CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE
L Fin de l'analyse psychologique. — Commencement de l'analyse physiologique.
II. L'événement physique extérieur est une condition accessoire et lointaine de la sensation. — 11 ne provoque la sensation que par un intermédiaire, l'excitation du nerf. — Diverses espèces de nerfs sensitifs. — Chacune d'elles a son jeu propre. — Le jeu de chacune d'elles est différent. — Chaque nerf peut jouer spontanément. — Sensations subjectives et consécutives. — Sensations altérées. — Expériences
. et observations des physiologistes.
III. Le nerf est un conducteur. — L'action moléculaire doit se propager depuis son bout terminal jusqu'à son bouc
k central. — Quel que soit le point de son trajet d'où parte l'action moléculaire , la sensation est la même. — Illusion des amputés. — L'action du nerf ne provoque la sensation que par un intermédiaire, l'action des centres nerveux. — En quoi consiste le mouvement moléculaire qui se propage dans le nerf. — Il peut se propager dans les deux sens. — Expériences de Bert et de Vulpian. — Si tel nerf excité provoque telle sensation, c'est parce que son bout central est en rapport avec telle portion des centres nerveux. — La simple excitation des centres nerveux suffit pour provoquer la sensation. — Preuve par les hallucinations. — Cas observés par les ahénistes. — Hallucinations qui suivent l'usage prolongé du microscope. — Observations de M. Robin. — La condition suffisante et nécessaire de la sensation est une action des centres nerveux.
IV. Les diverses portions de l'encéphale. — Le bulbe rachidien. — S'il est seul conservé, il n'y a plus de sensations proprement dites. — Expériences de Vulpian. — Distinction du cri réflexe et du cri douloureux. — La protubérance annulaire. — Expériences de Longet et de Vulpian. — L'action de la protubérance est la condition suffisante et nécessaire des sensations tactiles, auditives et gustatives. — Les tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux. — Expériences de Flourens, Longet et Vulpian. — L'action de ces tubercules est la condition suffisante et nécessaire des sensations visuelles. — Existence probable d'un autre centre dont l'action est la condition suffisante et nécessaire des sensations olfactives.
V. L'action de ces centres est la condition suffisante et nécessaire des sensations brutes. — Concordance des conclusions de la physiologie et de la psychologie. — Structure de l'encéphale. — Les lobes ou hémisphères cérébraux. — Leur substance grise. — Rapport de l'intelligence avec leur volume et avec l'étendue de cette substance grise. — L'action des lobes cérébraux est la condition suffisante et nécessaire des images ou sensations réviviscentes, et par suite de toutes les opérations mentales qui dépassent la sensation brute. — Expériences de Flourens et Vulpian. — Concordance des observations pathologiques.
VI. Structure interne des lobes cérébraux. -— Leur substance blanche n'est que conductrice. — Fonctions de leur substance grise. — Preuves physiologiques et pathologiques. — Lacunes de la physiologie. — Les divers départements de la substance grise remplissent les mêmes fonctions et sont un groupe d'organes répétiteurs et multiplicateurs. — Preuves pathologiques et physiologiques. — Un hémisphère supplée l'autre.
— Une portion des hémisphères , pourvu qu'elle soit assez grande, supplée le reste. — Application des données psychologiques. — Un élément des hémisphères répète l'action des centres sensitifs et la transmet aux autres éléments. — Pourquoi la grandeur des hémisphères et le développement de leur couche corticale accroissent l'étendue de l'intelligence.
— Mécanisme de la formation, de la survivance et de la répétition indéfinie des images. — Causes physiologiques du conflit, de la prépondérance et de la succession des images.
— Images affaiblies et latentes. — Coexistence de plusieurs groupes d'images mentales et d'actions corticales. — En quoi consiste la prépondérance d'une image. -^ Le premier plan dans la conscience et dans l'écorce cérébrale. — La contraction musculaire pensée confine à la contraction musculaire effectuée. — Abouchement du courant intellectuel et du cou-
rant moteur. — Découverte du point d'abouchement. — La troisième circonvolution de Broca. — Les centres psycho-moteurs de Ferrier. — Une image atteint son maximum d'énergie et d'éclat quand elle arrive au point de Técorce où elle se transforme en impulsion motrice.
Vil. Résumé. — Au-dessous des totaux observables à la conscience sont leurs éléments invisibles à la conscience. — Caractères et signes des événements moraux élémentaires. — Phénomènes réflexes. — Expériences de Vulpian , Landry, Dugès, Claude Bernard. — Indices d'événements moraux dans les centres nerveux inférieurs et secondaires. — Les segments de la moelle. — Analogie probable de ces événements et des sensations élémentaires. — Degrés successifs et correspondance constante du mouvement moléculaire d'un centre nerveux et de l'événement moral.
VIII. Géographie et mécanique des centres nerveux. — Difficulté des recherches. — Eléments d'un centre nerveux. — Type simplifié. — Type réel. — Dispositions anatomiques préétablies. — Adaptations physiologiques acquises. — Hiérarchie des centres nerveux. — Centres supérieurs, la moelle allongée, les ganglions de la base, les lobes cérébraux et le cervelet. — Les quatre circuits de plus en plus longs du courant nerveux. — Le courant nerveux considéré en luimême. — Points de vue mécanique, physique, chimique, physiologique et graphique. — Le jeu de la cellule comparé à une figure de danse. — Correspondance nécessaire de l'acte physiologique et de l'acte mental. — Conjectures sur les divers types de cellules sensitives. — Cinq types de danse diversifiés par la diversité des rhythmes d'impulsion. — Dispositions anatomiques requises pour que les cellules puissent communiquer. — Indices fournis par les vivisections. — Indices fournis par la psychologie. — Fibres ascendantes reliant les cellules du même type, et, par suite, prolongation de la sensation sous forme d'image. — Fibres transversales reliant des cellules de type différent, et, par suite, association des images d'espèce différente. — Les associations comparées à des clichés. — Mécanisme du clichage. — A quoi sert le nombre énorme des cellules et des fibres corticales. — Comment se réveille un souvenir lointain qui*n'a point reparu pendant un long intervalle. — Travail ordinaire de l'écorce cérébrale. — Son œuvre est une combinaison incessante des impressions actuelles et des clichés anciens.
I. Il faut nous arrêter maintenant et changer de voie; nous sommes au bout de l'analyse psycholo-
gique; voyons où l'analyse physiologique nous conduira.
Nous avons exploré en géologues un grand pays, depuis ses plus hauts sommets jusqu'à ses côtes, et, à travers tous les accidents du sol, nous avons reconnu jne même assise qui supporte toutes les diversités du terrain. Depuis les idées les plus abstraites jusqu'aux sensations les plus animales, nous avons retrouvé la même couche fondamentale; les idées sont des sensations ou des images d'une certaine sorte; les images elles-mêmes sont des sensations capables de renaître spontanément. Au fond de tout il y a donc toujours la sensation. Mais, arrivé à la sensation, nous sommes à la limite du monde moral ; de là au monde physique, il y a un abîme et comme une mer profonde; nous ne pouvons plus pratiquer nos sondages ordinaires; l'eau nous empêche de vérifier si la couche que nous avons suivie d'un bout à l'autre de notre sol va rejoindre l'autre continent. Sur cinq points qui sont les cinq sens, nous avons tenté de dépasser la limite ordinaire; nous avons poussé jusqu'à une assez grande distance du côté des sensations de l'ouïe et du côté des sensations de la vue ; nous avons fait un pas du côté des sensations de l'odorat et du goût ; et nous avons vu que, du côté des sensations du toucher, on pourrait plus tard en faire un pareil. — D'après toutes ces indications, nous avons conclu que, dans le cercle de chaque sens et probablement de sens à sens, les sensations qui, en apparence, diffèrent de qualité, ne diffèrent qu'en quantité; que les mêmes sensations élémentaires peuvent, par leurs différences de nombre, d'intensité et de proximité, constituer les sensations totales que la conscience juge irréductibles
entre elles, et que partant, si diverses que soient les apparences, il n'y a là probablement aussi qu'un même fait, sorte de roche primitive donj les divers aspects tiennent aux diverses profondeurs de l'eau. Nous avons constaté de plus qu'à un certain degré de profondeur cette roche qui disparaît n'en subsiste pas moins et se prolonge indéfiniment, puisque à un certain degré de brièveté ou de faiblesse la sensation, quoique imperceptible à la conscience, n'en est pas moins réelle et se trouve constituée par des éléments infinitésimaux. Ainsi, par delà le monde psychologique observable à la conscience, s'étend à l'infini un monde psychologique que la conscience n'atteint pas. Nous quittons ici la conscience qui ne peut plus nous rien apprendre et nous allons sur l'autre continent pour voir si l'anatomie et la physiologie ne nous montreront pas, sur leur terrain propre, quelque roche prolongée qui se relie au nôtre, au fond de la mer obscure qui semble séparer à jamais les deux pays.
IL Cherchons donc les données physiques dont dépendent nos événements moraux et d'abord les conditions de la sensation. Elles sont directes ou indirectes, et forment une chaîne dont les premiers anneaux n'agissent qu'en tirant le dernier anneau.
Suivons cette chaîne. En premier lieu il y a l'événement physique extérieur, ondulation aérienne ou éthérée, action chimique du corps liquide ou volatil, pression mécanique, changement de température qui, par la dilatation ou le resserrement des parties, vient agir sur le nerf. Visiblement, ce n'est là qu'une condition accessoire et lointaine. Quoique le nerf soil con-
struit de façon à traduire plus particulièrement les mouvements extérieurs d'un certain type,il a son type d'action propre; c'est un ressort qui, de quelque façon qu'on le mette en jeu, a toujours le même jeu l. — Le nerf optique ébranlé ne nous donne jamais que des sensations de lumière; ses divers stimulants aboutissent au même effet. Une ondulation éthérée le frappe, et ncus avons les sensations de couleur. On l'excite en comprimant le globe de l'œil , et nous voyons ces cercles brillants qu'on nomme phosphènes. On le tranche dans une opération chirurgicale, et au moment de la section le patient voit de grandes masses soudaines de clarté. On fait agir sur lui un courant électrique, et nous apercevons de vives lueurs. On introduit de la digitale dans le sang, et ce sang altéré provoque par lui des sensations de flamboiement. — Pareillement, le nerf acoustique 2 ne nous donne jamais que des sensations de son, quel que soit l'événement extérieur qui le mette en branle, ondulation aérienne, électricité, irritation du sang, narcotiques introduits dans le sang. — Il en est de même pour les autres sens, notamment pour celui du toucher. Les nerfs tactiles, mieux que tous les autres, peuvent être mis en expérience ; car ils sont excités par une quantité d'événements extérieurs différents, contact et pression mécaniques, actions chimiques des caustiques, de l'air et du sang, changement de température, ondulations éthérées ou aériennes, section du bistouri; toujours leur action aboutit à une sen-