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Gall, Fonctions du cerveau, tome V

coin, les yeux contre le mur, je vois simultanément tout l'échiquier et toutes les pièces telles qu'elles étaient en réalité au dernier coup joué. Et, au fur et à mesure qu'on déplace une pièce, l'échiquier m'apparaît en entier avec ce nouveau changement. Et lorsque j'ai quelque doute dans mon esprit sur la position exacte d'une pièce, je rejoue mentalement tout ce qui a été joué de la partie, en m'appuyant particulièrement sur les mouvements successifs de cette pièce. Il est bien plus facile de me tromper lorsque je regarde l'échiquier qu'autrement. Au contraire (quand je suis dans mon coin), je défie qu'on m'annonce à faux la marche d'une pièce, sans qu'à un certain moment je m'en aperçoive.... Je vois la pièce, la case et la couleur exactement telles que le tourneur les a faites, c'est-à-dire que je vois l'échiquier qui est devant mon adversaire, ou tout au moins j'en ai une représentation exacte, et non pas celle d'un autre échiquier. C'est au point que moi, qui n'ai plus depuis longtemps l'habitude de jouer, je commence toujours, avant d'aller dans mon coin, par bien regarder l'échiquier tel qu'il est au début, et c'est à cette première impression que je me rattache et que je reviens mentalement. » D'ordinaire, il ne voit ni le tapis vert, ni l'ombre des pièces, ni les très-petits détails de leur structure ; mais, s'il veut les voir, il le peut. Il a souvent fait des parties d'échecs mentales avec un de ses amis qui avait la même faculté que lui, en se promenant sur les quais et dans les rues. — Comme on s'y attend, une représentation si exacte et si intense se répète ou dure involontairement. « Je n'ai jamais joué une partie d'échecs, dit-il, sans l'avoir rejouée seul quatre ou cinq fois la nuit, dans

mon lit, la tête sur l'oreiller.... Dans l'insomnie, lorsque j'ai des chagrins, je me mets à jouer ainsi aux échecs en inventant une partie de toutes pièces, et cela m'occupe ; je chasse ainsi quelquefois les pansées qui m'obsèdent. » — Ce ne sont pas les plus profonds joueurs qui poussent le plus loin ce tour de force. Labourdonnais ne jouait mentalement que deux parties ensemble ; ayant essayé une fois d'en jouer trois, il mourut. « Dans les clubs, il n'est pas rare de voir des joueurs de quatrième force qui se réveillent un beau matin avec cette faculté. » — Quelques joueurs atteignent une étendue et une lucidité d'imagination tout à fait prodigieuses, ce Paul Morphy joue huit parties ensemble, et Paulsens en joue vingt; cela, je l'ai vu de mes yeux. » D'autres images bien plus irrégulières, bien plus nuancées, et, ce semble, bien plus difficiles à rappeler, se présentent avec une précision égale. Certains peintres, dessinateurs ou statuaires, après avoir considéré attentivement un modèle, peuvent faire son portrait de mémoire. Gustave Doré a cette faculté ; Horace Vernet l'avait. Abercrombie cite un peintre ' qui, de souvenir et sans l'aide d'aucune gravure, copia un martyre de saint Pierre par Rubens, avec une imitation si parfaite que, les deux tableaux étant placés l'un près de l'autre, il fallait quelque attention pour distinguer la copie de l'original.

On peut suivre tous les degrés par lesquels l'image ordinaire atteint ce comble de minutie et de netteté.

1. Voir pour ces derniers faits Bricrre de Boismont, Des hallucinations, 3« édition, pages 449 et suivantes, 26 et suivantes. — On y trouvera beaucoup d'autres cas analogues. — Et Annulez médiçQ-vsychologiques% 3e série, 11, £9§.

Cil. I. NATURE ET RÉDUCTEURS DE L'iMAGE 83

Dans une école de dessin à Paris, les élèves exercés à copier de mémoire le modèle absent disent, après quatre mois d'exercice, que « l'image » est maintenant devenue « beaucoup plus distincte, et que, si elle s'en va, ils peuvent maintenant la faire revenir presque à volonté ». — M. Brierre de Boismont 1 s'est appliqué à imprimer en lui la figure d'un de ses amis, ecclésiastique; à présent, dit-il, « cette représentation mentale est visible pour moi, que mes yeux soient ouverts ou fermés. » L'image lui paraît « extérieure », placée devant lui, « dans la direction du rayon visuel.... Elle a la grandeur et les attributs du modèle ; je distingue ses traits, la coupe de ses cheveux, l'expression de son regard, son costume et tous les détails de sa personne. Je le vois sourire, parler, prêcher; je note même jusqu'à ses gestes habituels.... L'image est vaporeuse et d'une autre nature que la sensation objective.... mais délimitée, colorée, » et, sauf cette distinction de nature, pourvue de tous les caractères qui appartiennent à la personne réelle, ou, plus exactement, de tous les caractères qui appartiennent à la sensation éprouvée en présence de la personne réelle. — On peut donc affirmer avec certitude que l'événement intérieur que nous appelons sensation et qui se produit en nous lorsque nos nerfs et, par suite, notre cerveau, reçoivent une impression du dehors, se reproduit en nous sans impression du dehors, dans la plupart des cas partiellement, faiblement, vaguement, dans beaucoup de cas avec une netteté et une énergie très-grandes, en certains cas

1. Ibid., 449. Et Éducation de la mémoire pittoresque, par do Boisbandran, p. 77 et 83,

avec un détail et une précision presque égaux à ceux de la sensation.

Les sensations de l'ouïe, du goût, de l'odorat, du toucher, et, en général, toutes les sensations, quel que soit le nerf qui, par son ébranlement, les excite, ont aussi leurs images. Chacun de nous peut entendre mentalement un air, et, en certains cas, l'image est bien voisine de la sensation. Tout à l'heure, pensant à une représentation du Prophète, je répétais silencieusement en moi-même la pastorale de l'ouverture, et je suivais, j'ose dire, je sentais presque, non-seulement l'ordre des sons, leurs diverses hauteurs, suspensions et durées, non-seulement la phrase musicale répétée en façon d'écho, mais encore le timbre perçant et poignant du hautbois qui la joue, ses notes aigres, tendues, d'une âpreté si agreste, que les nerfs en sursautent, pénétrés d'un plaisir rude comme par la saveur d'un vin trop cru. — Tout bon musicien éprouve à volonté cette impression quand il suit les portées couvertes de leurs signes noirs. Un chef d'orchestre 1 , interrogé par M. Bûchez, lui répondit que, lisant une partition écrite, « il entendait comme dans son oreille, » non-seulement les accords et leur succession, mais encore le timbre des instruments. A la première lecture, il distinguait le quatuor ; à la seconde et aux suivantes, il ajoutait au quatuor les autres instruments, et à la fin il percevait et appréciait distinctement l'effet d'ensemble. — Les grands musiciens ont à un degré éminent cette audition interne. On sait que Mozart, ayant entendu deux fois le Miserere de la Sixtine, le nota tout entier de mémoire. Il était défendu d'en donner

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