter sur la sensation elle-même; elle était un acte plein, vous faites d'elle un acte abstrait; comme cet acte ne renferme plus rien, on n'en peut rien dire ; on le nomme, et voilà la science faite. Ici, comme dans la perception extérieure, nous avons le tort de dédoubler notre acte intérieur, et ici, comme dans la perception extérieure, nous sommes enclins à le dédoubler parce qu'il a deux faces. D'un côté, comme c'est en nous et présentement qu'il se passe, il est notre acte présent ; de l'autre coté, comme il est hallucinatoire, il nous semble, dans la perception extérieure, une chose autre que nous, et, dans le souvenir, une sensation non

présente. Il faut avoir reconnu qu'il est hallucinatoire, pour comprendre qu'il est unique, et qu'en réalité intérieur et présent, c'est seulement en apparence qu'il est chose extérieure ou événement passé. Tant qu'on n'a pas fait cette remarque, on le dédouble, en acte intérieur et en objet connu. Dans cette opération, l'acte perd tout ce que l'objet gagne ; il se fait un transvasement de caractères, au détriment du premier, au profit du second. Là-dessus la conscience , dupe d'ellemême, déclare que, dans le souvenir comme dans la perception extérieure, l'esprit fait un acte sui gencris, simple, irréductible à tout autre, mystérieux, merveilleux, ineffable; ce qui ajoute un nouveau fil à la toile d'araignée sans cesse rompue, sans cesse refaite, dans laquelle les sciences morales depuis tant de siècles viennent s'empêtrer.

VI. A présent examinons de plus près ce recul apparent que subit l'image. — Je suis couché bien tranquille à l'ombre d'une haie, écoutant de petits cris d'oiseaux et le long bruissement des insectes ailés qui, l'été, tourbillonnent dans l'air; tout d'un coup il se fait un roulement lointain qui va s'enflant et, avec un grincement et un grondement furieux, arrive sur moi comme un tonnerre; je sursaute, c'est un train de chemin de

fer qui passe ; j'étais sans m'en douter à dix pas de la voie. Le roulement strident s'affaiblit, s'efface; j'ai beau prêter l'oreille, je n'entends plus que le murmure indistinct de la campagne et le chucbotement monotone des feuilles remuées par le vent. Mais, dans ce silence, l'image du fracas retentissant persiste, disparaît, reparait, jusqu'à ce qu'une autre préoccupation ou une autre émotion vive la chasse de la scène pour y installer un nouvel acteur. — Or, à chacune de ses rentrées, l'image se trouve en conflit avec le groupe des sensations qui sont alors présentes. Si, conformément à sa tendance naturelle, elle paraissait sensation, il y aurait contradiction entre elle et ce groupe. En effet je ne puis pas me représenter à la fois comme tranquille, couché, entendant de petits bruits vagues, et comme surpris, sursautant, assourdi par un violent tapage; la première représentation est incompatible avec la seconde; en langage ordinaire, elle la nie. Mais elle ne la nie que sur un point; elle nie seulement que l'autre lui soit contemporaine. Elle n'enraye qu'en cela le travail hallucinatoire ordinaire, parce que, pour subsister, il lui suffit de l'enrayer en cela : c'est un minimum de répression proportionné à un minimum d'antagonisme. Par conséquent, dans le reste, la tendance hallucinatoire a son effet; l'image, n'étant

^pas niée comme sensation, mais comme sensation présente, apparaît comme sensation non présente, et la négation qu'elle subit n'a d'autre conséquence que de la rejeter en apparence hors du présent.

Pourquoi ce rejet est-il un recul? Et pourquoi est-ce en arrière, au lieu d'en avant, que la sensation apparente semble se porter? — Remarquez que toute image, à plus forte raison, toute série d'images, a une durée ; car toute image répète une sensation, et ou a vu que les plus courtes sensations, même celles que nous jugeons instantanées, sont des suites de sensations élémentaires, elles-mêmes composées de sensations plus élémentaires encore. D'où il suit que toute image, occupant un fragment du temps, possède deux bouts, l'un antérieur, plus voisin des événements précédents, l'autre postérieur, plus voisin des événements ultérieurs, le premier contigu au passé, le second contigu à l'avenir. Il en est d'un simple son, d'une couleur aperçue en un clignement d'oeil, d'une brève sensation de chaleur, d'odeur ou de contact dont nous ne distinguons pas les parties successives, comme d'une course en voiture ou d'une promenade à pied dont nous distinguons les parties successives, et chaque sensation, partant chaque image, possède, comme toute série de sensations et d'images, son com-

mencemeDt et sa fin. Ainsi, quand, entendant une note au piano, je me rappelle la note précédente, les choses se passent comme lorsque, considérant la journée d'aujourd'hui, je me rappelle la journée d'hier. La sensation présente et l'image de la sensation précédente ont chacune deux extrémités quand elles entrent en conflit; ni l'une ni l'autre ne sont instantanées et simples; ce sont deux totaux composés d'éléments successifs. C'est pourquoi la répulsion par laquelle la première agit sur la seconde est elle-même un total de répulsions, répulsions inégales et qui, par leur distribution, déterminent le sens dans lequel s'opère le rejet apparent.

Considérons d'abord les deux extrémités de la sensation ou du présent dans leur rapport avec l'extrémité postérieure de l'image ou du passé. Le bout postérieur du passé coïncide avec le bout antérieur du présent; dont ici la contradiction, partant la répulsion, est nulle. Mais il est à la plus grande distance possible du bout postérieur du présent; donc ici la contradiction, partant la répulsion, est au maximum. D'où l'on voit que le rejet doit se faire en arrière, de telle sorte que, sous la pression de la sensation actuelle, le bout postérieur de l'image semble coïncider avec le bout antérieur de la sensation actuelle et s'écarter le plus possible du bout postérieur de la sen-

sation actuelle. — Considérons maintenant les deux extrémités du passé dans leur rapport avec l'extrémité antérieure du présent. Le bout antérieur du présent coïncide avec l'extrémité postérieure du passé; donc ici la contradiction, partant la répulsion, est nulle. Mais il est à la plus grande distance possible du bout antérieur du passé; donc ici la contradiction, partant la répulsion, est au maximum. D'où l'on voit que, dans le rejet total en arrière, le bout antérieur de la sensation devra coïncider en apparence avec le bout postérieur de l'image et paraître le plus éloigné possible du bout antérieur de l'image. — C'est l'inverse dans le cas d'une prévision. Selon que le rapport des extrémités de l'image avec les extrémités de la sensation actuelle est différent, le mouvement de bascule s'accomplit dans un sens ou dans l'autre, et nous sommes à chaque instant témoins en nous-mêmes de ces étranges glissements.

Je rencontre par hasard dans la rue une figure de connaissance, et je me dis que j'ai déjà vu cet homme. Au même instant cette figure recule dans le passé et y flotte vaguement sans se fixer encore nulle part. Elle persiste en moi quelque temps et s'entoure de détails nouveaux. « Quand je l'ai vu, il était tête nue, en jaquette de travail, peignant, dans un atelier; c'est un tel, telle rue.

Mais quand l'ai- je vu? Ce n'est pas hier, ni celte semaine, ni récemment. J'y suis; il m'a dit ce jour-là qu'il attendait pour partir les premières pousses des feuilles. C'était avant le printemps. A quelle date juste? Ce jour-là, avant de monter chez lui, j'avais vu des branches de buis aux omnibus et dans les rues : c'était le dimanche des Rameaux! » — Remarquez le voyage que vient de faire la figure intérieure, ses divers glissements en avant, en arrière, sur la ligne du passé ; chacune des phrases prononcées mentalement a été un coup de bascule. Confrontée avec la sensation présente et avec la population latente d'images indistinctes qui répètent notre vie récente, la figure a reculé d'abord tout d'un coup à une distance indéterminée. A ce moment, complétée par des détails précis, et confrontée avec les images abréviatives par lesquelles naus résumons une journée, une semaine, elle a glissé une seconde fois en arrière, au delà de la journée présente, de la journée d'hier, de la journée d'avant-hier, de la semaine, plus loin encore, au delà de la masse mal délimitée que constituent nos souvenirs prochains. Alors un mot du peintre nous est revenu, et là-dessus elle a reculé encore, au delà d'une limite presque précise, celle que marque l'image des feuilles vertes et que désigne le mot printemps. Un peu après, grâce à un nou-

veau détail, le souvenir des branches de buis, elle a glissé de nouveau, cette fois non plus en arrière, mais en avant, et, rapportée au calendrier, elle s'est située en un point précis, une semaine en arrière de Pâques, cinq semaines en avant des jours gras, par le double effet de deux répulsions contraires qui, l'une en avant, l'autre en arrière, se sont annulées l'une par l'autre à un moment donné. — Maintenant plaçons cette même image dans une situation inverse, c'està-dire de telle façon que son bout antérieur, et non plus son bout postérieur, soit adjacent au bout postérieur des sensations présentes. A l'instant, au lieu de glisser vers le passé, elle glisse vers l'avenir. Tel est le cas lorsque je prévois que je retournerai chez mon peintre. Plus ce glissement se répète au contact successif des prévisions que la figure rencontre dans son voyage, plus elle nous semble s'enfuir en avant et loin. A la fin elle se situe; mais elle ne se situe d'une façon précise que par l'arrêt de sa projection, il faut qu'un nouveau détail intervienne pour donner, après les coups multipliés de bascule en avant, un coup de bascule en arrière, ce qui l'emboîte et l'intercale entre deux futurs. « Je verrai mon peintre, pas aujourd'hui, ni demain, mais après-demain, pas après-demain dans la matinée, mais dans l'après-midi, en sortant de la

Bibliothèque^ avant de rentrer pour dîner. » — Dans ce jeu perpétuel qui a cessé de nous étonner parce que nous en vivons, l'image glissante est effectivement contemporaine de la sensation ou de l'image qui la fait glisser, et cependant il semble qu'elle soit située en avant ou en arrière. En fait V luie chevauche l'autre; en apparence elles %oni posées bout à bout; et cette merveilleuse illusion qui, de deux événements réellement simultanés, fait deux événements en apparence postérieurs ou antérieurs l'un à l'autre, est le mécanisme par lequel uotre vue s'étend au delà du présent, pour atteindre le passé et l'avenir.

VIL II nous reste à considérer le dernier état de l'image, celui dans lequel elle cesse, nonseulement de paraître sensation actuelle, mais encore de paraître sensation passée ou future. A ce moment nous la déclarons simple image, et la rectification est complète. — De ce genre sont tous ces événements intérieurs que l'on nomme pures conceptions, pures imaginations, et en général pures idées. Tel est notre cas, lorsque nous lisons ou écoutons une phrase, lorsque nous rêvons ou que nous faisons des projets. Nous nous figurons alors, plus ou moins nettement et avec un détail plus ou moins net, tel intérieur, tel

468 LIVRE 1. MÉGxVNlSME DE LA CONNAISSANCE.

paysage, tels personnages, tels incidents, et, à mesure qu'ils passent devant l'œil intérieur, nous savons qu'ils sont imaginaires, supposés, tout entiers de notre fabrique. A vrai dire, si l'on excepte nos perceptions d'objets extérieurs, nos souvenirs et nos prévisions, toute la trame de notre pensée est, pendant la veille, composée de pures images. Quand je pense à la vieille pendule qui est dans l'autre chambre, quand, au moyen de paroles mentales, je suis dans ma tête un long raisonnement, quand je me développe ce qui pourrait bien arriver si je faisais telle démarche, non-seulement j'ai dans l'esprit l'image de la pendule, l'image des sons et des mouvements vocaux que comporterait mon raisonnement prononcé à haute voix, l'image des gestes, émotions, événements que provoquerait en moi et hors de moi ma démarche, mais encore je sais que toutes ces images sont de simples images actuelles. Cette fois l'hallucination est tout à fait enrayée; la fantasmagorie intérieure, réprimée au moment où elle naît, n'apparaît que comme une fantasmagorie, et ici le mécanisme de la répression est aisé à constater.

Deux cas extrêmes se présentent et résument tous les autres. — Dans le premier, l'image est un souvenir réduit et appauvri. Chacun sait qu'à l'état primitif elle est un souvenii', un souvenir

plein et circoustancié. J'ai vu cent fois cette pendule que je me figure; j'ai entendu ou lu mille fois, dix mille fois, ces paroles mentales qui roulent dans mon esprit; j'ai remarqué trente ou quarante fois le geste d'étonnement, le sourire de plaisir, l'accent de colère que j'imagine; la preuve en est qu'ils me reviennent; si je sais, c'est que je me souviens. Mais certainement, lorsque pour la première fois je les ai remarqués, j'ai été frappé de leurs accompagnements; un instant après, de souvenir, je pouvais dire leurs alentours, la cheminée de province où pendant mon enfance se trouvait la pendule antique, le nom de la personne qui faisait le geste, le titre du livre dans lequel était le mot. — Prenons un mot latin, le mot securis. Sans aucun doute, le soir du jour où je l'ai appris, je me rappelais la grammaire ou le dictionnaire où je l'avais lu, mon bouquin d'écolier, l'endroit précis, telle ligne d'une page froissée et tachée d'encre. Mais depuis, ces circonstances ont disparu; la répétition et la distance les ont effacées ' ; l'image qu'alors je situais à tel endroit de mon passé, a perdu les détails qui la situaient. Maintenant j'ai beau la faire glisser sur toute la ligne de mon expérience antérieure, elle ne s'accroche à aucun des chaî-

1. Voir première partie, liv. II, ch. il, lois d'eflacement des images.

nous successifs. Elle est trop usée, émoussée; elle n'a plus les aii*^les rentrants et sortants, les extrémités spéciales et propres qui l'emboîtaient derrière ou devant tel autre souvenir distinct. Je ne lui trouve plus de bout antérieur ou postérieur qui se confonde et coïncide avec le bout postérieur ou antérieur d'un autre événement déterminé. Elle roule ainsi, banale ; si je lui découvre sa niche dans le lointain vague de l'enfance, c'est par conjecture et raisonnement; d'elle-même, elle ne se la trouve point ; elle n'a plus son avant et son après, elle est privée de situation. — Et, si l'on regarde l'avenir, son cas est le même, puisque son existence future apparaît comme soumise à telle ou telle condition, entre autres à ma volonté variable, et puisque, dans le royaume de l'avenir, elle est encore banale, capable de s'intercaler à tel ou tel moment de mon expérience future aussi bien qu'à tel autre. — Des deux côtés la situation lui manque ; par essence, elle flotte; je ne puis la fixer, ^affirmer; en cela elle s'oppose aux jugements affirmatifs précédents, prévisions et souvenirs. C'est pourquoi, lorsque, comme eux, elle subit la répression des sensations contradictoires, elle est contredite, non pas partiellement comme eux, mais absolument, et ne peut apparaître que comme sensation située nulle part, c'est-à-dire

comme sensation simplement apparente et dépourvue de l'existence vraie.

Tel est le premier cas; voyons le second j tout inverse. Il s'agit de ces représentations précises, intenses, colorées, auxquelles atteint l'imagination des grands artistes, Balzac, Dickens, Flaubert, Henri Heine, Edgard Poe'; j'en ai cité quelques-unes. Ils arrivent à se donner des moments d'hallucination; mais ce ne sont que des moments. A ce sujet M.Flaubert m'écrit : « N'as- « similez pas la vision intérieure de l'art'ste à « celle de l'homme vraiment halluciné. Je con- « nais parfaitement les deux états; il y a un « abîme entre eux. Dans l'hallucination proprece ment dite, il y a toujours terreur; vous sentez ce que votre personnalité vous échappe ; on croit ce que l'on va mourir. Dans la vision poétique, ce au contraire, il y a joie ; c'est quelque chose ce qui entre en vous! Il n'en est pas moins vrai ce qu'on ne sait plus où l'on est. » Il ajoute plus loin : ce Souvent cette vision se fait lentement, ce pièce à pièce j comme les diverses parties d'un ce décor que l'on pose; » mais souvent aussi, elle est subite, ce fugace comme les hallucice nations hypnagogiques. Quelque chose vous ce passe devant les yeux; c'est alors qu'il faut se

I. Voyez plus haut, première partie, liv. II, ch. i, p. 87, 94.

472 LIVRE I. MÉCANISiME DE LA CONNAISSANCE.

« jeter dessus, avidement. » — Ma propre expérience s'accorde avec ces remarques. Lorsque le paysage, la figure agissante, le geste et la voix du personnage commencent à surgir et à se préciser, on attend, on retient son souffle; quelquefois alors tout apparaît tout d'un coup; d'autres fois c'est lentement, après des intervalles de sécheresse. — Mais, dans les deux cas, ce qui apparaît est attendu, voulu, ou du moins compris dans le cercle lâche des images attendues et voulues^ puis tout de suite employé, mis à profit par la main qui écrit et note, partant suivi à l'instant de sensations répressives, en tout cas marqué dès sa naissance d'un caractère particulier qui est la propriété d'éclore par un effort personnel, dans une direction prévue, après une recherche préalable, comme un effet du dedans et non comme une impression du dehors; de sorte qu'après un éclair et un éblouissement, les sensations habituelles, tactiles, musculaires ou visuelles, peuvent sans difficulté reprendre leur ascendant normal, et, jointes à la file des souvenirs positifs, refouler le fantôme affaibli dans le monde imaginaire. — Une suite d'hallucinations très-courtes qui, étant voulues, peuvent être et sont effectivement rompues et niées à chaque instant par la perception plus ou moins vague du monde réel, voilà la vision pittoresque ou

poétique, très-difréreiite, comme le dit M. Baillarger, de riiallucinatioii proprement dite, qui naît à l'improviste et sans le concours de la volonté, qui persiste malgré nous, qui se développe d'elle-même, irrégulièrement, hors de toute attente, et qui nous semble l'œuvre d'une force étrangère. — En soi, les deux événements sont pareils. Mais ils se font contraste par leurs précédents et par leurs suites, le premier étant le produit harmonieux de toutes les tendances réunies de la plante humaine, le second étant le grossissement exagéré d'un élément désaccordé, qui, comme un organe hypertrophié et soustrait à la vie générale, se développe à part et monstrueusement, en dépit des autres dont il trouble le jeu concordant.

On voit maintenant pourquoi nos conceptions et imaginations ordinaires nous apparaissent comme telles et ne nous font pas illusion ; toutes sont comprises entre deux états extrêmes, et chacun de ces deux états renferme une particularité qui réprime l'illusion. — Ou bien, ce qui est le cas ordinaire, elles sont vagues et dépouillées de circonstances précises, en sorte que, déjà rejetées hors du présent par la contradiction des sensations présentes, elles manquent d'attaches pour s'emboîter dans le présent et dans l'avenir; d'où il suit que, dépourvues de situation dans

le temps, elles apparaissent comme exclues du temps, c'est-à-dire de la vie réelle, et sont déclarées sensations apparentes, fausses et purement imaginaires. — Ou bien, après une suite de sollicitations répétées, elles atteignent le détail et la précision de la sensation réelle, en suspendant les sensations contemporaines et les souvenirs ordinaires, mais pour une seconde, par une extase fugitive qu'interrompt au bout d'un instant le retour à l'état normal, et qui alors est déclarée illusoire ou interne, parce que l'effort de volonté interne dont elle est issue surgit de nouveau avec elle dans la mémoire de l'observateur. — Supprimez ces particularités répressives et la rectification qui s'ensuit; suspendez pour plusieurs heures ou plusieurs minutes les sensations ordinaires et la cohésion des souvenirs enchaînés, comme cela se rencontre dans le sommeil naissant ou complet ; faites , comme il arrive alors, que l'image décolorée et vague se complète, se circonstancié et se colore ; ce qui, à l'état de veille, eut été déclaré simple idée devient hallucination hypnagogique, puis rêve intense. — D'autre part, prolongez cette extase momentanée; faites que, par un accident organique, elle se répète d'elle-même subitement, sans être attendue ni voulue, en dépit de la volonté ; vous aurez les hallucinations de iSicolaï, et, si le patient n'a pas

la raison très-ferme, vous aurez les visions d'un fou comme en renferment les hôpitaux, ou d'un mystique comme en fournissent l'Inde et le moyen âge \ L'histoire du sommeil et de la folie donne ainsi la clef de l'histoire de la veille et de la raison.

VIII. Voici encore une illusion d'optique morale qui périt au contact de l'analyse. Il s'agit de ces conceptions et imaginations que nous déclarons internes; on vient de voir par quel mécanisme répressif elles nous apparaissent comme telles. Grâce à cette répression, elles nous apparaissent telles qu'elles sont, c'est-à-dire, non plus comme des objets extérieurs ou comme des événements futurs et passés, mais comme des événements doués à tort de cette fausse apparence, effectivement internes et présents. Je pense à une ligue de peupliers, et, tout en suivant, les yeux fermés, le rideau vert de feuillages mouvants, çà et là troué par l'azur, je sais fort bien qu'il est intérieur et actuel. Cette science ou connaissance s'appelle conscience, parce que son objet est interne et présent; elle s'oppose ainsi aux connaissances dont l'objet n'est point pré-

1. Lire entre autres documents, l'autobiographie de Bunyan. la Vita nuova de Dante et les œuvres de Ste Thérèse. (Trad. Arnauld d'Andilly.)

sent ou n'est poiîit interne; à ce titre, on la sépare de la perception extérieure et de la mémoire, et l'on fait d'elle un département distinct, auquel on prépose une faculté distincte. Tout cela est permis, et même commode. — Mais ici commence l'erreur; on est dupé par les mêmes mots et de la même façon qu'à propos de la mémoire et de la perception extérieure; comme il s'agit d'une connaissance, on veut absolument y trouver un acte de connaissance et un objet connu; on se la figure comme le regard d'un œil intérieur appliqué sur un événement présent et interne, de même qu'on s'est figuré la mémoire comme le regard d'un œil intérieur appliqué sur un événement passé. Les métaphores y aident; en efTet les psychologues parlent sans cesse de la conscience comme d'un spectateur ou témoin interne qui observe, compare, prend des notes sur les diverses conceptions, imaginations, représentations qui défilent devant elle. — La vérité est qu'alors il n'y a pas en moi deux événements, d'un côté ma conception, de l'autre l'acte par lequel je la connais, mais un seul événement, ma conception elle-même. Nous la dédoublons parce qu'elle a deux moments, le premier, dans lequel elle paraît objet extérieur ou événement passé, rideau de peupliers ou sensation visuelle antérieure, le second, dans lequel,

étant rectifiée, elle paraît événement interne et présent, fantôme optiqne actuel et inclus en nous-mêmes. Dans ce dédoublement, quand nous avons posé d'un côté le fantôme avec tous ses caractères distinctifs, il ne nous reste plus rien ()0ur constituer de l'autre côté l'acte de connaissance. Cet acte est vide; d'où il arrive que nous l'estimons pur, simple, spirituel : Terreur est justement celle où nous tombions tout à l'heure à propos de la perception extérieure et de la mémoire. — En somme, ici comme ailleurs, l'événement intérieur se réduit à la conception, représentation ou fantôme actuel intérieur; la connaissance qu'il est tel, c'est-à-dire actuel, interne et fantôme, n'est pas autre chose (]ue la rectification ou négation par laquelle il est exclu du dehors, du futur et du passé.

Nous pouvons maintenant saisir, par une vue d'ensemble, le procédé qu'emploie la nature pour faire jaillir en nous nos premières et principales sources de connaissances. En deux mots, elle crée des illusions et des rectifications d'illusion, des hallucinations et des répressions d'hallucination. — D'une part, avec des sensations et des images agglutinées en blocs suivant des lois que l'on verra plus tard, elle construit en nous des fantômes que nous prenons pour des objets extérieurs, le plus souvent sans nous tromper, car il

klS LIVRE I. MÉCANISME DE LA CONNAISSANCE.

y a en effet des objets extérieurs qui leur correspondent, parfois en nous trompant, car parfois les objets extérieurs correspondants font défaut : de cette façon elle produit les perceptions extérieures qui sont des hallucinations vraies, et les hallucinations proprement dites qui sont des perceptions extérieures fausses. — D'autre part, en accolant à une hallucination une hallucination contradictoire plus forte, elle altère l'apparence de la première par une négation ou rectification plus ou moins radicale : par cette adjonction, elle construit des hallucinations réprimées qui, selon l'espèce et le degré de leur avortement, constituent tantôt des souvenirs, tantôt des prévisions, tantôt des conceptions et imaginations proprement dites, lesquelles, sitôt que la répression cesse, se transforment, par un développement spontané, en hallucinations complètes. — Faire des hallucinations complètes et des hallucinations réprimées, mais de telle façon que, pendant la veille et à l'état normal, ces fantômes correspondent ordinairement à des choses et à des événements réels, et constituent ainsi des connaissances, tel est le problème. On va voir comment les imagés elles sensations fournissent les matériaux, et comment leurs lois de naissance, de renaissance et d'association construisent l'édifice.

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