De l'intervetnion de l'armée dans les grands travaux d'utilité
Des publicistes, des militaires, des journaux sérieux ont traité la question de l'emploi de l'armée dans les grands travaux de défense et d'utilité générale. Je n'avais aucune opinion arrêtée sur ce grave sujet, je n'ai pris aucune part à cette discussion.
J'avais vu en Grèce, et j'avais été frappé comme tout le monde de la grandeur des constructions pélasgiennes et cyclopéennes, évidemment consacrées à la défense d'un peuple ou d'un pays. J'avais rencontré partout des traces de ces immenses travaux romains : travaux de guerre, applicables, presque tous, soit à l'attaque, soit à la défense; instruments d'une domination universelle. Je savais que, dans l'Orient même, les soldats du Bas-Empire avaient laissé des fruits précieux de leurs travaux : des aqueducs, des canaux pour la conduite des eaux , qui sont le plus grand bienfait à offrir aux populations de ces arides contrées.
Je n'avais considéré ces vastes entreprises que comme l'œuvre de la nécessité, comme des monuments curieux, sans attacher autrement mon esprit à approfondir les premiers éléments, les dernières conséquences de cette puissante organisation militaire.
J'avais trouvé si naturel, dans les sièges oii j'ai assisté, que le soldat fût armé à la fois de la pioche et du fusil, la première pour se creuser un abri, le second pour s'y défendre; qu'il fût employé la nuit, armé d'une hache, pour casser la glace dans les fossés des places assiégées, et le jour, sur le rempart ou dans les batteries, armé d'un fusil pour en défendre l'approche, que mon esprit, tout militaire encore, n'aurait pas songé à fouiller là-dedans une question d'organisation ou de légalité. Mais, à vrai dire, depuis la paix, sous un régime comme le nôtre, le sujet s'agrandit et prend un tout autre aspect; et je regarde comme un devoir d'apporter, à le traiter, le faible tribut de mes observations et d'une expérience longuement acquise. Je le dois d'autant plus, que j'ai trouvé une exagération dangereuse dans les écrits des uns, qui ne voudraient voir en nous qu'une armée d'ouvriers ; des autres, qui pensent que nos lois, notre organisation, notre pénalité, ne sauraient nous rendre propres à travailler dans des cas donnés.
Une armée d'ouvriers! Il n'est pas besoin, je crois, de combattre une telle pensée ; et sans nous élever aux considérations politiques, qui depuis des siècles ont commandé la création, ont affermi le maintien des armées permanentes dans toute l'Europe, nous ferons seulement remarquer qu'une telle armée, inutile en temps de guerre, le serait encore plus en temps de paix.
En effet, ce qui rend si lourde la charge du recrutement,
l'impôt des hommes, c'est que chacun veut rester maître de sa profession, libre dans son travail.
Si le travail ne doit pas manquer à l'ouvrier, laissez-le libre de le choisir ; si le travail lui manque, ne lui faites pas concurrence par une création qui aurait tout avantage sur lui.
Mais, nous dit-on, pourquoi cette dîme annuelle sur la population, pour former des hommes d'armes inutiles et oisifs en temps de paix?
Je ne défendrais pas l'exagération d'une armée permanente; mais je crois parfaitement inutile d'en défendre l'institution et le principe; et d'abord, est-il donc vrai que cette armée soit inutile et oisive en temps de paix? Ce reproche ne s'applique pas sans doute aux armes de l'arlillerie, du génie, de la cavalerie, dont les soldats, livrés à des travaux incessants et variés, perpétuent , perfectionnent pour le pays les traditions, l'instruction, les travaux nécessaires en temps de guerre, et qui rendent à nos populations, après la durée de leur service, des ouvriers intelligents, robustes et laborieux, de bons citoyens. Je n'ai donc à défendre du reproche que l'arme de l'infanterie ; et pourtant les travaux considérables et de toute nature exécutés par les fantassins en Afrique , et par la division dinfanterie autour de Paris pendant cinq années, seraient déjà une justification suffisante ; mais je dois traiter la question de son existence sous un point de vue plus général , plus élevé.
Personne ne niera que l'infanterie ne fasse la force principale des armées ; qu'elle ne personnifie en quelque sorte un pays en état de défense.
11 faut donc de l'infanterie, fût-elle oisive ; mais comme elle a moins à faire pour son instruction que les autres
armes, on pense qu'il suffirait de bons cadres en temps de paix pour porter facilement son effectif au pied de guerre.
Je pourrais dire, et je pense avec un illustre maréchal (t), qu'il y a infanterie et infanterie; et que, pour en avoir de j3onne, il ne faut pas moins de temps que pour les autres armes. Je ne m'attache pas à ce raisonnement, tout fondé qu'il est, et je viens à la proposition des cadres en temps de paix, parce qu'elle est devenue pour les esprits superficiels une sorte d'axiome spécieux, et que la base en est erronée et tout-à-fait impraticable.
Je me hâte de reconnaître que, dans mon opinion, on peut doubler, tout au moins, l'effectif de l'infanterie en temps de guerre ; ainsi, je n'en demande pas trop en temps de paix ; mais je la veux avec ses conditions d'existence, c'est-à-dire avec un nombre suffisant de soldats.
On a vraiment parlé des cadres, à la tribune, comme l'auraient fait les iconolatres du Bas-Empire ; et tout cela par opposition à l'effectif soldé. Venons au fait.
Le cadre d'une compagnie d'infanterie se compose de trois officiers, capitaine, lieutenant et sous-lieutenant; d'un sergent-major et d'un fourrier, chargés de la comptabilité et des écritures ; de quatre sergents, huit caporaux et de deux tambours : en tout dix-neuf hommes.
Ce cadre n'existerait pas trois mois par lui-même, sans être entretenu et renouvelé par des soldats dignes d'avancement et de confiance.
Pour ne faire que de bons choix et suffire aux nécessités des libérations , aux éventualités des maladies , des congés, quel doit être l'effectif delà compagnie? Dans mon opi-
(11 î<n mf»r»ifihal duu de Dalmatii.
nion, il doit être de 100 hommes au moins, tout compris.
Voilà donc, pour avoir des cadres possibles , l'effectif d'une compagnie porté à 100 hommes; et celui de nos régiments d'infanterie, composé de vingt-deux compagnies, sera porté à 2,200 hommes: or, il est en ce moment de 600 hommes au-dessous de cet effectif.
Voilà la vérité sur les cadres ; mais ce n'est pas tout.
La France entière se loue chaque jour, et avec raison , de l'existence d'une arme d'élite , qui rend les plus grands services au pays: je veux parler de la gendarmerie, de la garde municipale. Ces armes n'existent qu'à la condition d'être entretenues chaque année par les meilleurs sujets tirés de l'armée, et particulièrement de l'infanterie.
Les compagnies de discipline, les pénitenciers militaires, si nécessaires à la bonne discipline de l'armée , tirent eiicorechaque année leurs cadres de l'arme de l'infanterie , et tout cela , en déduction des ressources dont elle a besoin pour maintenir ses propres cadres de compagnies.
Je n'ai pas tout dit encore. Nous avons à entretenir des corps du train des équipages , des compagnies d'administration, des dépôts de recrutement , des gymnases divisionnaires , et tout cela avec nos meilleurs sujets.
En vérité , il est bien plus exact de dire , en France surtout : Ayez des soldats , et vous aurez des cadres , que de lépéter cette sentence prétentieuse et fausse : Ayez des cadres , et vous aurez une armée.
Maintenant , je reviens entièrement à l'objet de ce travail : j'ai combattu , comme trop absolue, l'idée de ceux qui veulent , en temps de paix , consacrer habituellement l'armée à des travaux d'utilité publique ; j'admets cependant qu'elle puisse y être accidentellement employée, et le
~ 8 — but de cet écrit est de prouver, par l'expérience des cinq dernières années, que cet emploi peut se faire, sans que sa discipline, son instruction théorique et pratique , sa moralité et sa santé aient le moins du monde à en souffrir.
Au reste , cette question ayant été soulevée, au sein de la Chambre des Députés , par le rapporteur d'une Commission nommée pour examiner les conditions de l'emploi de l'armée aux travaux d'utihté publique, le Rapporteur présenta les quatre objections suivantes :
1° Le silence de la loi du recrutement et du Code pénal, qui ne permettent pas de décider, dans l'état actuel de la législation , si l'on peut rendre le travail obligatoire pour le soldat; et, s'il résiste, s'il y a des peines prononcées contre ceux qui s'y refuseraient ;
2" L'économie modique , si même on peut en espérer, qu'on obtiendra dans les dépenses;
3° La nécessité de n'employer que des soldats d'infanterie , ceux des autres armes étant absorbés par une instruction spéciale, qui, pour être complète , ne permet pas qu'on les en détourne ;
4° Le danger de porter atteinte à la constitution , à la force , à la discipline de l'armée , sans obtenir aucun des avantages qu'on se promet.
Ces objections, appuyées de l'exemple récent des essais peu avantageux qui avaient été tentés dans l'Ouest, ne permettaient pas à la Commission de s'expliquer nettement , et elle se borna à remettre à d'autres temps la décision à intervenir dans cette affaire. Je répondis alors au Rapporteur, et je n'avançai rien que l'expérience n'ait confirmé depuis ; mais je suis bien mieux à même , aujourd'hui , de reprendre et de combattre, une à une ces objections.
1° Le silence de la loi du recrutement et du Code pénal ne permet pas de décider, dans l'état actuel de la législation, si l'on peut rendre ce travail obligatoire pour le soldat, ni de prescrire des peines pour ceux qui s'y refuseraient.
Le travail est évidemment dans les goûts du soldat ; ce goût est encore excité chez lui par l'oisiveté des garnisons ou l'ennui des exercices inutiles à son instruction. Les ouvriers d'art , d'un autre côté , ont un grand intérêt à se maintenir, à se perfectionner dans l'exercice de leur profession. C'est ainsi que , de tout temps, on a eu , dans les régiments , soixante-dix ou quatre-vingts cordonniers et tailleurs , constamment occupés de leur état dans les magasins ou ateliers du corps. C'est pour eux une punition d'inconduite ou de paresse que d'être exclus du travail.
Sur une plus grande échelle , le travail devient plus obligatoire encore , sans qu'il soit besoin de recourir à une pénalité spéciale , parce que c'est la troupe, constituée en corps ou fragments de corps, sous le commandement de ses chefs immédiats, qui y est appelée. Or, nos codes prévoient le cas de refus d'obéissance , et d'obéissance absolue, sans que personne ait le droit de s'enquérir des motifs.
Pendant la durée de nos travaux sous Paris , je n'ai rencontré que deux ou trois velléités de refus de travail. Je me suis bien gardé d'y attacher la moindre importance , ou de recourir à une pénalité exagérée ; et plus tard , nous en sommes venus à priver de travail les soldats qui avaient manqué d'ardeur ou de bonne volonté.
2** L'économie modique , si même on peut en espérer une, qu'on obtiendra dans les dépenses.
Ce ne peut être là une question d'économie , car avant
tout , il peut être très-important de faire un travail donné dans un temps donné , et l'armée seule peut satisfaire à cette condition , sur une aussi grande échelle que la fortification de Paris.
D'ailleurs, croit-on que les grandes réunions d'ouvriers ne donnent pas lieu bientôt à des coalitions, à des séditions qui , en définitive , amènent l'abandon des travaux? L'insuffisance des ouvriers n'est-elie pas une cause qui arrête toutes les entreprises vastes? Tous ces inconvénients disparaissent par l'emploi des troupes.
Si , pour établir des camps permanents aux environs de Paris , il a fallu louer très-cher des terrains et faire des dépenses de construction considérables, c'est un cas tout spécial et tout-à-fait inhérent au but qu'il fallait atteindre. Il n'en serait certes pas de même pour d'autres natures de travaux qui auraient à cheminer suivant l'avancement de l'ouvrage ; on^ait avec quelle facilité le soldat transporte sa tente d'un lieu dans un autre , et cela sans aucuns frais.
Je pense donc que , à part les principales considérations que j'ai énoncées, qui rendent indispensable l'intervention de l'armée , il peut y avoir une économie considérable à l'employer , toujours dans un but d'intérêt général ; et je rappellerai que les rapports au Roi , depuis le commencement de la fortification de Paris , ont toujours signalé une économie de 40 p. 100 au moyen de l'emploi des troupes.
3° La nécessité de n'employer que des soldats d'infanterie , ceux des autres armes étant absorbés par une instruction spéciale qui , pour être complète, ne permet pas qu'on les en détourne.
J'ai commencé par reconnaître que les armes de l'artillerie , du génie et de la cavalerie avaient des travaux , une
instruction spéciale qui absorbaient tout leur temps. Cependant les troupes du génie prennent toujours, et ont pris une grande part à nos travaux d'art ; il pourrait en être de même de l'artillerie, dans l'exercice des professions qu'elle embrasse.
4° Enfin le danger de porter atteinte h la constitution , à la force, à la discipline de l'armée , sans obtenir aucun des avantages qu'on se promet.
Certes , cette objection serait la plus grave, si elle avait le moindre fondement, s'il pouvait rester le moindre doute dans les esprits. Mais nous avons dès longtemps une conviction contraire que l'expérience n'a fait que confirmer entièrement.
L'organisation des régiments permet un fractionnement en parties , chacune fortement constituée , qui n'a rien à redouter de son isolement ou de son emploi à un service quelconque. Un corps n'est pas désorganisé le moins du monde par les détachements les plus nombreux et les plus éloignés. Sa force d'agrégation , son instruction peuvent en souffrir momentanément; mais cela n'est pas applicable au sujet que nous traitons, et il vaudra toujours mieux employer aux travaux des régiments entiers que des portions de corps.
' L'esprit de corps , cette force morale qui a tant de puissance dans notre armée, aura-t-il à souffrir? Il est basé sur la confiance et un légitime amour-propre ; il ne pourra être que fortifié par l'intérêt commun satisfait , c'est-àdire l'esprit de famille qui crée une nouvelle force d'agrégation.
La discipline ne peut s'altérer chez le soldat vivant dans un même milieu et entouré des mêmes personnes. Ce
n'est qu'isolé et par suite des mauvaises fréquentations, qu'il peut oublier ses devoirs. Or, j'affirme que la force de discipline n'a fait que gagner chez nos travailleurs, animés d'un même esprit , concourant avec émulation au même but, et souvent entourés d'exemples dont ils vopient les dangers.
Aussi n'avons-nous jamais eu recours qu'aux ordonnances qui nous régissent , à nos règlements ordinaires.
On a eu soin :
1° De ne jamais distraire les militaires de leurs chefs directs et naturels ;
2" De faire concourir tous les grades à l'emploi des troupes sur les travaux ;
3" De ne souffrir qu'en aucun cas les militaires puissent se croire affranchis des règles de la discipline ordinaire ;
4« Pour inculquer ces principes dans leur esprit , de réserver au moins un jour de la semaine aux exercices, aux théories, au nettoyage des armes , aux soins de propreté des quartiers et des effets de grand et petit équipement ;
5° Enfin , on a établi , de concert avec l'arme du génie, un règlement pour assurer l'uniformité dans les travaux , dans leur mesurage et dans leur rémunération.
Telles furent les simples mesures préparatoires avec lesquelles on a fait faire aux troupes ce service constant et pénible ; et c'est à leur application continuelle que j'ai dû de conserver dans ma division une organisation forte, une discipline exacte, un ordre parfait , tout en répondant sur-le-champ à toutes les nécessités du travail.
Peut-être, en s'exagérant un danger qui n'existait pas,
eût-on pu faire naître quelques uns des embarras qu'on prévoyait à la tribune, en 1839.
J'ai dit qu'une expérience de cinq années avait donné une sanction entière à cette opinion. Je dois maintenant entrer dans des détails qui éclaireront tous les esprits, et ne laisseront plus le doute à personne. Dès lors, ma tâche est facile ; car, pour la remplir, je ne puis mieux faire que de présenter le récit exact des faits accomplis pendant cette période, qui fut celle de l'existence de ma division.
Cette division, destinée à concourir aux travaux de fortifications déterminés par la loi du 3 avril 1841 , fut organisée le 29 novembre 1840, et je reçus l'ordre d'en prendre le commandement. Elle fut composée de quatre brigades et de dix compagnies de sapeurs, qui furent réparties dans la banlieue de Paris, dans l'ordre ci-dessous :
V^ brigade. — Général baron deGazan. Quartier général à Saint-Denis. Les troupes, composées de neuf bataillons et de trois compagnies de sapeurs, occupèrent les emplacements suivants :
Grand quartier de Saint-Denis , et baraques construites dans sa cour :
Camp de la Villette;
Camp de Saint-Ouen.
2® brigade. — Général Carré. Quartier général à Vincennes. Les troupes, composées de six bataillons et de deux compagnies de sapeurs, occupèrent les emplacements suivants :
Château de Vincennes ;
Camp de Montreuil ;
Camp de Romainville.
3^ brigade. — Général Courtot. Quartier général au fau-
bourg Saint-Antoine. Les troupes, composées de neuf bataillons et de deux compagnies de sapeurs, occupèrent :
Le camp deFontenay-sous-Bois;
Le campdeCharenton, près Bercy;
Le camp de Maisons-Alfort ;
Le camp dlvry.
4e brigade.— Général Hecquet. Quartier-général à Courbevoie. Les troupes, composées de six bataillons et de trois compagnies de sapeurs , occupèrent :
La caserne de Courbevoie et les baraques construites dans sa cour ;
La caserne de Rueil ;
Le camp du Mont-Valérien ;
Le quartier de Saint-Cloud.
Le quartier-général de la division fut établi au centre , dans Paris.
Un chef d'état-major et trois officiers furent donnés à cette division pour établir un service tout-à-fait indépendant de celui de la première division militaire.
Voici quelles furent les instructions ministérielles qui me furent données dès son organisation :
1° De faire observer la discipline la plus exacte parmi les troupes ; de prescrire de se conformer habituellement au règlement sur le service intérieur , et d'appliquer aussi souvent que possible celui du service en campagne;
2" De faire observer exactement l'ordonnance du 4 mars 1831 pour l'instruction des troupes.
3" D'entretenir avec le lieutenant-général commandant la première division militaire les relations déterminées par le règlement du 20 septembre 1831 ;
4" De s'entendre avec M. le lieutenant-général du génie,
directeur supérieur des travaux de fortification, ainsi qu'avec M. le Ministre des travaux publics, pour l'emploi et la répartition des troupes qui devaient concourir aux travaux de fortification de Paris;
5<* De préparer un règlement pour déterminer: 1« l'ordre dans lequel les bataillons participeraient aux travaux, et combiner les choses de manière à ce que les troupes do la division fussent successivement employées aux travaux, au service proprement dit et aux exercices militaires ; 2" la rétribution qui pourrait être accordée aux travailleurs, et l'emploi de cette rétribution.
Deux systèmes avaient été adoptés pour la construction des baraques occupées par les troupes. Les unes abritaient une compagnie; les autres, deux. Dans ce dernier cas, elles étaient séparées par une cloison élevée de deux mètres dans le sens de sa longueur, à laquelle les lits de camp se trouvaient appuyés de chaque côté.
Ce système est bien préférable au premier ; et, quoique les logements y reçoivent un nombre de soldats double, ils sont plus commodes, plus faciles à ventiler, et plus sains.
Dans le premier système, les baraques étaient d'abord couvertes en planches goudronnées ; les autres avaient eu pour couverture une épaisseur de quelques centimètres de terre damée, sur laquelle avait été étendue une couche d'asphalte qui n'a pas subi d'altération. La couverture en planches n'a pu résister aux influences alternatives de la sécheresse et de l'humidité; les planches se sont voilées, fendues, et il a fallu jeter par-dessus des toiles enduites de plusieurs couches de peinture pour les préserver de 1 infiltration des eaux pluviales.
On peut penser qu'un casernement créé par entreprise.
et sur une aussi grande échelle , devait laisser beaucoup à désirer. Mais les troupes , avec leur intelligence et leur industrie habituelles , eurent bientôt suffi à l'améHorer et à pourvoir à tous leurs besoins. Ainsi, des puits et des bassins ont été creusés en quantité suffisante pour l'approvisionnement en eau, des rigoles pour leur écoulement et l'assainissement des baraques ; des chaussées bombées et sablées pour rendre faciles toutes les communications du camp ; et plus tard, des plantations et des jardins ont contribué à embellir et assainir ces habitations temporaires.
La première difficulté consistait dans l'organisation du travail; et, sous ce rapport , l'organisation de l'infanterie se prête aux meilleurs résultats, par la division et subdivision de ses parties constitutives ; car il est surtout essentiel de ne faire mouvoir et d'employer des troupes que sous le commandement exclusif et immédiat de leurs chefs. Or, il est bon qu'on se rappelle que l'infanterie se subdivise en bataillons , compagnies , sections et escouades , ayant chacune leurs chefs habituels . Ainsi , quelle que soit la position de paix et de guerre dans laquelle se trouve la troupe, il est constant pour moi que la présence et la surveillance de ses chefs sont indispensables, et qu'elles doublent sa force et sa bonne volonté .
Aussi, pour échapper à la possibilité de ces collisions si fréquentes entre les différentes armes ou les différentes autorités , j'ai voulu toujours centraliser en moi l'autorité directe du commandement ; assumant ainsi la responsabilité de tous les ordres , et ôtant aux mauvais esprits , s'il s'en rencontrait, tout prétexte de les commenter ou de s'y soustraire.
Changer quelque chose h ce principe de centralisation
dans Tespoir de manier plus commodément les travailleurs militaires, comme on ne l'a fait que trop, en appelant parfois des hommes de bonne volonté , ou en puisant dans les compagnies , c'est jeter le désordre et la confusion dans l'armée , et je maintiens qu'il n'y a rien à changer à notre organisation ou à notre pénalité pour employer les troupes avec fruit.
Ma division eut plusieurs obligations à remplir en dehors des instructions ministérielles. Elle devait concourir au maintien de la tranquillité publique , si elle était menacée dans la capitale ; entretenir le bon ordre parmi cette multitude d'ouvriers terrassiers que les fortifications attiraient de tous les départements de la France, et de l'étranger; prêter main-forte aux officiers du génie ; faire tout le service armé dans la banlieue , et fournir les quatre cinquièmes de son effectif en travailleurs.
Telles furent , au premier moment , les obligations imposées aux troupes réunies sous Paris. Depuis , on y ajouta des demandes de travailleurs aux carrières, pour les maçonneries, sur les ports, et dans les communes où les bras manquaient.
L'un de nos premiers devoirs a été de régler le prix du travail de manière à ce que le soldat pût y trouver une amélioration suffisante dans sa nourriture, le moyen de pourvoir à l'augmentation de ses dépenses de linge et chaussure qui sont à son compte, à l'achat et à l'entretien des vêtements de travail ; car l'État n'a eu à supporter aucuns frais de cette nature, et enfin un pécule qui devait, en outre de toutes ces parts , être laissé à sa disposition.
Voici le règlement qui a été arrêté, de concert avec M. le
lieutenant-général Dode , commandant en chef du génie , et approuvé par M. le Maréchal Ministre de la guerre.
Règlement pour les troupes employées aux travaux des fortifications de Paris , approuvé par le Ministre de la guerre, le 13 mai 1841.
Article premier.
Chaque régiment de la division fournira habituellement les 4/5 de son effectif, par bataillon et compagnie.
Art. 2.
Le service des gardes et piquets , plantons , etc. , relatif à chaque baraquement , sera fait par les hommes composant le cinquième de l'effectif des troupes qui ne sera pas employé aux travaux.
Les postes et piquets qui seraient nécessaires pour maintenir le bon ordre sur les travaux , ou assurer la conservation des outils ou du matériel relatif aux dits travaux , seront pris dans l'effectif des 4/5 employés journellement dans les ateliers.
Art. 3.
Les troupes de travail seront conduites et surveillées , sur les ateliers , par leurs officiers et sous-officiers, soit qu'elles marchent par bataillon, soit qu'on les emploie par compagnies.
Art. 4.
Le travail sera réparti , autant que possible , de ma-
nière à ce que les hommes d'un même bataillon et d'une même compagnie soient employés sur le même point et sous la direction de leurs officiers et sous-officiers respectifs.
Art. 5.
Les officiers des travailleurs recevront leurs instructions des officiers du génie chargés des travaux , et devront, quel que soit leur grade , déférer aux demandes et observations que ceux-ci leur adresseraient dans l'intérêt de l'exécution des dits travaux.
Art. 6.
La durée du travail sera subordonnée à la saison. Elle sera divisée , lorsque le temps le permettra , de la manière suivante :