‹ De l'intelligenceChapitre 27 sur 70 · Voir première partie, livre I, cb. iv, pages 279 et · texte numérisé non relu

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coutume de faire, à douze mille pas, à deux heures de marche. Mais, aussitôt après, nous avons oublié la signification musculaire que nous attachions à l'écartement de notre compas; nous l'avons laissée derrière nous, en réserve ; nous n'avons plus dans l'esprit que cet écartement et ses multiples; nous avons comparé directement une série d'écartements à une série d'écartements, une plus longue à une moins longue. Nous suivons le même procédé dans toutes nos appréciations des quantités, et les opérations spontanées de notre œil ne font que devancer les opérations artificielles de nos instruments. — Aux premiers pas de notre observation, comme au terme de notre science , nous constatons entre deux quantités un rapport constant, tout à l'heure entre nos enjambées plus ou moins nombreuses et les écartements plus ou moins grands de notre compas, maintenant entre les sensations musculaires plus ou moins longues et répétées de nos membres et les sensations musculaires que nous donnent la convergence plus ou moins grande de nos yeux, l'aplatissement plus ou moins grand de notre cristallin, la contraction plus ou moins grande de tel ou tel muscle moteur de l'œil, le mouvement plus ou moins grand en tel sens de notre corps et de notre tête. La seconde quantité croît ou décroît, selon une certaine loi, avec la première. — Gela posé, nous prenons un étalon de la seconde, tout à l'heure tel écartement du compas, par exemple l'écartement qui mesure le myriamètre, maintenant telle sensation musculaire de notre appareil optique, par exemple la sensation musculaire que l'œil doit éprouver pour avoir la sensation rétinienne d'un objet situé à trente centimètres. A ce moment encore,

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l'étalon et sa signification, c'est-à-dire l'écartement du compas et le souvenir de notre promenade, c'està-dire aussi la sensation musculaire de l'œil et l'image de la sensation musculaire du bras porté en avant à trente centimètres, sont ensemble dans notre esprit. Mais, au bout d'un instant, l'étalon seul persiste ; l'image ou le souvenir auxquels il équivaut s'atténue, s'efface ; nous remarquons simplement que tel écartement est plus grand que tel autre, que telle sensation musculaire de l'œil est plus forte et plus prolongée que telle autre ; nous ne percevons plus les quantités signifiées, mais seulement les quantités significatives. — Cela suffit ; car, grâce à l'association indiquée, les quantités signifiées restent à portée, et leur proximité vaut leur présence. A chaque instant, nous pouvons les évoquer, remarquer que tel écartement du compas, par exemple un écartement triple, exigerait de nous trois fois autant d'enjambées ou six heures de marche, qu'une moindre sensation musculaire de l'œil exigerait une extension double de notre bras. — On sait à quoi une carte géographique nous sert dans un voyage à pied; en lui appliquant le compas, nous prévoyons la longueur de nos marches et la quantité d'effort musculaire que nous serons obligés de dépenser. Notre atlas visuel a le même emploi ; en traduisant telle ou telle de ses indications par les indications correspondantes de l'atlas tactile et musculaire, nous prévoyons la direction, la grandeur et la durée de l'effort musculaire par lequel nos membres atteindront tel ou tel objet.

71. On voit maintenant pourquoi une sensation visuelle si courte qu'elle semble instantanée peut

nous donner l'idée d'une étendue très-diversifiée et très-grande. C'est qu'elle équivaut aux sensations tactiles et musculaires très-diversifiées et très-longues par lesquelles nous percevrions cette étendue. Elle se substitue à elle en les résumant et les signifie en les remplaçant.

Mais , quand même nous serions incapables de l'avoir, nous parviendrions encore à nous représenter ensemble et comme simultanées un grand nombre de parties de l'étendue. — Là-dessus, j'ai consulté plusieurs aveugles ' ; leur réponse est unanime, tout à fait précise et décidée. Sans doute, pour percevoir un objet nouveau, il leur faut plus de temps qu'à nous, puisqu'ils sont obligés de l'explorer en détail par le toucher. Mais, cela fait, quel que soit l'objet, une sphère, un cube, même une étendue considérable, par exemple une rue, ils le pensent d'un seul coup et se le représentent en bloc. « Il ne nous manque^ disent-ils, que ce que vous appelez l'idée de la couleur; l'objet est pour nous ce qu'est pour vous un dessin, une épreuve photographique sans ombres portées, plus exactement encore un ensemble de lignes. Nous concevons à la fois tout un groupe de lignes divergentes ou entrecoupés, et c'est là pour nous la forme. » Surtout ils nient expressément qu'ils aient besoin, pour imaginer une hgne ou une surface, de se représenter les sensations successives de leur main promenée dans telle ou telle direction. « Cela serait trop long, et nous n'avons pas du tout besoin de

1. A l'Institut des Jeunes-Aveugles de Paris, grâce à l'obligeance de MM. les Professeurs et de M. le Directeur de l'Établissemeut.

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penser à notre main ; elle n'est qu'un instrument de perception auquel nous ne pensons plus après la perception. »

En effet, si, à l'origine de l'idée de distance, on trouve une série plus ou moins longue de sensations musculaires du bras ou de la jambe, ce n'est qu'à l'origine. Peu importe que les sensations appartiennent à tel ou tel membre, qu'elles soient musculaires ou non; c'est là un détail et un accessoire ; il s'efface, nous n'y faisons plus attention. Nous laissons là, comme disent les aveugles , toutes les circonstances et qualités intrinsèques de nos sensations ; nous n'en gardons que l'essentiel, et l'essentiel ici, c'est que, entre les deux points dont nous évaluons la distance, elles fassent une série interposée. Ainsi prises abstraitement, ces sensations deviennent, pour ainsi dire, incolores et neutres; ce sont des sensations quelconques; nous les considérons, non au point de vue de la qualité, mais au point de vue de la quantité; ce que nous remarquons en elles, c'est la durée plus ou moins grande de leur série. Dès lors, nous pouvons les imaginer très-promptement et les comparer série à série. Tel est le procédé de l'aveugle-né; comme Saunderson, il peut devenir géomètre, concevoir des séries plus ou moins longues, divergentes selon tel ou tel angle ; ce sont là ses lignes ; et, par un ensemble de pareilles lignes, il conçoit des corps géométriques. Nous-mêmes nous nous servons de son procédé quand nous définissons les lignes par le mouvement d'un point, la surface par le mouvement d'une ligne, le solide par le mouvement d'une surface, et quand nous évaluons une ligne, une surface, un solide par la prolongation plus ou moins grande de l'opération

musculaire qui en engendre la perception. Or nous pouvons imaginer ces mouvements avec une vitesse extrême; nous pouvons donc ainsi avec cette seule ressource concevoir plusieurs lignes , partant une surface, et même un solide entier, presque en un instant.

Mais, par bonheur, nous avons un second aide, l'atlas visuel qui chez nous s'ajoute à l'atlas musculaire et tactile. Grâce à lui, nous avons à notre disposition de nouvelles séries comparables entre elles et dont les éléments se succèdent en nous avec une vélocité prodigieuse. Ce sont les petites sensations musculaires de l'œil, lesquelles, étant très-courtes, peuvent, dans un intervalle de temps imperceptible, signifier des distances très-grandes et des positions aussi nombreuses que variées. Elles tiennent lieu des images tactiles et musculaires qui leur correspondent, et, comme elles défilent en un éclair, il nous semble que le défilé beaucoup plus long des images tactiles et musculaires s'est opéré en un éclair. Leur signification musculaire et tactile surgit avec elles, et nous croyons percevoir ensemble une quantité de points distants et coexistants. — Le lecteur a déjà rencontré plusieurs opérations de ce genre; c'est le cas pour tous les substituts abréviatifs. Les sensations musculaires de l'œil nous servent dans la vue comme les mots dans le raisonnement abstrait ^ Lorsque je contemple les divers plans d'un grand paysage, il n'y a qu'elles dans mon esprit, comme, lorsque je lis un chapitre d'économie politique ou de morale, il n'y a que des mots dans mon esprit; et cependant, dans lepre-

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