II
GIIAPITJRE PREMIER
DE l'illusion
SOMMAIRE
r. Résumé de la première partie. — Éléments de la connaissauce humaine. — Principaux composés que forment leurs combinaisons. — La naissance et la rectification d'une illusion sont les deux procédés par lesquels se forment en nous nos diverses sortes de connaissances.
II. Exemples. — Illusion produite par le théâtre. — Illusions d'optique. — Illusion des amputés. — Illusion des hallucinés.
— La condition suffisante de la croyance ou jugement affirmatif est la présence de la sensation ordinaire. — Il n'importe pas que la sensation soit pourvue de ses antécédents ordinaires. — Preuves. — Quand la condition du travail mental est donnée , il se poursuit aveuglément, comme le travail vital.
III. Conséquences. — La perception extérieure est une hallucination vraie. — Exemples. — A l'état normal et ordinaire, notre rêve du dedans correspond aux choses du dehors. — Illusion psychologique à propos de la perception extérieure.
— Nous sommes tentés de la prendre pour un acte simple et spirituel. — Illusion psychologique analogue à propos des autres actes de connaissance.
IV. Rôle de l'image substitut de la sensation. — Elle provoque le même travail hallucinatoire. — Exemples. — Cas où ce travail aboutit. — Observations de M. Maury sur les hallucinations hypnagogiques. — Hypnotisme et somnambulisme.
— Expériences de Braid sur la suggestion. — Cas cité par
Carpenter. — Expériences du D' Tucke. — Prédominance des images et de l'action des hémisphères. V. Conséquences. — Présence des images dans toutes les représentations sensibles et dans toutes les idées pures. — Dans toutes les perceptions extérieures, souvenirs, prévisions, actes de conscience. — Tendance générale de l'esprit à l'hallucination. — Dans toutes nos opérations mentales, il y a une hallucination, au moins à l'état naissant, — Exemples de son développement. — Phrases mentales qui deviennent des voix externes. — Images effacées qui, en ressuscitant, deviennent hallucinatoires. — Nos diverses opérations mentales ne sont que les divers stades de cette hallucination.
I. Le lecteur vient de suivre, dans toutes ses formes, l'événement intérieur qui constitue nos connaissances. Nos idées sont des signes, c'est-à-dire des sensations ou des images d'une certaine espèce. Nos images sont des sensations répétées, survivantes, spontanément renaissantes, c'est-à-dire des sensations d'une certaine espèce. Nos sensations proprement dites sont des sensations totales, composées de sensations plus simples, celles-ci de même, et ainsi de suite. On peut donc, faute d'un meilleur nom, dire, avec Condillac, que l'événement intérieur primordial qui constitue nos connaissances est la sensation. — ]\îais il faut remarquer que ce nom désigne simplement son état le plus notable, qu'en cet état elle n'est qu'un total, que ce total est une suite ou un groupe de sensations élémentaires, elles-mêmes composées de sensations plus élémentaires, qu'à côté de celles-ci les actions réflexes en indiquent d'autres rudimentaires également inaccessibles à la conscience, qu'ainsi l'événement intérieur primordial va se simplifiant et se dégradant à l'infini hors de notre portée et de nos prises. II faut remarquer de plus, pour bien le comprendre, qu'à un autre aspect, c'est-à-dire vu
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par le dehors et par l'entremise de la perception extérieure, il est un mouvement moléculaire des centres nerveux, et rentre ainsi dans la classe des phénomènes physiques. Il faut remarquer enfin que les noms de force et de substance, de moi et de matière ne désignent que des entités métaphysiques, qu'il n'y a rien de réel dans la nature sauf des trames d'événements liés entre eux et à d'autres, qu'il n'y a rien de plus en nous-mêmes ni en autre chose. — C'est pourquoi, pour se faire une première idée de l'esprit, il faut se représenter une de ces trames, et poser que, connue par deux procédés différents, la perception extérieure et la conscience, elle doit apparaître forcément sous deux aspects irréductibles,mais d'inégale valeur, c'est-à-dire morale à l'endroit et physique à l'envers. — L'événement primordial ainsi dégagé et déterminé , il faut maintenant avec lui construire le reste.
Nous avons conscience de nos états, nous nous en souvenons, nous en prévoyons plusieurs. Nous percevons les objets extérieurs, nous nous souvenons de leurs changements, nous en prévoyons beaucoup. Outre ces opérations qui nous sont communes avec les animaux, il en est d'autres qui nous sont propres. Nous faisons des abstractions et des généralisations précises, nous jugeons, nous raisonnons, nous construisons des objets idéaux. Voilà les principaux groupes d'actions qui sont des connaissances. — Comment un être composé comme on l'a dit peut-il les accomplir? Comment des événements intérieurs comme ceux qu'on a décrits parviennent-ils à les former? Telle est la question, et on ne la résout pas en disant, comme beaucoup de psychologues, que nous avons
telle ou telle faculté, la conscience, la mémoire, l'imagination ou la raison. Ce sont là des explications verbales, héritage des scolastiques. Expliquer une de ces actions , c'est en démêler les éléments, montrer leur ordre , fixer les conditions de leur naissance et de leur combinaison. Or les éléments de toute connaissance sont les événements que nous avons étudiés, signes, images, sensations. Par leur association ou leur conflit, ils se transforment. D'un côté, ils paraissent autres qu'ils ne sont. D'un autre côté, ils sont dépouillés, grâce à une correction plus ou moins complète, de cette fausse apparence. Deux procédés principaux sont employés par la nature pour produire les opérations que nous appelons connaissances : l'un, qui consiste à créer en nous des illusions; l'autre, qui consiste à les rectifier. C'est par cette double opération que s'élève et s'achève l'édifice mental; nous n'en avons encore observé que les matériaux ; il faut maintenant en étudier la structure. — Entrons tout de suite dans les exemples; on comprendra mieux le sens des mots, en voyant d'abord le détail des faits.
II. Une femme fait des gestes violents, essuie ses yeux avec son mouchoir, sanglote en se cachant la tête dans les mains. Elle crie d'une voix plaintive : « Mon Dieu, mon Dieu , que je suis malheureuse ! » Son visage est contracté, sa poitrine se soulève, elle est haletante, et ses cris étouffés, saccadés, recommencent incessamment. — Elle joue le chagrin; mais en ce moment, si je l'ignore, il me semble qu'elle a un grand chagrin ; cela signifie que ses gestes, sa physionomie, ses cris, ses paroles sont les mêmes
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et éveillent en moi les mêmes idées que si elle avait un grand chagrin. Entre son chagrin et mon idée, il y a une série d'intermédiaires, dont le premier est son attitude expressive. Ordinairement , l'attitude est précédée du chagrin, mais ce n'est qu'ordinairement. Si la femme est comédienne habile , le chagiin manque sans que l'attitude manque, et je porterai le même jugement que s'il ne manquait pas.
Pareillement, voici un bâton plongé à demi dans l'eau ; il semble courbé , quoiqu'il soit droit ; c'est qu'entre la présence du bâton et ma perception il y plusieurs intermédiaires, dont le premier est un faisceau de rayons lumineux, A l'ordinaire, c'est-à-dire quand le bâton est tout entier dans l'air ou dans l'eau, si une moitié des rayons est infléchie par rapport à l'autre, le bâton est eff'ectivement courbé ; mais ce n'est là que l'ordinaire. Si, par exception, le bâton droit est plongé dans deux milieux inégalement réfracteurs, quoiqu'il soit droit, une moitié des rayons sera infléchie par rapport à l'autre, et j'aurai la même perception que si le bâton était courbé.
En dernier lieu, considérez un amputé qui, ayant perdu la jambe, se plaint de fourmillements dans l'orteil. Il éprouve en effet des fourmillements; mais ce n'est pas dans l'orteil, qu'il n'a plus; seulement, il lui semble qu'ils y sont. Là encore, entre l'ébranlement nerveux de l'orteil et le jugement qui place en cet endroit la sensation, il y a plusieurs intermédiaires, dont le principal est la sensation ellemême. Ordinairement, quand celle-ci naît, elle est précédée par cet ébranlement terminal ; mais ce n'est qu'ordinairement. Si, par exception, le bout central conservé après l'amputation vient à s'ébranler, elle
s LIVRE I. MÉCANISME DE LA CONNAISSANCE
naîtra, quoiqu'il n'y ait plus d'orteil, et l'amputé portera le même jugement que s'il avait encore sa jambe. — Ces exemples nous montrent fort nettement en quoi consiste l'apparence. Trois termes sont donnés et sont les trois chaînons d'une chaîne : un antécédent qui est le fait affirmé, un intermédiaire qui est ordinairement précédé de l'antécédent, une idée, croyance, jugement, ou perception qui suit toujours l'intermédiaire et porte sur l'antécédent. Pour que le jugement affirmatif se produise, il suffit que l'intermédiaire se produise; peu importe que l'antécédent existe ou n'existe pas.
Poussons plus loin. Jusqu'ici, l'antécédent n'est qu'une propriété de l'objet, tantôt absente, tantôt présente; en effet, ce que nous avons considéré, c'est la situation du fourmillement, c'est la courbure du bâton, c'est le chagrin de la femme. Cherchons maintenant un cas où l'antécédent soit l'objet lui-même; c'est ce qui arrive dans l'hallucination. Un homme, les yeux ouverts ou fermés, voit à trois pas de lui une tête de mort parfaitement distincte, quoiqu'il n'y ait devant lui aucune tête de mort. Gela signifie, comme dans les exemples précédents, qu'entre la présence réelle d'une tête de mort et la perception affirmative il y a un groupe d'intermédiaires, dont le dernier est telle sensation visuelle des centres nerveux. D'ordinaire, cette sensation a pour antécédents un certain ébranlement des nerfs optiques, un certain rejainissement de rayons lumineux, enfin la présence d'une tête de mort réelle. Mais ces trois antécédents ne précèdent la sensation que d'ordinaire. Si la sensation se produit en leur absence, la perception affirmative naîtra en leur absence, et l'homme verra vme tête de mort qui n'est
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pas. Ici encore, la présence du dernier intermédiaire suffit pour faire naître la perception; peu importe que les antécédents existent ou n'existent pas. On voit par tous ces exemples qu'un objet ou une propriété qui n'existent pas nous semblent exister, lorsque l'effet final que d'ordinaire ils provoquent en nous par un intermédiaire se produit en nous sans qu'ils existent. Leur intermédiaire les remplace; il leur équivaut.
Or il est aisé de voir que, dans tous ces exemples, l'intermédiaire final qui précède immédiatement l'idée, croyance, perception ou jugement affirmatif, est la sensation. Les autres intermédiaires n'agissent que par elle et à travers elle. Otez-les tous, sauf elle; supprimez la chose elle-même, comme on le fait au moyen d'un trompe-l'œil dans les spectacles optiques; supprimez les rayons lumineux, ce qui est le cas pour les images consécutives que l'on voit les yeux fermés; supprimez l'ébranlement du bout extérieur du nerf, ce qui a lieu dans l'illusion des amputés; supprimez toute action du nerf, ce qui a lieu dans l'hallucination proprement dite; ne laissez subsister que la sensation ou action des centres sensitifs, il y a hallucination, et partant jugement affirmatif. — Au contraire, supprimez cette sensation ou action des centres sensitifs, en gardant tous les autres intermédiaires et l'objet lui-même; posez que l'objet est présent, qu'il est éclairé, que l'extrémité du nerf est ébranlée, que cet ébranlement se propage sur tout le trajet du nerf; si les centres nerveux sont engourdis par le chloroforme, ou si, comme il arrive dans l'hypnotisme et dans l'attention passionnée, une sensation antérieure dominatrice ferme l'accès aux sensations survenantes, on pourra battre le tambour dans la chambre, pin-
cer, piquer, blesser le patient sans qu'il s'en doute; n'éprouvant ni la sensation du son, ni la douleur de la blessure, il ne percevra ni le tambour ni l'instrument blessant. Bref, sauf obstacle ultérieur, pour que la perception ou jugement affirmatif se produise, il faut et il suffit que la sensation ou action des centres sensitifs se produise. — En ceci, les opérations mentales ressemblent aux opérations vitalos. Si, sur une larve de grenouille, vous séparez la queue et que vous jetiez cette queue dans l'eau, elle s'organise et se développe jusqu'au dixième jour, comme si elle fût restée à sa première place * . Si vous introduisez la patte détachée et écorchée d'un jeune rat sous la peau du flanc d'un autre rat, elle s'y greffe, s'y nourrit, s'y accroît, acquiert toutes ses pièces, toutes ses soudures, toute sa structure ordinaire, comme si elle fût demeurée chez son ancien propriétaire. Tel est le travail vital; sauf obstacle ultérieur, c'est-à-dire pourvu que le milieu soit convenable, il se continue à l'aveugle, que son issue soit utile, inutile, ou même malfaisante. — Il en est de même pour le tra\a!l mental ; sauf empêchement et paralysie dans les lobes cérébraux, sitôt que la sensation est donnée, la perception ou jugement affirmatif suit, faux ouvrai, salutaire ou nuisible, peu importe, quand même l'hallucination qui parfois le constitue entraînerait l'homme au suicide et détruirait l'harmonie ordinaire qui ajuste notre action à la marche de l'univers.
III. De là suit une conséquence capitale : c'est que la perception extérieure est une hallucination vraie.
1, Vulpian, 296. Voir toute la thèse de Paul Bert, Swr la vitalité propre des tissus animaux.
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Comprenons bien cette vérité, qui semble un paradoxe. L'halluciné qui voit à trois pas de lui une tète de mort éprouve en ce moment-là une sensation visuelle interne exactement semblable à celle qu'il éprouverait si ses yeux ouverts recevaient au même moment les rayons lumineux qui partiraient d'une tète de mort réelle. Il n'y a pas devant lui de tète de mort réelle ; il n'y a point de rayons gris et jaunâtres qui en partent; il n'y a point d'impression faite par ces rayons sur sa rétine ni transmise par ses nerfs optiques aux centres sensitifs. Ce qui est devant lui à trois pas, c'est un fauteuil rouge; les rayons qui en partent sont rouges ; l'impression faite sur sa rétine et propagée jusqu'aux centres sensitifs est celle des. rayons rouges. Et cependant l'action des centres sensitifs est celle que provoqueraient en eux, à l'état normal, des rayons gris et jaunâtres, tels qu'en lancerait une véritable tête de mort. Cette action des centres sensitifs, en d'autres termes cette sensation visuelle spontanée, suffit pour évoquer en lui une tète de mort apparente, apparemment située à trois pas de lui, douée en apparence de relief et de solidité, fantôme interne, mais si semblable à un objet externe et réel que le malade pousse un cri d'horreur. — Telle est l'efficacité de la sensation visuelle proprement dite; elle la possède si bien qu'elle la manifeste même en l'absence de ses antécédents normaux. Elle la possède donc encore lorsqu'elle est précédée de ses antécédents normaux; par conséquent, lorsque la tête de mort est réelle et présente, lorsqu'un faisceau de rayons gris et jaunâtres en rejaillit pour aller frapper la rétine, lorsque cette impression de la rétine est propagée le long des nerfs optiques, lorsque l'ac-
tion des centres sensitifs y correspond, la sensation visuelle ainsi provoquée donnera naissance au même fantôme interne, et le simulacre de tête de mort, qui se produit en nous pendant l'hallucination proprement dite, se produira aussi en nous pendant la perception extérieure, avec cette seule différence que, dans le premier cas, la main, tout autre sens, tout autre observateur appelé à vérifier notre jugement affirmatif, le démentira, tandis que, dans le second, la main, tout autre sens, tout autre observateur appelé à vérifier notre jugement affirmatif, le confirmera; ce que nous exprimons en disant, dans le premier cas , que l'objet n'est qu'apparent, et, dans le second cas, qu'il est réel. Il est aisé de voir que cette analyse s'applique non-seulement aux sensations visuelles, mais à toutes les autres, puisque toutes les autres comportent aussi des hallucinations. — Donc, lorsque nous nous promenons dans la rue, en regardant et en écoutant ce qui se passe autour de nous, nous avons en nous les divers fantômes qu'aurait un halluciné enfermé dans sa chambre et chez qui les sensations visuelles, auditives et tactiles qui en ce moment se produisent en nous par l'entremise des nerfs, se produiraient toutes dans le même ordre, mais sans l'entremise des nerfs. Ces divers fantômes sont, pour nous comme pour lui, des maisons, des pavés, des voitures, des trottoirs et des passants. Seulement, dans notre cas, des objets et des événements extérieurs, indépendants de nous et réels, constatés par l'expérience ultérieure des autres sens et par le témoignage concordant des autres observateurs, correspondent à nos fantômes; et, dans sou cas, cette correspondance manque. — Ainsi notro
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perception extérieure est un rêve du dedans qui se trouve en harmonie avec les choses du dehors; et, au heu de dire que l'haHucination est une perception extérieure fausse, il faut dire que la perception extérieure est une hallucination vraie. La maladie dégage l'événement interne et le montre tel qu'il est, à l'état de simulacre coloré, intense, précis et situé. En cet état, il ne se confond plus avec les choses; nous pouvons l'en distinguer, et, aussitôt après, par un juste retour, conclure sa présence pendant la santé et la raison parfaites; il suit de là que, pendant la raison et la santé parfaites, c'est lui que nous prenons pour une chose subsistante autre que nous et située hors de nous.
Du même coup, nous comprenons et nous corrigeons l'erreur dans laquelle tombe naturellement la conscience à propos de la perception extérieure. Quand nous examinons notre perception des choses du dehors , nous sommes tentés de la prendre pour un acte simple et nu, dépourvu de tout caractère sensible , et même de tout caractère , sauf son rapport avec la chose qui est son objet. — Soit donnée une table : je la regarde , je la touche , je la perçois. En dehors de mes sensations tactiles et visuelles, je ne trouve rien en moi qu'un acte d'attention pure, acte spirituel, d'espèce unique, incomparable à tout autre. — Rien d'étonnant dans ce jugement ; si l'acte est spirituel et pur, c'est qu'il est vide; nous l'avons vidé nous-mème, en retirant de lui tous ses caractères, pour les poser à part et faire d'eux un objet. La perception extérieure d'un fauteuil n'est rien en dehors du fantôme de ce fauteuil ; quand , selon l'habitude, nous considérons ce fantôme comme un objet
extérieur et réel, nous retranchons de la perception tout ce qui la constitue, et, d'un acte plein, nous faisons un acte vide ou abstrait. — Nous avons déjà vu plusieurs exemples de cette illusion ; nous en verrons encore d'autres; c'est ainsi que naissent les êtres et les actes spirituels dont la métaphysique et la psychologie sont encore remplies. Beaucoup de philosophes et tous ceux qui se contentent de mots sont sujets à cette erreur. D'ordinaire, ils se figurent nos connaissances, perceptions extérieures, souvenirs , actes de conscience ou de raison , comme des actes d'une nature spéciale et simple, desquels on ne peut rien dire, sinon qu'ils sont une action et un rapport, l'action d'un être simple, qui, par eux, entre en rapport avec des êtres étendus différents de luimême, avec lui-même, avec des événements passés, avec des lois ou vérités supérieures. La science ainsi entendue est bientôt faite ; il n'y a rien à chercher ni à trouver dans une pareille action , puisqu'elle est simple; une fois qu'on l'a nommée, on est à bout. La vérité est qu'on a trouvé des noms, ce qui est peu de chose. La vérité est aussi que, si l'on est à bout, c'est qu'on s'est barré soi-même le chemin. — Ni la perception extérieure, ni les autres prises de connaissance ne sont des actions simples qui s'appliquent et se terminent à des objets différents d'elles-mêmes. Ce sont des simulacres, des fantômes, ou semblants *
1. Tous les termes par lesquels les hommes ont désigné le phénomène aboutissent par l'étymologie au même sens. — Conception [cum capere , la chose devenue interne). — Représentation yrwsus prœsens, la chose présente de nouveau, quoique en fait absente). — Idée [eidos, la figure, l'image, le semblant, l'apparence de la chose, au lieu de la chose ellemême). — De même en allemand, Begriff , Vorstellung, etc.
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de ces objets, des hallucinations le plus souvent vraies, et, par un artifice de la nature, arrangées de façon à correspondre aux objets, toutes plus ou moins avancées, retardées et altérées dans leur développement. On en verra le détail et l'agencement dans les pages qui suivent. — En attendant, retenons ce principe, que la sensation, en l'absence ou en la présence des impulsions du dehors et de l'ébranlement nerveux, provoque ces hallucinations, et les provoque par elle seule. Elle est le ressort moteur de tout le mécanisme, et elle l'est si bien que, pour renouveler et perpétuer nos connaissances, la nature lui a donné un substitut.
IV. Ce substitut est l'image; à côté des sensations proprement dites, lesquelles, de leur nature, sont temporaires , attachées à l'ébranlement des nerfs , presque toujours incapables de renaître spontanément, et situées dans les centres sensitifs, il y a en nous une autre série d'événements absolument analogues, lesquels, de leur nature, sont durables, survivent à l'ébranlement du nerf, peuvent renaître spontanément et sont situés dans les hémisphères ou lobes cérébraux. Ce sont eux que nous avons nommés images. — Voilà un second groupe de sensations, si semblables aux premières qu'on peut les appeler sensations réviviscentes, et qui répètent les premières, comme une copie répète un original ou comme un écho répète un son, A ce titre, elles ont les propriétés des premières, elles les remplacent en leur absence, et, faisant le même office, elles doivent donner lieu au même travail mental.
C'est ce que nous a déjà montré l'expérience. Plus
elles deviennent complètes, c'est-à-dire intenses et précises, plus l'opération qu'elles suscitent est voisine de l'hallucination. Représentez -vous tel objet que vous connaissez bien, par exemple telle petite rivière entre des peupliers et des saules. Si vous avez l'imagination nette et si, tranquille au coin de votre feu, vous vous laissez absorber par cette rêverie, vous verrez bientôt les moires luisantes de la surface, les feuilles jaunâtres ou cendrées qui descendent le courant, les faibles remous qui font trembler les cressons, la grande ombre froide des deux files d'arbres ; vous entendrez presque le chuchotement éternel des hautes cimes et le vague bruissement de l'eau froissée contre ses bords. Des fragments de vos sensations anciennes ont ressuscité en vous ; vous avez revu, les yeux fermés, des bouts de vert, de bleu, de luisant sombre ; il vous est revenu des restes de sons ; et, toutes proportions gardées, en petit, incomplètement, ces débris survivants de la sensation primitive ont eu le même effet que la sensation primitive; le travail hallucinatoire s'est fait à demi.
Écartons les obstacles qui l'empêchent de se parfaire. Prenons le cas des images qui nous viennent au moment où finit la veille et où commence le sommeil '. On a vu qu'elles s'avivent et se précisent, à mesure que nos sensations présentes deviennent plus faibles et plus vagues ; au bout de quelques secondes, il nous semble que nous entendons de vrais sons, que nous voyons de vraies formes, qu'effectivement nous goûtons, nous flairons, nous touchons. Par une conséquence forcée, des jugements affirmatifs suivent
1. Cf. Maury, Dti sommeil et des rêves, hallucinations hypnagogiques, p. 33.
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ces images ; selon leur espèce, nous croyons avoir devant nous tel ou tel objet, « un livre ouvert imprimé en fort petit texte et que nous lisons péniblement *, un hermaphrodite, un ragoût à la moutarde d'où s'exhale une odeur forte, tel tableau de Michel-Ange, un lion, une figure verte rhomboédrique, » quantité de personnages et de paysages. Quand le sommeil est venu tout à fait, l'hallucination, qui est au maximum, compose ce que nous appelons nos rêves. — Quand I9 sommeil, au lieu d'être naturel, est artificiel, le travail hallucinatoire devient plus visible encore. Tel est le cas de l'hypnotisme et du somnambulisme. Dans cet état, qu'on provoque à volonté chez beaucoup de personnes, le patient croit sans résistance ni réserve aux idées qu'on lui suggère ^, et l'on peut les lui suggérer de deux façons.
Le premier moyen est de lui donner une attitude qui corresponde à tel sentiment, qui soit le commencement de telle action, qui indique la présence de tel objet; spontanément, il complète cett'^ attitude, et aussitôt il éprouve le sentiment, il fait l'action, il croit à la présence de l'objet. — Vous penchez sa tête un peu en arrière et vous redressez son échine, « aussitôt sa contenance prend l'expression de l'orgueil le plus vif, et son esprit en est manifestement possédé. . . »