‹ De l'intelligence (volume 4)Chapitre 79 sur 90 · ACCÉLÉRATION DU JEU DES CELLULES CORTICALES · texte numérisé non relu

ACCÉLÉRATION DU JEU DES CELLULES CORTICALES

sion de détails très-précis et tout aussi nets que ceux d'un voyage réel, sauf certaines lacunes d'idées par suite desquelles mes souvenirs passent d'une situation à l'autre sans avoir conscience de la transition. Ainsi je me trouvai d'abord dans une forêt, que je m'imaginai être celle dont parle le Dante au début de son poème. C'était une forêt de sapins dont les branches inférieures n'avaient presque pas de feuilles, étant à moitié desséchées, grisâtres, couvertes de poussière, d'où pendaient de ces lichens gris filamenteux qu'on nomme barbes de capucin, et entre lesquelles étaient tendues beaucoup de toiles d'araignée; j'y marchais, ayant conscience de suivre un guide que je ne voyais pas. Peu à peu, la forêt devint à la fois plus touffue et plus lumineuse; les hêtres et les érables avaient succédé aux sapins. Je vis pendre d'une roche à droite les belles grappes roses de la bugrane glutineuse, que j'avais souvent vue dans les Alpes. La lumière semblait venir d'en bas et éclairer le dessous des feuilles. Au détour de la roche, je vis s'ouvrir un petit col, dominant une vaste plaine, d'où venait en effet la lumière. — Ici, il y a une lacune, car, sans transition, je me trouve être à cheval au milieu de cette plaine, ayant encore conscience d'un guide qui marchait après moi, mais que je ne voyais pas. Le cheval était blanc et avait au bout des oreilles un bouquet de poils noirs, comme le loup cervier. — J'arrivai devant une rivière où il n'y avait pas de pont, mais une barque plate et large destinée à traverser bêtes et gens. Il y avait déjà du monde et des moutons. — Je m'y trouvai sans avoir conscience d'être descendu de cheval, mais derrière moi était le cheval, que tenait par la bride le guide que je vis alors et qui

était vêtu d'une veste bleue. Au fond de la barque était un groupe de femmes auprès desquelles se tenait un bel enfant blond, dont je me rappelle fort bien le costume, la figure et surtout les cheveux bouclés. — Puis je me retrouvai à cheval de l'autre côté de l'eau. Le guide marchait près de moi, et je le voyais. La plaine n'avait pas de maisons ni de murailles, mais de vastes champs où s'élevaient de petits arbres arrondis, comme des mûriers chétifs. « Pourquoi ces arbres sont-ils de si petite taille? demandaije à mon guide. — Parce qu'il fait quelquefois sur cette plaine des vents très-violents qui les empêchent de pousser, » me répondit-il. — Bref, nous arrivâmes le soir dans une hôtellerie; nous y passâmes la nuit. Nous repartîmes le lendemain; nous arrivâmes dans une ville, où nous allâmes au théâtre et où je passai, il me semble, plusieurs jours. Puis enfin, comme je flânais, en fumant un cigare, sous les arceaux d'une longue rue à arcades, comme la rue du Pô à Turin, j'entendis des voix éloignées qui prononçaient mon nom; je me retournai, restant un instant immobile et dans l'attente, et peu à peu je vis autour de moi les camarades qui venaient de me relever et me soutenaient encore de leurs mains. — Aucune impression douloureuse n'a été le résultat de cet accident, qui n'eut point de suite et ne s'est jamais renouvelé. »

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