Gaspard Hauser donne les détails suivants sur ce qu'il
Il leur faut du temps pour accorder les diverses sensations visuelles que le même objet leur fournit selon ses diverses distances, et pour les raccorder toutes ensemble avec les sensations musculaires et tactiles que l'objet leur a déjà fournies. A cet égard, l'exemple le plus instructif est celui de la dame opérée par Waldrop. — Elle était beaucoup plus aveugle que les autres ; car non-seulement elle était née avec deux cataractes, mais, à l'âge de six mois, un chirurgien maladroit lui avait détruit l'œil droit et bouché la pupille de l'œil gauche. Elle ne reconnaissait aucune couleur. Elle distinguait une chambre trèséclairée d'une chambre très-obscure, mais ne pouvait même dire où était la fenêtre. Au soleil et par
éprouva lorsque, pour la première fois, il fut tiré de la prison obscure où il avait passé seul toute sa vie. — Toutes les fois qu'il regardait, à travers la fenêtre, les objets du dehors, la rue, un jardin, etc., il lui semblait qu'il y avait, tout contre ses yeux, un volet couvert de couleurs confuses de toute espèce et sur lequel il ne pouvait reconnaître ni distinguer rien de déterminé et d'individuel. D'après son propre témoignage, ce fut seulement au bout de quelque temps, et après des promenades au dehors, qu'il se convainquit que ce qui lui avait d'abord paru un volet de diverses couleurs était en réalité un ensemble de choses toutes différentes; et de même pour beaucoup d'autres objets. A la fm, le volet disparut, et il vit et reconnut tous les objets dans leurs justes proportions. » (Franz, 0?2 the eye, p. 34, 36.) — Le docteur Franz ajoute : « Puisque les idées sont produites par la réflexion appliquée aux sensations, pour qu'un individu se fasse par la vue une idée exacte des objets, il est nécessaire, dans tous les cas, que les facultés de son esprit soient complètes et aient leur jeu libre. Un fait à l'appui est ce cas d'un jeune garçon qui n'avait aucun défaut de la vue, mais dont l'intelligence était faible, et qui, à l'âge de sept ans, était incapable d'estimer la distance des objets, surtout dans le sens de la hauteur : il tendait fréquemment la main vers un clou du plafond ou vers la lune. C'est donc le jugement qui corrige et rend claire cette idée ou perception des objets visibles. »
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une belle lune, elle savait d'où venait la lumière; rien de plus ; elle avait vécu ainsi jusqu'à quarantetrois ans, Waldrop ouvrit l'iris, elle put voir et revint chez elle en voiture, les yeux couverts par un mouchoir lâche de soie. « Le premier objet qu'elle remarqua fut une voiture de louage : qu'est-ce, ditelle, que cette grande chose qui vient de passer devant nous?... Le soir, elle pria son frère de lui montrer sa montre... et la regarda un temps considérable en la tenant près de son œil. On lui demanda ce qu'elle voyait ; elle répondit qu'il y avait un côté clair et un côté obscur. » En effet, ces deux sensations du clair et de l'obscur correspondaient seules à des sensations anciennes, puisque jusque-là elle n'avait su distinguer que la lumière et l'obscurité. — D'heure en heure, on la vit remarquer un point, puis un autre, puis d'autres encore dans la quantité de sensations de couleurs qui l'assiégeaient. Mais elle en était étourdie : « Je me sens stupide, » disait-elle. Volontiers elle se taisait, ne sachant comment se reconnaître dans ce chaos d'impressions encore dépourvues de sens pour son œil inexpérimenté. — Deux semaines plus tard, elle disait toujours : « Je vois beaucoup de choses ; si seulement je pouvais dire ce que je vois ! mais sûrement je suis bien stupide. » Cependant elle apprenait peu à peu le nom des couleurs, et les distingua vite ; mais, pour la perception des formes, c'est-à-dire pour la transcription dans l'atlas visuel nouveau de l'ancien atlas tactile et musculaire, l'apprentissage fut très-long. — Le septième jour, on lui montra des tasses et des soucoupes. « A quoi ressemblent-elles ? — Je ne sais pas, elles me semblent bien singulières; mais je puis vous dire
tout de suite ce qu'elles sont, si je les touche. » — « Elle distingua une orange qui était sur la cheminée, mais ne put dire ce que c'était avant de l'avoir touchée. » Au dix-huitième jour, on lui mit entre les mains un porte-crayon d'argent et une grosse clef. « Elle les reconnut et les distingua très-bien ; mais, quand ils furent placés sur la table, côte à côte, quoique avec l'œil elle distinguât chacun d'eux, elle ne put dire lequel était le porte-crayon et lequel était la clef. « Le vingt-cinquième jour, en voiture à Regent's-Park, elle s'informait toujours de la signification de ses sensations visuelles. « Qu'est-ce que cela ?» — C'était un soldat. — « Qu'est-ce qui vient de passer près de nous? » — C'était un homme à cheval. — « Mais qu'est-ce qu'il y a là sur le pavé, tout rouge? » — C'étaient des dames avec des châles rouges. — Il fallait sans cesse lui traduire dans le langage tactile qu'elle entendait la langue inconnue que son œil lui parlait. — Comme, avant l'opération, elle savait dire d'où venait la lumière, elle était probablement déjà capable de diriger à peu près sa tête et ses yeux du côté où apparaissaient les objets éclairés ; mais chez elle cet art était tout à fait rudimentaire. Le dix-huitième jour, « elle semblait encore éprouver la plus grande difficulté à découvrir la distance d'un objet ; car, lorsqu'un objet était tenu tout près de son œil, elle le cherchait en étendant sa main bien au delà, pendant qu'en d'autres occasions elle faisait le geste de saisir tout près de son visage, alors que l'objet était très-loin d'elle....» — Lorsque au bout de six semaines elle quitta Londres, elle avait acquis une connaissance assez exacte des couleurs, de leurs nuances, de leur nom et aussi de beaucoup
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d'objets, « mais rien encore qui ressemblât à une connaissance précise de la distance ou de la forme. Elle avait encore beaucoup de difficulté, et il lui fallait une infinité de tentatives inutiles pour diriger son œil vers un objet; de sorte que, lorsqu'elle essayait de le regarder, elle tournait sa tête en diverses directions, jusqu'à ce que son œil eût saisi l'objet à la recherche duquel il s'était mis. » En effet, le moindre mouvement de la tête remplace toutes nos sensations visuelles par d'autres ; il doit être tel ou tel, ni trop grand ni trop petit ; pour atteindre à telle sensation visuelle préconçue, nous devons viser juste. De même qu'un enfant ne démêle et ne retient qu'après beaucoup de tâtonnements l'espèce précise et le degré juste d'effort par lequel son bras jettera une pierre à dix pas et non à neuf ou à onze, de même la dame opérée ne put distinguer et fixer dans sa mémoire qu'après beaucoup d'essais incessamment corrigés la sorte particulière, le degré d'intensité, la durée précise de la sensation musculaire que son cou devait éprouver pour que l'inclinaison à droite ou à gauche, l'élévation ou l'abaissement de sa tête et, partant, de son œil, fussent de trois degrés et non pas de deux, quatre ou cinq.
Tout ce détail aboutit à la même conclusion : nos sensations visuelles pures ne sont rien que des signes. L'expérience seule nous en apprend le sens; en d'autres termes, l'expérience seule associe à chacun d'eux l'image de la sensation tactile et musculaire correspondante. — Aujourd'hui, l'analyse des physiologistes et des physiciens ' a marqué, par une multitude